
Le colonel Reichert est un expert du conflit russo-ukrainien. Il revient du terrain où il a étudié les bouleversements que cette guerre provoque sur la stratégie militaire, et la manière dont on commande au front. Transmissions par whatsapp, évacuati...
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A
Je passe un quartier libre avec un colonel de réserve qui est un observateur militaire et expert du conflit russo-ukrainien.
B
Ils se sont fait décimer, parce qu'ils se sont fait canaliser, parce que très peu d'initiatives, parce qu'ils sont tombés dans des embuscades. Des grosses vaches attaquées par des loups.
A
Il revient d'ailleurs du terrain en Ukraine et je vais lui poser une question simple sur ce qu'il a observé. La guerre en Ukraine est-elle vraiment une révolution tactique ou un «back to basics»? La guerre sera-t-elle des drones contre des drones?
B
Non, tout change, rien ne change.
A
L'Ukraine peut-elle encore gagner cette guerre? Et maintenant, c'est parti pour ce quartier libre avec le colonel Reicher.
B
Vous,
A
vous avez eu tous les grades d'officier dans l'armée de terre. Vous avez vécu un certain nombre d'opérations extérieures, intérieures, pendant votre première partie de carrière et la seconde. Qu'est-ce qui, dans votre expérience, qu'est-ce que vous avez retrouvé de votre expérience sur le terrain en Ukraine? Et face à quoi vous vous sentiez peut-être mal formé ou désarmé par rapport à l'expérience qui était la vôtre?
B
Alors, ce qui est notable à la fois par rapport à notre expérience, parce que c'est une expérience qui est partagée, par rapport à notre expérience et ce qu'on a observé sur le terrain, notamment au début du conflit, Un des traits caractéristiques, c'est la notion d'initiative. C'est-à-dire qu'une des raisons, c'est pas la seule, mais une des raisons de l'échec des Russes face à Kiev, c'est en fait l'absence d'initiative à tous les niveaux tactiques et en particulier aux plus bas échelons. Le 9 mars 2022, les forces armées de la Fédération de Russie, donc là on est à l'est de Kiev, dans une embuscade, près d'une localité qui s'appelle Brovary, à Skibnin. On a vu ces images, je ne sais pas si vous vous souvenez, vous avez en fait des colonnes de chars qui sont en train de faire demi-tour et qui sont prises à la fois dans une embuscade tir indirect d'artillerie et puis tir direct de missions anti-chars. Et là, ce qui nous, officiers de l'armée française, nous saute aux yeux, c'est l'absence de réaction sous le feu. c'est l'absence d'initiative. Le chef de char, visiblement, il ne sait pas comment faire. Le chef de section, le chef de peloton, soit il est débordé, soit il ne comprend pas, il ne donne pas d'ordre, et c'est comme ça que vous perdez 10, 20, 30, 40 véhicules sur le même axe la même journée. Donc, de notre expérience, c'est ça, c'est la notion d'initiative au plus bas niveau, être capable de faire face. Ça, c'est une chose. La deuxième chose, dans les invariants, eh bien, c'est l'homme sur le terrain. C'est l'homme sur le terrain. C'est-à-dire tout ce qu'on met derrière la rusticité, derrière être et durer, ça n'a jamais été aussi valable. Il faut aussi bien comprendre une chose, c'est que chez les Ukrainiens, le niveau de commandement, c'est très, très décentralisé. Enfin, très, très décentralisé. Je m'explique. Le niveau clé, c'est le niveau brigade. le commandant de brigade, il a toute l'attitude pour recruter, il peut lever des fonds, il a son budget. Et donc ça aussi, si quelqu'un va lui dire «telle pièce, on pourrait la changer» ou «là, je peux en avoir 100 et on l'installe de telle manière », ça va s'effectuer de cette manière.
A
Qu'est-ce que vous voulez dire «il lève des fonds»?
B
C'est-à-dire que vous avez des affiches, la 123ème brigade, vous avez un QR code, vous flashez et vous pouvez mettre...
A
Il fait du crowdfunding, le général de brigade, pour utiliser un bon mot français, littéralement il appelle aux dons dans sa zonation. Incroyable. Donc le général de brigade, quelque part, il a en fait de bout en bout, il est capable d'avoir les financements qui arrivent et le lien direct à ces hommes, la boucle d'itération dont vous avez parlé. Et on a d'ailleurs des exemples de brigades qui ont émergé, qui ont dépassé les autres grâce à ce système plus décentralisé?
B
Alors on a des exemples, on ne va peut-être pas les citer ici, mais en fait on a des exemples et ils ont aussi un système Donc là, c'est une approche qui est très, très froide, mais ils ont aussi un système de bonification en fonction des cibles qui ont été traitées. C'est-à-dire qu'il y a une espèce de classement Voilà, tiens, j'ai targeté tant d'ennemis, donc je passe devant l'autre, etc.
A
Ils évaluent leur brigade en fonction, j'imagine, de leurs pertes et des cibles atteintes.
B
C'est ça.
A
Et comment ils vivent ça sur le terrain? C'est incroyable, c'est une sorte, on le dit encore une fois, de manière froide, mais c'est comme si on avait un peu gamifié le fait guerrier.
B
C'est ça, c'est un peu une course au score. Et en fait, plus j'ai de points, plus on va me donner de moyens pour remplir ma mission, plus on va me donner d'argent. Effectivement, c'est une approche à la fois très jeu vidéo, mais qui à l'autre bout se traduit aussi de manière très concrète.
A
J'allais dire, si on met de côté le débat moral sur le sujet et qu'on analyse la question très froidement sur son efficacité, Est-ce que ça augmente l'engagement? Est-ce que ça développe l'innovation? Ou au contraire, ce que j'imagine, ça peut avoir aussi des biais de compétition, où on va se mesurer par rapport aux brigades annexes plutôt que se concentrer sur la nuit. Vous voyez ce que je veux dire? Qu'est-ce que vous en pensez de ce système?
B
Une lecture assez froide, mais je pense que c'est plutôt bénéfique pour les unités. C'est à la fois stimulant, Il y
A
a de la mesure d'impact.
B
C'est ça, c'est une forme de challenge et puis c'est quantifiable. Donc voilà, telle semaine ou tel mois, j'ai fait tant de cibles, donc donnez-moi tant de moyens.
A
C'est presque l'irruption du monde privé, de l'entreprise, avec on vous donne des KPI, enfin des chiffres à suivre, on suit vos données en permanence et on récompense si ça se passe bien. C'est vraiment incroyable et c'est le signe aussi de, c'est un autre exemple pour l'hybridation entre le civil et le militaire. Donc on a tranché bombe, drone, pourquoi signal? En quoi signal est sur le même plan que ces trois éléments traditionnels de la guerre dont on vient de parler?
B
Ça rentre dans ce que nous on appelle l'adaptation des normes. Et notamment là, puisqu'on parle de signal, on pourrait parler d'Element ou de WhatsApp ou d'autres moyens. Il s'agit en fait d'utiliser de manière complètement désinhibé, libre de la technologie civile par des militaires en opération. Donc nous avons des manuels d'emploi, nous avons des schémas de transmission où on voit apparaître les logos Signal, on voit apparaître le logo WhatsApp, parce que ça va plus vite, ça se change beaucoup plus facilement et c'est aussi peut-être beaucoup plus agile que les télécommunications militaires classiques. Mais évidemment, comme je l'ai dit, il y a une adaptation, voire une dégradation des normes de sécurité informatique.
A
Qu'est-ce que vous me recommanderiez de ce point de vue? Parce qu'en métropole, je sais qu'on est souvent confronté à cette question du rapport entre la sûreté des moyens de communication et leur agilité, la vélocité de l'information, les choses que vous venez de dire. Eux sur le terrain, les Ukrainiens, les Russes, Ils font quoi? Est-ce qu'ils ont renoncé à la sécurité de leurs informations? Est-ce qu'ils permettent à leurs soldats, mais aussi à leurs officiers, de communiquer par ces moyens? Quelle est la doctrine actuellement sur ce sujet?
B
La réponse à cette question, comme à beaucoup d'autres, ça dépend. Ça dépend. C'est vraiment un des grands enseignements de l'étude de cette guerre, de l'observation de ce conflit, c'est qu'en fait, le pragmatisme l'emporte sur le dogmatisme. Le pragmatisme, le principe de réalité, va l'emporter sur ce qui est écrit, sur ce qui est normatif, sur ce qui est préétabli. Donc, par exemple, il n'y a pas de... Si on raisonne avec notre carte mentale, on pense attribution de moyens de télécom par niveau. donc entre la compagnie et le régiment, entre le régiment et la brigade, etc. On raisonne comme ça. Eux, pas du tout. C'est-à-dire qu'on peut très bien voir une tablette d'un opérateur drone, donc on va dire plus bas des niveaux, et dessus...
A
C'est l'équivalent du grenier des voltigeurs aujourd'hui, quasiment.
B
C'est ça, de l'opérateur, voilà. Et dessus, vous aurez l'icône WhatsApp. Et peut-être qu'après-demain, ça sera l'icône signal ou d'un autre moyen de télécom. Donc c'est à la fois un non-choix, c'est-à-dire que s'ils n'utilisent pas ces moyens, ils vont communiquer beaucoup moins. Et deuxièmement, c'est une prise de risque, mais c'est une prise de risque qui est assumée. Parce qu'en fait, il y a un tel volume que, quand bien même ça pourrait être intercepté, traduit, etc., face à la montagne de données, peut-être qu'on passe à travers.
A
Ça m'amène à un autre grand sujet sur est-ce que ça change par rapport aux guerres précédentes, le rôle des civils. Qu'est-ce qui change et qui ne change pas dans la guerre en Ukraine?
B
Alors le rôle des civils, et notamment au début du conflit, dès le 24 février 2022, le rôle des civils était fondamental. Nous pensons que la Russie a mal apprécié, estimé la réaction de la population. Nous pensons qu'en fait, les Russes croyaient que la population allait être neutre, voire favorable. Ce qui n'a pas du tout été le cas. La population a pris les armes, s'est défendue, et la nation en armes, c'était un exemple très, très concret, à Kiev, dès les premiers jours du conflit, donc 24, 25, 26 février 2022, suivant les sources, il y a entre 18 000 et 25 000 fusils d'assaut qui sont distribués à la population, pour peut-être 10 millions de cartouches. Un autre exemple, où Craftodore, qui est un petit peu la... Enfin, c'est les gens qui s'occupent des routes, des infrastructures routières, etc., sur leur groupe Facebook, sur leur groupe WhatsApp, ont appelé leurs employés à démonter les panneaux de signalisation pour en fait tromper l'ennemi et donc que l'envahisseur qui arrive à tel carrefour soit un petit peu désorienté, perde du temps, et donc derrière, le convoi s'empile, ça crée du trouble et voilà. Je suis allé dans une localité qui s'appelle Irpin. Donc à Irpin, on est à peu près à 30 kilomètres du centre de Kiev, à 30 kilomètres de la place Maïden. Donc nous sommes sur la rive droite du Niépre. Et ils ont mis en place un parcours de mémoire, et notamment pour mettre en avant comment la population s'est défendue, comment la population a lutté contre l'envahisseur russe. Et notamment, il y a un endroit qui s'appelle le Checkpoint Giraffe, qui était un checkpoint tenu par des civils. Et donc l'appellation en anglais est très explicite. Ce checkpoint a été tenu par des citoyens ordinaires.
A
D'ailleurs, dans le podcast, j'ai reçu un soldat ukrainien, je mettrai la vidéo en description, qui me parlait aussi de toutes ces femmes, beaucoup, qui fabriquaient aussi des drones, notamment, qui sont chez elles. Et le soir, quand elles ont un peu de temps, une heure, elles fabriquent des drones ou elles fabriquent des engins qui vont rejoindre le front. Donc, est-ce qu'on peut toujours dire qu'il y a une séparation? entre le monde civil, les soldats au front. Est-ce qu'on peut dire qu'il y a une séparation entre le front même et le reste du pays?
B
À mon sens, il n'y a pas de séparation. Il n'y a pas de séparation. Il y a des militaires d'actives, il y a des militaires de réserve, il y a des volontaires, des formations territoriales.
A
Les citoyens en armes, on peut en parler.
B
Des citoyens en armes. Il y a des processus de formation, de maintien au niveau qui sont mis en place, d'acquisition de nouveaux savoir-faire, d'unités anti-drone, comme par exemple les sorcières de Butcha, qui sont composées quasiment exclusivement de femmes, qui également sont des mères de famille, ont leur travail la journée et puis la nuit montent la garde, utilisent un certain nombre de moyens pour lutter contre les drones.
A
Pourquoi on les appelle comme ça?
B
C'est le nom de guerre, c'est ça.
A
J'aimerais qu'on parle de l'innovation parce que vous vous intéressez beaucoup, notamment à la boucle entre on utilise un moyen des contre-moyens sont développés par l'ennemi ou on se rend compte que ce moyen a des défaillances, on cherche à l'améliorer pour améliorer son efficacité. Comment ça remonte, comment ça nourrit l'état-major et ceux qui organisent la production des armes? Est-ce que là, pareil, il y a des game changers ou alors est-ce qu'on est dans la stratégie old school?
B
Alors, il n'y a pas vraiment de Game Changer parce que, en fait, sinon, un camp aurait vraiment l'aurait vraiment emporté sur l'autre.
A
Personne n'a réussi à prendre l'ascendant là-dessus.
B
Mais c'est effectivement en permanence le glaive, le bouclier, le glaive, le bouclier. Ce qu'on a vu apparaître de plus en plus, ce sont les drones filaires. Puisqu'en fait, comme j'ai dit tout à l'heure, le drone, un des trois paramètres, c'est la liaison. Et donc, si elle est immatérielle, c'est-à-dire radio ou GPS, ça peut tomber. Donc, de plus en plus sont utilisés des drones filaires qui sont en fait guidés par fibre optique. Donc, vous avez une bobine de fibre optique qui est soit sur le drone, soit à terre. Et finalement, c'est ni plus ni moins qu'un missile filo-guidé. Mais ça peut porter à 20, 25, 30 kilomètres. Donc le glaive, le bouclier, ce moyen est mis en place. Que voit-on apparaître? Des tunnels anti-drones, notamment faits de manière un petit peu artisanale, à partir de filets de pêche, des montants en bois. Et avec ça, on protège des routes, on protège des axologues, on protège des voies de communication.
A
Parce que la route, elle va être littéralement entourée de filets pour empêcher les accords intéressants.
B
Donc vous avez des dizaines et des dizaines et des dizaines de poteaux en bois et par-dessus, ils mettent des filets de pêche. Et ça, ça empêche les drones d'aller taper sur la route.
Invité : Colonel Reicher
Date : 19 avril 2026
Dans cet épisode, le Capitaine Nicolas Brault accueille le Colonel de réserve Reicher, expert et observateur du conflit russo-ukrainien tout juste revenu du terrain. L’entretien propose une plongée concrète dans l’évolution des pratiques de commandement à la lumière de la guerre en Ukraine, interrogeant les fondamentaux du leadership militaire à l’ère post-Ukraine. À travers des exemples précis, il met en lumière les dynamiques d’innovation, d’initiative, mais aussi l’hybridation croissante entre civil et militaire. L’accent est mis sur la réalité du terrain, la gestion de l’initiative, l’implication de la société civile, l’utilisation des technologies civiles et l’évolution des structures de commandement.
"Ce qui nous, officiers de l'armée française, nous saute aux yeux, c'est l'absence de réaction sous le feu. […] Le chef de char […] ne sait pas comment faire." (B, 01:18)
"Le niveau clé, c'est le niveau brigade. Le commandant de brigade, il a toute l'attitude pour recruter, il peut lever des fonds, il a son budget." (B, 02:44)
"Il fait du crowdfunding, le général de brigade, littéralement il appelle aux dons dans sa zonation. Incroyable." (A, 03:36)
"Il y a une espèce de classement… j'ai targeté tant d'ennemis, donc je passe devant l'autre." (B, 04:16)
"Il s'agit d'utiliser de manière complètement désinhibée, libre, de la technologie civile par des militaires en opération. [...] Ça va plus vite, c'est peut-être beaucoup plus agile que les télécoms militaires classiques." (B, 06:28)
"Le pragmatisme l'emporte sur le dogmatisme… Face à la montagne de données, peut-être qu'on passe à travers." (B, 07:47/08:58)
"Nous pensons que la Russie a mal apprécié, estimé la réaction de la population […] la nation en armes, c'était un exemple très concret." (B, 09:31)
"Des femmes, qui […] fabriquent aussi des drones, notamment, qui sont chez elles… une heure, elles fabriquent des drones ou […] des engins qui vont rejoindre le front." (A, 11:25)
"En permanence, le glaive, le bouclier, le glaive, le bouclier." (B, 13:22)
"Sur le terrain, sont utilisés des drones filaires guidés par fibre optique […] et en réponse, on a vu apparaître des tunnels anti-drones faits avec des filets de pêche, des montants en bois." (B, 13:36/14:30)
À travers un échange rythmé par des anecdotes vécues et une analyse lucide, l’épisode bouscule les idées reçues sur la modernité de la guerre : l’innovation technologique s’accompagne d’une redécouverte des fondamentaux (initiative, rusticité, résilience humaine), tandis que le cloisonnement entre civils et militaires devient poreux. L’hybridation, l’agilité, la prise de risque et l’adaptation constante sont, selon le Colonel Reicher, les véritables marqueurs de la guerre du XXIe siècle, faisant de l’Ukraine un laboratoire pour penser autrement le commandement et le leadership en temps de crise.