Le Cours de l'histoire – États-Unis, thèmes de campagne au regard de l'histoire 4/4 : 1823. Doctrine Monroe, certains l'aiment isolationniste
France Culture, 10 janvier 2026
Avec : Xavier Mauduit (animateur), Marie-Jeanne Rossignol (professeure émérite d’études américaines, Université Paris Cité), Clément Thibault (historien, EHESS)
Thème de l'épisode
L'émission revient sur la fameuse « Doctrine Monroe » de 1823, pilier de la politique étrangère américaine, pour en disséquer les origines, ambitions et contradictions. Historienne et historien invités remettent le texte dans son contexte historique, interrogent son interprétation isolationniste ou impérialiste, et analysent sa postérité politique jusqu'au XXe siècle.
1. Contexte et naissance de la Doctrine Monroe
(00:24–05:45)
- Le 2 décembre 1823, le président James Monroe adresse au Congrès un message fermement destiné aux anciennes puissances coloniales :
« L’Amérique aux Américains. » Mais… quels Américains, exactement ? La question est d’emblée posée. - Marie-Jeanne Rossignol replace la déclaration dans un contexte de bouleversements atlantiques :
- Grandes négociations et reconfiguration des frontières post-napoléoniennes, notamment entre les États-Unis et l’Espagne (02:20).
- Entre 1819 et 1821, le traité Adams-Onís trace la frontière des États-Unis vers le Pacifique, symbolisant une affirmation de puissance continentale.
- Clément Thibault souligne le double contexte :
- Luttes d’indépendance latino-américaines (émergence de républiques au Mexique, Brésil, Grande Colombie, Pérou…)
- Influence des révolutions libérales en Europe du Sud (Espagne, Portugal, Italie), dont la dynamique entre en résonance avec les volontés d’indépendance américaines (03:11).
Citation marquante
- « C’est chaud tout ça. Doctrine Monroe, car certains l’aiment isolationniste, oui, mais… »
— Xavier Mauduit (00:43)
2. « L’Europe comme repoussoir » et la diversité américaine
(05:45–08:47)
- L’Amérique, face au « système » européen :
- Si le « système » européen est assimilé aux monarchies, le « système américain » est synonyme de république (05:03).
- Les États-Unis, fraîchement sortis de leur guerre contre la Grande-Bretagne (1812–1815), veulent s’affranchir de l’influence européenne.
- Cas particulier d’Haïti, la deuxième nation indépendante du continent (1804) :
- Aucun État occidental ne reconnaît Haïti, notamment à cause de la question raciale et de l’esclavage (06:15).
- Les États-Unis imposent un embargo, isolant Haïti – qui pourtant soutiendra la lutte d’indépendance de Bolivar (07:02).
- Bolivar lui-même refuse ensuite de reconnaître Haïti, révélant les contradictions du moment.
Citation marquante
- « Les Américains se peignent comme des républicains parfaits. Bolivar dit : regardez, c’est cette dynastie de Virginie qui depuis 1800 se passe le pouvoir de manière systématique… Ils n’ont pas de leçons à nous donner. »
— Marie-Jeanne Rossignol (08:47)
3. Idéalisme, realpolitik et enjeux raciaux
(09:21–11:14)
- Un idéal de républiques sœurs… mais des alliances limitées, à cause des peurs raciales :
- Henry Clay rêve d’une union politique et commerciale panaméricaine, mais les craintes des sudistes du Congrès vis-à-vis des « républiques à la peau mélangée » freinent toute alliance (09:57).
- Au Congrès, la reconnaissance des républiques latino-américaines se heurte à la méfiance raciale et au refus d’intégrer des populations métissées (10:59).
4. Présidence de Monroe : profil et stratégie
(11:14–15:38)
- Monroe, figure de la Virginie et de la Révolution américaine :
- Ambassadeur en France, proche de Jefferson, il incarne l’ambiguïté sur l’esclavage (11:14).
- Son action vise à ménager l’Angleterre tout en profitant des faiblesses de l’Espagne.
- John Quincy Adams, son secrétaire d’État, mène une diplomatie d’expansion, mais les États-Unis restent une puissance secondaire, sans marine ni réelle armée fédérale (12:44).
- Les acteurs latino-américains ne voient pas encore dans les États-Unis une grande menace, mais s’en inspirent pour leur prospérité et leur république « blanche ».
- La neutralité proclamée en 1815 protège, en pratique, les indépendances :
- Les ports américains (notamment Baltimore) servent de base logistique aux insurgés latino-américains (15:14).
- L’expansion territoriale américaine s’accélère vers l’ouest, avec une extension rapide de l’esclavage (16:00).
5. La déclaration Monroe, analyse et portée immédiate
(16:56–24:57)
- Lecture du passage-clé du message de Monroe au Congrès (16:56–17:57) :
- Toute tentative d’ingérence européenne dans l’hémisphère occidental sera considérée comme une menace.
- Les États-Unis n’interviendront pas dans les affaires européennes, mais n’accepteront pas de retour colonial.
- Marie-Jeanne Rossignol analyse :
- Dimension idéologique (liberté, indépendance) et souci sécuritaire face à la Russie, la Grande-Bretagne, la France et l’Espagne (18:10).
- Double jeu, à la fois proclamation de principes républicains et défense des frontières contre la colonisation vers l’ouest et la présence européenne.
- Clément Thibault détaille le contexte immédiat :
- Menaces françaises en Espagne (Congrès de Vérone, 1823), alliance franco-espagnole potentielle pour reconquérir les colonies (21:32).
6. Réceptions de la déclaration (États-Unis, Amérique latine, Europe)
(23:01–27:06)
- Interne aux États-Unis :
- Accueil très favorable, les Américains veulent empêcher tout retour colonial et couper le soutien extérieur aux nations autochtones (23:01).
- En Amérique latine :
- La déclaration est vue comme une bonne nouvelle, appui symbolique contre l'Espagne (24:57).
- Mais seul le soutien britannique reste réellement recherché (25:34).
- En Europe :
- La déclaration passe inaperçue. Les États-Unis restent alors une petite puissance (26:44).
7. Transformation de la déclaration en doctrine et la question de l’esclavage
(27:06–34:32)
- Sous John Quincy Adams puis Andrew Jackson :
- Adams, nationaliste, pousse une politique d’expansion agressive puis deviendra opposant à l’esclavage et à l’annexion du Texas (28:21).
- Importance du Texas :
- Conflit latent depuis la cession de la Louisiane (1803), la question de l’esclavage cristallise la tension nord-sud et pèse dans l’annexion du Texas (31:50).
- Dès les années 1830–1840, la doctrine Monroe se teinte d’impérialisme et perd son souci de fraternité latino-américaine.
8. Doctrine Monroe : du principe républicain à l’instrument impérialiste
(34:32–44:44)
- Sous le président Polk (1845), le terme « doctrine Monroe » apparaît et accompagne la guerre contre le Mexique et l’annexion de la Californie, du Nouveau-Mexique, etc.
- La victoire sur le Mexique (1848) marque l’accomplissement du rêve jeffersonien d’un pays « d’un océan à l’autre », mais aggrave la discrimination contre les populations hispaniques et autochtones rattachées aux nouveaux territoires (39:50).
- Rationalisation raciale du destin américain, lectures idéologiques françaises et interventions françaises au Mexique (Napoléon III) comme antidote au modèle américain jugé « éradicateur » (43:09).
Citation marquante
- « Le paradoxe, c’est que ça se fait aussi en partie au nom d’une déclaration de principe républicain anticolonialiste, celle de 1823. Mais on voit comment les choses se retournent complètement. »
— Clément Thibault (36:13)
9. De la doctrine du vieux monde à la politique du « gros bâton » : 1898 et après
(44:44–54:25)
- Après la guerre contre le Mexique, la doctrine Monroe justifie une politique de plus en plus interventionniste :
- Guerre contre l’Espagne (1898), annexion de Cuba, Porto Rico, Hawaii, puis les Philippines (48:11).
- Apparaît alors l’ère de la « politique du gros bâton » (Theodore Roosevelt) :
« J'ai toujours aimé le vieux proverbe d'Afrique de l'Ouest. Parlez doucement et portez un gros bâton. »
— Citation de Roosevelt (49:26)
- L’impérialisme se justifie désormais par la « civilisation » et la protection des libertés, mais donne lieu à des protectorats et à des guerres coloniales sanglantes (Philippines).
- Les États-Unis deviennent une puissance mondiale, dépassant le strict hémisphère américain.
10. Isolationnisme, hégémonie et doctrine Monroe au XXe siècle
(51:31–58:31)
- Avec la Première Guerre mondiale, la doctrine Monroe inspire l’isolationnisme, mais son application réelle se dissipe au profit d’une démonstration de puissance mondiale (51:31).
- Les interventions américaines se multiplient surtout dans la Caraïbe et l’Amérique centrale (Haïti, République Dominicaine, Honduras, canal de Panama), combinant politique du « big stick » (Roosevelt) et impérialisme informel fondé sur la dette, l’économie et la marine (54:00).
- Clément Thibault nuance :
- Après Theodore Roosevelt, la politique du « bon voisinage » (Franklin Roosevelt) marque un virage.
- La solidarité populaire et syndicale américaine a parfois soutenu les mouvements révolutionnaires latino-américains.
11. Guerre froide, doctrine Monroe et société américaine
(57:39–59:27)
- Pendant la guerre froide, l’Amérique latine redevient un front central pour les États-Unis, contre le communisme (57:39).
- Sur le plan social, les afro-américains notent l’absence de discrimination raciale dans des pays comme le Mexique, où certaines figures (ex : W.E.B. Du Bois) se rendent pour fuir le racisme américain (58:20).
- Les interventions contre les mouvements de gauche se multiplient (Nicaragua, Chili, formation de contre-insurrection, École des Amériques).
- Le motif de la doctrine Monroe — empêcher toute puissance extérieure d’intervenir dans l’hémisphère — persiste, adapté à chaque époque.
12. Conclusion et perspectives
(59:27–fin)
- La doctrine Monroe, d’abord déclaration, puis doctrine, puis justification d’un impérialisme aux multiples facettes, continue à irriguer la politique extérieure américaine.
- Elle n’a jamais eu un sens figé, recomposant sans cesse le paradoxe entre isolationnisme proclamé et expansion réelle, union républicaine et calcul impérialiste.
- En filigrane, toujours : la peur des puissances extérieures, les enjeux raciaux, la confrontation entre principes et réalités.
Quelques citations clés (avec timestamps)
- « L’Amérique aux Américains. Donc oui, mais alors là, quel sens donner à Américains ? C’est chaud tout ça. » — Xavier Mauduit (00:24)
- « Les sudistes du Congrès sont très, très méfiants envers ces républiques à la peau mixte, à la peau mélangée… » — Marie-Jeanne Rossignol (09:57)
- « En fait, la déclaration de Monroe… c’est aussi une réplique à tout ce qui se passe en Amérique et à la peur que, justement, par le biais du rétablissement de monarchie… l’influence de l’Europe ne soit trop forte. » — Clément Thibault (08:47)
- « On ne va rien faire [contre le Canada, la Jamaïque], c’est seulement si nous sommes attaqués que nous allons répondre. » — Clément Thibault (19:54)
- « C'est le paradoxe de la doctrine Monroe, qui commence isolationniste, se mue en expansionnisme… et dérive vers l’impérialisme pur et dur. » — Xavier Mauduit (résumé, 34:41)
- « Parlez doucement et portez un gros bâton, et vous irez loin. » — President Theodore Roosevelt, cité (49:26)
Repères temporels pour segments majeurs
- 00:24 : Introduction – Monroe et l’Amérique aux Américains
- 02:20 : Frontières en recomposition, traité Adams-Onís
- 03:11 : Contexte post-napoléonien et indépendances latino-américaines
- 06:15 : Haïti, l’esclavage et l’isolement diplomatique
- 09:57 : Rêve d’une union pana-américaine et obstacles raciaux
- 16:56 : Lecture du discours de Monroe au Congrès (extrait)
- 23:01 : Réception immédiate de la déclaration
- 28:21 : Adams, politique expansionniste et la question texane
- 34:41 : Passage du principe d’isolation à l’expansion territoriale
- 36:13 : Doctrine Monroe comme instrument impérialiste et guerre contre le Mexique
- 44:44 : 1898, « big stick » et transformation impériale
- 51:31 : Première Guerre, isolationnisme, hégémonie américaine
- 54:25 : Politique du « bon voisinage », société américaine et nuances
- 57:39 : Doctrine Monroe et guerre froide
Ton et style
- Dialogue vivant, érudit, parsemé d’ironie, d’allusions savantes et de brefs récits biographiques.
- Les intervenants mettent systématiquement en relation documents, mentalités, et réalités sociales.
- Rappel constant de la complexité des enjeux, du poids des facteurs raciaux et économiques, et des contradictions propres à la tradition politique américaine.
Résumé final
Cet épisode éclaire la naissance, l’évolution et la récupération de la doctrine Monroe, d’abord conçue comme slogan de protection du continent mais très vite détournée pour justifier l’expansion puis l’ingérence américaine. Du rêve républicain de 1820 à l’impérialisme du XXe siècle, en passant par la politique du « gros bâton » et la guerre froide, la doctrine Monroe cristallise à la fois l’aspiration à l’indépendance et le paradoxe américain d’une nation qui, proclamant l’isolationnisme, a sans cesse étendu ses frontières, ses idéaux et ses intérêts au-delà de ses voisins.
