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Est-ce que vous avez en tête une histoire d'amour mettant en scène deux personnes venues du continent africain? Probablement pas, parce qu'il existe très peu de représentations de l'amour à propos de ce continent. C'est le constat qu'a fait en 2019 l'historienne nigériane Nwando Achebe, celui de l'absence de représentation de l'amour romantique à propos de l'Afrique. Elle va plus loin en disant que c'est aussi le cas dans les travaux des historiens et des historiennes, où malgré l'abondance de recherches sur le genre, la jeunesse et le mariage, on serait passé complètement à côté de la question de l'amour. Les travaux se concentrant sur les relations de domination, d'échange économique au sexuel ou de violence. Comme si l'amour n'existait pas. Dans les années 1970, des chercheurs et chercheuses travaillant sur le Sahel ont été jusqu'à argumenter que jeunes garçons et jeunes filles y vivraient dans des mondes complètement séparés. Pour ces chercheurs, au Sahel, l'amour romantique serait absent du mariage et la plupart des femmes ne le connaîtraient pas. Mais pour Nwando Achebe, ce type de discours est lié à un regard occidental incapable de concevoir l'amour et le désir dans les sociétés africaines. Pour les historiens et les historiennes, quel que soit l'espace et la période, l'amour, la question des émotions et de comment saisir les sentiments a toujours été une question difficile. Quelles sources peuvent nous permettre d'y accéder? Celles et ceux qui travaillent sur le Sahel ont ici une chance immense. Au cours du XIXe siècle, des linguistes allemands se sont passionnés pour les langues de ces régions. notamment le Hausa et le Kanuri, et en particulier pour leur poésie. Ils ont recueilli des centaines de poèmes chantés pour mieux comprendre et pouvoir décrire ces idiomes. On y trouve des dizaines de chansons d'amour, écrites par des hommes ou des femmes, de toute classe sociale, chantées en privé ou en public. comme des danses de séduction, durant lesquelles, au clair de lune, on manifestait en dansant sa préférence pour tel ou tel. Des chansons d'amour, fredonnées pendant le travail, dans lesquelles on disait la perte de l'être cher, le désespoir d'un amour à sens unique, le désir de se voir aimé en retour, ou tout ce que l'on est prêt à tenter, même la magie, pour se voir choisi. L'une de ces chansons résonne encore plus fort. Dans les années 1870, à Boursari, aujourd'hui en Nigeria, une jeune femme réduite en esclavage compose et chante en langue Kanuri sur près de 50 vers son amour pour le beau Mamadou, un autre esclave qui a été revendu par leur maître. Elle y pleure le manque de son corps. Elle imagine ce à quoi il a pu être soumis depuis leur séparation. Et elle se souvient de ce qu'ils ont partagé. Écoutons-la. L'œil qui autrefois était orné de côles, aujourd'hui est plein de sable. Oyez, la vie est un jeu de hasard, mon mamadou. Si je pense à mamadou, je ne peux plus manger. A travers cette source se révèle combien même ceux et celles qui expérimentaient les situations les plus difficiles au sein de ces sociétés avaient aussi leurs histoires d'amour. Certes, les contraintes patriarcales pesaient sur la vie des femmes dans le contexte du Sahel du XIXe siècle, comme en Europe à la même époque. Mais cela n'a jamais empêché l'amour d'exister. À nous, historiens et historiennes, d'en retrouver les récits.
