Le Cours de l’histoire – Art et archives, une histoire d’émotions : La mémoire dans le nez, déambulation olfactive à l’Osmothèque (France Culture, 24/12/2025)
Épisode en un clin d’œil
Cette émission propose une exploration à la fois sensorielle et historique à l’Osmothèque, le conservatoire international des parfums basé à Versailles, unique en son genre. Animé par Xavier Meuduit, l’épisode convie Anne-Cécile Pouen (directrice de l’Osmothèque), Thomas Fontaine (parfumeur-créateur et président de l’Osmothèque) et Eugénie Brio (historienne spécialisée dans l’histoire du parfum) pour une immersion dans la mémoire olfactive, les trésors d’archives, le rôle socioculturel des odeurs, et la profonde connexion émotionnelle que suscitent les parfums à travers le temps.
1. Qu’est-ce que l’Osmothèque ? (00:09–02:24)
- Une « bibliothèque d’odeurs » unique au monde, dédiée à la conservation de près de 6 000 parfums, créations disparues ou mythiques et matières premières (00:48, Anne-Cécile Pouen).
- Ouverture au public limitée : principalement lors d’ateliers, conférences et événements sur rendez-vous ; l’essentiel de l’activité demeure la sauvegarde et l’archivage (02:17).
- Mission double : préserver l’expertise professionnelle et la mémoire du parfum tout en ouvrant ce patrimoine sensoriel à un large public.
« On est la mémoire de la parfumerie... et aussi le grand public qui se passionne pour la chose olfactive. »
— Anne-Cécile Pouen (01:44)
2. Pourquoi conserver les parfums ? (02:32–04:21)
- Importance capitale pour la recherche historique, l’inspiration créative et la compréhension de l’évolution de la société à travers les odeurs.
- Les formulations conservées permettent d’accéder, au plus près possible, à la création originale de grands parfumeurs, dont certaines datent de plus d’un siècle (02:53, Eugénie Brio).
- Le parfum devient un « objet de culture », plus qu’un simple produit de consommation.
« L’Osmothèque permet aux chercheurs de retrouver le parfum tel qu’il était à l’origine… C’est un lieu extrêmement précieux. »
— Eugénie Brio (02:53)
3. Un voyage dans le temps olfactif (05:25–07:18 ; 11:06–12:37)
- L’archive olfactive peut remonter jusqu’à l’Antiquité égyptienne avec la reconstitution du kifi, ou au parfum royal inspiré des écrits de Pline l’Ancien (05:25–06:34).
- Passage par les parfums du Moyen-Âge, Renaissance, puis apogée avec la parfumerie moderne (synthèse chimique, XIXe siècle).
- Chaque flacon raconte une époque, une tendance, un mode de vie : on peut sentir ce qu’utilisait une élégante au théâtre en 1900 ou un homme sortant de chez le barbier en 1890 (09:22–11:06).
« On fait un saut dans l’histoire sous l’angle olfactif. »
— Anne-Cécile Pouen (09:22)
4. Techniques de conservation et défis de l’archive (12:37–16:38)
- Conservation à basse température, à l’abri de la lumière et de l’oxygène pour éviter l’oxydation et la dégradation des fragiles compositions (17:37, Thomas Fontaine).
- « Repeser » les formules : reconstituer à l’identique un parfum disparu à partir de formules d’origine – une démarche à la fois scientifique et artistique (14:29–16:38).
- Secret et confidentialité : les formules sont jalousement préservées, engagement éthique vis-à-vis des maisons de parfum.
« On évalue tous les parfums régulièrement... Si ce n’est plus en bon état, on les repèse à l’identique. »
— Thomas Fontaine (17:37)
5. Du parfum comme reflet social et moteur d’émancipation (19:56–23:00)
- L’histoire des parfums reflète l’évolution sociale, notamment la libération des femmes (21:00, Eugénie Brio) : des fleurs fragiles à des fragrances plus sensuelles, marquant l’audace et l’émancipation.
- Les grandes dates historiques (comme les congés payés de 1936 ou le lancement du paquebot Normandie) inspirent des créations (23:00–24:17).
- Exemple fort : le lancement d’“Opium” (YSL, fin des années 70), synonyme de liberté et rupture olfactive/commerciale.
« Un produit qui n’a pas d’image, qui est évanescent, fugace, permet de construire la personnalité… »
— Eugénie Brio (21:00)
6. Croiser archives, publicité, et usages (25:02–27:23)
- L’importance de conjuguer les sources : ventes, publicité, présence ou disparition sur le marché.
- Certains parfums sont « à l’épreuve du temps » (“L’Air du Temps” de Nina Ricci), d’autres tombent dans l’oubli et ne subsistent qu’à l’Osmothèque (27:14, Eugénie Brio).
7. Le parfum, machine à remonter le temps & conservatoire d’émotions (55:03–58:26)
- La puissance émotionnelle de la mémoire olfactive : lors de la redécouverte d’un parfum disparu, l’émotion peut être si intense qu’elle tire des larmes aux visiteurs (55:37, Thomas Fontaine – 56:02, Anne-Cécile Pouen).
- La mémoire individuelle et collective se croise : « On conserve aussi des parts, des morceaux de vie, des morceaux d’émotion » (56:42, Xavier Meuduit).
- Témoignage poignant d’Odile Grand autour de l’odeur de mousse à raser de son grand-père, retrouvée après des décennies de quête (58:00–58:26).
« Un conservatoire de parfums, outre conserver l’art des parfumeurs, c’est un conservatoire d’émotions. »
— Anne-Cécile Pouen (56:02)
8. Pratique, vocabulaire et fabrication (32:02–40:49)
- Reconstitution d’anciens parfums : distinction entre “recette” et “formule” (37:36, Thomas Fontaine).
- Vocabulaire : le terme « nez » est parfois réducteur, la création est avant tout cérébrale (« La création olfactive est avant tout cérébrale... le vrai terme, c’est “parfumeur-créateur” » — 32:02, Thomas Fontaine).
- Utilisation d’un « orgue » : batterie de flacons de matières premières, comme une palette musicale ou picturale (36:07–36:42, Anne-Cécile Pouen).
- Anciennes matières animales : musc, ambre, castoréum – témoignages précieux mais aujourd’hui interdits (45:57–48:27, Thomas Fontaine).
9. Relations société/parfum et évolutions de goût (48:56–54:54)
- Évolution du bon/mauvais goût : très variable, chaque époque ayant ses tendances et ses avant-gardes (51:09, Anne-Cécile Pouen).
- Dualité entre parfum floral (societalement admis) et note animale (scandale ou accessoire de séduction selon les milieux et époques – 48:56–50:37, Eugénie Brio).
- Importance du flacon, de la publicité et de l’image de marque pour rendre « visible l’invisible », faire exister le parfum socialement et commercialement (52:15–54:54, Eugénie Brio).
10. Citations marquantes & moments forts
- « Le parfum est toujours le reflet de son époque. »
— Anne-Cécile Pouen (23:00) - « Quand vous sentez un parfum, ça vous transpose tout de suite dans l’époque où il avait été lancé. »
— Thomas Fontaine (55:03) - « On crée une émotion… Outre conserver l’art des parfumeurs, c’est un conservatoire d’émotions. »
— Anne-Cécile Pouen (56:02)
11. À retenir
- L’Osmothèque œuvre comme une archive vivante du patrimoine sensoriel mondial, où se croisent histoire, art, science et émotion.
- Le parfum y apparaît comme un extraordinaire miroir des sociétés, de la technique et des psychologies individuelles et collectives.
- Derrière chaque flacon conservé : une histoire, un pan de société, une émotion.
Quelques repères temporels
| Segment | Thème | |----------------------------------------------------|---------------------------------------------------------------| | 00:09–02:24 | Présentation de l’Osmothèque et de ses missions | | 05:25–06:54 | Les parfums antiques et leur reconstitution | | 11:06–12:37 / 17:37–19:26 | Conservation technique, repesée, gestion des flacons | | 19:56–24:17 | Rôle social et historique du parfum | | 25:02–27:23 | Croisement des sources, succès et disparition des parfums | | 32:02–40:49 | Vocabulaire, balance, fabrication, matières premières | | 48:56–51:48 | Notes animales et évolution de goût | | 55:03–58:26 | Puissance émotionnelle de l’olfaction, témoignage personnel |
Mot de la fin
L’osmothèque, « machine à remonter le temps olfactif », fait le lien entre sensation intime, mémoire émotionnelle et patrimoine historique. Chaque parfum conservé y est à la fois une archive, un outil scientifique, un objet culturel… et un déclencheur d’émotions aussi puissantes qu’inattendues.
