
Aux origines de la Croix-Rouge, l'humanitaire rue dans les brancards
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Narrator/Archive Announcer
France Culture.
Virginie Haloset
Le cours de l'histoire. Xavier Mauduit.
Xavier Mauduit
La Croix-Rouge, l'humanitaire rue dans les brancards car combien de guerres, de génocides, de massacres et combien de plus jamais ça? En quoi le regard porté par l'historienne, par l'historien sur les actions humanitaires du passé éclaire-t-elle celles du présent? Que trouver dans les archives de la Croix-Rouge pour penser la notion d'humanitaire et pourquoi pas pour penser avec un A les plaies du présent?
Narrator/Archive Announcer
La radiodiffusion française présente Un signe, seulement
un signe, qui inscrira au-dessus de toutes les haines, qui sera respecté par tous, parce qu'il portera secours à tous, une Croix-Rouge.
Françaises et Français, qui savez ce que représente pour la France, pour le monde, la Croix-Rouge, je suis certain que vous n'hésiterez pas à répondre à son appel.
Daniel Palmieri
L'épopée de la Croix-Rouge.
Xavier Mauduit
Une seule chose compte, la personne humaine. Virginie Allozay, bonjour.
Virginie Haloset
Bonjour.
Xavier Mauduit
Vous êtes responsable des archives de la Croix-Rouge française et Daniel Palmieri, bonjour.
Daniel Palmieri
Bonjour Xavier.
Xavier Mauduit
Vous êtes historien responsable de la recherche auprès du Comité international de la Croix-Rouge. Dites donc, un historien attaché à la Croix-Rouge. Quelle était la motivation pour créer cette fonction d'historien de la Croix-Rouge?
Daniel Palmieri
Justement, nous avons une grande histoire de la Croix-Rouge puisque nous débutons il y a 160 ans en arrière. Et la Croix-Rouge, c'est le symbole le plus connu après celui d'une certaine boisson gazéifiée avec de la caféine dedans. Donc les gens se sont intéressés à cette histoire. Nous avons des merveilleuses archives. Donc autant pouvoir les utiliser, les exploiter avec un historien qui est au CISR et pas du CISR. Donc il y a une certaine aussi indépendance du regard et de la recherche.
Xavier Mauduit
Que trouve-t-on dans ces archives de la Croix-Rouge, Virginie Haloset?
Virginie Haloset
Alors, c'est toutes les traces des actions qui ont été menées depuis 160 ans, en 1864 pour la Croix-Rouge française. Des archives malheureusement lacunaires et c'est pour ça qu'on s'appuie aussi beaucoup sur les archives du CICR et qu'on y renvoie les chercheurs parce qu'elles sont extrêmement riches et extrêmement variées.
Xavier Mauduit
Oui, parce qu'on va pouvoir dans cette émission du cours de l'histoire bien comprendre le CICR, la naissance de la Croix-Rouge, ces différentes évolutions qui permettent de saisir ce qu'est la Croix-Rouge aujourd'hui. Daniel Palmieri, votre accent, ça vient d'où?
Daniel Palmieri
C'est un accent suisse. C'est un mélange de tout plein d'origines.
Xavier Mauduit
Et bien voilà, parce que ça commence en Suisse cette histoire-là quand même.
Daniel Palmieri
Ça commence en Suisse et en Italie. Ça commence en Suisse avec le fameux Henri Dunant, qui est allé en Italie auparavant et qui a été le témoin des souffrances de la bataille de Solferino, une des batailles les plus sanglantes du XIXe siècle. Ce du non revient avec un ouvrage d'abord. Toute l'histoire de la Croix-Rouge débute avec un livre. Dans ce livre, vous avez deux grandes propositions qui vont donner naissance à ce mouvement international de la Croix-Rouge. Il faut qu'en temps de paix, des sociétés de secours se créent dans les pays pour venir en aide aux services sanitaires des armées qui, à l'époque, ne sont pas excessivement performants. Et puis ensuite, il faut que les États protègent ces sociétés nationales de secours, mais également protègent les blessés qui sont sortis du champ de bataille, qui sont neutralisés. Et c'est à partir de ces deux idées de Dunant, qui ne sont pas forcément des idées très originales, mais qui en même temps, c'est le seul qui va être capable de les concrétiser. On va avoir la création d'un mouvement international de la Croix-Rouge, c'est-à-dire de société nationale de la Croix-Rouge, dont ma collègue Virginie est une des représentantes pour la Croix-Rouge française. Donc chaque pays va avoir une société de la Croix-Rouge et plus tard aussi du croissant rouge pour les pays musulmans. Et puis on va voir surtout le début du droit de la guerre, c'est-à-dire un droit qui codifie le précaré des hommes jusqu'à présent, qui est vraiment la façon de faire la guerre. Et ce droit permet de protéger des victimes. On commence par les blessés militaires, on va aller vers les prisonniers de guerre. Et puis plus tard, il y a également les populations civiles qui étaient les grandes oubliées des conflits, qui vont être protégées par le droit, ce qu'on appelle aujourd'hui le droit international humanitaire.
Xavier Mauduit
avec la bataille de Solferino en 1859, c'est Napoléon III qui se trouve face aux Autrichiens, Napoléon III pas tout seul, avec les Italiens du royaume de Sardaigne et puis cette figure d'Henri Dunant. J'entends ici dans ce qui est dit que c'est une histoire qui concerne le temps de guerre, l'origine de la Croix-Rouge, est-ce qu'on peut dire ça? Que c'est le moment de la guerre qui motive Henri Dunant, et il n'est pas tout seul, on va pouvoir revenir dessus, à créer quelque chose?
Virginie Haloset
Absolument! C'est la situation face à laquelle il se retrouve quand il cherche à rencontrer Napoléon III pour d'autres affaires et Napoléon III qu'il cherche en Italie. Il se retrouve face à la fin de cette bataille de Solferino qui est un traumatisme pour lui. est un déclencheur de tout ce qu'il va mettre en place à Solferino déjà et au prémice, à Solferino se joue toute la genèse de ce qui va se développer au sein de la Croix-Rouge, à la fois les idées et le développement des sociétés nationales et ce que les États vont déployer derrière.
Xavier Mauduit
Oui, parce qu'il cherche Napoléon III pour des questions tout autres, des histoires d'achat de terres.
Daniel Palmieri
En fait, Dunant est un colon. Donc, il a des terres en Algérie. Et ce qu'il essaie de faire, c'est de les exploiter au mieux. Et il se heurte un peu à l'impéritie et l'inertie des services politiques en Algérie. Donc, plutôt que d'aller discuter avec les anges, il veut aller discuter avec Dieu lui-même. Donc, il va suivre Napoléon III sur le parcours de la guerre d'Italie. Finalement, il n'arrivera pas à le rencontrer, mais ça lui donne une autre orientation dans sa vie qui va être cette orientation humanitaire.
Xavier Mauduit
Avec un livre, vous l'avez évoqué, Un souvenir de Solferino, publié quelques années plus tard. Quand je disais qu'il n'est pas seul, Henri Dunant, bien sûr, c'est que cela correspond à un moment où il y a une sensibilité autre. Napoléon III lui-même est horrifié par tous ces blessés de la bataille de Solferino. Ça répondait aussi à une attente. On sait bien que les idées ne naissent pas comme ça de rien. Elles correspondent sans doute à l'ère du temps. Nous sommes dans ces années 1850-1860. On en a marre de ces massacres à répétition, de ces guerres où l'on voit les gens mourir. C'est pourtant un siècle particulièrement guerrier ce 19ème siècle.
Virginie Haloset
Oui, on a en prémisse de cette sensibilité la guerre de Crébut en 1854 où on voit apparaître ce qui prend la forme des premiers reportages de guerre en quelque sorte et beaucoup de témoins et d'acteurs qui vont évoquer ces sujets-là dans leurs écrits. La presse va aussi s'en emparer. Donc on a une sensibilité croissante quand on sort du soldat qui est blessé, qui reste sur le champ de bataille. Il faut dire que s'il y a un service de santé de l'armée, des armées qui est constitué, il existe depuis Louis XIV, il est encore très dépendant, à ces époques-là, de l'intendance. À Solferino, par exemple, ce sont les membres de la musique militaire, qui suivent les régiments, qui sont chargés d'aller ramasser les blessés sur champ de bataille.
Xavier Mauduit
C'est impressionnant toujours quand on réfléchit à ces horreurs de la guerre et se dire que ces hommes, principalement des hommes, même si beaucoup de femmes suivaient les troupes, sont laissés là à mourir sur le champ de bataille. C'est ça qui choque. Vous avez évoqué la guerre de Crimée, nous sommes quelques années avant la bataille de Solferino et direction la Crimée avec une grande figure aussi de cette histoire, Florence Nightingale.
Narrator/Archive Announcer
Dans cette salle d'hôpital, éclairée seulement par une petite lampe au milieu des blessés, Florence Nightingale rêve.
Archive Voice (Various Historical Figures)
adoucir le sort des hommes qui s'entretuent. Ne pas se souvenir que ce sont peut-être des ennemis. Être au-dessus de la haine des peuples. Être le symbole même de la charité. Au-dessus des vanités, des partis, des religions. Chaque fois qu'un soldat tombe, qu'un homme souffre. Quel qu'il soit, être là. Trouver le signe sauveur qui soit le symbole de secours et de douceur. Mais quoi, Seigneur?
Xavier Mauduit
Florence Nightingale dans une émission radiophonique de 1949 avec ici Daniel Palmieri. Peut-être un défi pour l'historien qui travaille sur ces questions-là, c'est d'éviter le piège hagiographique. C'est de faire de ces hommes, de ces femmes et ce qui a été fait souvent dans la narration fictive de véritables saints, parfois laïcs, parfois moins laïcs. Ça c'est un piège aussi au moment d'écrire cette histoire.
Daniel Palmieri
Oui, c'est un piège, mais c'est aussi le moment où on mobilise les esprits. Parce que parler d'un système de santé, c'est un peu complètement incohérent pour beaucoup de personnes. Tandis que si vous avez des icônes comme Florence Nightingale, pour la Crimée, Clara Barton pour la guerre de sécession et puis plus tard Henri Dunant et le comité international. Donc la philosophie elle est incarnée par des personnes. Effectivement après il y a tout un culte hagiographique mais qui peut aussi disparaître parce que Dunant par exemple va être évincé du CISER en 1867 parce qu'il fait faillite et dans la Genève protestante faire faillite c'est une grande honte. Son oracle va revenir très tardivement, plutôt dans les années 1920. Il est la grande figure qui crée le mouvement de la Croix-Rouge. Ensuite, il est dans l'oubli. On le redécouvre dans son exil dans une petite ville de Suisse. On lui donne le prix Nobel. À ce moment-là, il remonte au premier prix Nobel de la paix. Et puis voilà, il devient une icône. Et l'autre grand personnage du CISR, c'est Gustave Moignet, qui est lui, finalement, celui qui crée tout le mouvement de la Croix-Rouge, qui crée aussi le droit international humanitaire. Mais aujourd'hui, qui est-ce qui parle encore de Gustave Moignet comme étant un des fondateurs aussi de la Croix-Rouge? Donc, il faut incarner les idées par des personnes.
Virginie Haloset
Et c'est vrai qu'alors, je resitue sur la Croix-Rouge française et sur le périmètre français, les grandes figures de la Croix-Rouge française, en fait, sont celles des femmes. Parce que ce sont elles surtout qui ont été actrices sur le terrain. Et qui ont porté énormément aussi d'évolutions. Comme la volonté de former des infirmières qui soient mobilisables dans le cadre d'un conflit armé. qui sont les premières à aller aussi sur le terrain. Et on a des grandes figures comme ça lors de Coralie-Cahen sur la guerre de 1870. On a plus tard, alors quelque chose qui est assez peu connu, c'est Inès de Bourgouin qui sera la future maréchale liottée sur la campagne du Maroc où pour la première fois des femmes sont mobilisées dans des hôpitaux militaires, des hôpitaux de campagne, donc on est sous tente. et actrice dans le soin vraiment concret sur le terrain, femme qu'on ne voyait pas arriver comme ça et qui finalement, contre toute attente, 1906, campagne du Maroc, 1907, en termes de temporalité, C'est intéressant de voir comment, alors qu'elle n'était pas du tout attendue et puis même vue de façon assez négative d'abord par le milieu militaire et même par la société de secours ou blessée militaire elle-même, comment en quelques années elles vont devenir les figures de proue et on va dire les héroïnes, puisqu'on parle de ces images d'épinal de la grande guerre.
Xavier Mauduit
Oui, parce qu'il y a besoin d'une narration autour de cette histoire-là. Et cette narration s'appuie sur des moments, parce que vous venez de le dire, ça va très vite. Et effectivement, si on regarde 1859, la bataille de Solferino, quelques années plus tard, Henri Dunant commence par ses écrits. à militer, à donner l'envie aux gens de s'organiser. Mais dès 1863, ça y est, quelque chose existe. Ce quelque chose, c'est embryonnaire au tout début. Mais enfin, ça existe, ça y est, c'est là.
Daniel Palmieri
Oui, ça existe et ça existe même très rapidement puisque l'ouvrage de Dunant sort en octobre 62 et en février 63, vous avez le comité international de la Croix-Rouge qui est créé. En octobre 1963, vous avez la première conférence internationale avec des États. Donc, c'est la société civile qui engage les pouvoirs politiques à rentrer dans le jeu. Et puis, en août 1964, vous avez le premier traité de droit international. Donc, en l'espace de même pas deux années, vous avez deux idées qui étaient sur du papier, qui deviennent vraiment réelles, avec aussi les premières Croix-Rouge qui se constituent. La toute première, c'est la Croix-Rouge du Württemberg. en décembre 1863. Donc vraiment, dans la lignée de Dunant, vous avez déjà des gens qui montrent que ce n'est pas une utopie, mais on est capable de mettre dans la réalité des idées qui existaient déjà dans les esprits, mais que personne, jusqu'à présent, avait réussi vraiment à concrétiser et surtout à pérenniser. Parce que Florence Nightingale avait été très active, mais une fois que la guerre de crime avait été terminée, L'enthousiasme ou l'émotion était un peu retombée, tandis que là, on va continuer à mobiliser l'émotion. Et puis, Dunant est un très grand communicateur. Il envoie son bouquin à tout le monde. Et c'est quelqu'un qui ose beaucoup d'aller voir Napoléon III sur le champ de bataille ou d'aller voir le roi de Saxe. C'est vraiment quelqu'un qui croit en son idée et qui est capable de mettre tous les moyens pour la faire réussir.
Xavier Mauduit
Dans ce que vous nous racontez là, j'entends qu'il y a toutes ces voix différentes, des voix individuelles. Ces individus, que ce soit des infirmières au plus près des combattants, que ce soit Henri Dunant au plus près des dirigeants pour les convaincre, et puis la création de ces croix rouges. avec ici différentes nations qui prennent part à cet ensemble et des choix internationaux. Vous avez évoqué ce traité d'août 1864, c'est la première convention de Genève. La convention de Genève, c'est quelque chose que l'on brandit très souvent sans trop savoir de quoi il s'agit. Cette première convention de Genève, c'est ça quand on dit la convention de Genève, le droit de guerre, etc.?
Daniel Palmieri
Oui, en tout cas, c'est le premier traité international qui limite et qui humanise la guerre. Parce que, bien évidemment, la Croix-Rouge ne va pas lutter contre la guerre. Et ce sera un des grands reproches que lui adresseront les pacifistes. Vous voulez humaniser la guerre, mais il faudrait plutôt l'abolir. Et la Croix-Rouge, justement, met des limites au comportement des belligérants en disant vous avez des personnes comme des blessés. qui ne sont plus du tout des ennemis. Il faut les neutraliser, il faut les protéger. Plus tard, il y aura les prisonniers de guerre aussi, qui sont souvent très maltraités, qui sont plutôt considérés comme des otages. Donc, la deuxième convention de Genève de 1929 va leur donner un statut légal, juridique et de protection. Et en fait, le droit international humanitaire protège des victimes dans le cadre de conflits armés. C'est vraiment un élément très important parce que jusqu'à présent, il y avait des accords entre États pour les guerres. Mais finalement, une fois que la guerre était terminée, c'était fini.
Xavier Mauduit
Avec dans cette histoire-là, le défi concret de la guerre. Et nous l'avons évoqué, alors il y a pas mal de guerres en Europe dans ces années-là. Il y a la guerre entre la Prusse et l'Autriche dans ces années 1860-1866. Et puis la guerre entre la France et la Prusse, celle de 1870. Ces moments-là, c'est la mise à l'épreuve de l'efficacité de ce qui est en train d'être organisé depuis maintenant 7 ans, si on prend la guerre de 1870. C'est efficace?
Virginie Haloset
Alors, c'est efficace dans la mesure où on pourrait contextualiser la Croix-Rouge française sous le nom de Société de secours aux blessés militaires. Elle est née en mai 1864, donc elle est toute jeune. quand la guerre se déclenche en juillet 1870. Elle part avec, alors c'est un tout petit local qui est occupé rue Roquepin à Paris, ils ont 5000 francs de l'époque en poche, c'est moins d'une dizaine de comités locaux qui se sont constitués en France, une poignée d'hommes, donc c'est pas grand chose. Pour autant, ça se met en place très très vite en s'appuyant sur les conventions de Genève qu'a signées la France et le rôle qui est donné à la société nationale. Et en quelques semaines, elle va disposer du palais de l'industrie sur Paris qui va devenir vraiment son centre opérationnel. Et en quelques mois, c'est la... La moitié du réseau bénévole, 500 comités locaux qui se créent en quelques mois, donc quasiment la moitié du réseau bénévole tel qu'il existe aujourd'hui, qui se met en place. Après, c'est aussi la capacité de mobiliser, d'appel à souscription, ce qui est permis par cette reconnaissance d'utilité publique de 1870. qui fait qu'elle peut récolter en très peu de temps près de 2 millions de francs et monter des ambulances volantes qui vont suivre les armées. Alors quand on parle d'ambulance, à l'époque, on parle de charrettes tirées par des chevaux avec des médecins généralement civils parce que, encore une fois, le service de santé a son propre dispositif. de médecins civils, quelques aides, des infirmiers qui ne sont pas forcément toujours formés, et puis tout le matériel de soins et de secours, là on a encore le pansement, c'est de la charpie, et puis l'approvisionnement pour ces ambulances qui vont faire des centaines de kilomètres derrière les armées.
Xavier Mauduit
La sharpie, je suis déchiré comme ça, avec malgré tout ce que j'entends là, c'est l'idée de bénévolat. On voit bien dans cette histoire qui s'écrit, celle de la Croix-Rouge, qu'il y a des services de santé militaire, bien sûr, mais ici nous sommes avec des civils et des bénévoles. Lors de la guerre franco-prussienne de 1870, vous venez nous présenter le côté français, mais on a aussi une Croix-Rouge de l'autre côté, du côté prussien. La neutralité de la Croix-Rouge est quelque chose qui est inhérent à cette histoire que l'on raconte.
Daniel Palmieri
Tout à fait, c'est à nouveau l'expérience de Dunant, c'est-à-dire qu'il faut que tout le monde soit volontaire et bénévole pour venir en aide aux blessés. Plus il y aura de monde, plus ce sera important et intéressant. D'où aussi le rôle des femmes. Dunant est un grand féministe parce que son mouvement, ce n'est pas un mouvement créé pour des hommes, c'est un mouvement créé pour tout le monde. Donc il pense beaucoup également aux femmes qui sont souvent à l'arrière, qui sont en train justement de faire l'archerpie ou de faire des colis, tandis que là, il les veut quasiment sur le champ de bataille. C'est aussi un mouvement international, c'est-à-dire que vous avez des belligérants, mais vous avez aussi tous les neutres autour. Et il faut que les neutres n'assistent pas uniquement passivement à ce qui se passe, mais également participent à l'effort de secours, pas à l'effort de guerre, mais à l'effort de secours. Et là, par exemple, pendant la guerre de 70, vous avez des ambulances qui viennent des États-Unis, qui viennent de Suisse, qui viennent de Belgique, qui viennent de Russie. Donc il y a cet élément. Elles sont neutralisées parce qu'elles portent tout l'emblème de la croix rouge et donc ça permet aussi une internationalisation du secours.
Narrator/Archive Announcer
L'emblème fédéral de la Suisse est une croix blanche sur fond rouge. Cette croix a comme origine l'emblème du canton de Schwyz, mais au cours des siècles, elle fut souvent employée par les troupes helvétiques en général. Depuis le XVIIe siècle, il était fréquent de voir sur les drapeaux les couleurs cantonales disposées en flammes rayonnantes autour de la croix blanche. Il paraîtrait même qu'au temps des premières guerres contre les Habsbourg, les Suisses auraient expliqué que le symbole des croisades leur convenait, car ils estimaient que la liberté de leur pays était une cause aussi sacrée pour eux que celle de la délivrance des lieux saints. Rappelons finalement qu'une autre cause, aussi noble sans doute, a été placée sous ce signe. La Conférence internationale de Genève, qui en 1863 fonda la Société de secours aux blessés militaires, connue sous le nom de Croix-Rouge, adopta délibérément le drapeau suisse en renversant ses couleurs afin de rendre hommage aux citoyens helvétiques Henri Dunant, promoteur de cette institution humanitaire.
Xavier Mauduit
Avec cet archive, nous étions en 1961 et l'évocation d'un canton suisse, le canton de Schwyz. Dites-nous, Daniel Palmieri, alors cette histoire-là, on l'a dit, elle est très difficile à raconter parce que beaucoup d'agiographie avec une histoire très linéaire et tout est logique et tout s'enchaîne. Mais voilà, l'association de la Suisse et de l'emblème et de la Croix-Rouge, tout ça, ça va?
Daniel Palmieri
Ça va, c'est juste un peu anachronique par rapport aux origines. D'abord, il faut aussi dire que le canton de Schwyz, au Moyen Âge, était connu pour sa cruauté. Donc, c'était à l'inverse de ce que cherche le mouvement humanitaire. Les soldats avaient très peur des schwyzois parce qu'ils étaient vraiment... Ils massacraient sur le champ de bataille. Et puis effectivement, l'idée, bien plus tard, ça va être facile de dire que c'est l'inversion des couleurs fédérales helvétiques. Mais au début, c'est juste, il faut trouver un symbole qui soit connu de tout le monde. C'était aussi un des problèmes des ambulances dans chaque pays, parce que chaque ambulance avait son propre symbole. Il faut un symbole de charité. Et comme les conférences de 1863 et de 1864, les participants sont uniquement des chrétiens, bien évidemment, c'est la croix qui va être choisi. Et puis il faut aussi que ce symbole soit visible, donc mettre une croix rouge sur fond blanc, c'est vraiment lui assurer une grande visibilité. C'est au début du XXe siècle que, par rapport notamment au fait que l'emblème de la croix rouge va être décrié notamment par les pays musulmans, qu'on trouve ce subterfuge en disant, non, non, ce n'est pas du tout un emblème chrétien, c'est juste l'inversion des couleurs de la Suisse, sachant que, justement, les couleurs de la Suisse, c'est aussi des couleurs chrétiennes. Donc, effectivement, il y a ces deux éléments et puis aussi cette reconnaissance du rôle joué par Dunant et Genève et la Confédération. Mais disons que ce n'est pas dès le début que les gens se disent, nous avons un drapeau en inversion des couleurs.
Xavier Mauduit
Et puis c'est très tôt le croissant rouge, le croissant rouge c'est à la fin du XIXe siècle déjà?
Daniel Palmieri
Oui, c'est dès les années 1875, voilà.
Xavier Mauduit
Oui, donc très rapidement on a le croissant rouge. Avec Virginie Haloset, les cas nationaux, ces croix rouges nationales, cette croix rouge française par exemple, qui respectent en fait un cahier des charges, comment ça? Ça se construit, comment on peut mettre en place à la fin du XIXe siècle quelque chose qui doive correspondre à ce qui est pensé depuis un autre pays, depuis la Suisse? Est-ce que là, il y a des particularités nationales qui apparaissent entre ces différentes croix rouges?
Virginie Haloset
Alors oui, bien évidemment. La France, parce que nous sommes français, on ne fait pas toujours les choses comme tout le monde. En France, alors, donc déjà, le cadre c'est l'application, comme je le disais tout à l'heure, des conventions de Genève, signées par l'État.
Xavier Mauduit
Voilà.
Virginie Haloset
Donc c'est une société de secours aux blessés militaires qui se constitue dans ce cadre et dans ce contexte. Mais à la fin de la guerre de 1870, il y a... des récriminations qui commencent à monter sur le fait que, ben oui, enfin, on a eu des cas où, effectivement, les infirmiers volontaires n'étaient pas tout à fait à la hauteur de ce qu'ils devaient être. Et regardez, il y a quand même énormément de femmes qui ont souhaité se mobiliser, qui sont restées très en arrière et dont on n'a pas pris la mesure de l'engagement. Ça, c'est le professeur du Chauçois qui va l'avancer. en disant aussi, les femmes elles-mêmes l'avancent, en demandant, elles, à être formées.
Xavier Mauduit
Oui, parce qu'il faut de la formation à côté, c'est sûr.
Virginie Haloset
Elles ont aussi, elles, soignées dans les ambulances plutôt sédentaires et à l'arrière. Mais bon, quand on n'a pas de formation... De fait, elles vont vouloir être formées. Alors de là, le professeur Duchessois crée en France, elle ouvre en 1877 la première école gratuite et laïque de garde malade et ambulancière. Ambulancière, c'est le nom qu'on donne à l'infirmière à l'époque. Et dans la foulée, s'agrège à des femmes qui, elles, souhaitent vraiment être mobilisées, être sur le terrain, et être formées à porter secours et aux premiers soins. Donc se crée l'Association des Dames de France en 1879, et puis derrière, une association qui veut aller encore plus loin, l'Union des Femmes Françaises en 1881, ce qui fait que la Croix-Rouge française est composée jusqu'en 1940 de trois associations, qui, à partir, parce qu'il y a quand même un besoin de cohésion et de connexion aussi, puisqu'elles ont finalement le même but, avec le CICR, mais avec le Service de Santé des Armées aussi. Donc elles ont un comité central qui commence à se mettre en place à la fin du XIXe siècle, et vraiment en particulier en 1907, pour coordonner les discours et les actions.
Xavier Mauduit
Parce que dans ce qu'on imagine de l'histoire de la Croix-Rouge, nous voyons, en tout cas moi, je parle pour tout le monde, moi je vois quelque chose de très pyramidal avec le CICR en haut et puis des antennes nationales et puis ça se déploie, ça se déploie. Mais à vous écouter Virginie, à Lausanne, non, il y a quand même des spécificités nationales. Et c'est ce qu'on peut voir quand on regarde les autres pays, c'est-à-dire que la Croix-Rouge, là où elle se développe dans une nation, répond à l'organisation sociale de cette nation.
Daniel Palmieri
Oui, tout à fait. Et ce n'est pas pyramidal. Au début, c'est bicéphale. Surtout, vous avez le Comité international qui fait une sorte de régulation du droit, mais également qui reconnaît à partir de 1884 les sociétés nationales. Et puis, vous avez dans chaque pays cette institution qui, comme le disait Virginie, est liée à l'État. Donc, selon l'État, vous avez une reconnaissance qui peut être faite par le Parlement ou alors par le roi. L'idée, c'est qu'il n'y en ait qu'une seule, mais à côté de la France, vous avez par exemple la Saxe, où il y a deux sociétés nationales qui vont perdurer jusqu'en 1940. Donc, chaque société a son propre fonctionnement. Par contre, les principes doivent être les mêmes, c'est-à-dire venir en aide à tout le monde en cas de guerre. Plus tard, comme il n'y a fort heureusement pas tout le temps la guerre, il y aura aussi l'idée d'aider la société, donc de créer une sorte de service social pour la société dans laquelle cette Croix-Rouge a été fondée. Et puis surtout, ensuite, il y aura l'idée d'internationalisation aussi, donc de discuter des grands problèmes autour de conférences internationales.
Xavier Mauduit
Voilà, c'est ce qui nous intéresse aujourd'hui dans le cours de l'Histoire sur France Culture. L'histoire de la Croix-Rouge, mais l'histoire de la Croix-Rouge pour saisir comment cette institution est née et surtout quelle est sa portée, comment elle arrive à répondre aux défis du temps et comment ses archives et le regard porté par l'historienne, par l'historien nous permet de réfléchir à l'humanitaire aujourd'hui.
Archive Voice (Various Historical Figures)
À
Narrator/Archive Announcer
Paris, le général de Gaulle a présidé la célébration solennelle du centenaire de la Croix-Rouge dont le nom est inséparable de celui d'Henri Bunant. Ce jeune voix de 31 ans qui, avec 4 de ses concitoyens, avait entrepris voici 100 ans de faire partager au monde l'horreur que lui avait inspiré sur le champ de bataille de Solferino les souffrances de 40 000 blessés. Dès 1863, Leur initiative s'était traduite par la création du Comité international de secours aux militaires blessés. L'année suivante, 16 pays signaient dans la salle de l'Alabama la Convention de Genève. Et le premier ordre de mission porte la date de mars 1864. La guerre de 70, le siège de Paris, vire la Croix-Rouge multipliait ses tâches humanitaires qui n'ont cessé de s'étendre dans le monde entier. À l'heure où la Croix-Rouge française vient de fleurir le tombeau du soldat inconnu, 160 millions de volontaires poursuivent aujourd'hui la tâche d'Henri Dunant.
Xavier Mauduit
Le journal des actualités françaises en 1963, donc pour le centenaire de la Croix-Rouge, avec ce mouvement, et nous l'avons bien compris, la Croix-Rouge naît au moment de la guerre, en réponse aux horreurs de la guerre, et il y a un glissement qui fait qu'on va s'occuper des problèmes autres des gens qui sont malheureux dans la société. Comment ça se produit ce mouvement-là? A quel moment on se dit bon, même hors des temps de guerre, il y a des horreurs dont la Croix-Rouge peut se charger?
Virginie Haloset
On va tout simplement constater que les infirmières que l'on forme progressivement, alors la formation des infirmières évolue considérablement pendant toute la fin du XIXe siècle. Et puis on forme aussi des premiers brancardiers. et qui seront volontaires aussi et bénévoles si tentés qu'ils ne soient pas mobilisés ou mobilisables. Et on se dit que ces personnes ont besoin, outre les exercices récurrents qu'on leur fait suivre, sont quand même disponibles pour d'autres cas. Les deux sociétés de femmes ont prévu ça dans leur statut dès leurs origines. Et à hauteur de 20% d'activité, des moyens, se mettent à disposition dans le cadre de l'intervention, dans le cadre de calamité publique. On en dit des catastrophes. La société de secours aux blessés militaires le fait aussi, mais dans une moindre mesure. Elle va vraiment l'intégrer à ses statuts en 1909, après vraiment une série de catastrophes qui sont considérables. qui sont notamment, entre autres, les inondations de Paris.
Xavier Mauduit
Et oui, parce qu'ici, ce mouvement-là que vous nous expliquez pour la France, c'est quelque chose qu'on va retrouver partout. Il y a toujours, et c'est vrai que c'est difficile à mettre en avant, l'action qui n'est pas liée à un moment de guerre ou à une catastrophe. Ça, ça se voit pas, ça se voit moins en tout cas. Mais ça veut dire que l'action de la Croix-Rouge telle qu'elle est imaginée, et là nous nous situons encore à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, C'est tout le temps, par de la formation, par de l'aide. Alors c'est sûr que ça se voit moins que quand on voit la Croix-Rouge arriver sur un champ de bataille ou lors d'une inondation géante.
Daniel Palmieri
Tout à fait, et c'était surtout le grand problème qu'on trouvait au XIXe siècle, c'est-à-dire qu'à chaque guerre, vous aviez des comités philanthropes qui se créaient, qui justement faisaient de la sharpie, envoyaient des médecins. des vivres ou des médicaments, récoltaient de l'argent. Une fois que la guerre était terminée, ces comités disparaissaient d'eux-mêmes. Donc l'idée de Dunant aussi, c'est de dire, ben voilà, une fois qu'on aura créé ces sociétés, pour éviter qu'elles tombent en désuétude, il faut aussi leur donner d'autres tâches, et comme l'a dit Virginie, c'est les catastrophes naturelles, mais également plus tard, tout le côté social dans une société, qui est venir en aide aux vieillards, venir en aide aux nourrissons, venir en aide aux indigents, former, il y a beaucoup de formations, formation des maires aussi, aux soins de puriculture, donc c'est vraiment l'idée qu'il faut les maintenir en vie. Et aujourd'hui, comme je le disais, heureusement, il n'y a pas la guerre partout, dans beaucoup de pays, la Croix-Rouge a un rôle beaucoup plus social, beaucoup plus civil qu'un rôle militaire.
Xavier Mauduit
D'ailleurs, quand on regarde qui est active dans la Croix-Rouge de ces années-là, notamment ces sociétés avec des dames, on est dans un mouvement de charité, d'une classe possédante, dominante, qui a besoin de montrer, c'est dans la continuité des œuvres de charité, qu'elle peut agir sur la société. On est dans ce mouvement-là ou est-ce qu'on est dans un mouvement qui est beaucoup plus populaire?
Virginie Haloset
Non, on est dans ce mouvement-là, effectivement. Se mobilisent les notables, à la fois nationaux et locaux. Cette dimension et cette diversité va vraiment apparaître, va être très progressive et va vraiment prendre toute sa dimension pendant la Seconde Guerre mondiale, avec la création des équipes d'urgence.
Xavier Mauduit
Oui, c'est-à-dire qu'avant la Seconde Guerre mondiale, en tout cas dans l'action de la Croix-Rouge, on est sur un mouvement qui... J'évoquais le mot charité, je ne sais pas s'il est bien employé ici, mais si, ça vous va?
Daniel Palmieri
Oui, c'est vraiment la philanthropie du XIXe siècle. Vous allez aider les prostituées, les alcooliques, et puis vous allez aider aussi les médecins. Donc c'est les mêmes élites qui finalement font le même travail. Mais l'idée aussi, c'est qu'il faut, comme je le disais, internationaliser et universaliser ce mouvement. D'où, à partir des années 1920, l'idée aussi de créer une croix rouge de la jeunesse qui sera ouverte à tous les jeunes, donc aussi de pouvoir perpétuer le mouvement. Et effectivement, c'est après la Deuxième Guerre mondiale que c'est un mouvement qui devient populaire. Il y a déjà les prémices dans les années 1920, avec l'idée que vraiment, il faut que ce soit un mouvement qui soit ancré dans la société, que la société y participe. Et quand on dit société, c'est vraiment l'entier de la société, pas uniquement les... l'élite.
Xavier Mauduit
Est-ce qu'on peut dire aussi un petit mot des autres mouvements? Parce que nous parlons, et c'est normal dans le cours de l'histoire aujourd'hui avec vous qui êtes spécialiste de la Croix-Rouge, mais rappelez peut-être que, comme aujourd'hui, il y a d'autres mouvements parallèles. Le succès de la Croix-Rouge ne doit pas invisibiliser ses autres mouvements de secours. Je veux dire, on parlait de la charité, c'est un processus classique de s'occuper des plus pauvres. Sauf qu'avec la Croix-Rouge, là, on a une organisation internationale. C'est ce qui fait sans doute la différence.
Daniel Palmieri
Oui, international et laïque surtout, parce qu'il y avait toutes les sœurs de charité ou les diakonaises qui, en temps de guerre, étaient mobilisées ou même en temps de paix. Et là, ce qui est intéressant, c'est vraiment la société civile qui entre sur le champ de bataille. Donc, c'est vraiment le troisième participant. À côté des belligérants et des victimes, vous allez avoir des personnes qui sont envoyées par la société civile, qui peuvent être, disons, pro-partie d'un des belligérants ou l'autre, ou complètement neutre, mais vraiment c'est l'interruption des civils sur le champ de bataille, ce qui au début a causé beaucoup de problèmes aux sociétés nationales de secours, ou même au gouvernement, parce que d'avoir des troublions qui ne sont pas du tout des militaires sur le champ de bataille, c'était vraiment un défi que les états-majors devaient relever.
Xavier Mauduit
Oui, parce que, vous l'aviez évoqué Virginie Haloset, dans un premier temps, ces infirmières n'étaient pas formées, ce qui pouvait poser des problèmes, mais que cette formation a été pensée par la Croix-Rouge. Mais la présence même de ces infirmières au plus près des combattants, pour ces services de santé militaire, ça pouvait poser problème aussi. C'est pas considéré comme une évidence de se dire, tiens, on a ce soutien qui va être formidable pour nos blessés.
Virginie Haloset
Alors, ça va l'être pendant la Première Guerre mondiale, ça ne l'est pas du tout en 1870. C'est même perçu comme de l'ingérence parfois.
Xavier Mauduit
Ah oui, ça faisait ici comme quelque chose qui ne devait pas être là.
Virginie Haloset
Pas qu'il ne devait pas être là, parce que dans le conseil central qui se constitue et qui existe en 1870, il y a quand même des généraux. La création de la SSBM est parrainée par l'Empereur lui-même, qui pousse un peu son ministère et son ministre de la guerre à y adhérer également. Mais effectivement, ce n'est pas toujours bien perçu.
Xavier Mauduit
Ce n'est pas bien perçu de voir ici des gens qui interfèrent dans le travail du service de santé des armées. Ce n'est pas ce que pense le combattant blessé au combat.
Archive Voice (Various Historical Figures)
Désiré
Renaud, campagne 1914-1915. Combats commençaient au point du jour. Alors que je suis en train de tirer sur l'ennemi qui occupe une tranchée à 200 mètres de moi, je suis atteint d'une balle au côté gauche. Je ressens une grande douleur, comme si l'on me brisait les os. La balle m'a traversé dans toute ma longueur en passant par le bassin et s'est logée au-dessus du genou. Aussitôt, je ressens une grande souffrance et une fièvre brûlante. Vers deux heures de l'après-midi, j'entends un bruit près de moi. Il me semble qu'un homme se traîne. Je reconnais en lui un camarade de la onzième compagnie, blessé aux pieds. Il se couche auprès de moi. Je suis bien content d'avoir un compagnon depuis si longtemps que je suis seul. Nous passons ensemble plusieurs heures quand soudain mon camarade me dit qu'il voit plusieurs personnes. Ils se mettent à genoux et les appellent de toutes ses forces. Elles ont entendu et viennent à nous. Ce sont des jeunes filles de la Croix-Rouge. Deux infirmiers emportent mon camarade. Les jeunes filles me prennent par les bras et les jambes et veulent m'emporter. Mais les coups de fusil éclatent car ils ne veulent pas que les infirmières me ramassent. Comme je crains de les voir blessés, je les prie de m'abandonner. Mais elles ne veulent pas. Elles m'emportent. Quelques minutes après, je suis en sûreté.
Xavier Mauduit
Désiré Renaud, dans l'émission Correspondances de guerre, Lettres de Poilus, réalisé par Blandine Masson sur France Culture. C'était en 1998, évidemment, pour l'anniversaire de la Première Guerre mondiale. Avec ici, à travers les Correspondances de Poilus, un témoignage troublant. Nous sommes toujours proche de la souffrance. La Croix-Rouge est là pour intervenir au moment où il y a de la souffrance. C'est une histoire à la fois douloureuse et une histoire, on l'entend ici, d'aide et de secours. Elle est difficile à écrire, cette histoire. On est au plus près de la violence de la guerre, c'est le cas de la Première Guerre mondiale. C'est un tournant dans l'histoire de la Croix-Rouge, ce moment-là.
Daniel Palmieri
C'est un tournant dans l'histoire de la guerre, surtout, parce que depuis la fin du XIXe siècle, la guerre ne fait qu'évoluer, évoluant mal, avec des méthodes de combat qui sont toujours plus violentes. Justement, on parle du soldat blessé, les blessures deviennent de plus en plus violentes et de plus en plus difficiles. à soigner. Et puis surtout, la Première Guerre mondiale, c'est la guerre totale. C'est une guerre qui est combattue sur sol, sur mer, sous la mer, dans les airs, avec aussi des nouvelles méthodes de combat comme les gaz empoisonnés. Donc effectivement, c'est un tournant. C'est aussi une guerre où vous avez un nombre de victimes sur quatre ans qui est gigantesque. Entre les morts et les blessés, vous en avez plusieurs dizaines de millions. Vous avez quasiment 7 millions de prisonniers de guerre. Donc il y a toute une masse de personnes à aider et on parle souvent peu des civils, mais c'est aussi une guerre où les civils sont en première ligne avec un génocide en Arménie, mais des déportations, des prises d'otages, donc des enfermements de civils. Donc effectivement, c'est un baptême du feu parce que c'est une guerre où beaucoup d'éléments qui se retrouvaient dans d'autres guerres se trouvent mis ensemble. Et c'est aussi un grand mouvement de solidarité puisque toutes les Croix-Rouges vont être mobilisées, que ce soit des Croix-Rouges belligérantes ou des Croix-Rouges neutres. Donc c'est vraiment un tournant au niveau de l'efficacité, disons au niveau du besoin d'abord et ensuite de l'efficacité de ce mouvement.
Xavier Mauduit
Virginie Haloset, sur ce moment, première guerre mondiale pour la Croix-Rouge française, là aussi, forte mobilisation bien sûr, on l'entend, mais face à l'horreur de la guerre et puis surtout, parce que tout le monde dans sa famille a un frère, un père, un fils qui est au combat. On voit arriver des populations de personnes qui souhaitent aider.
Virginie Haloset
Oui, d'une façon mais vraiment assez considérable, dès la déclaration de siège de guerre sur les trois sièges des sociétés de la Croix-Rouge française, il y a un afflux de demandes, et particulièrement, je reviens encore là-dessus, mais c'est une réalité, de femmes qui veulent être infirmières de la Croix-Rouge française. Ce qu'il y a de différent par rapport à 1870, c'est que là on est préparé. Depuis les années 1880, le rôle de la Croix-Rouge est très posé et très clairement identifié aux côtés du service de santé des armées. Et elle sait préparer, elle a un rôle prédéfini, elle doit préparer les hôpitaux auxiliaires, former des infirmières qui, dès la mobilisation, ont leur affectation dans les hôpitaux concernés. Elle a son rôle sur tout le circuit d'évacuation en chemin de fer des blessés, ce qui fait que En 1914, de mobilisation, on a un tiers des 1500 hôpitaux axilliaires qui ouvrent et qui sont opérationnels dès les premiers jours du conflit. On a toutes les infirmières qui sont mobilisées, qui sont à leur poste. Et les infirmières des équipes mobiles qui attendent l'ordre des armées pour rejoindre le Brouhaha de l'Occasion.
Xavier Mauduit
Oui, parce que tout cela est une histoire nationale. Ces hôpitaux, on va les retrouver partout. C'est-à-dire que toutes ces infirmières ne sont pas envoyées au plus près des soldats sur le front. C'est pas uniquement comme ça qu'on doit concevoir le rôle de la Croix-Rouge, parce qu'il faut accueillir tous les blessés loin à l'arrière.
Virginie Haloset
d'autant plus que le service de santé des armées a beaucoup évolué, s'est constitué, il est désormais indépendant de l'intendance, donc il s'est considérablement renforcé. Et effectivement, ces hôpitaux sont... donc les hôpitaux axillaires sont positionnés à l'arrière du front pour recevoir les blessés dont les blessures ont été consolidées, mais aussi les malades, les blessés malades, enfin les soldats malades, Et je ne sais plus combien de millions de journées d'hospitalisation ont été chiffrées. En tout cas, c'est quand même hallucinant. Il faut se dire aussi que, si on parle de la mobilisation, c'est 68 000 infirmières et auxiliaires de la Croix-Rouge, les trois sociétés qui sont mobilisées sur le conflit. C'est-à-dire 70% du personnel paramédical.
Xavier Mauduit
C'est immense et parmi ces 68.000 personnes, il y a Mme Belay.
Archive Voice (Various Historical Figures)
Au moment de la déclaration de guerre, j'étais en Angleterre et j'ai vu la fameuse revue de Spital. Et puis je suis revenue précipitamment. le 1er août, et en arrivant à la gare Saint-Nazaire, j'ai vu affichée la déclaration de guerre. Je suis partie immédiatement pour le local de la Croix-Rouge, qui se trouvait à Place Malsherbes. On m'a indiqué l'endroit où je devais aller. Je suis partie le 2 août 14, et je suis arrivée à Vittel. Nous avons mis 24 heures pour aller à Vittel. Et puis alors là-bas, à Vittel, naturellement, il y a eu... Je suis restée 31 mois à Vittel. Nous avons eu des choses terribles. Au début, beaucoup de gangrène, du tétanos, parce qu'on ne faisait pas les piqûres à ce moment-là. Alors nous avons eu énormément de décès. J'ai soigné des gens de toutes les nations. J'ai soigné des Arabes, j'ai soigné des Anglais, j'ai soigné des Allemands. Et alors après ça, Vittel a été fermé. Alors de Vittel, je suis allée là sur le front, à l'attaque du 16 avril. J'étais entre Reims et Soissons, à Montigny-sur-Velle. Et là, j'étais à 7 km de Craon. Nous avions un immense hôpital et nous avons été bombardés. Il y avait des avions allemands qui, la veille, avaient bombardé un hôpital voisin. Et là, nous avons été bombardés.
Virginie Haloset
France Culture, le cours de l'histoire. Xavier Mauduit.
Xavier Mauduit
Témoignage d'une infirmière de la Croix-Rouge en 1957 qui se souvient de son action pendant la Première Guerre mondiale, avec ici des évocations de bombardements d'hôpitaux, ses blessés. Vous l'avez évoqué, les gaz aussi asphyxiants. on se dit que les conventions signées à la fin du XIXe siècle ont besoin d'être actualisées ou alors ne sont pas respectées. Comment peut-on percevoir tout ça? Quelle est l'action de la Croix-Rouge ici? Parce qu'il faut dénoncer aussi les crimes.
Daniel Palmieri
Oui, effectivement, il y a des maladresses ou il y a des victimes collatérales et souvent, c'est les hôpitaux. La Première Guerre mondiale aussi, avec la guerre à outrance sous-marine déclarée par l'Allemagne, vous avez beaucoup de navires hôpitaux qui sont également coulés. Après, il y a toujours des explications pour dire que les navires hôpitaux transportaient des troupes ou des armes. Mais c'est vrai qu'il y a le problème du respect du droit, qui est un problème qui perdure jusqu'à aujourd'hui. Le fait de signer un état qui signe un traité, ça ne veut pas dire qu'il va le respecter. Donc il y aura beaucoup de dénonciations, notamment faites par le comité international, justement contre les torpillages de navires hôpitaux, contre les bombardements de structures de santé. Mais c'est la responsabilité des États, pas forcément celle de la Croix-Rousse, c'est d'abord la responsabilité des États qui ont signé les conventions de Genève, non seulement de faire respecter chez leurs propres troupes la convention, mais également de faire en sorte que les autres États respectent. Donc c'est un des grands dilemmes du droit international et humanitaire, ça humanise la guerre, mais jusqu'à un certain point, parce qu'il faut compter sur la bonne volonté, le bon vouloir des belligérants aussi.
Xavier Mauduit
Il y a vraiment de cela dans les défis de l'histoire ou des archives de ce qui se passe dans notre présent. Regardez dans le passé, j'imagine que tous les débats du passé sont en écho à ce que nous vivons aujourd'hui. Les archives en cela de la Croix-Rouge, ce n'est pas simplement quelque chose de figé pour dire bah regardons ce qui s'est passé à ce moment-là et comment on s'était organisé. C'est aussi tous ces défis sans cesse à relever en actualisant selon les contextes.
Virginie Haloset
Absolument. Mais comme au CSR d'ailleurs, c'est une mise en perspective finalement de ce que l'on a fait, comment on l'a fait, comment on peut améliorer ce qui a été fait pour faire mieux ou différemment. Voilà. Les archives, l'histoire, c'est du genre de rétexte, je dirais, dans le cadre de situations. Alors, selon les thématiques, que ce soit sur les catastrophes, sur les conflits ou sur les différents modes opératoires, on va aller plus ou moins loin dans l'histoire, mais l'histoire, vraiment, nous permet de comprendre pour aller plus loin.
Xavier Mauduit
Et d'où les archives dont vous vous occupez Virginie Haloset, les archives de la Croix-Rouge française qui couvrent l'ensemble de la période, c'est-à-dire que depuis que nous parlons, nous avons commencé en 1864, c'est bien ça pour la Croix-Rouge française, on a des archives de 1864, à nos jours bien sûr, avec tous ces moments importants en temps de paix, de formation, de réflexion sur comment on peut maintenir cette paix, et puis en temps de guerre et de catastrophes naturelles, quelles réponses ont été apportées à ce moment-là?
Virginie Haloset
Elles sont extrêmement lacunaires pour les périodes antérieures aux années 1940. La chance que l'on a pour le conflit de 1870, c'est que ça fait l'objet, les rapports ont fait l'objet de publications. Donc on les a en plus en ligne, facilement accessibles sur le site de la Bibliothèque Nationale de France. Mais on a, nous on met tout en oeuvre en tout cas pour qu'elle soit aussi accessible aux chercheurs et au plus large public. On a un programme de traitement de nos archives historiques que l'on dépose aux archives nationales.
Xavier Mauduit
Parce que le moment de la guerre ou le moment de la catastrophe est un moment où beaucoup de documents sont produits dans l'urgence pour répondre à des attentes bien précises et pas des attentes archivistiques, des attentes du moment.
Narrator/Archive Announcer
Le comité demande aux Etats belligérants de signaler à Genève les noms de tous les prisonniers, officiers et soldats qui se trouvent sur leur territoire. Des listes de prisonniers de guerre, allemands, français, polonais, britanniques, italiens parvinrent à Genève. D'outre-mer, les informations arrivent par radiogrammes. Les listes de prisonniers de guerre, les télégrammes et les avis de décès sont photocopiés à l'agence centrale des prisonniers et les épreuves photographiques sont aussitôt transmises au pays dont le prisonnier est originaire. Des centaines de collaborateurs bénévoles et expérimentés transcrivent les noms des prisonniers mentionnés dans des listes sur des fiches de couleur. Ils notent de manière précise, en même temps que chaque nom, le lieu et la date de décès, le grade militaire, l'indication du régiment, le matricule du prisonnier. Les lettres, les chiffres permettent parfois seuls de suivre une destinée humaine.
Xavier Mauduit
Le drapeau de l'humanité, c'est un film documentaire qui est réalisé sous l'auspice du comité international de la Croix-Rouge. Nous entendons ici comment en si peu de temps, quand on regarde, il y a eu une telle avancée dans les actions de la Croix-Rouge. 1863, on va soigner les blessés qu'on laisse abandonner sur le champ de bataille. Et là, nous en sommes à répertorier le nom des prisonniers, le nom des morts aussi, pour prévenir les familles. C'est ça aussi ce déploiement d'activités de la Croix-Rouge à l'international, ce qui demande d'ailleurs beaucoup de monde, j'imagine.
Daniel Palmieri
Oui, c'est même une des tâches essentielles de la Croix-Rouge aujourd'hui. C'est ce qu'on appelle la tâche de protection. Donc, non seulement protéger les personnes, mais également donner une certaine protection aux familles en permettant un rétablissement du lien familial. Parce qu'au tout début, on soigne les blessures physiques. Mais on s'est rendu compte aussi qu'il y a des blessures morales ou émotionnelles. Et donc, une de ces blessures, c'est la disparition. On est sans nouvelles d'un père, d'un fils. Est-il mort? Est-il prisonnier? Est-il blessé? Donc, le premier travail, d'ailleurs, du CICR va être de créer des agences de renseignement, donc de pouvoir collecter des informations auprès des belligérants, mais également recevoir des demandes des familles. Et le but de ce travail, ça va être de faire matcher en bon français, de faire correspondre une demande d'une famille avec une information reçue d'un belligérant. Et pour ça, c'est du travail où il faut du personnel. En août 1914, le CICR, c'est 10 personnes. En décembre 1914, c'est déjà 1200 collaborateurs et collaboratrices surtout. Donc, ça permet aussi une féminisation du travail humanitaire. qui jusqu'à présent a été liée aux infirmières, donc un travail plutôt médical, tandis qu'avec notamment les agences de recherche créées par le CISER, vous avez aussi une autre façon de faire de l'humanitaire qui n'est pas de l'humanitaire médical. Et effectivement, c'est un gros travail avec des millions d'informations. C'est pour ça que les archives servent aujourd'hui à raconter l'histoire, mais c'est aussi un patrimoine mémoriel du monde entier, puisque dedans, vous avez les noms de millions et de millions de victimes.
Xavier Mauduit
Avec Daniel Peine-Méry, Une livraison que vous avez donnée à la revue d'histoire de la Shoah, Savoir et se taire, le comité international de la Croix-Rouge et la Shoah. Parce que c'est aussi ce questionnement-là, celui de la neutralité. C'est complexe, cette neutralité.
Daniel Palmieri
Oui, officiellement, le CISR est une organisation neutre, c'est-à-dire qu'elle ne prend pas partie pour l'un ou l'autre des belligérants. Mais c'est vrai que par rapport à des événements aussi stupéfiants et au sens premier du terme que la Shoah, Cette neutralité, on ne peut plus l'avoir. On est face à des victimes, même par rapport à des prisonniers de guerre, on ne peut pas dire nous, on est neutre. Donc il y a aussi cette idée de dépasser le cadre du mandat, d'essayer en tout cas, dans des conditions qui sont souvent difficiles, parce que les États, la première chose qu'ils vont dire, c'est que la victime d'une déportation ou la victime d'un génocide n'est pas du tout une victime protégée par le droit international humanitaire. Donc c'est vrai qu'il y a cette volonté de dépasser, et à ce moment-là se pose la question de la neutralité, de l'indépendance aussi. Mais, par contre, l'impartialité, qui est aussi un principe fondateur du mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant Rouge, là, c'est à ce moment-là que, oui, vous la mettez en œuvre, tout simplement, parce que vous êtes complètement impartial par rapport à la souffrance. Donc, que ce soit la souffrance d'un soldat protégé conventionnellement ou d'un civil qui est menacé de déportation, vous allez agir pour les deux de la même façon.
Xavier Mauduit
Et puis, nous avons commencé cette histoire en 1863 avec Un personnage me l'avait dit, Henri Dunant, mais il n'est pas quand même tout seul. Et puis des petits comités. Et nous sommes arrivés maintenant, après la Seconde Guerre mondiale, avec beaucoup plus de monde.
Narrator/Archive Announcer
Pour mieux refléter l'activité de la Croix-Rouge française, des chiffres sont éloquents. 3968 élèves infirmières dans ces 45 écoles. Une réserve de 28 000 infirmières qui partout sont présentes. dans les lointains territoires d'outre-mer comme dans la métropole, dans les hôpitaux, sur les routes comme dans les airs. Et puis, ce sont ces 15 000 secouristes, ces 250 000 juniors et, au siège des comités comme dans les plus petites communes, tous ceux de la Croix-Rouge qui, l'an dernier, ont donné 5 millions d'heures bénévolement pour que des milliers de malades ou de blessés soient soignés, des dizaines de milliers d'enfants ou de malades soient convoyés, des dizaines de milliers de vieillards et économiquement faibles aidés, d'innombrables misères secourues, un immense trésor d'aides morales dispensées. 310 dispensaires. 1883 consultations fixes de nourrissons. 100 000 enfants suivis en France et dans l'Union française par ces consultations itinérantes. 1 500 000 journées d'hospitalisation dans ces établissements de cure et de protection sanitaire qui comprennent 7 500 lits. 400 000 examens par son service de radiodépistage de la tuberculose. En août, l'évolution de la situation internationale a placé en 1950 la Croix-Rouge en face de responsabilités accrues. La France a pu constater combien la Croix-Rouge en Indochine a su être à nouveau une précieuse auxiliaire.
Xavier Mauduit
Nous avions ici dans les archives radiophoniques en 1951 les chiffres de la Croix-Rouge, Virginie Haloset. Ces chiffres, d'ailleurs, donnent le vertige par le nombre de personnes qui ont reçu de l'aide, par le nombre de personnes qui ont reçu des soins, les heures d'hospitalisation, les bénévoles. On assiste donc, après la Seconde Guerre mondiale, à ce changement dans la Croix-Rouge avec un bénévolat plus populaire, peut-être plus massif.
Virginie Haloset
On a effectivement déjà pendant la Seconde Guerre Mondiale, avec la création vraiment des équipes secouristes et d'urgence, mais cette ouverture de champ n'est pas le fait de la Seconde Guerre Mondiale. Il est aussi le fait d'un changement qui a lieu en 1919, avec un le pacte de la société des nations dont l'article 25 demande aux états membres de permettre aux sociétés de la Croix-Rouge d'investir le champ de secours sanitaire et social aux populations et la création de la ligue qui va devenir fédération internationale des sociétés du Croix-Rouge et Croissant-Rouge donc la même année qui va vraiment ouvrir les champs et toutes les actions que l'on porte aujourd'hui et qui sont évoquées dans cet extrait, en 1950, en fait, on trouve leurs origines en 1919.
Xavier Mauduit
Oui c'est ça, c'est une longue histoire et vu de l'extérieur nous la résumons par une croix rouge et des gens qui parfois dans la rue viennent nous demander de mettre une petite pièce contre un autre collant et puis voilà. Mais l'histoire écrite par les historiennes et les historiens nous montre des cheminements beaucoup plus complexes et surtout des adaptations sans cesse à la différence des conflits, aux aides qu'il faut apporter face à ces catastrophes.
Daniel Palmieri
Tout à fait. La guerre évolue en permanence, donc la Croix-Rouge a été obligée de s'adapter, voire même d'innover, comme on parlait tout à l'heure du rétablissement des liens familiaux. C'est une innovation, c'est une invention qui n'était pas prévue par la Convention. Donc, c'est évident que plus la façon de tuer les hommes va aller en se perfectionnant, plus il faudra trouver des moyens de leur venir en aide qui seront aussi perfectionnés et surtout qui seront, comme on dirait aujourd'hui, innovants.
Xavier Mauduit
Oui, et puis avec ce que vous nous avez expliqué, cette neutralité mais cette impartialité également à ne pas oublier. Merci vivement à tous les deux, Virginie Alloset et Daniel Palmieri d'être venus dans le cours de l'histoire, nous raconter cette histoire-là sans hagiographie, en évoquant Henri Dunant quand même et surtout combien les archives et l'histoire peuvent être utiles pour comprendre les problèmes humanitaires d'aujourd'hui. Merci beaucoup à vous deux.
Daniel Palmieri
Merci à vous.
Xavier Mauduit
Prochain épisode dans le cours de l'histoire, coloniser Zanzibar, le subterfuge humanitaire.
Virginie Haloset
Le mot Zanzibar est probablement formé à partir du nom de l'ancien peuple de cette région, les Indj.
Archive Voice (Various Historical Figures)
Ces fameux Indj qu'ont décrit les auteurs
Virginie Haloset
arabes du Moyen-Âge comme habitant de la partie de la côte qui se prolonge au sud du Cap des Aromates.
Xavier Mauduit
C'est le Cours de l'Histoire sur France Culture, une émission réalisée par Thomas Abbot avec à la technique Mineta Diawara. Émission préparée par Jeanne de Lecroy-Raphael Laloum, Jeanne Copé, Tom Hundenstock, Solène Roy et Maïwenn Giziou. Le Cours de l'Histoire est à retrouver, à podcaster sur notre site franceculture.fr, évidemment sur l'appli Radio France.
Le Cours de l’Histoire, France Culture – 22 septembre 2025
Animateur : Xavier Mauduit
Invités : Virginie Haloset (Responsable des archives de la Croix-Rouge française) et Daniel Palmieri (Historien, responsable de la recherche auprès du Comité international de la Croix-Rouge)
Un retour sur les origines, le développement et les enjeux contemporains de la Croix-Rouge, institution majeure de l’humanitaire. L’émission explore l’émergence du mouvement Croix-Rouge au 19e siècle, les figures fondatrices, l'enracinement dans la guerre, la transition vers des missions plus larges, l’évolution du droit humanitaire et la question de la neutralité, à travers le prisme de l’histoire et des archives.
Timestamps : [00:09]–[08:08]
Henri Dunant et la Bataille de Solferino (1859)
« Toute l’histoire de la Croix-Rouge débute avec un livre. Dans ce livre, vous avez deux grandes propositions qui vont donner naissance à ce mouvement international… »
— Daniel Palmieri [03:52]
Naissance et Diffusion du Mouvement
« Il faut qu’en temps de paix, des sociétés de secours se créent dans les pays… Il faut que les États protègent ces sociétés nationales… »
— Daniel Palmieri [03:52]
[08:08]–[12:25]
Contexte du 19e siècle
« Parler d’un système de santé, c’est un peu complètement incohérent pour beaucoup… Mais si vous avez des icônes comme Florence Nightingale, Clara Barton, Dunant… »
— Daniel Palmieri [09:26]
Féminisation du mouvement en France
« Les grandes figures de la Croix-Rouge française, en fait, sont celles des femmes. Parce que ce sont elles surtout qui ont été actrices sur le terrain. »
— Virginie Haloset [10:48]
[12:25]–[18:25]
Formalisation rapide
« La société civile engage les pouvoirs politiques à rentrer dans le jeu… En août 1964, vous avez le premier traité de droit international. »
— Daniel Palmieri [12:56]
Convention de Genève (1864)
Mise à l’épreuve lors des conflits
« Ça se met en place très très vite… la moitié du réseau bénévole tel qu’il existe aujourd’hui… »
— Virginie Haloset [16:24]
[18:25]–[27:23]
Neutralité et internationalisation
« Ce n’est pas pyramidal. Au début, c’est bicéphale… Les principes doivent être les mêmes… »
— Daniel Palmieri [26:17]
[27:23]–[33:53]
Glissement vers l’action civile
« L’idée aussi, c’est qu’il faut internationaliser et universaliser ce mouvement… »
— Daniel Palmieri [33:11]
[33:53]–[42:44]
Dilemme de la formation et de l’intégration
« J’ai soigné des gens de toutes les nations… nous avons eu des choses terribles… »
— Mme Belay, infirmière [42:49]
[44:13]–[52:05]
Difficultés du respect du droit humanitaire
Rôle et limites de la neutralité
« Par rapport à des événements aussi stupéfiants que la Shoah, cette neutralité, on ne peut plus l’avoir… il y a cette volonté de dépasser… vous êtes complètement impartial… »
— Daniel Palmieri [52:05]
[47:09]–[57:19]
Poids et rôle des archives
« Les archives, l’histoire, c’est du genre de rétexte… nous permet de comprendre pour aller plus loin… »
— Virginie Haloset [46:30]
Élargissement du champ humanitaire
« Plus la façon de tuer les hommes va aller en se perfectionnant, plus il faudra trouver des moyens de leur venir en aide… »
— Daniel Palmieri [56:51]
« Une seule chose compte, la personne humaine. »
— Xavier Mauduit [00:57]
« Être au-dessus de la haine des peuples. Être le symbole même de la charité. »
— Archive voix Florence Nightingale [08:21]
« Ce sont des jeunes filles de la Croix-Rouge… Elles m’emportent. Quelques minutes après, je suis en sûreté. »
— Désiré Renaud, soldat [37:45]
« L’histoire écrite par les historiennes et les historiens nous montre des cheminements beaucoup plus complexes. »
— Xavier Mauduit [56:23]
Cet épisode, dense et précis, met en perspective les origines charitables, la structuration, l’internationalisation, l’évolution du droit humanitaire et la transition de la Croix-Rouge vers une institution moderne, professionnelle et populaire. Il montre l’importance de l’histoire, des archives, et la complexité du principe de neutralité, à l’œuvre autant face aux guerres passées qu’aux défis humanitaires actuels. Le ton rigoureux et engagé des intervenants éclaire la continuité entre hier et aujourd’hui dans la réflexion sur l’aide, l’ingérence, et l’éthique du secours.