Podcast Summary: "Aux origines de la Croix-Rouge – L’humanitaire rue dans les brancards"
Le Cours de l’Histoire, France Culture – 22 septembre 2025
Animateur : Xavier Mauduit
Invités : Virginie Haloset (Responsable des archives de la Croix-Rouge française) et Daniel Palmieri (Historien, responsable de la recherche auprès du Comité international de la Croix-Rouge)
Thème de l’épisode :
Un retour sur les origines, le développement et les enjeux contemporains de la Croix-Rouge, institution majeure de l’humanitaire. L’émission explore l’émergence du mouvement Croix-Rouge au 19e siècle, les figures fondatrices, l'enracinement dans la guerre, la transition vers des missions plus larges, l’évolution du droit humanitaire et la question de la neutralité, à travers le prisme de l’histoire et des archives.
1. Origines et Fondations de la Croix-Rouge
Timestamps : [00:09]–[08:08]
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Henri Dunant et la Bataille de Solferino (1859)
- Dunant, témoin des atrocités de la guerre (notamment blessures et souffrances à Solferino), initie le mouvement avec son livre « Un Souvenir de Solferino ».
- Deux idées fondatrices :
- Créer des sociétés de secours nationales pour aider les services de santé militaires.
- Obtenir une protection légale pour ces sociétés et les blessés hors de combat.
« Toute l’histoire de la Croix-Rouge débute avec un livre. Dans ce livre, vous avez deux grandes propositions qui vont donner naissance à ce mouvement international… »
— Daniel Palmieri [03:52] -
Naissance et Diffusion du Mouvement
- Création du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Genève en 1863.
- Adoption d’un emblème universel : la croix rouge sur fond blanc inspirée du drapeau suisse, puis apparition du croissant rouge pour les pays musulmans.
« Il faut qu’en temps de paix, des sociétés de secours se créent dans les pays… Il faut que les États protègent ces sociétés nationales… »
— Daniel Palmieri [03:52]
2. Sensibilité nouvelle et figures humanitaires
[08:08]–[12:25]
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Contexte du 19e siècle
- Guerre de Crimée et premiers reportages de guerre accentuent la sensibilité du public à la souffrance humaine.
- Rôle pionnier de Florence Nightingale, puis plus tard de figures comme Clara Barton et Henri Dunant.
- Mise en garde contre l’hagiographie (« sainteté laïque » des figures humanitaires).
« Parler d’un système de santé, c’est un peu complètement incohérent pour beaucoup… Mais si vous avez des icônes comme Florence Nightingale, Clara Barton, Dunant… »
— Daniel Palmieri [09:26] -
Féminisation du mouvement en France
- Les femmes deviennent actrices sur le terrain, cherchent à être formées et mobilisées.
- Créations d’écoles d’ambulancières et de plusieurs associations de femmes à la fin du 19e siècle.
« Les grandes figures de la Croix-Rouge française, en fait, sont celles des femmes. Parce que ce sont elles surtout qui ont été actrices sur le terrain. »
— Virginie Haloset [10:48]
3. Institutionnalisation et premières conventions
[12:25]–[18:25]
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Formalisation rapide
- En deux ans : parution d’ouvrage, création du CICR, première conférence internationale (1863), signature de la première Convention de Genève (août 1864).
« La société civile engage les pouvoirs politiques à rentrer dans le jeu… En août 1964, vous avez le premier traité de droit international. »
— Daniel Palmieri [12:56] -
Convention de Genève (1864)
- Premier traité international humanisant la guerre, pose le socle du droit international humanitaire.
- Limites : n’abolit pas la guerre, mais protège blessés, prisonniers, puis civils.
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Mise à l’épreuve lors des conflits
- Naissance de la Société de secours aux blessés militaires (France, 1864).
- Déploiement rapide du bénévolat lors de la guerre de 1870, rôle croissant des civils et des femmes.
« Ça se met en place très très vite… la moitié du réseau bénévole tel qu’il existe aujourd’hui… »
— Virginie Haloset [16:24]
4. Internationalité, neutralité, spécificités nationales
[18:25]–[27:23]
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Neutralité et internationalisation
- Volontariat et neutralité au fondement ; ambulances neutres venues du monde entier dès la guerre de 1870.
- Croissant rouge adopté dès 1875.
- Adaptation à chaque pays, spécificités d’organisation et de reconnaissance nationale.
- Système non pyramidale mais bicéphale entre CICR et sociétés nationales.
« Ce n’est pas pyramidal. Au début, c’est bicéphale… Les principes doivent être les mêmes… »
— Daniel Palmieri [26:17]
5. De la guerre à la société : extension du champ d'action
[27:23]–[33:53]
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Glissement vers l’action civile
- Les secours s’étendent hors du cadre militaire dès la fin du 19e : catastrophes naturelles, soutien aux populations vulnérables (enfants, indigents, vieillards).
- Démarche initialement portée par la bourgeoisie et les notables, avec une mutation vers la popularisation après les conflits mondiaux.
- Distinction d’avec d’autres mouvements philanthropiques/religieux : laïcité, internationalisme et société civile.
« L’idée aussi, c’est qu’il faut internationaliser et universaliser ce mouvement… »
— Daniel Palmieri [33:11]
6. Formation, ingérence, perception et professionnalisation
[33:53]–[42:44]
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Dilemme de la formation et de l’intégration
- Les infirmières volontaires d’abord mal considérées/mal formées en 1870, deviennent indispensables (et professionnelles) à partir de la Première Guerre mondiale.
- Témoignages poignants de poilus et d’infirmières mettant en valeur courage, engagement et difficultés (cf. témoignages [36:32], [42:49]).
- Logistique et mobilisation colossales en 1914-1918 : 68 000 infirmières/auxiliaires, 70 % du personnel paramédical obtenu via la Croix-Rouge.
« J’ai soigné des gens de toutes les nations… nous avons eu des choses terribles… »
— Mme Belay, infirmière [42:49]
7. Actualisation et défis de la neutralité
[44:13]–[52:05]
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Difficultés du respect du droit humanitaire
- Violations fréquentes : bombardements d’hôpitaux, destruction de navires-hôpitaux.
- La Croix-Rouge dénonce, mais la responsabilité incombe aux États signataires des Conventions.
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Rôle et limites de la neutralité
- Neutralité, indépendante mais parfois difficilement tenable face à la Shoah, les génocides modernes, ou lorsque le droit n’inclut pas toutes les victimes.
- Principe d’impartialité systématiquement défendu.
« Par rapport à des événements aussi stupéfiants que la Shoah, cette neutralité, on ne peut plus l’avoir… il y a cette volonté de dépasser… vous êtes complètement impartial… »
— Daniel Palmieri [52:05]
8. Archives, mémoire et innovation humanitaire
[47:09]–[57:19]
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Poids et rôle des archives
- Outils essentiels pour la recherche, la mémoire et l’amélioration des pratiques humanitaires.
- Projet d’archivage, publications, et accessibilité croissante au public.
« Les archives, l’histoire, c’est du genre de rétexte… nous permet de comprendre pour aller plus loin… »
— Virginie Haloset [46:30] -
Élargissement du champ humanitaire
- Rétablissement des liens familiaux, aide à la détresse morale.
- Montée en puissance du bénévolat populaire après 1919 et surtout après 1945.
« Plus la façon de tuer les hommes va aller en se perfectionnant, plus il faudra trouver des moyens de leur venir en aide… »
— Daniel Palmieri [56:51]
Moments marquants et citations
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« Une seule chose compte, la personne humaine. »
— Xavier Mauduit [00:57] -
« Être au-dessus de la haine des peuples. Être le symbole même de la charité. »
— Archive voix Florence Nightingale [08:21] -
« Ce sont des jeunes filles de la Croix-Rouge… Elles m’emportent. Quelques minutes après, je suis en sûreté. »
— Désiré Renaud, soldat [37:45] -
« L’histoire écrite par les historiennes et les historiens nous montre des cheminements beaucoup plus complexes. »
— Xavier Mauduit [56:23]
Structure temporelle (Timestamps clefs)
- [03:52] Origines de la Croix-Rouge, propositions fondatrices (Daniel Palmieri)
- [10:48] Rôle des femmes dans la Croix-Rouge française (Virginie Haloset)
- [12:56] Institutionnalisation et calendrier des créations (Daniel Palmieri)
- [16:24] Organisation de la Croix-Rouge française lors de la guerre de 1870 (Virginie Haloset)
- [26:17] Principe non-pyramidale et spécificités nationales (Daniel Palmieri)
- [35:34] Suspicion et perception de l’intervention civile/médicale (Virginie Haloset)
- [37:45] Récit de blessé secouru par la Croix-Rouge (Désiré Renaud)
- [42:49] Témoignage d’une infirmière de la Croix-Rouge (Mme Belay)
- [52:05] Neutralité, impartialité, et cas de la Shoah (Daniel Palmieri)
- [56:51] Les défis contemporains de l’« innovation humanitaire » (Daniel Palmieri)
Conclusion
Cet épisode, dense et précis, met en perspective les origines charitables, la structuration, l’internationalisation, l’évolution du droit humanitaire et la transition de la Croix-Rouge vers une institution moderne, professionnelle et populaire. Il montre l’importance de l’histoire, des archives, et la complexité du principe de neutralité, à l’œuvre autant face aux guerres passées qu’aux défis humanitaires actuels. Le ton rigoureux et engagé des intervenants éclaire la continuité entre hier et aujourd’hui dans la réflexion sur l’aide, l’ingérence, et l’éthique du secours.
