
Fou d'histoire : Beata Umubyeyi Mairesse, écrivaine et "folle" d’histoire
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Beata Mwambyeyi Merès
France Culture. Le cours de l'histoire. Xavier Mauduit.
Xavier Mauduit
Le 18 juin, ce jour-là, il en est qui commémore l'appel du général de Gaulle en 1940. Il en est d'autres qui se souviennent que c'est la date de Waterloo en 1815 quand Napoléon est vaincu, morne pleine. Rares sont celles et ceux qui se disent mais c'est un 18 juin en 1155 que Frédéric Barberousse a été couronné empereur du Saint-Empire romain germanique. Mais pour d'autres, ce 18 juin conduit à des souvenirs, ceux de 1994, une histoire qui s'écrit sous toutes les formes que nous offre la littérature, romans, nouvelles, poésies, récits, dans toutes les langues et en Kinyarwanda.
Beata Mwambyeyi Merès
L'histoire.
Xavier Mauduit
Du lièvre, vous connaissez ? Eh bien ici, on vous la propose en Kinyarwanda, une langue dont tout parlait.
Emmanuele Arioli
Comme vous pouvez le deviner, au Rwanda.
Xavier Mauduit
Coincé entre le Zahir et la Tanzanie, le Rwanda compte non seulement 5 millions.
Emmanuele Arioli
D'Habitants, mais également 5 millions de locuteurs qui parlent le Kinyarwanda.
Xavier Mauduit
Autant dire qu'entre le rwandais et le.
Emmanuele Arioli
Kinyarwanda, cela fait un.
Beata Mwambyeyi Merès
L'étude du Kinyarwanda ne se termine pas en fait.
Xavier Mauduit
On continue à l'apprendre même à l'école secondaire. On peut choisir une section du Kinyarwanda à l'école supérieure, donc à l'université. C'est une langue qui s'étudie tout le temps. En tant que langue officielle au même titre que le français, le Kinyarwanda est.
Emmanuele Arioli
Enseigné dans toutes les écoles du Rwanda.
Xavier Mauduit
Dans le pays, tout le monde parle.
Emmanuele Arioli
La langue et même dans les journaux.
Xavier Mauduit
La rédaction en kinyarwanda est une pratique quotidienne. Archive de RFO Radio France Outre-mer en 1986. Bonjour Beata, mon vieillet MRS.
Beata Mwambyeyi Merès
Bonjour Xavier Maudit.
Xavier Mauduit
Et dites-moi, le Quignarwanda évoqué ici, 1986, vous étiez à l'école à ce moment-là ?
Beata Mwambyeyi Merès
J'étais à l'école primaire, oui. Mais contrairement à la grande majorité des enfants rwandais, moi j'étais scolarisée dans une école internationale. où j'ai appris le français et où je suivais tous les enseignements en français, un français belge d'ailleurs, puisque c'était une école à programme belge. Mais le Kinyarwanda est ma langue maternelle, je l'ai appris à la maison par ma mère et donc ces histoires de Bakame le Lièvre, les contes de Bakame dont la dame parlait, j'ai grandi avec, oui bien sûr.
Xavier Mauduit
Raconté par qui ? Votre mère ?
Beata Mwambyeyi Merès
Essentiellement, par les plus grands, pour moi c'était les cousines, les cousins, les cousines. Parce que dans le Rwanda de l'époque, c'est vrai que les adultes n'avaient pas l'habitude de raconter ou de lire des livres aux enfants au moment du coucher, même si ma mère étant une grande lectrice, parfois dérogée à cette règle rwandaise.
Xavier Mauduit
Vous avez évoqué que le Kinyarwanda était votre langue maternelle. C'est vrai que langue maternelle, c'est l'expression française pour parler de la langue de notre enfance. Et puis, de manière plus précise, maternelle, la langue de la mère, ce n'est pas la langue de votre père.
Beata Mwambyeyi Merès
Non, non, mon père était polonais, mais il ne m'a pas élevé. Donc cette langue-là est restée très, très lointaine pour moi. Et finalement, les deux langues que je maîtrise vraiment sont le Kinyarwanda et le français. Et puis l'anglais est arrivé plus tard.
Xavier Mauduit
Le Kinyarwanda, parler à la maison, avec le français j'imagine aussi, parler à quel moment ? Il y a des moments spécifiques où dans votre enfance vous utilisez cette langue-là ?
Beata Mwambyeyi Merès
Elle est parlée au quotidien avec tout le monde. Il n'y a qu'à l'école finalement que je parle le français. Et puis avec mes camarades, puisque dans cette école internationale il y a des enfants belges, canadiens, suisses, enfin toute la francophonie est présente. Le Rwanda est un... C'est un grand pays de coopération, laboratoire de développement et de coopération dans les années 80 et 90. Et donc il y a toute cette population-là, mes camarades de classe, mais au quotidien, à la maison, au marché, dans la rue. Je parle le Kinyarwanda et d'ailleurs ça surprend les gens. Puisqu'étant métis, là-bas je suis considérée comme blanche et que la plupart des enfants métis qui vivent avec leur père blanc n'apprennent pas le Kinyarwanda. C'est une discussion qu'on a parfois avec mes amis écrivains comme Gaël Fay ou Dominique Selys qui n'ont pas appris le Kinyarwanda parce qu'ils ont appris la langue de leur père. Mais moi, vivant dans un milieu complètement rwandais, je parle le Kinyarwanda mais les gens dans la rue parfois sont surpris en disant mais une blanche qui parle le Kinyarwanda, qu'est-ce que c'est que ça ?
Xavier Mauduit
Et puis avec ce nonante, vous venez de nous prouver de manière effective que c'est bien le français parlé à Belgique. Avec aussi une question, dans ce que vous venez de nous dire, tout le monde parlait le Kinyarwanda. Dans cette réflexion-là, pour évoquer le Rwanda, bien sûr dans notre lecture à nous, il y a les années 1990. Et pour le dire simplement, je ne suis pas certain que beaucoup d'Européens saisissaient ce qui se passait là-bas à ce moment-là auparavant. Les Hutus, les Tutsis parlaient la même langue.
Beata Mwambyeyi Merès
Oui, les Hutus, les Tutsis, les Toa, qui est le troisième groupe, parlent la même langue, ont la même culture, vivent indifféremment sur les collines du Rwanda et donc ce qui a été présenté comme des ethnies différentes est beaucoup plus complexe que ça. C'est-à-dire que le royaume du Rwanda, que les historiens et les historiennes font remonter au XIVe voire au Xe siècle, est constitué d'un seul peuple, d'une même nation rwandaise, avec des catégories différentes. Parmi ces catégories, il y a les Hutus, les Tutsis, les Toa, les agriculteurs, les éleveurs. C'est plutôt des catégories socio-économiques que Ethnik a proprement parlé. Mais il y a aussi les gens s'identifient avant tout en fonction de leur clan ou de leur lignage. Et dans un même clan, on peut trouver des Hutus, des Tutsis, des Toa. Donc c'était beaucoup plus complexe que ça. Et cette hyper simplification de la lecture des catégories rwandaises est une construction coloniale.
Xavier Mauduit
Vous, enfants, vous aviez quelle lecture de cette société rwandaise ? Alors, je vous pose la question, quand on est enfant, a-t-on vraiment une lecture de la société ? Sachant que vous êtes nés à Boutaré-Boutaré, dans la période que nous évoquions, les années 1980, il y a des réfugiés, il y a des mouvements, il y a un écho à cette actualité-là, qui, je le dis, dans les années 1980, bien souvent, échappe encore à la lecture des actualités depuis l'Occident.
Beata Mwambyeyi Merès
Alors je pense qu'on a toujours tendance à relire l'enfance a posteriori à l'aune de ce qu'on a appris plus tard. Le souvenir moi que j'en ai est celui d'une absence en tout cas dans le quotidien de ces catégories là. On est sudiste. Il y a des catégories sociales. On fait partie de la bourgeoisie ou de la classe populaire. Le quotidien est celui d'être une fille, une métisse. une transfuge aussi, puisque je suis à la fois dans le monde de l'école internationale, qui est un monde plutôt de bourgeois et d'expatriés, alors que je viens d'un milieu plutôt classe moyenne. Mais je ne suis pas consciente de qui est Tutsi, qui est Hutu dans ma famille. Alors peut-être que ça c'est une particularité de la ville de Butaré, qui est une ville très mixte, on dirait ça comme ça, enfin à l'époque on ne le dit pas ainsi. et que je comprendrai plus tard que ma mère avait autant des amis Hutu que des amis Tutsi. Je sais néanmoins parce que étant enfant on capte des choses qu'il y a des cousins et des cousines de ma mère qui sont réfugiés à l'étranger, au Burundi, il y en a qui sont allés jusque au Canada et je sais qu'il y a eu des événements qui ont fait que ces gens ont dû se réfugier. Néanmoins, c'est vraiment à partir... Alors je dirais qu'il y a d'abord un moment clé dans ma prise de conscience du politique qui est l'assassinat de ma marraine à la fin des années 80. J'ai 8-9 ans. qui avait été députée, qui fait partie des Hutus de l'opposition, alors elle-même est à moitié Hutu, moitié Tutsi, mais qui réclame le multipartisme, ça c'est vraiment le début d'une prise de conscience. Puis, 1er octobre 1990, l'attaque du Front Patriotique Rwandais, donc constituée essentiellement de réfugiés Tutsis qui ont fui les pogroms qui se sont qui ont été organisées au Rwanda à partir de la fin des années 50, et qui veulent rentrer, qui ont pendant des années demandé à rentrer pacifiquement, et on leur a dit non. Donc le pouvoir du président Abiyarimana a refusé leur retour, donc ils rentrent par les armes. Là, le début d'une guerre civile. Et à ce moment-là, oui, quelque chose de l'ordre d'une prise de conscience. Je me rappelle qu'on arrive à l'école avec les quelques enfants rwandais qui sont là, et on dit mais toi tu es Utu ou Tutsi ?
Xavier Mauduit
Vous savez répondre à cette question-là, à ce moment-là ?
Beata Mwambyeyi Merès
Je rentre à la maison, je pose la question. Mais ce n'est absolument pas représentatif de la majorité des enfants rwandais. Parce que dans les écoles rwandaises, il y avait déjà une ségrégation. Et quand on lit les témoignages, au moins quand je parle avec mes proches rwandais, A l'école primaire, dès l'école primaire, les instituteurs, institutrices faisaient lever les enfants, surtout quand c'était des houtous, en disant, les tout-ci, levez-vous. Et c'était une prise de conscience beaucoup plus précoce, parce que les enfants rentraient à la maison et demandaient à leurs parents. et apprenaient qu'ils étaient Tutsis et que cette appartenance-là faisait d'eux des citoyens soit ostracisés, soit de seconde zone et donc apprenaient une histoire, histoire qui était enseignée du Rwanda à l'époque, était une histoire très idéologisée, constituant à présenter les Tutsis comme des envahisseurs, arriver d'Ethiopie avec leurs vaches, qui avait pris le pouvoir sur les vrais Hutus, les vrais Rwandais qui étaient les Hutus, les Bantu. C'est cette histoire dont je vous parlais tantôt, qui est celle élaborée par la colonisation, et qui a été le terreau du génocide, quelque part.
Xavier Mauduit
Dans ces années 1980, fin des années 1980, années 1990, quand vous êtes enfant, béata ou un vieilli mèresse, votre identité à vous, j'ai l'impression que c'est principalement d'être métisse plutôt que ces catégories imposées par la colonisation et puis reprises après l'indépendance. C'est ça qui prime le plus dans cette quête d'identité. On sait que c'est toujours très dur et on ne se pose même pas la question en vrai d'identité. C'est quelque chose qu'on ressent par rapport aux autres. L'idée d'être métisse, ça faisait une différence ?
Beata Mwambyeyi Merès
Je pense que l'identité, quand on est enfant, c'est d'abord ce que les autres vous renvoient. C'est-à-dire qu'on ne se rend pas compte qu'on est noir ou qu'on est femme tant qu'on n'a pas un comportement de la société autour de vous qui vous enferme parfois. C'est une sorte d'assignation identitaire. Mais à partir de 1990, il y a la situation politique qui fait que oui, on sait que sur la carte d'identité de ses parents, la première ligne dit si vous êtes Hutu, Tutsi ou Toa et qu'en fonction de cela, on peut par exemple se faire arrêter arbitrairement à des barrages qui commencent à se dresser, Et cette identité-là prend le dessus parce que la société, à ce moment-là, change et qu'il commence à y avoir aussi des médias, notamment des médias qu'on a appelés les médias de la haine. Il y a un livre très important Jean-Pierre Chrétien, Marcel Cavanda et deux journalistes franco-français rwandais qui retracent l'histoire de ces médias, les journaux, puis la radio-télévision libre des Mille Collines et alors on est entouré de tout un discours qui qui prépare, en tout cas qui insuffle la différence et la haine anti-Tutsi dans la population. Et on ne peut pas échapper à ça même quand on a 13-14 ans.
Xavier Mauduit
Vous nous l'avez dit, cette histoire-là est imposée par la colonisation et ce discours que vous évoquez là s'appuie sur une histoire. Vous, l'histoire, vous l'avez apprise comment ? Parce qu'il y a l'histoire de l'école, bien sûr, et alors vous nous l'avez dit, cet enseignement que vous avez suivi, c'est un enseignement particulier, mais il y a les histoires familiales. Est-ce que chez vous, à la maison, on vous racontait l'histoire de la famille, d'où on vient. Peut-être même corriger ce que vous pouviez entendre à côté justement dans tous ces médias de propagande et de haine.
Beata Mwambyeyi Merès
Alors ce qui est assez intéressant c'est que l'histoire au début je l'apprends dans une école belge. Et donc mon premier contact avec l'histoire telle qu'elle est enseignée à l'école est complètement déconnecté de ma réalité. Donc on apprend Godefroy de Bouillon, l'histoire de la création de l'état belge et moi je ne suis jamais allée en Europe et c'est très très loin pour moi donc je ne me sens vraiment pas proche de cette discipline. En plus c'est toujours lié au type d'enseignant qu'on a et j'ai un très mauvais souvenir de mon professeur de collège à Boutaré qui a une mentalité néocolon terrible. Mais parallèlement à ça, oui, c'est ce qu'on peut grappiller en écoutant les conversations des adultes finalement, des souvenirs qui peuvent apparaître dans... dans des conversations, qu'on essaye de connecter à des choses. Mais quand j'arrive en France en juillet 94, je ne connais pratiquement pas l'histoire du Rwanda finalement. C'est une prise de conscience importante pour moi. Parfois c'était aussi des lieux. Je me rappelle que quand on faisait la route pour aller à Kigali, Parfois, on s'arrêtait ou on passait à côté d'un endroit et j'entendais ma maman parler avec d'autres personnes dans la voiture de Wotarelwaka Megheri. C'était un rocher où on racontait qu'il y avait eu un conseiller du roi au XIXe siècle. C'était des histoires comme ça qu'on racontait et ça, ça m'est resté. Mais il a fallu plus tard que j'aille chercher dans les livres d'histoire pour connecter ce qui se disait entre des gens qui n'étaient pas du tout historiens, historiennes. et ce qui avait ensuite été recueilli. Mais quand j'arrive en France, à ce moment-là, il y a un besoin immense de comprendre finalement comment tout ça est arrivé, d'où ça vient. Et c'est à ce moment-là uniquement que je commence à lire des livres qui parlent de l'histoire du Rwanda. Alors, il y a assez peu de choses finalement. Je vais dans un premier temps me tourner, je parlais de lui tout à l'heure, vers les travaux de Jean-Pierre Chrétien qui au départ est un spécialiste du Burundi d'ailleurs. Mais il y a aussi les livres écrits par des journalistes qui racontent une autre histoire du Rwanda d'ailleurs, qui n'est pas celle qui était officielle et qui était une histoire raciste, qui faisait des Hutus, des Tutsis, des Toa, des races différentes.
Xavier Mauduit
Dans ce que vous venez de dire, Beata ou mon vieilli Mérès, il y a les deux définitions de l'histoire au sens où l'histoire comme narration du passé, goût du passé, ce rocher que vous évoquiez, ces histoires que l'on raconte et puis il y a l'histoire comme discipline scientifique avec l'analyse. Ce n'est pas exactement la même chose ces deux histoires-là mais Les deux apportent du plaisir. D'un côté, il y a ce plaisir de la narration et de la découverte. De l'autre côté, il y a le plaisir de l'analyse et de la compréhension et ça va de pair. Mais cette narration-là portée par votre famille, je l'entends. L'histoire du rocher, l'histoire du passé, de là où vous êtes. Ça, c'était présent. Ça va souvent de pair avec la famille. Vous connaissez l'histoire de votre famille ? Ce que faisaient vos grands-parents ? Des choses comme ça. Est-ce que la transmission s'est opérée ?
Beata Mwambyeyi Merès
En partie oui, du côté de ma mère en tout cas mais là aussi ce qu'on reçoit c'est d'abord des histoires d'exil, de séparation qui créent une sorte de traumatisme finalement sur le long terme et il me faudra des années pour comprendre dans quel contexte historique se sont inscrits ces événements intimes. Par exemple, Je sais que mon grand-père maternel a dû partir au début des années 50, fuir en Ouganda, et que c'était lié à un refus de faire des travaux communautaires obligatoires, et je comprendrais que c'était le sous-chef qui les avait obligés à les faire, mais que ça venait de la colonisation. Et il faudra quelque part, beaucoup plus tard, que je lise des textes qui parlent de l'époque coloniale pour comprendre dans quel contexte cet événement-là, qui a eu ensuite un impact sur ma famille, a germé, a été possible. Mais je dirais aussi que mon rapport à l'histoire n'a pas été de prime abord vers cette histoire académique, vers les livres d'histoire ou vers les historiens et les historiennes. Donc je vous ai dit de mon premier contact avec ce professeur d'histoire au collège et puis ensuite en arrivant en France, je suis au lycée en seconde Et là, de nouveau, une non-rencontre se fait au détour d'un cours qui n'était pas, d'ailleurs, parce qu'on ne parlait pas du Rwanda, on ne parlait pas de l'Afrique, mais le professeur d'histoire en seconde, parlant du Rwanda, dit oui, ils se sont allègrement entretués. Je n'oublierai jamais cette phrase qui m'a heurtée en me disant il n'a rien compris, on ne s'est pas entretué, ce n'est pas ça que j'ai vécu. Et à partir de ce moment-là, je prends du recul, alors j'apprends mes leçons, j'intègre l'histoire de France, l'histoire d'Europe telle qu'on me l'enseigne, mais je ne... Je ne me sens pas à l'aise dans cette discipline et finalement ça sera essentiellement par des romans que j'apprendrai l'histoire. L'histoire de France, l'histoire du monde. J'arrive dans le nord de la France et je garde un souvenir assez ému par exemple de la lecture de Germinal, de Zola, je comprends ce qui s'est passé. Voilà, on parle des histoires des mineurs et ce moment où... il y a de survie au fond de la mine. Je m'identifie beaucoup plus à des histoires incarnées par des personnages que à ce qui nous est enseigné à l'école avec les dates, avec les faits. Je vais être beaucoup plus touchée par la reine Margot, par la princesse de Clèves que par les faits historiques enseignés par les enseignants.
Xavier Mauduit
Sur les mêmes périodes, mais c'est d'ailleurs pour ça que ces émissions existent dans le corps de l'histoire fou et folle d'histoire. Parce que ce qui nous conduit à lire des livres d'histoire, d'historienne et d'historien, bien souvent, c'est un passage par la littérature. Et c'est après avoir lu La Reine Margot qu'on se dit, tiens, on va aller lire, je ne sais pas moi, Jérémy Foy ou Denis Cruzet. des historiens spécialistes de la période. Et vous, Beata ou mon vieil Imeres, par toutes les formes de la littérature, parce qu'il y a des nouvelles, il y a du roman, il y a de la poésie, j'en oublie sans doute. Vous vous saisissez de toutes ces formes pour raconter. Mais dans Le Convoi, nous sommes avec du récit. C'est-à-dire que c'est un pas de côté à la littérature, même si tout reste littérature, et même un livre d'historien ou d'éditorial, c'est de la littérature, c'est de l'écrit. Pourquoi ce choix du récit pour le convoi ? Et en plus, c'est écrit juste en dessous du titre, un récit comme ça, on ne se trompe pas. Ce n'est pas roman, ce n'est pas livre d'histoire, c'est récit.
Beata Mwambyeyi Merès
J'étais assez à l'aise dans la fiction finalement, même si dans tous les textes de fiction que j'ai écrits, il y avait un travail pour me documenter auprès de travaux d'historiens, d'historiennes, d'anthropologues, d'ethnologues, etc. Mais Le récit s'est imposé à moi parce que, finalement, la réalité dépassait toute fiction qu'on pouvait imaginer. Ce livre-là, je n'avais pas prévu de l'écrire. Je n'avais pas prévu d'écrire de témoignages. Même si je pense que les témoignages qui ont été écrits par les survivants et les survivantes étaient très importants, que j'ai lus dès la fin des années 90. Mais c'est une enquête que je menais depuis 15 ans pour retrouver une image qui m'a amenée à faire un travail que des amis historiens, dont ils me disent que c'est un travail d'enquête comme eux et elles pourraient le faire. Mais au départ je cherchais une image de moi, traversant la frontière, ce fameux 18 juin 94 dont vous avez parlé en début d'émission. au moment où nous survivons au génocide grâce à un convoi humanitaire organisé par une ONG qui s'appelle Terre des Hommes. Et au terme de 15 ans d'enquête, je parviens à retrouver l'humanitaire qui a organisé ces convois, Alexis Bricquet. Et il meurt. Et je réalise que cette histoire-là, de ce sauvetage inouï, n'a été écrite, racontée nulle part. Et entre-temps, j'ai acquis les outils de l'écrivaine. Et donc je me dis, c'est le moment de l'écrire.
Xavier Mauduit
Et dans le convoi, il y a une chronologie, il y a les cartes, c'est-à-dire que vous accompagnez le lecteur, la lectrice aussi, par le témoignage que vous livrez sur ce convoi. D'ailleurs, le titre lui-même est sublime par sa simplicité et sa pureté. Le convoi, la notion de convoi nous envoie vers d'autres génocides et vers la mort. Votre convoi à vous conduit vers la vie ou en tout cas la survie dans cette histoire de convoi. Il y a des fils attirés vers d'autres histoires et on le sent bien dans votre démarche et dans votre réflexion. Le focus est fait sur ce témoignage, le Rwanda en 1994, mais pas seulement.
Beata Mwambyeyi Merès
C'était important pour moi parce que c'est vraiment le processus que moi j'ai suivi à partir de 94, c'est-à-dire aller chercher dans les histoires des autres génocides des éléments me permettant à la fois de me situer, de comprendre, de me sentir moins seule aussi, puisque l'expérience de rescapé est une expérience de déréliction et le fait en plus d'arriver en France, d'être dans un milieu complètement français, Je suis allée chercher dans les récits écrits par des survivants de la Shoah, mais aussi dans les histoires du génocide des Arméniens. Je cite aussi Ritipan, survivant du Cambodge. Et cette mise en écho là, pour moi, est absolument essentielle à une époque où on est beaucoup dans la concurrence des mémoires.
Xavier Mauduit
Oui, parce que c'est effectivement des réflexions du moment, tout cela, qui, je le dis, dépasse l'expérience personnelle et on sent combien ça nous touche tous et toutes. Avec cette question d'ailleurs. Pourquoi écrire ? Cette question a été posée à Charlotte Delbault-Résistant, déportée à Auschwitz-Birkenau puis Ravensbruck. C'était dans l'émission en radioscopie de Jacques Chancel en 1974.
Beata Mwambyeyi Merès
C'est vouloir porter à la conscience des faits qui doivent justement rester dans l'histoire et non pas seulement à l'état de légende maintenant, aujourd'hui, qu'on dispose de l'écriture. Car des massacres, l'histoire de l'humanité en est pleine, mais de nos jours, il fallait pour qu'elles arrivent à la à la conscience, c'est-à-dire qu'il faut qu'il soit porté au langage, qu'il entre comme un fait d'histoire, un fait de culture. Il me semble que c'est le phénomène du XXe siècle. Et en outre, il me semble que, puisque j'ai eu le privilège d'être témoin de ce paroxysme de l'histoire, d'y participer, la chance d'en revenir et la capacité d'en écrire, eh bien, il n'y avait plus qu'à l'écrire.
Xavier Mauduit
Très forte comme parole, avec ces mots de chance, de privilège, très étonnant au moment d'évoquer ces terribles périodes et surtout des individus plongés dans ces terribles périodes. Vous vous reconnaissez dans ce qui a été dit là ?
Beata Mwambyeyi Merès
Oui, absolument. Ce qui est intéressant aussi, je pense que c'est aussi dans cette émission avec Jacques Chancel que Charlotte Delbault explique pourquoi ça lui a pris 20 ans pratiquement pour faire sa trilogie au Schuytz et après. Elle dit très justement qu'immédiatement dans l'après-guerre, Elle dit, aller raconter ça aux gens qui venaient de sortir de la guerre, des privations, ils n'auraient pas été en mesure d'entendre. C'est comme quelqu'un qui a un cancer et qui parle à quelqu'un qui a une rage dedans, et bien la personne qui a la rage dedans, même si c'est beaucoup moins important, ne sera pas en mesure d'écouter la personne qui a un cancer. Et vraiment, je me suis reconnue dans ce temps long aussi. Alors, à l'échelle des historiens, 20 ans, 30 ans, c'est pas si long que ça. Mais à l'échelle d'une vie, évidemment, C'est important de se dire, et moi c'est le processus d'écriture que j'ai eu, c'est-à-dire j'ai commencé par la fiction pour rendre entendable cette histoire parce que j'avais l'impression que, et je voyais aussi que les récits parfois, le témoignage était mis à distance par les lecteurs et les lectrices occidentaux. C'était quelque chose qui s'était passé ailleurs. alors que la fiction permettait une identification. Comme moi, j'ai pu m'identifier, comme je disais, à des textes de Dumas ou de Zola ou des choses plus récentes. Mais ce temps lent, pour moi, m'a permis d'arriver au récit et de faire en sorte que peut-être cette parole-là soit plus entendue. Mais... Ce qui est intéressant aussi dans le travail de Charlotte Delboux, c'est qu'il y a toute la poésie aussi qui, parallèlement au récit, il y a la poésie. Et puis, je la cite dans Le Convoi, puisqu'elle a écrit un livre qui s'appelle Le Convoi du 24 janvier, avec le récit de son convoi de femmes déportées. Et évidemment, je voulais y faire référence, même si moi, c'est un convoi de la vie, alors que dans son cas, c'était un convoi de la mort.
Xavier Mauduit
Beata Ogombie-Gimérez. Au moment d'écrire un tel récit, le convoi, un témoignage, les souvenirs ne suffisent pas. Il faut sans doute, à la lecture de votre ouvrage, aller chercher autre chose. Des témoignages, de la documentation, des sources, des archives. C'est une démarche historienne aussi. La démarche de l'enquête, en tout cas, est présente. Vous avez travaillé comment ?
Beata Mwambyeyi Merès
Par-à-coup, avec un tout petit peu d'outils qui étaient ceux que j'avais pu acquérir dans mes formations en prépa et en institut d'études politiques, avec les professeurs de sociologie qui nous avaient appris à faire des entretiens, mais surtout avec un besoin de comprendre, de savoir, de retrouver les gens, mais en étant tout à fait consciente que beaucoup de portes se fermaient. Je n'étais pas chercheuse, je n'étais pas journaliste, je ne faisais pas une enquête pour le tribunal pénal international, et donc je n'étais pas attendue à cet endroit-là de l'enquête. Quand je contacte Terre des Hommes, en leur demandant d'avoir accès aux archives, on m'explique que je ne peux pas. Quand je contacte le CICR, on me dit qu'il faut que vous puissiez prouver que vous faisiez partie de nos bénéficiaires. Or, je me retrouvais dans ce convoi. Je n'étais pas censée faire partie de ce convoi qui était réservé aux enfants de moins de 12 ans. Donc il a fallu parfois être insistante, défoncer des portes et persévérer. Ça a été une question de persévérance. Et puis j'ai aussi bénéficié, par moment, du soutien d'une historienne que je cite beaucoup dans mon livre, Hélène Dumas, qui est une amie. Par exemple, au moment où je travaille sur ce livre, elle est en train de faire une enquête sur... C'est vraiment l'une des spécialistes du génocide contre les Tutsis du Rwanda au niveau de la France aujourd'hui, dans une région pas très loin de Boutaré, à Kadouha. Et dans les documents qu'elle a trouvés, qui ont été rassemblés par une religieuse, la sœur Milgitta, elle voit une référence à Terre des Hommes. Donc elle m'envoie cette information-là. D'ailleurs, la chronologie que je mets à la fin du livre, c'est elle qui l'a établie. Donc il y a eu aussi des histoires de... de partage, d'amitié avec des historiens et des historiennes qui m'ont aidée. Je parle aussi du travail de Nathan Rerat, que lui je ne connaissais pas, qui est un historien de l'art et qui a été aussi essentiel. Donc, de la même façon que dans mes livres précédents, j'avais pu me servir, par exemple, pour Ejo. Alors, ce n'était pas un historien, Aloïs Wigilunga, mais c'était un évêque rwandais, mais qui a recueilli toute la culture, les traditions dans un ouvrage qui n'est pas traduit à ce jour, d'ailleurs. C'est toutes les traditions des vivants, des morts. Je m'en étais servie. Donc là, régulièrement, je vais chercher dans les travaux des historiens, des historiennes, des anthropologues, des chercheurs rwandais ou étrangers pour me documenter et c'est essentiel.
Xavier Mauduit
Et Jo, que vous avez publié en 2015, en Kinyarwanda, ça veut dire hier et demain, c'est ça ? C'est magnifique. Rien que l'idée, expliquez-nous. Hier et demain avec le même mot, je trouve ça sensationnel.
Beata Mwambyeyi Merès
Ce mot-là, je l'avais utilisé depuis toujours sans m'en rendre compte. Et puis, pendant que j'écrivais mon premier livre, Réjou, qui est un recueil de nouvelles, dont j'avais fait le choix, le pari de parler du génocide, mais en ne mentionnant que l'avant et l'après, pas le pendant, je réalise, je me dis, mais en fait, on a un mot le mot qu'on utilise à la fois pour dire « hier » et « demain », « éjo », recoupe exactement ce que je suis en train de faire. Et donc, c'était un pari aussi à la fois d'arriver avec un recueil de nouvelles et un titre en Kinyarwanda. Ça n'a pas été évident au début pour le faire publier, mais ce qui est assez touchant et... C'est que depuis ce livre, beaucoup de Rwandais ou d'Africains ont pris conscience de ce mot-là. Et il y a eu une maison d'édition, un projet de festival qui s'appelle Ejo. Là, il y a aussi une jeune Rwandaise qui va faire un film. Parce que les gens se sont dit effectivement, on a un mot qui veut dire ça. des journalistes, des écrivains d'autres pays m'ont dit qu'il y avait aussi dans d'autres langues, une langue indienne, un lingala, ce genre de mots-là, je pense que ça dit quelque chose du rapport à la temporalité, à l'histoire qui est dans la culture déjà.
Xavier Mauduit
C'est très juste. Et dans une émission d'histoire comme le cours de l'histoire, le même mot qui désigne hier et demain, c'est un peu ça l'histoire aussi. C'est le hier et le demain, le passé, l'actualité, le présent. Tout cela va de pair avec cette photo que vous avez évoquée, cette photo qui déclenche en fait la volonté de recherche dans la quête d'archives. Il y a l'archive par l'image. Ça a été aussi difficile à retrouver, voire impossible.
Beata Mwambyeyi Merès
Oui. Il y a une photo que je n'ai toujours pas trouvée. Néanmoins, et ça c'est la force de la littérature, quand elle a une belle réception, c'est que le livre est sorti en janvier 2004 et suite à sa publication, j'ai eu des gens qui m'ont contacté, beaucoup de gens qui m'ont contacté en me disant mais moi aussi je suis un enfant des convois, j'étais un humanitaire qui est venu chercher les enfants à la frontière, j'ai retrouvé beaucoup d'autres photos, j'ai retrouvé un reporter franco-vietnamien Yen Lam Duc qui a accompagné le convoi et qui m'a ramené beaucoup de photos que j'ai pu partager avec les autres enfants. Et puis il y a aussi un ami qui avait travaillé au tribunal pénal international à La Haye et qui a pu me retrouver les rushs de vidéos sur lesquelles je suis. Il y a toujours une photo que je n'ai pas trouvée. Mais néanmoins, ce livre a permis à l'enquête d'avancer beaucoup plus vite en un an qu'en quinze ans. Ce qui fait que pour la sortie en poche, j'ai ajouté une postface où je raconte toutes les retombées parce que.
Xavier Mauduit
Le convoi a paru en 2024 avec ici une histoire qui appelle d'autres histoires parce que toutes les personnes qui étaient dans ce convoi là sont autant de voix qui peuvent raconter des histoires complémentaires qui se croisent ici à cet endroit là et dans le cas du génocide des Tutsis au Rwanda nous savons combien par la littérature et par la poésie cette histoire là est portée.
Gaëlle Fay
Un rayon de soleil, le coq, le balai qui gratte dehors, plein de bruit qui court, dans la cour, le chien à trois pattes, margarinée peintre empédant du thé pour petit-déjeuner, la maison s'éveille et mamie serre le lait, au mur Marie d'où Jésus, fils de Dieu, le père, et toujours en continue la radio des blatteurs, sur un apron, vase de fleurs en plastique, tu égraines ton chapelet, mamie, t'énumères tes principes, Le respect, la famille, le mariage Le jacaranda en fleurs déploie son ombrage C'est pas une chanson triste, c'est juste un temps d'arrêt Une journée à bout d'arrêt.
Beata Mwambyeyi Merès
Midi.
Gaëlle Fay
Pile, sonne l'angélus Et le fond de l'air sent l'eucalyptus On part en promenade sous la voûte des arbres Je t'emmène en balade sur le grand boulevard Quand ton visage sévère se fend d'un sourire Les jacarandas se mettent à fleurir Je voudrais tout savoir d'un grand-père que je connais pas Il y a des absents que tu ne racontes pas Et l'après-midi s'épuise lentement Aujourd'hui encore ton visage me manque C'est pas une chanson triste C'est juste une pause, un temps d'arrêt Une journée à bout.
Xavier Mauduit
D'Arrêt.
Gaëlle Fay
Le soleil se couche, Dieu rentre au Rwanda Le ciel a des teintes mauves jacaranda Quand les chauves-souris commencent leur raffut C'est l'heure des lumières blafardes qui s'allument Dans ta grande maison où tombe la nuit Passent à l'improviste quelques amis Un thé citronnel, une mousse Amstel On parle tout bas d'un tel et un tel Demain je repars vers la France lointaine Tu vas me manquer, mamie comme je t'aime Comme je t'ai aimé toutes ces années C'est pas une chanson triste, c'est un temps d'arrivée.
Beata Mwambyeyi Merès
C'est calme chez Mamie. On ne s'est pas vraiment occupé du jardin. Il y a toujours une brouette qui traîne. Il y a le bruit des oiseaux, des coques à l'entour. Il y a l'odeur de l'écalyptus et la brume de coutarré. De la buée qui sort de la bouche, le goût du nez qui refroidit. Le rousse du ciel matinal, les portes qui grincent et les gens qui chuchotent. Elle a toujours des pyjamas démodés à souhait. Ceux qu'on voit dans les vieux films, dans les westerns. Mamie, elle met toujours un filet sur la tête pour dormir et souvent des bigoudis. Quand elle fait des mouvements éreintants pour une femme de son âge, comme enlever ses chaussures ou à la fin d'une longue journée, quand elle sent tout son dos se réduire en s'asseyant sur le lit, elle ponctue le mouvement avec un ah ah ah ah ! Mamie chauffe un peu d'eau le matin, qu'elle mélange à de l'eau fraîche pour qu'il puisse se laver. Parce qu'il fait frais le matin à Boutaré.
Xavier Mauduit
« Boutaré » par Gaëlle Fay dans le cours de l'Histoire sur France Culture, Véata Mwambyeyi Mérès. Ici, cette évocation de votre ville de naissance, Boutaré, c'est au sud du Rwanda. Ce n'est pas très loin du Burundi d'ailleurs, Boutaré, par Gaëlle Fay. avec cette douceur-là, c'est cette lecture qu'il faut donner aussi. Et c'est ce que fait d'ailleurs Gaël Faille dans sa démarche de l'histoire du Rwanda, qui n'est pas simplement une histoire de génocide. Le génocide ne peut se comprendre que dans une histoire plus large, et vous nous l'avez dit de manière très claire. C'est une histoire de vie, de gens qui sont dans la vie et qui sont heureux, on l'entend ici.
Beata Mwambyeyi Merès
Oui, c'est une douce, belle chanson. Et puis Les Jacarandas de Boutaré, j'ai longuement écrit dessus dans mon premier roman paru en 2019, Tous les enfants dispersés. D'ailleurs, le manuscrit que j'avais envoyé à l'éditeur s'appelait Les Jacarandas, mais l'éditrice avait refusé ce titre.
Xavier Mauduit
Alors que c'est le titre de l'ouvrage de Gaëlle Faille qui a été couronné du prix Renaudot.
Beata Mwambyeyi Merès
Quand j'ai dit à Gaëlle, alors comment va s'appeler ton prochain roman ? Elle m'a dit Jacaranda. J'ai dit bah écoute, moi on me l'a refusé. Mais oui, oui, c'était cette ville-là à l'ombre des jacarandas en fleurs qui sont des arbres coloniaux. Donc dans mon livre, je parle aussi de l'histoire de ces arbres et de qu'est-ce qu'on garde du passé. Parce que dans mon livre, les jacarandas sont aussi coupés. à un moment donné, est-ce qu'on accepte les rejets ? C'est vraiment cette idée, je trouve, qui est bien comprise dans ce mot des jours, c'est-à-dire, plutôt que de se concentrer sur les déchirures, sur les trous noirs, c'est aussi de tisser le passé au présent et garder dans le passé ce qui a été de l'ordre de vie douce, de vie de famille, de lignages et d'histoires qu'on se racontait, les histoires de Wakame, les histoires de la nature aussi au Rwanda. Et dans mes livres, les arbres sont très présents. Il raconte aussi l'histoire des lieux, les arbres qui sont très symboliques dans la cosmogonie rwandaise. L'oumouko, l'arbre corail d'Abyssinie dont je parle d'en consoler. Oumoumou qui était vraiment un arbre qui était planté auprès des maisons pour les garder. Et même quand les maisons ont été détruites et que les vies ont été effacées, Il reste parfois un arbre pour raconter le passé.
Xavier Mauduit
Merci d'ailleurs d'évoquer ces autres arbres parce que le Chakaranda l'emporte avec cette évocation et notamment le livre de Gaël Faille et les vôtres. Le titre n'a pas été retenu mais ces arbres sont présents dans votre écriture. Dans le passé, il y a tant à retenir aussi, qui permettent d'expliquer cette histoire. Ce moment, en fait, très court, dans Le Convoi, c'est le 18 juin 1994. C'est extrêmement précis. D'ailleurs, il y a une photographie, mais cette photographie, celle que vous n'avez jamais retrouvée. Et puis les autres, ça fige ce moment. Et puis l'histoire plus longue qui permet de comprendre ce moment. Alors sauf chaque fois un enfant, dans toute sa tendresse, dans tout son univers, dans toute son éternité, et cet enfant 1 peut se trouver multiplié par 100, par 1000, par des milliers, mais il n'est jamais le millième d'un millier, il est toujours un petit. Donc l'école, la tendresse, les soins, la formation professionnelle, l'emploi, des semences de riz qui puissent pousser, un bateau pour devenir pêcheur, une maison parce qu'elle a brûlé, etc. C'est le moins de la fidélité que d'aller de cette urgence à toute la vie. On peut savoir combien d'enfants sont sauvés chaque année par Terre des Hommes ? Difficile de le savoir, mais ces deux ou trois dernières années, on pourrait l'évaluer quant au travail de nous, au siège de Lausanne, à 20 ou 30 000 enfants, dont malheureusement la vie ne dépend que de notre travail, c'est-à-dire de la volonté, de la bonne volonté du public. Edmond Kaiser, pharmacien suisse qui a fondé en 1960 l'association humanitaire Terre des Hommes et qui s'exprimait ici sur Radio France Internationale en décembre 1979. Bah tiens, c'est votre année de naissance 1979, ça veut dire quoi pour vous cette association Terre des Hommes dans cette histoire-là, dans l'histoire du convoi ?
Beata Mwambyeyi Merès
Mais c'est une des rares ONG qui est venue alors que le monde entier nous avait abandonnés. Au début du génocide, tous les étrangers ont été évacués. Il n'y a que le CICR qui a décidé de rester avec un hôpital à Akigali, MSF qui a envoyé quelques personnels, et puis Terre des Âmes. pour moi qui ensuite ai travaillé pour des ONG dans l'humanitaire, même si on peut avoir beaucoup de critiques par rapport à l'action humanitaire, je pense vraiment à l'importance que des gens peuvent avoir quand il s'agit de sauver des enfants et évidemment je pense aujourd'hui à Gaza et aux humanitaires qui ne peuvent pas avoir accès à Gaza pour pouvoir nourrir, sauver, évacuer des enfants et donc c'est aussi important quand on est en capacité de raconter le passé, de le faire, en tout cas moi c'est ce que j'essaye de faire, dans une démarche de gratitude envers des gens qui qui ne se considèrent pas comme des héros, qui ne sont pas retenus par l'histoire. On ne considère pas qu'ils fassent l'histoire. Et pourtant, la capacité, la possibilité de sauver une vie vaut tellement plus parfois qu'une date marquée dans un livre.
Xavier Mauduit
Et soumis des vies. C'est aussi la démarche de la littérature parce qu'une vie ne vaut pas grand-chose quand ce sont des gens vivants mais complètement blessés. Beata Oumoumbiegui-Merès, Gaël Faille était venue dans l'émission, le cours de l'histoire et puis ce qu'il avait dit et son témoignage enrichi avait été publié dans un livre fou d'histoire. On le présentait au rendez-vous de l'histoire de Blois. Gaël Faille était là, il le présentait et à la fin de la rencontre, quelqu'un s'est approché Et Galfa il a tout de suite nous a dit « Attendez, je vous laisse, c'est un survivant. » Et il l'avait vu simplement à son regard. On parlait d'identité en ce début d'émission. C'est des identités complexes. Est-ce que survivante, survivante, c'est un élément d'identité ou en tout cas peut-être de reconnaissance ? Vous avez évoqué, après la publication de votre livre Le Convoi, comment vous avez reçu d'autres témoignages de gens qui pouvaient être dans ce convoi-là. C'est une identité survivante.
Beata Mwambyeyi Merès
Sans doute, oui. Ce n'est pas la seule, on n'a jamais une seule identité. Mais en tout cas, pour moi, elle est déterminante. Et il y a cette importance aussi, pour moi, à tisser des liens avec d'autres survivants d'autres massacres. J'entendais hier, sur cette chaîne d'ailleurs, je crois que c'était Véronique Neumgrapp, l'anthropologue, qui disait, on peut pas dire à... un tout-ci, regarder ce qui se passe au Soudan, parce que les survivants sont enfermés dans leur propre douleur. C'est souvent le cas, effectivement. Mais moi, à l'aune de ce cheminement de 30 ans que j'ai eu, au contraire, je pense que c'est important de pouvoir partager nos histoires, partager nos récits, et regarder les douleurs de celles et ceux qui, aujourd'hui, sont en train de traverser la nuit.
Xavier Mauduit
Vous nous l'avez dit au moment d'évoquer le titre de votre ouvrage, Le Convoi, que ce Convoi-là évoquait le titre de l'ouvrage de Charlotte Delbault, avec aussi ce Convoi-là, et que ces liens sont tissés sur les souffrances de l'humanité, parce que c'est vraiment ça qui est au cœur, souffrance de l'humanité, et l'espoir aussi porté par celles et ceux qui luttent contre ces souffrances avec les associations, avec les ONG. Et puis simplement avec la volonté aussi de raconter. C'est la question qu'on posait tout à l'heure. Pourquoi écrire ? Pour soi-même, pour les autres. Et puis on sent que c'est pour ajouter encore et encore afin d'étouffer peu à peu la souffrance que représente d'avoir vécu un tel moment. Ça l'éloigne un peu.
Beata Mwambyeyi Merès
Je sais pas, j'ai lu, quand je commençais à écrire mon tout premier livre, c'était sous la plume de Z.D. Smith qui parlait de David Foster Wallace, un écrivain américain. Et il y avait cette phrase que j'ai vraiment prise pour mienne, qui disait la bonne littérature est faite pour réconforter les gens dérangés et déranger les gens confortables. Et c'est vraiment dans ça que je m'inscris. Il s'agit à la fois d'informer les gens qui sont dans leur confort, dans leur indifférence et qui pensent que ce qui se passe ailleurs ne les concerne pas. Mais il y a aussi l'idée de réconforter celles et ceux qui vivent avec des traumatismes ou qui ont l'impression que leur histoire a été silenciée et qu'elle n'est pas reconnue dans le récit du monde.
Xavier Mauduit
Consoler, c'est le titre d'un de vos ouvrages, avec la pluralité des sens que peut prendre le mot que je prononce. Consoler, on ne sait pas comment ça se termine. Moi, je vous le dis, c'est E-E, je dis ça aux auditeurs et aux auditrices. Mais consoler, c'est aussi quelque chose qui fait partie des plus beaux gestes de l'humanité, de consoler quelqu'un. Si la littérature peut nous aider à nous consoler nous-mêmes, c'est déjà absolument gigantesque. Donc merci à vous d'apporter cela à travers vos ouvrages, Beata Oumoubi et Imerès.
Beata Mwambyeyi Merès
Merci et puis moi écrire c'est vraiment rendre un peu à la littérature ce qu'elle m'a offert en termes de compréhension du monde et en termes effectivement de diminution de la solitude qui est un tracèque à toute existence mais essentiellement et peut-être encore plus quand on est immigré, quand on est rescapé et qu'on a l'impression qu'on appartient à une certaine marginalité.
Xavier Mauduit
Tout cela, on peut le retrouver à travers vos ouvrages. Tous tes enfants dispersés. Et Jo, on l'a dit, c'est nouvelle. Et puis consolé, évidemment, il y a Le Convoi, ce récit publié chez Flammarion. Merci vivement à vous d'être venu dans le cours de l'histoire. Maintenant voici Le Fil Histoire, c'est une chronique que vous pouvez retrouver chaque semaine en vous abonnant au podcast Le Fil Culture G, et c'est chaque jour des décryptages dans toutes les disciplines, économie, science, philosophie, évidemment en histoire. Le Fil Histoire avec Emmanuele Arioli. Emmanuele, historien spécialiste de la littérature médiévale, c'est l'auteur de Sigurand ou le chevalier au dragon, étude d'un roman arthurien retrouvé. Et avec Emmanuele Arioli, pourquoi le Nord est en haut sur nos cartes ?
Emmanuele Arioli
Vous avez déjà vu une carte avec l'Afrique à haut ? Aujourd'hui, certains géographes proposent d'inverser le planisphère, pour rappeler que nos cartes cachent des rapports de force, des visions du monde. Le monde est une sphère, sans haut ni bas, alors pourquoi le Nord est toujours en haut ? Pour le comprendre, il faut revenir au Moyen-Âge. Les cartes chrétiennes mettaient plutôt l'Est en haut. Prenez la plus grande carte, celle de Herford, du XIIIe siècle, à environ 1,60m par 1,30m de parchemin. 420 villes, 32 peuples réels ou imaginaires, des animaux, des hommes à tête de chien, et bien sûr, une licorne. Bref, l'Asie est en haut, l'Europe en bas à gauche, l'Afrique en bas à droite. Cette orientation vers l'est permet de placer au centre Jérusalem, la ville sainte, et tout en haut, le paradis terrestre. Car la Bible dit que c'est du côté de l'Orient. D'ailleurs, orientation vient du latin oriens, l'orient, le lieu du lever du soleil, symbole de lumière, de salut et de résurrection. Normal qu'il soit en haut. Et les cartes arabes médiévales, alors ? Elles mettent plutôt le sud en haut. Pourquoi ? Pour mettre en valeur la Mecque, la ville sainte de l'islam, qui se trouve au sud, du moins par rapport à Bagdad. La plus célèbre de ces cartes, celle que le géographe andalou Al Idrissi fait pour le roi Roger II de Sicile en 1154. Un savant arabe rencontre un roi chrétien en Sicile, le résultat, la carte la plus précise de l'époque, inégalée pendant trois siècles, et bien sûr, orientée vers le sud, l'Afrique en haut, l'Europe en bas. Et le nord alors ? À partir des XIIe-XIIIe siècles se diffuse la boussole magnétique, venue de Chine. L'aiguille pointe vers le pôle Nord, et le Nord s'impose progressivement d'aller portulant les cartes nautiques utilisées par les marins européens. Puis à la Renaissance, les perspectives s'élargissent. Il faut désormais cartographier le monde entier. En 1569, le géographe flamand Gérardus Mercator publie sa fameuse carte avec la projection dite cylindrique, qu'on retrouve encore dans nos planisphères, où le gros élan semble aussi grand que l'Afrique. Avec la diffusion de l'imprimerie et l'expansion maritime et coloniale de l'Europe, le Nord-Ao est devenu la norme. La cartographie moderne est née, le capitalisme aussi. Le Nord-Ao est resté comme une convention graphique qui cache une hiérarchie silencieuse, car la domination passe aussi par les représentations du monde. Alors oui, proposer des cartes alternatives, c'est un geste symbolique et un choix politique, un moyen de remettre en question notre vision eurocentrée du monde, de décoloniser notre regard. Car chaque carte exprime un point de vue, une vision du monde, même celle qui est accrochée dans votre salon. Alors, retournez-là dans le sens de votre choix. Si le corps vous en dit, perdez l'honneur. Et si on vous demande si c'est woke, répondez que c'est médiéval. Enfin, Saint-Licorne, malheureusement.
Xavier Mauduit
Formidable Emmanuele Arioli, Le Fil Histoire, cette chronique que vous pouvez podcaster sur Le Fil Culture G avec tant et tant de décryptages. Nous, on est très content de la voir en histoire. C'est le cours de l'histoire sur France Culture, une émission réalisée par Lance Millet à la technique Clara Galivel, émission préparée par Jeanne Delecroix, Raphaël Lalloum, Jeanne Coppet, Solène Roy, Chloé Rouillon et Maïo Nguiziu. Merci Aline à l'Institut National de l'Audiovisuel. Le cours de l'histoire de cette émission et toutes les précédentes sont à écouter et à podcaster sur notre site franceculture.fr et l'appli Radio France.
Episode: Fou d'histoire : Beata Umubyeyi Mairesse, écrivaine et « folle » d’histoire
Host: Xavier Mauduit
Guest: Beata Umubyeyi Mairesse
Date: 5 septembre 2025
This episode delves into the intertwined relationship between personal and collective history through the voice and the works of Rwandan-French writer Beata Umubyeyi Mairesse. The central theme is the transmission, lived experience, and narration of history — from the perspective of a survivor, a métisse, and a passionate documenter of memory — focusing on the Rwandan genocide, identity, language, memory, and the healing power of literature.
On Language and Identity:
“Il n’y a qu’à l’école finalement que je parle le français. [...] Mais au quotidien, à la maison, au marché, dans la rue, je parle le Kinyarwanda... une blanche qui parle le Kinyarwanda, qu’est-ce que c’est que ça ?” (Beata, 04:35)
On Colonial Construction of Identity:
“Cette hyper simplification ... est une construction coloniale.” (Beata, 06:22)
On Silence and Trauma in Family History:
“Ce qu’on reçoit, c’est d’abord des histoires d’exil, de séparation qui créent une sorte de traumatisme finalement sur le long terme.” (Beata, 17:57)
On Processing and Writing Trauma:
“La réalité dépassait toute fiction qu’on pouvait imaginer.” (Beata, 22:55)
On the Purpose of Testimony:
“Il faut qu’il soit porté au langage, qu’il entre comme un fait d’histoire, un fait de culture.” (citing Charlotte Delbo, 26:40)
On the Power and Duty of Literature:
“La bonne littérature est faite pour réconforter les gens dérangés et déranger les gens confortables.” (Beata, 51:24, quoting Zadie Smith via David Foster Wallace)
On Trees as Memory:
“Il reste parfois un arbre pour raconter le passé.” (Beata, 44:20)
| Timestamp | Segment | |-----------|--------------------------------------------------------------| | 00:09 | Introduction: Importance of June 18 in multiple histories | | 01:55 | Beata's early schooling and role of Kinyarwanda | | 05:25 | Colonial roots of Hutu/Tutsi/Toa distinctions | | 09:53 | Childhood political awakening, godmother’s assassination | | 09:55 | School segregation and media indoctrination in Rwanda | | 14:11 | Family stories vs. official European-centric history | | 17:57 | Family trauma and the limitations of history education | | 22:30 | Writing “Le Convoi” and the role of personal testimony | | 25:15 | Disability of genocide in global historical context | | 26:34 | On writing and “the duty to bear witness” | | 33:23 | "Ejo" - word for "yesterday" and "tomorrow" | | 37:25 | Gaël Faye performs "Boutaré" (poetry/memory/music) | | 44:22 | Symbolism of trees in Rwandan memory and literature | | 46:17 | Tribute to humanitarian orgs; survivor as identity | | 51:11 | Zadie Smith quote: literature’s dual purpose | | 52:02 | “Consoler” and the literature’s ability to heal |
Throughout, the discussion is intimate, vivid, and nuanced, often incorporating poetic language and direct references to lived experience. Beata’s voice is one of gentle but uncompromising clarity, balancing gratitude, mourning, and a commitment to truth-telling — not only for herself but for community, memory, and humanity at large.
This episode is a window into the interplay of private memory and public history, the importance of multiple narratives, and the enduring necessity of literature — not just to bear witness, but to mend, console, and connect.