Le Cours de l’histoire — "Faire l’histoire du sentiment amoureux en Afrique"
Emission du 20 février 2026, France Culture
Résumé général
Cet épisode explore l’histoire trop longtemps négligée des sentiments amoureux en Afrique, en particulier dans le Sahel, et s’interroge sur les raisons de ce silence dans la recherche historique. Le podcast met en lumière les travaux de l’historienne nigériane Nwando Achebe, qui dénonce l’absence de représentations de l’amour romantique en Afrique tant dans l’imaginaire collectif que dans les travaux académiques, souvent influencés par des regards et biais occidentaux. L'épisode révèle que, contrairement à certains discours, l’amour existe bel et bien dans les sociétés africaines et peut être saisi à travers des sources littéraires et poétiques, notamment les chansons d’amour collectées dès le XIXe siècle.
Points clés de l’épisode
1. Constats sur la représentation de l’amour en Afrique
- Il existe très peu de récits ou de représentations mettant en scène des histoires d’amour impliquant des personnes africaines.
- L’historienne Nwando Achebe observe une absence de ce thème dans la recherche historique :
"Il existe très peu de représentations de l'amour à propos de ce continent. […] On serait passé complètement à côté de la question de l'amour." [00:01]
2. Critique des regards occidentaux et des recherches anciennes
- Les travaux historiques se sont traditionnellement focalisés sur les thèmes des relations de domination, des échanges économiques ou de la violence, occultant presque totalement les émotions et les sentiments amoureux.
- Dans les années 1970, certains chercheurs soutenaient que l’amour romantique était absent des sociétés sahéliennes et du mariage, en particulier pour les femmes.
- Achebe dénonce un filtre occidental :
"Ce type de discours est lié à un regard occidental incapable de concevoir l'amour et le désir dans les sociétés africaines." [02:10]
3. Difficulté méthodologique : comment saisir l’amour dans l’histoire
- Les historiens et historiennes peinent à accéder au ressenti intime et à l’expression des sentiments à travers les sources disponibles.
- Question centrale :
"Quelles sources peuvent nous permettre d'y accéder?" [03:14]
4. Les chansons d’amour comme sources historiques
- Point clé : les linguistes allemands du XIXe siècle, désireux de mieux comprendre et décrire les langues comme le hausa et le kanuri, ont collecté des centaines de poèmes et chansons, dont beaucoup racontent l’amour sous toutes ses formes.
- Ces chansons sont composées par des hommes ou des femmes de toutes classes et étaient chantées tant en privé qu’en public, illustrant la diversité des histoires d’amour.
- Exemples d’expressions de sentiments :
"On y trouve des dizaines de chansons d'amour, écrites par des hommes ou des femmes… on disait la perte de l'être cher, le désespoir d'un amour à sens unique, le désir de se voir aimé en retour, ou tout ce que l'on est prêt à tenter, même la magie, pour se voir choisi." [04:30]
5. Focus sur un témoignage poignant
- L’émission met l’accent sur la chanson d’une jeune femme, esclave au Nigeria dans les années 1870, qui exprime son amour et son deuil pour Mamadou, esclave comme elle, vendu à un autre maître.
- Extrait marquant du poème :
"L'œil qui autrefois était orné de côles, aujourd'hui est plein de sable. Oyez, la vie est un jeu de hasard, mon mamadou. Si je pense à mamadou, je ne peux plus manger." [07:00]
- Cette source démontre la persistance de l’amour, même dans des conditions extrêmes d’oppression.
6. Perspectives et conclusion
- Le regard patriarcal posait des contraintes sur la vie amoureuse, mais n’a jamais empêché l’existence du sentiment.
- L’historien.ne se donne pour tâche de retrouver et de rendre visibles ces récits d’émotions :
"À nous, historiens et historiennes, d'en retrouver les récits." [08:40]
Citations et moments marquants
-
Sur l’absence de récits amoureux africains :
"Est-ce que vous avez en tête une histoire d'amour mettant en scène deux personnes venues du continent africain? Probablement pas, parce qu'il existe très peu de représentations de l'amour à propos de ce continent."
(Animateur, 00:01) -
Sur l’importance des chansons :
"On y trouve des dizaines de chansons d'amour, écrites par des hommes ou des femmes… de toute classe sociale… chantées en privé ou en public."
(Animateur, 04:30) -
Poème d’une esclave en langage Kanuri (XIXe siècle) :
"L'œil qui autrefois était orné de côles, aujourd'hui est plein de sable. Oyez, la vie est un jeu de hasard, mon mamadou. Si je pense à mamadou, je ne peux plus manger."
(Citation du poème, 07:00) -
Sur les enjeux de recherche :
"À nous, historiens et historiennes, d'en retrouver les récits."
(Animateur, 08:40)
Timestamps clés
- 00:01 Présentation du thème et critique des absences de représentations
- 02:10 Analyse des biais dans les travaux historiques occidentaux
- 03:14 Problématique de l’accès aux sources sur les sentiments
- 04:30 Découverte et analyse des chansons d’amour recueillies au XIXe siècle
- 07:00 Lecture du poème dramatique d’une jeune esclave amoureuse
- 08:40 Conclusion sur la nécessité de retrouver l’histoire des sentiments
Conclusion
L’épisode tord le cou à l’idée reçue d’une Afrique dépourvue d’histoire amoureuse en révélant l’abondance et la richesse de ces récits, longtemps ignorés par des regards extérieurs. À travers l’étude de poésies et chansons populaires, les chercheurs et chercheuses peuvent aujourd’hui réhabiliter la place du sentiment et de l’émotion dans l’histoire africaine, rendant visible ce qui fut longtemps occulté.
