Le Cours de l'Histoire — « Une île sous embargo, Cuba pendant la guerre froide »
Podcast : France Culture — Le Cours de l’Histoire (Xavier Mauduit)
Invités principaux : Gilles Bataillon (EHESS), Salim Lamrani (Univ. La Réunion)
Date : 11 janvier 2026
Thème de l’épisode
Cet épisode examine l’histoire du blocus économique imposé par les États-Unis à Cuba, remontant à l’époque coloniale, et décortique la manière dont l’embargo a façonné la vie quotidienne, la politique et l’économie de l’île durant la guerre froide — et bien au-delà. Le récit replace l’embargo dans une longue tradition d’interventions américaines en Amérique latine, interroge sa portée effective, ses causes multiples, son évolution et sa persistance aujourd’hui.
1. Genèse des relations cubano-américaines et origine de la domination (00:13–09:06)
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Racines historiques profondes : Les États-Unis s’intéressent à Cuba bien avant la révolution de 1959, principalement pour des raisons géopolitiques et économiques.
- Citation d’Henri Castaner des Fosses (1889) : « Au point de vue du commerce, Cuba est un pays à peu près Yankee. » (00:40)
- Gilles Bataillon explique le concept de « Méditerranée américaine », c’est-à-dire la sphère d’influence que les USA souhaitent sécuriser dans les Caraïbes — « c’est Mare Nostrum pour eux » (01:54).
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Modèle d’expansion US et tentations d’annexion :
- Les USA adoptent une diplomatie interventionniste partout où leur sécurité ou leur commerce est menacé (Mexique, Amérique centrale…).
- Plusieurs élites latino-américaines voient aussi les USA comme un modèle ou un protecteur potentiel.
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La transition de Cuba, colonie à “protégée” américaine :
- Cuba est la dernière colonie espagnole avec les Philippines, sous contrôle formel à partir de la guerre hispano-américaine (1898), avec un « droit de regard » américain via l’amendement Platt.
- Citation explicative : « L’amendement Platt où ils ont le droit d’intervenir pour rétablir l’ordre si l’île est au bord du chaos. » (03:43)
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Circulation intense et liens sociaux :
- Havana et Miami grandissent ensemble ; les élites cubaines vivent entre la Floride et l’île, font du lobbying, fomentent ou financent des actions politiques.
2. La révolution cubaine, chute de Batista et recomposition du pouvoir (09:06–12:09)
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Le régime Batista :
- « Au départ, [Batista] est un dictateur, si j’ose dire, progressiste » (09:06) — alliance avec le PC, “front populaire”, puis dérive autoritaire et corruption.
- Le renversement de Batista doit autant à la lutte armée qu’aux pactes oligarchiques.
- Citation : « Ce n’est pas la guerre révolutionnaire de Guevara, non. » (11:36, Xavier Mauduit)
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Après la révolution :
- Exilé•e•s, élites et population ordinaire entretiennent d’intenses circulations, complots, aides mutuelles, bien avant et après 1959 (ex : Castro, Marty…).
3. Les origines de l’embargo et la montée de la conflictualité (12:09–17:36)
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Réaction des USA à la prise de pouvoir par Castro :
- Les USA soutiennent Batista jusqu’aux dernières heures, y compris militairement.
- Citation (Salim Lamrani) : « Nous devons empêcher la victoire de Castro. » (12:29, citant Alan Dulles, 23/12/1958)
- L’hostilité américaine ne vient pas du communisme (absent à l’origine), mais de la volonté d’indépendance cubaine.
- Les ambitions US sur Cuba sont bien plus anciennes que la guerre froide — idée du « fruit mûr » (Thomas Jefferson, John Quincy Adams).
- Les USA soutiennent Batista jusqu’aux dernières heures, y compris militairement.
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Début de l’embargo :
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Distinguer embargo et blocus : le mot « blocus » est employé par l’ONU, car il s’agit d’un système de sanctions économiques à portée extraterritoriale.
« Les sanctions économiques que les États-Unis imposent à Cuba depuis juillet 1960 ont un caractère extraterritorial. » (17:36, Salim Lamrani)
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Exemple de la loi Torricelli (1992) : frappe aussi les entreprises françaises ou européennes, interdit l’accès aux ports américains à toute entreprise commerçant avec Cuba.
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4. La construction et les justifications successives de l’embargo (17:36–24:50)
- Les justifications évoluent :
- Initialement : représailles pour la nationalisation, supposée non indemnisée, de propriétés US (mais indemnisation basée sur les montants que les compagnies déclaraient au fisc, très sous-évalués).
- Puis : alliance avec l’URSS après la rupture Cuba-US (provoquée aussi par la fermeté US).
- Puis, dans les années 1970–1980 : soutien par Cuba de mouvements révolutionnaires en Amérique latine ou en Afrique.
- Après 1991 : malgré la fin du bloc de l’Est, l’embargo est durci (loi Torricelli 1992, Helms-Burton 1996) et vise explicitement le « regime change ».
- Notable : Clinton puis Trump renforcent l’application extraterritoriale (tous pays visés).
« La législation étasunienne sur les sanctions économiques, notamment la loi Torricelli, s’applique à tous les pays du monde. » (23:08, Salim Lamrani)
5. L’embargo comme levier identitaire et politique (24:50–32:10)
- Instrumentalisation intérieure de l’embargo :
- L’hostilité US nourrit la rhétorique de résistance, anti-impérialiste et identitaire du pouvoir cubain, qui utilise l’ennemi extérieur comme un ciment politique interne.
- Citation (Bataillon) : « Dans le jeu de radicalisation de Castro… les Américains font le jeu de Castro et apportent de l’eau à son moulin. » (28:58)
- Les choix risqués et parfois erronés de la CIA, qui s’appuie sur les factions cubaines les plus réactionnaires, confortent la position de Castro.
- L’hostilité US nourrit la rhétorique de résistance, anti-impérialiste et identitaire du pouvoir cubain, qui utilise l’ennemi extérieur comme un ciment politique interne.
6. Crises de la guerre froide : baie des cochons et crise des missiles (32:10–35:26)
- La décennie 1960 : tension maximale
- Baie des Cochons (avril 1961) : tentative ratée d’invasion américaine.
- Crise des missiles (octobre 1962) : embargo (blocus naval), tension nucléaire — extrait d’archives à 34:15 :
« Dans un discours imprévu, le président Kennedy dénonçait le péril. [...] Ces bases [...] ne peuvent avoir d’autre raison que de fournir une force de frappe nucléaire dirigée contre nous. »
7. Embargo : mécanismes concrets et conséquences sociales (35:26–46:49)
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Conséquences immédiates de l’embargo :
- Coupure brutale avec le marché naturel cubain : de 67% des exportations et 73% des importations échangées avec les USA avant 1959, l’économie se retrouve soudain privée de tout cela.
- Citation (Gilles Bataillon) : « À partir du moment où on décrète l’embargo, il n’y a plus de pièces de rechange pour quoi que ce soit. [...] C’est des machines dans les hôpitaux qui n’ont plus de pièces de rechange, c’est des tracteurs qui n’en ont plus non plus. » (35:56)
- Effet désastreux sur l’agriculture, la santé, la consommation courante, les infrastructures.
- Cuba tente alors (pas sans difficulté) de remplacer ses approvisionnements : importations soviétiques, adaptation technique.
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Extraterritorialité très poussée :
- Les entreprises tierces (Danone, BMW, Mercedes-Benz, Airbus, etc.) doivent prouver l’absence totale de composants cubains (nickel, sucre, etc.) pour conserver un accès au marché US (38:27).
- Impact sur les services bancaires mondiaux : ex. BNP Paribas, amende de 7,2 milliards de dollars (Obama) pour avoir respecté le droit français/européen mais pas la législation US.
- Le coût estimé : « 15 millions de dollars par jour » pour l’économie cubaine (41:57, Lamrani).
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Condamnation internationale : chaque année à l’ONU, presque tous les pays (alliés des USA inclus) votent contre l’embargo.
8. Cuba après l’URSS : adaptation et mutations de l’économie (43:29–48:00)
- Cuba s’intègre au système socialiste mondial (COMECON), exporte son sucre contre du pétrole soviétique ; devient dans les années 1990 un paradis touristique, s’ouvre à certains investissements européens (ex : Pernod Ricard pour le rhum).
- Les remesas (transferts d’argent des exilés) deviennent une bouée vitale pour l’économie.
- Les entreprises d’État facilitent les liens téléphoniques et financiers avec la diaspora.
- Le “castrisme de marché” émerge : rattachement à la Chine, tourisme international, adaptation des règles.
9. Pourquoi l’embargo perdure-t-il ? Les arguments contemporains et les jeux d’intérêt (48:00–54:42)
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Justifications modernes :
- Après la fin de la guerre froide, le motif évolue : passage du “communisme dangereux” à la défense abstraite de la démocratie et des droits de l’homme.
- L’électorat cubain anti-castriste aux États-Unis (spécialement en Floride) devient une force politique importante pour le maintien des sanctions (48:00, Bataillon).
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Évolution de la communauté cubaine en exil :
- Transformation progressive de la diaspora : d'exilés politiques à une majorité d’émigrés économiques, qui souhaitent entretenir des liens normaux avec l’île.
- Citation (Lamrani) : « On imagine mal un exilé politique rentrer deux fois par an dans son pays d’origine. » (52:30)
- Le régime tolère un certain “va-et-vient” : retour temporaire des exilés, investissements immobiliers ponctuels, transferts de fonds.
- Transformation progressive de la diaspora : d'exilés politiques à une majorité d’émigrés économiques, qui souhaitent entretenir des liens normaux avec l’île.
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(Dés)engagements présidentiels US :
- Seule l’administration Obama initie un timide rapprochement ; la majorité des autres administrations durcissent les mesures, parfois à la demande du Congrès, souvent par décision présidentielle (53:56).
- Biden pourrait lever la majorité des sanctions sans avoir besoin du Congrès — mais pas toutes (ex : tourisme ordinaire).
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Condamnation universelle : chaque année, la résolution de Cuba à l’ONU est la plus votée de toute l’histoire de l’institution.
10. Citations, moments marquants et références
Citations notables :
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Sur la dépendance économique d’avant 1959 :
« En 1959, 67% des exportations [cubaines] vont vers les États-Unis, 73% des importations en viennent. » (38:27, Lamrani)
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Sur l’impact concret de l’embargo :
« C’est une catastrophe absolue. C’est un coup très dur pour l’économie cubaine. » (37:47, Bataillon)
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Sur l’évolution des justifications américaines :
« En 1989, chute du mur de Berlin. Normalement, les Etats-Unis auraient dû normaliser les relations avec Cuba. Or, en 1992, le gouvernement Bush a procédé à une recrudescence des sanctions économiques. » (22:54, Lamrani)
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Sur la perpétuation de l’embargo :
« Il est vrai que depuis 1996, le Congrès dispose de certaines prérogatives pour lever les sanctions. En réalité, le président Biden… dispose de toutes les prérogatives pour démanteler 90% des sanctions économiques imposées à Cuba sans avoir à passer par le Congrès. » (53:56, Lamrani)
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Sur l’usage politique de l'embargo :
« La politique américaine est impériale dans le sens le plus insupportable du terme […] les Américains font le jeu de Castro et apportent de l’eau à son moulin. » (28:58; 29:00, Bataillon)
Extraits mémorables
- Lecture d’une scène du Parrain 2 pour illustrer le rôle de la mafia américaine à Cuba sous Batista (07:48–08:47)
- Extrait sonore d’archives sur la crise des missiles et la rhétorique du “blocus” (34:15–35:02)
11. Conclusion de l’épisode
- L’embargo n’est pas seulement un outil de la guerre froide, mais le prolongement d’une histoire d’ingérence, de domination économique et de luttes identitaires et géopolitiques.
- Son maintien aujourd’hui traduit l’inertie des politiques américaines, l’influence persistante de certains électorats, et un usage identitaire et rhétorique tant côté cubain qu’américain.
- Les conséquences humaines, sociales et économiques sont majeures ; la résilience cubaine prend des formes multiples, du marché socialiste à la “castrisme de marché”.
À retenir : Cette histoire de Cuba “sous embargo” est celle, au-delà des grands récits idéologiques et des affrontements de la guerre froide, d’une dépendance douloureuse, d’une adaptation forcée, d’une persévérance nationale face à une politique internationale à la logique de plus en plus contestée, mais toujours bien vivante plus de soixante ans après sa naissance.
Pour aller plus loin
- Retrouvez la bibliographie et les archives recommandées sur le site du Cours de l’histoire : franceculture.fr
