
En Afrique, comme ailleurs, les Européens ne sont pas les premiers explorateurs
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A part leurs propres méconnaissances de certaines régions du monde, les Européens n'ont rien découvert. Aucun espace terrestre n'était inconnu avant leur regard. Dans toutes les régions du monde, des savants produisaient des connaissances sur leur territoire et sur le reste du monde, dans leur propre langue et selon leurs propres épistémologies, à l'oral, à l'écrit ou dans des formes graphiques. En 1856, un voyageur appelé Dorougou est le premier sahélien à visiter et décrire la ville de Londres. Il publie en 1885 un récit de voyage en langue haoussa qui contient des descriptions de cette ville que l'on pourrait qualifier d'ethnographiques. Le rituel du repas mondain, le comportement public des couples, les spécificités des corps des femmes européennes et les ustensiles étranges utilisées pour manger ou sonner les domestiques. Nous viendrait-il à l'idée de dire qu'il a découvert Londres ou qu'il en a été le premier explorateur? Pour ça, il faudrait penser qu'avant son regard, cette ville n'aurait jamais été l'objet de production de connaissances. Mais étonnamment, on dit encore parfois que l'explorateur français René Caillé a découvert ou exploré Tombouctou, au Mali aujourd'hui, alors que cette ville avait fait avant lui l'objet de nombreuses descriptions savantes en langue arabe et était depuis plusieurs siècles un pôle de culture intellectuelle de rayonnement mondial. Lorsqu'au XVIIIe ou au XIXe siècle s'inventent en Europe les notions d'exploration ou d'explorateur, partout dans le monde, des hommes et des femmes écrivent des récits de voyage au sein d'une variété de cultures intellectuelles. Par exemple la Rila dans les mondes arabo-musulmans depuis l'époque médiévale ou les Yuchi et les Djichi dans l'Empire du Milieu. Mais se construit à ce moment l'idée que les pratiques européennes seraient distinctes, parce que fondées elles sur la science, c'est-à-dire organisées selon un processus cumulatif et s'appuyant sur des modèles liés à la construction de la géographie comme discipline universitaire. Ce discours sur le caractère exceptionnel de l'expérience européenne contribue à reléguer les pratiques non occidentales hors des registres de la scientificité. Se produit alors une sorte de division raciale du travail intellectuel. Les voyageurs blancs découvrent, explorent, produisent des savoirs. Les autres sont au mieux des informateurs. En 1892, à Tunis, el-Haji Ahmed el-Fellati, un médecin et savant peule originaire de Kano, dans l'actuel Nigeria, est interrogé par des agents du consulat de France et produit pour eux en arabe des descriptions géographiques sur ce qu'il a observé au long des routes de Kano à la Mecque. Dans sa société, il est un savant de premier ordre. Pour les Français, il n'est qu'un informateur dont les productions n'ont pas la valeur d'un savoir similaire élaboré par un Européen. Les institutions savantes et les gouvernements européens continuent à envoyer des voyageurs non occidentaux dans des régions considérées comme dangereuses, comme l'abbé David Boilat, le rabbin Mardoché Abisserour ou Mohamed Ibn Omar Al-Tounsi, mais sans jamais apprécier leurs travaux comme des productions scientifiques à part entière. La construction de la figure de l'explorateur en Europe a contribué à effacer la richesse des pratiques de voyage et de production savantes qui existaient à la même époque dans de nombreuses régions du monde. Ces voyageurs africains et leurs écrits sont aujourd'hui autant de regards sur le monde qui peuvent enrichir nos récits des siècles passés.
Episode: En Afrique, comme ailleurs, les Européens ne sont pas les premiers explorateurs
Date: January 30, 2026
Host: France Culture
This episode challenges the Eurocentric narrative that casts Europeans as the primary or original explorers of the world. It explores the vibrant traditions of knowledge production, travel writing, and geographic exploration that existed across Africa and other regions long before and alongside European endeavors. The host highlights how the European invention of the “explorer” as a scientific figure led to marginalizing non-European intellectual practices and travel accounts, proposing a more pluralistic understanding of history and discovery.
Dorougou: The First Sahélian in London
Timbuktu: Already Known and Documented
The Scientific Framing of Exploration
The “Racial Division of Intellectual Labor”
Examples of Overlooked African Scholars
Erasure and Rediscovery
With a firm, reflective tone, the episode invites listeners to reconsider the historically dominant paradigm of European explorers and acknowledge the plurality of global knowledge traditions. The host calls for integrating overlooked African and non-European intellectual contributions, using them to "enrich our narratives of past centuries."