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Vous savez peut-être que plus de 12 millions d'Africains ont été déportés et réduits en esclavage dans les Amériques. C'est ce que l'on appelle la traite atlantique. Mais savez-vous qu'il existait aussi une traite transsaharienne vers les mondes musulmans et que les sociétés du Sahara et du Sahel étaient des sociétés esclavagistes? Pour savoir ce que ces hommes, ces femmes et ces enfants réduits en esclavage ont vécu, on peut s'appuyer sur les centaines de récits de vie qu'ils et elles ont écrits. À la fin du XIXe siècle, à Tunis, Souleymane raconte sa vie en langue haoussa. «Moi, je viens de l'intérieur du Damergoût. Quand j'étais un enfant, ma petite sœur et moi, nous nous sommes perdus. Les Abzinaouas sont venus, nous ont pris et nous ont vendus au Touareg.» Commence alors sa vie d'esclave. Il s'occupe des chameaux pour ses maîtres avant d'être revendu à un marchand de rates dans le sud de l'actuel Libye, puis à un homme qu'il déteste auquel il dit. Vends-moi, je suis un homme. Dans tout le Damergoût, on connaît mon père. Je ne suis pas un Vaurien. Mes parents sont des nobles. Je suis Suleymane, fils de Fouji Towa Saram. Partout où je vais, je suis connu. Il est revendu, ensuite à plusieurs reprises, jusqu'à ce qu'il s'enfuit et s'installe libre à Tunis. Des centaines de récits de vie d'esclaves comme celui-ci ont été composés dans de nombreuses langues africaines, dont l'arabe. Ils ont été collectés de par le monde, souvent par des européens, des missionnaires intéressés par les langues africaines ou voulant libérer ces personnes, par des abolitionnistes anti-esclavagistes pour nourrir leurs causes, ou par des explorateurs ou des voyageurs fascinés par ces trajectoires exceptionnelles. Nicolas Saïd a, lui, décidé d'écrire sa vie parce que ses compagnons de régiment dans l'armée unioniste de la guerre civile américaine l'y ont encouragé. Fils d'un général de l'armée du sultan du Bornou, il est capturé adolescent, vendu, puis forcé à marcher enchaîné pendant 20 jours jusqu'au pays Aoussa. Revendu, il traverse le désert à pied jusqu'en Libye où il est encore revendu à un officier ottoman dont il devient l'esclave de confiance. Ce dernier l'emmène quotidiennement dans ses visites au Pacha de Tripoli, puis à la Mecque, en Égypte et à Constantinople où il le revend à un prince russe. Avec ce prince, il parcourt l'Europe au cours de ses missions diplomatiques puis celui-ci l'a franchi. Nicolas Saïd décide de partir pour l'Amérique où il devient instituteur à Détroit en 1863 avant de rejoindre l'armée de l'Union. Ce que ces destins extraordinaires montrent, c'est que les régions du Sahel et du Sahara central, d'où est originaire Nicolas Saïd, sont à la confluence de trois systèmes esclavagistes. Celui de la traite atlantique, qui continue à fonctionner depuis cette région vers le Brésil et Cuba malgré les abolitions jusque dans les années 1880. celui de la traite vers le monde ottoman, et le Hijaz, à travers le désert vers l'Egypte et la Mecque, qui lui aussi continue tout au long du XIXe siècle, et surtout, sans doute le plus méconnu, l'esclavage interne à ces sociétés, qui sont des sociétés esclavagistes dont l'économie repose sur l'esclavage, qui structure l'organisation sociale de ces sociétés. Ces récits de vie d'esclave racontent que malgré la violence de l'expérience esclavagiste, ces hommes continuent à se considérer comme des individus, à penser que leur vie mérite d'être racontée et à espérer un avenir meilleur que certains connaîtront.
