Le Cours de l'histoire — À l'Ouest de la Russie, histoire de frontières 2/4 : Front d'hier, l'Empire russe à l'assaut des plaines ukrainiennes
France Culture, 25 mars 2025
Host: Xavier Mauduit
Guests: Marie-Karine Schaub (maîtresse de conférence en histoire moderne, Université Paris-Est-Créteil), Jaroslav Lebedinsky (historien spécialiste des steppes et du Caucase, INALCO)
Vue d’ensemble de l’épisode
Cet épisode retrace l’histoire des frontières mouvantes entre la Russie et l’Ukraine, en s’attachant à comprendre l’émergence de ces entités historiques, leurs différences politiques, sociales et culturelles, et les conséquences de l’expansion impériale russe sur l’autonomie ukrainienne. En mettant l’accent sur le rôle charnière des Cosaques, les intervenants montrent comment les jeux de puissances entre Pologne, Lituanie, Moscovie, Empire ottoman et Tatars de Crimée ont façonné l’identité ukrainienne et déterminé la question des frontières, devenues enjeu brûlant dans l’actualité contemporaine.
Principaux points et temps forts
1. Les frontières de l’Ukraine : une invention mouvante
00:07 – 03:35
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Absence de frontières naturelles : L’Ukraine est un territoire de steppes, sans limites physiques franches, ce qui détermine la fluidité de ses frontières historiques.
"Les frontières sont des inventions humaines... Ici, il n’y en a pas. C’est un élément qui a beaucoup joué dans son histoire." (Jaroslav Lebedinsky, 02:03)
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Le mot "Ukraine" vient du terme "kraï", signifiant "frontière, marge" (Marie-Karine Schaub, 03:07).
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Mosaïque d’entités et de statuts : Multiplicité d’influences polono-lituaniennes, moscovites, tatares, ottomanes, etc.
2. Origines et différenciation des entités russe et ukrainienne
03:35 – 07:19
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Kiev comme premier centre politique à la fin du Xe siècle, avant l’affirmation de la Moscovie au XVe.
"Moscou se dit héritière de ce qui se passe à Kiev. Donc l’antériorité, elle est du côté de l’Ukraine." (Xavier Mauduit, 05:22)
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Processus de différenciation très ancien :
- Diversification ethnique et linguistique progressive.
- Structures politiques distinctes : autocratie centralisée (Russie) vs. proto-parlementarisme et traditions plus "contractualistes" (Pologne-Lituanie, influence Cosaque).
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Cosaques, facteur déterminant d’autonomie et d’opposition à la centralisation.
3. Rôle et spécificités des Cosaques
07:27 – 11:19
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Les Cosaques d’Ukraine : Communautés militaires libres, articulées autour de l’idéal de liberté et d’autogestion, souvent en opposition à l’autocratie russe mais aussi à la noblesse polonaise.
"Le mot d’ordre des Cosaques, c’est la liberté." (Marie-Karine Schaub, 10:15)
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Cosaques russes vs. ukrainiens : Bien que partageant certains modes de vie, ils ont des parcours et des rôles politiques différents, notamment dans la résistance à l’expansion impériale.
4. L’Ukraine entre dépendances et jeux d’alliances
11:19 – 18:31
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Domination polono-lituanienne, puis transfert à la Pologne (Union de Lublin, 1569).
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Grand soulèvement cosaque de 1648 sous Bohdan Khmelnytsky, alliant revendications sociales, religieuses, nationales.
"Ce qui fait la différence sur le plan militaire, c’est le ralliement de dizaines de milliers de paysans ukrainiens aux Cosaques. Paysans qui veulent rejeter le servage et devenir eux-mêmes Cosaques." (Jaroslav Lebedinsky, 15:17)
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Massacres des communautés juives lors de ce soulèvement (Marie-Karine Schaub, 15:23).
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"Jeu de balance" permanent pour la protection entre Pologne-Lituanie, Moscovie, Suède, Empire Ottoman.
"Les Cosaques cherchent l’indépendance d’une Ukraine dont ils seraient l’aristocratie dirigeante, sous un protecteur de préférence lointain..." (Jaroslav Lebedinsky, 17:40)
5. L’intervention moscovite et la perte progressive de l’autonomie
18:31 – 29:01
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Traité de Pereïaslav (1654) : Interprétations divergentes entre Moscou (soumission) et Cosaques (alliance).
"Pour les Russes, c’est la réunification de l’Ukraine à la Russie, pour les Ukrainiens, c’est une bourde." (Jaroslav Lebedinsky, 17:40)
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Alternances d’alliances et de changements de camp (Suède, Pologne, Empire Ottoman).
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Mazepa (chef cosaque), figure romanesque et symbole des choix dramatiques de l’élite ukrainienne face à la centralisation russe.
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Constitution de l’Empire russe (1721) : Transformation du rapport à l’Ukraine, qui devient une question intérieure, amorce d’une politique d’uniformisation.
"Jusque-là, les affaires ukrainiennes dépendaient de l’équivalent du secrétariat des affaires étrangères... Désormais, elles dépendent du Sénat, c’est-à-dire que l’Ukraine devient une affaire intérieure de l’Empire." (Marie-Karine Schaub, 28:12)
6. L’Empire russe contre l’autonomie cosaque
29:01 – 38:59
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Sous Catherine II (à partir de 1762), politique d’alignement administratif, destruction systématique des structures cosaques.
"Après l’abdication forcée du dernier Hetman, l’impératrice publie : 'Que le nom des Hetmans disparaisse'. Il y a une volonté d’effacer plus d’un siècle d’histoire politique ukrainienne." (Jaroslav Lebedinsky, 36:17)
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Révolte de Pougatchov : Dernier grand sursaut cosaque, avec dimension anti-impériale.
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Déclin du rôle politique mais naissance du "mythe cosaque", qui structure l’identité ukrainienne moderne.
"Les Ukrainiens se revendiquent tous comme des héritiers des Cosaques... Je suis persuadé qu’un certain nombre de réflexes politiques et autres des Ukrainiens actuels sont dus à cet héritage cosaque." (Jaroslav Lebedinsky, 39:13)
7. De l’effacement politique à la résurgence identitaire
38:59 – 47:59
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XIXe siècle : invention de l’identité nationale ukrainienne
- Les héros et la langue littérature se forgent (Taras Chevtchenko, 47:50).
- L’Ukraine n’existe plus comme entité politique, mais l’héritage cosaque irrigue la culture, l’opposition à l’autocratie, la revendication de droits.
"La langue littéraire ukrainienne, moderne, est née... fondée sur ce que parlent les paysans..." (Jaroslav Lebedinsky, 47:12)
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Crimée et "Nouvelle Russie" : Annexion de la Crimée par la Russie, rôle de Potemkine (45:43).
8. XXe siècle : des révolutions à l’indépendance
47:59 – 56:39
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Révolution de 1905 – 1917 : Émergence d’une revendication politique ukrainienne, des députés à la Douma (Marie-Karine Schaub, 48:24).
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Nestor Makhno : Leader anarchiste controversé ; son mouvement incarne une forme d’opposition à l’État sans coloration nationale forte.
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Ukraine indépendante en 1917 (période brève), puis intégration à l’URSS.
- Traité de Brest-Litovsk : première frontière internationale ukrainienne instaurée sous la pression de la guerre (Jaroslav Lebedinsky, 52:45).
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Frontière administrative soviétique : Devient une "limite interne" entre les Républiques d'URSS.
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Don de la Crimée à l’Ukraine en 1954 : Motifs pratiques (dépendance économique à l’Ukraine), et une intention de russification à long terme.
"La Crimée n’est pas autosuffisante économiquement, elle est complètement dépendante de son arrière-pays." (Jaroslav Lebedinsky, 54:42)
Citations et moments mémorables
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Sur l’invention historique des frontières
"Les frontières sont d’abord des constructions historiques et humaines. Et ces espaces-là sont des espaces où les frontières sont extraordinairement mouvantes."
(Marie-Karine Schaub, 03:07) -
Sur le mythe cosaque
"Les structures Cossacks ont été totalement abolis par Catherine II... À partir de ce moment-là, les Cossacks sont devenus un mythe, la base du mythe national ukrainien."
(Jaroslav Lebedinsky, 38:36) -
Sur l’expansion impériale russe
"Catherine II a conduit une étape décisive de cette expansion, d’une part vers le sud, vers la mer Noire, avec l’annexion des steppes ukrainiennes et de la Crimée..."
(Jaroslav Lebedinsky, 43:59)
Timestamps des segments clés
- 00:07 – 03:35 : Définition géographique et sémantique de l’Ukraine, l'absence de frontières naturelles, notion de "kraï".
- 03:35 – 07:19 : Origines de Kiev et Moscou, différenciation politique et sociale des mondes russe et ukrainien.
- 11:19 – 15:17 : Résumé des grandes dépendances historiques de l’Ukraine, soulèvement de 1648, pogroms.
- 17:40 – 19:40 : Traité de Pereïaslav, malentendus Russo-Ukrainiens sur la sujétion et l’alliance.
- 22:09 – 24:36 : Épisode Mazepa, changement d’alliance, défaite de Poltava.
- 28:12 – 29:01 : L’Ukraine devient affaire intérieure de la Russie impériale.
- 36:17 – 38:59 : Catherine II : politique d’effacement, structure du "mythe cosaque".
- 43:43 – 47:12 : Crimée, Potemkine, naissance de l’identité ukrainienne moderne, langue littéraire.
- 51:40 – 53:49 : Ukraine indépendante puis soviétique, frontières n’ayant plus un sens "international".
- 54:42 – 56:39 : Don de la Crimée à l’Ukraine, démographie, logiques internes à l’URSS.
Synthèse et portée actuelle
À travers le survol d’un millénaire, l’émission éclaire la complexité et la fluidité des frontières russo-ukrainiennes, et la spécificité de l’identité ukrainienne marquée par son histoire cosaque, ses révoltes, et la tentative systématique d’effacement administrée par l’Empire russe puis l’URSS. Elle illustre comment ces constructions historiques expliquent encore aujourd’hui les conflits et la difficulté à "fixer" une frontière acceptée par tous. L’histoire longue éclaire le présent, de la Crimée à l’Est ukrainien, dans l’affrontement des récits et la réalité des géographies humaines.
À retenir :
"Merci beaucoup Marie-Karine Schaub, merci Jaroslav Lebedinsky, de cette très longue histoire d’une, non, plutôt des frontières entre l’Ukraine et la Russie." (Xavier Mauduit, 57:13)
Épisode à retrouver sur France Culture.
Prochain épisode : La Russie dans le Caucase, histoire d’une mosaïque et de plein de frontières.
