Le Cours de l'Histoire – Histoire du non-travail 1/4 : La paresse est-elle l’oreiller du diable ?
France Culture, animé par Xavier Mauduit, avec l’historien André Roche
Diffusé le 30 août 2025
Bref aperçu de l’épisode
Cet épisode inaugure une série sur l'« histoire du non-travail », en questionnant la notion de paresse : Est-elle véritablement, comme le veut le dicton, « l’oreiller du diable » ? Xavier Mauduit, accompagné de l’historien André Roche (auteur de Histoire de la paresse, histoire d’un péché capital), explore la construction et la perception très évolutive de la paresse, du christianisme ancien à la période industrielle, en passant par l’iconographie, la littérature, le rapport au genre, la colonisation et la politique des loisirs.
Points clés & moments marquants
1. Définitions et origines chrétiennes
[00:31–04:21]
- La paresse est difficile à cerner, englobant indolence, nonchalance, mollesse ou oisiveté.
- André Roche rappelle que, dans le christianisme antique, la « paresse » n’est pas tant un état d’inaction mais un abandon spirituel, baptisé acédie.
« Ce n’est pas l’homme heureux [...] C’est d’abord un homme qui est tiré des deux côtés. Il abandonne ce qu’il aimait, Dieu, et il souffre intérieurement d’une grande peur de lui-même. » (André Roche, [01:46])
- L’acédie était perçue comme une faute majeure chez les ermites du désert, s’incarnant comme une attaque du démon qui détourne le moine de la contemplation.
« L’ascédie surgit quand le soleil est à son zénith, l’ermite accablé est sur le point de s’endormir, et au moment où il s’assoupit, le démon survient… » (André Roche, [03:14])
2. La paresse comme péché capital
[04:21–07:22]
- La paresse s’institutionnalise dans la liste des péchés capitaux (au départ, une hiérarchie de fautes spirituelles, non de vices charnels).
- André Roche insiste sur la fonction « caporale » de la paresse dans ce classement :
« Par capital, il faut entendre qu’il est à la tête, Caput, un capitaine, et derrière lui, tous les autres péchés… » (André Roche, [03:14])
- Distinction importante entre paresse et oisiveté, cette dernière étant « la politique de la paresse », plus institutionnalisée.
3. Temps, contemplation et travail chez les moines
[08:50–11:25]
- Extraits d’Évagre le Pontique soulignent la lutte intérieure du moine contre le « démon de l’acédie » qui rend toute tâche impossible (l’ennui infini, la distraction, l’attente du soir).
- Le vol du temps à Dieu est au cœur du problème :
« Le temps n’appartient pas à l’homme. Le temps appartient à Dieu. Quand l’homme le distrait, il se détourne de sa vocation sacrée. » (André Roche, [09:16])
- Saint Benoît règle genéralement la journée monastique pour cacher toute brèche possible à la paresse, intégrant le travail manuel non productif mais contemplatif.
4. La paresse et le corps
[12:22–13:58]
- André Roche, à l’école de Vigarello, souligne le rôle du corps :
« Le pêcheur est victime d’un démon, mais aussi l’acteur de son abandon. Sa fatigue, son effondrement, l’assoupissement du corps, sont les symptômes physiques d’une tension intérieure très forte. » (André Roche, [12:49])
5. La Réforme : rupture et transformation du sens de la paresse
[14:14–15:41]
- À la Renaissance, la paresse cesse d’être seulement spirituelle : Luther critique les moines retirés du monde et affirme que Dieu demande à chacun d’user de ses talents.
« Le paresseux, c’est quelqu’un qui ne fait pas ce que Dieu lui a donné et qui le trahit. » (André Roche, [15:41])
6. Paresse et procrastination, perspective humaniste
[15:59–17:17]
- Lecture de Jean d’Ormesson, pour qui la paresse prend une allure douce-amère, proche du sommeil, de l’abandon du monde, de la procrastination volontaire.
« Entre le sommeil et la paresse, c’est peut-être encore à la paresse que je décernerais la palme. » (Jean d’Ormesson, [16:13])
- Roche distingue deux conditions essentielles pour ressentir la paresse : la présence de contraintes et le temps libre, mais aussi la conscience du choix de l’inaction.
7. Paresse, travail et société : du « bon pauvre » au « mauvais pauvre »
[18:37–22:26]
- Dès le XVIe-XVIIe siècle, la société change de paradigme :
- Les vagabonds et inactifs sont désormais perçus comme responsables de leur misère.
- Apparition des lois sur les pauvres visant à leur donner du travail, tandis que la charité s’efface.
- Colbert en France sera une figure-clef de cette répression de l’oisiveté.
« À partir du XVIIe siècle, les mendiants sont des parasites… Il faut cesser de les entretenir et les faire travailler. » (André Roche, [19:25])
8. Leçon de La Fontaine : la morale du travail
[22:48–24:32]
- Lecture théâtrale de « La cigale et la fourmi » (par Louis de Funès) : la cigale « paresseuse » qui ne prévoit rien pour l’hiver est blâmée par la fourmi laborieuse.
- André Roche : cette fable inculque une morale intériorisée dès l’enfance où le loisir est suspects, l’épargne et le travail priment.
9. Iconographie et ambivalence de la paresse
[25:55–28:41]
- L’iconographie de la paresse abondante, en particulier l’école hollandaise (Brouwer, Teniers…).
- Scènes de cabaret, de jeux, de boisson et de disputes illustrent la paresse mais aussi un plaisir ambigu ; le message n’est pas monolithique :
« Il y a toujours un côté sympathique avec la paresse. […] Mais ces œuvres véhiculent, derrière le burlesque, une fonction morale. » (André Roche, [28:10])
10. Paresse, bêtise et rapport au corps (citation Jacques Brel)
[28:48–30:18]
- Jacques Brel :
« La bêtise, c’est de la paresse. Une espèce de graisse autour du cœur, une graisse autour du cerveau. »
- Commentaire d’André Roche sur la dimension corporelle dévalorisante de la paresse, assimilée à la graisse.
11. Colonisation, racisme et paresse « naturelle »
[31:03–35:02]
- Du XVIe au XVIIIe siècle, le sauvage est souvent perçu comme « naturellement paresseux » ; débats inverses où la colonisation amène la paresse par l’introduction de biens.
- Discussion sur les propos stéréotypés et racistes de l’époque, encore audibles au XXe siècle :
« Dans l’Encyclopédie au XVIIIe siècle, on parlera du sauvage comme quelqu’un qui est naturellement paresseux. » (André Roche, [33:03])
12. Genre, misogynie et paresse féminine
[38:06–41:17]
- Lecture d’une scène de vaudeville (1852) : la femme bourgeoise épouse pour ne pas travailler.
- André Roche relève la misogynie de cette représentation et la récurrence des clichés sur la femme paresseuse, dispensée par le mariage de toute activité.
13. Le droit à la paresse, la contre-culture et le loisir
[41:37–45:43]
- Réhabilitation de la paresse dans un contexte révolutionnaire (Paul Lafargue, Le Droit à la paresse, 1880) : la revendication d’un droit à l’inaction face à l’idéologie productiviste.
- Naissance du loisir reconnu, notamment avec le Front populaire et les congés payés de 1936 :
« Les loisirs sont la reconnaissance du travailleur ; pas seulement de ce qu’il produit, mais de sa personne. » (André Roche, [43:24])
- Mais pour les classes populaires, savoir occuper ses loisirs reste un défi (témoignage d’ouvriers dans les HLM, 1964, [45:52–47:16]).
Citations marquantes (avec attributs et timestamps)
- André Roche : « Ce n’est pas la paresse qui préoccupait les premiers chrétiens, mais cet abandon de Dieu, une acédie. » [02:45]
- Xavier Mauduit : « Le temps n’appartient pas à l’homme. Le temps appartient à Dieu. » [09:16]
- Jean d’Ormesson : « Entre le sommeil et la paresse, c’est peut-être à la paresse que je décernerais la palme… » [16:13]
- André Roche : « À partir du XVIIe siècle, le pauvre devient parasite ; il faut cesser de les entretenir et leur créer des lieux de travail. » [19:25]
- Jacques Brel (citation audio) : « La bêtise, c’est une espèce de graisse autour du cœur, une graisse autour du cerveau. » [28:48]
- André Roche : « Le mariage, pour une femme, c’est une chance de ne pas avoir à travailler. Cela dit beaucoup de la misogynie de l’époque. » [39:52]
- André Roche : « Les loisirs, c’est le moment d’une gaieté partagée, une sorte de paradis laïc. » [43:24]
- Jeune ouvrier (1964) : « Le samedi, le dimanche, j’ai les copains, le flipper. Mais finalement, on s’ennuie. » [46:54]
Autres temps forts thématiques
- La distinction entre paresse (état personnel) et oisiveté (état social/institutionnel) : [05:20]; [28:41]
- Rôle de la colonisation et du racisme dans la perception de la paresse : [31:03–35:02]
- La question de la paresse féminine et du genre : [38:06–41:17]
- L’ambiguïté morale du loisir au XXe siècle : [43:24–47:16]
Pour conclure
Cet épisode dévoile, dans une tonalité à la fois sérieuse et ponctuée de traits d’humour et d’ironie, la construction multiséculaire de la paresse comme vice ou maladie sociale. On la suit, tour à tour, comme faute spirituelle, responsabilité politique, stigmate de classe ou de genre, voire comme valeur révolutionnaire et droit social. L’histoire de la paresse, à travers travaux, fables, images et loisir, renseigne sur notre rapport complexe au travail, à l’identité et au temps – souvent bien plus que sur l’inaction elle-même.
