Le Cours de l’histoire – « Humanitaire, histoires d’aide et d’ingérence : Coloniser Zanzibar, le subterfuge humanitaire ? »
France Culture, 23 septembre 2025
Invité : Raphaël Cherriot (historien, chercheur associé CNRS, University College Dublin)
Host : Xavier Mauduit
Épisode en un coup d’œil
Dans cet épisode, Xavier Mauduit reçoit l’historien Raphaël Cherriot à l’occasion de la sortie de son ouvrage « Intervention d’humanité, la répression de la traite des esclaves à Zanzibar » (CNRS Éditions). Ensemble, ils explorent l’histoire de la traite des esclaves à Zanzibar au XIXe siècle, l’intervention abolitionniste britannique, et la manière dont le prétexte humanitaire a servi des agendas impériaux. L’émission interroge la frontière ténue entre actions humanitaires sincères et justification de la domination coloniale, en dialoguant avec l’actualité de la recherche et le langage du droit international de l’époque.
I. Les enjeux de Zanzibar : planteurs, esclavage, épices, et mondialisation
[00:09]–[04:51]
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Zanzibar, carrefour maritime et commerce mondial
- Zanzibar, archipel stratégique entre le Kenya et la Tanzanie, devient au XIXe siècle la plaque tournante du commerce des clous de girofle (épice à raison du surnom « l’île de la girofle »), de l’ivoire, et de la traite esclavagiste (Raphaël Cherriot, [01:52]).
- Sous l’impulsion du sultan d’Oman Saïd, le centre du pouvoir maritime omanais se déplace à Zanzibar, où s’installe une économie de plantation adossée à l’esclavage.
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Interactions culturelles complexes
- Prolongement d’une culture swahilie ancienne, marquée par les échanges entre Africains de la côte orientale et marchands arabes.
- Succession de domination : empire portugais, puis omanais (Xavier Mauduit, [03:27]).
Citation marquante
« On est dans l’océan Indien. Il y a des interactions depuis extrêmement longtemps entre toutes les populations […]. » — Raphaël Cherriot, [03:42]
II. Esclavage et traite à Zanzibar : réalités et images
[04:51]–[10:47]
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Deux circuits de traite
- Pour les plantations locales (main-d’œuvre servile).
- Pour l’exportation : esclaves acheminés vers la mer Rouge, le golfe Persique, et l’Inde.
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Photo emblématique des « libérations » abolionistes
- La photographie prise en 1868 par George Lydia Sullivan, capitaine de la Royal Navy, représente des « esclaves libérés » dans une posture qui rappelle leur servitude (Raphaël Cherriot, [06:05]–[09:02]).
- Cette image déconstruit la notion de libération : nombre d’ex-esclaves sont réengagés sous contrat pour d’autres tâches, souvent pour sept ans, et rarement dans la pleine égalité (Raphaël Cherriot, [09:02]).
Citation marquante
« On n’a pas l’impression qu’ils sont libérés du tout, ils sont plutôt dans une position qui nous rappelle celle des esclaves, transportés à bord des bateaux dits négriers dans l’Atlantique. » — Raphaël Cherriot, [06:05]
- Témoignages sur les marchés d’esclaves
- Extraits de récits d’époque décrivent l’ambiance du marché, la présentation des esclaves, y compris des enfants très jeunes (Voix d’archive, [09:20]–[10:18]).
III. Les Britanniques et la croisade abolitionniste dans l’océan Indien
[10:47]–[17:30]
- Passage de la complicité à la croisade
- Jusqu’à la première moitié du XIXe siècle, marins et négociants européens (Anglais, Français, Portugais) participent activement à la traite. Un basculement politique en 1807 en Grande-Bretagne, sous la pression abolitionniste, conduit à l’interdiction de la traite (Raphaël Cherriot, [10:47]–[12:52]).
Citation marquante
« Alors que la Grande-Bretagne… était la première flotte engagée dans la traite, la marine britannique devient la première flotte qui va s’engager dans la lutte contre la traite à partir de 1807. » — Raphaël Cherriot, [12:35]
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Distinction entre lutte contre la traite et abolition de l’esclavage
- La fin de la traite n’équivaut pas à l’abolition de l’esclavage dans les colonies britanniques (abolition seulement en 1833, [13:13]).
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Problèmes juridiques en mer
- La difficulté pour la Royal Navy d’intervenir contre tous les navires, complications croissantes dès lors que la souveraineté des autres nations (notamment la France) est en jeu ([15:18]–[21:46]).
- « Dès 1807, la Grande-Bretagne s’engage dans la lutte contre la traite dans l’océan Indien […]. Mais dans la seconde moitié du XIXe siècle, le mot boutre, pour les Britanniques, comme Zanzibar, devient le symbole de la traite […]. » — Raphaël Cherriot, [17:50].
IV. Les sources : une histoire mutilée
[22:12]–[26:17]
- Silence des archives du côté omanais/africain
- Les marchands arabes n'ont pas laissé d’archives équivalentes aux registres européens ([22:12]), rendant toute estimation fragile.
- Les seuls chiffres globaux viennent des archives britanniques, motivées à produire du témoignage et de l’émotion pour alimenter leur propre combat politique.
Données clef
- 15 000 esclaves par an dans les années 1870, jusqu’à 400 000 en 40 ans. Pour l’ensemble de l’Afrique de l’Est au XIXe siècle : estimations entre 800 000 et 2 millions (Raphaël Cherriot, [23:31], [25:59]).
V. Humanitaire ou subterfuge impérial ?
[26:31]–[30:15]
- Le principe de « l’intervention d’humanité »
- Secourir des personnes en détresse constitue une norme universelle sur mer, perçue comme « naturelle » par les abolitionnistes comme Sullivan ([26:31]).
- Question essentielle : l’argument humanitaire cache-t-il (ou non) une volonté impérialiste anglaise ? Le débat demeure ouvert — « C’est plus compliqué » (Raphaël Cherriot, [30:15]).
Citation marquante
« Dans certains cas, l’humanitaire précède l’impérialisme. Dans d’autres, les impérialistes utilisent l’humanitaire pour justifier l’expansion. » — Raphaël Cherriot, [28:00]
VI. Le prisme du colonisé : regards irlandais sur la colonisation
[34:26]–[36:25]
- Raphaël Cherriot évoque sa position de chercheur à Dublin
- La recherche sur la colonisation diffère selon que l’on soit dans un État ex-colonisateur ou ex-colonisé : la mémoire de la domination britannique en Irlande change la perspective intellectuelle sur la violence impériale.
VII. Le concept d’« intervention d’humanité » et ses ambiguïtés juridiques
[36:48]–[44:18]
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Origines du terme et débat doctrinal
- Antoine Rougier, juriste français, théorise dès 1910 que « toute intervention humaine dans la sphère d’un autre État tend à l’incliner vers l’homéosouveraineté » (lecture d’un extrait, [37:54]).
- L’intervention au nom de l’humanité sert tout autant à justifier l’ingérence dans le droit international qu’à masquer des motivations impérialistes (Raphaël Cherriot, [39:02]).
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Hiérarchies, racisme, et légitimation de l’ingérence
- Ces interventions humanitaires reposent souvent sur une vision racialisée et hiérarchique des peuples, transposant la fracture « civilisation/barbarie » pour autoriser ou refuser la souveraineté (Raphaël Cherriot, [41:07]–[44:18]).
- Parallèlement, des intellectuels universalistes (abolitionnistes) réclament une lecture englobante de l’humanité, non limitée par ces frontières raciales ([45:28]).
VIII. Les figures de l’aventure coloniale et la construction du récit humanitaire
[45:57]–[50:19]
- Livingstone & Stanley
- La célèbre rencontre entre David Livingstone (missionnaire et abolitionniste) et Henry Morton Stanley (journaliste et « bâtisseur d’empire ») cristallise le passage du combat humanitaire à la justification du projet impérial ([45:57]–[50:19]).
- Livingstone symbolise l’effort humanitaire, Stanley amorce l’ère des conquérants coloniaux, notamment au Congo pour Léopold II.
Citation marquante
« Stanley, c’est la nouvelle génération de conquistadors, de bâtisseurs d’empires, qui va travailler pour Léopold II […] en justifiant que la colonisation est le seul moyen de mettre fin à la lutte contre la traite. » — Raphaël Cherriot, [49:19]
IX. Vers le « crime contre l’humanité » et le protectorat
[50:35]–[56:46]
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L’effervescence autour des droits humains
- Appels abolitionnistes pour proclamer la traite comme « crime contre l’humanité » (lettre à Lord Salisbury, [51:15]).
- Malgré cette rhétorique, le souhait d’inscrire cette notion dans le droit international échoue, en raison des réticences politiques britanniques (Raphaël Cherriot, [52:37]–[54:22]).
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Zanzibar : de l’argument humanitaire au protectorat concret
- La domination britannique se formalise : Zanzibar devient protectorat en 1890, mais l’esclavage persiste officieusement jusqu’au début du XXe siècle, parfois sous la forme de contrats de travail sous contrainte.
- L’abolition dans le droit du protectorat intervient en 1909, mais la réalité s’éternise jusqu’aux indépendances (années 60) ([56:46]).
X. Réflexion finale : le legs ambigu de l’humanitaire
[57:29]–[57:54]
- Le débat reste ouvert quant à la sincérité de l’action humanitaire dans le projet impérial. Les avancées abolitionnistes, indissociables des ambitions coloniales, alimentent une réflexion toujours vive à l’ère contemporaine sur la relation entre aide, ingérence et domination.
Citations et moments mémorables
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[06:05] Raphaël Cherriot :
« On n’a pas l’impression qu’ils sont libérés du tout, ils sont plutôt dans une position qui nous rappelle celle des esclaves, transportés à bord des bateaux dits négriers dans l’Atlantique. » -
[12:35] Raphaël Cherriot :
« La marine britannique devient la première flotte qui va s’engager dans la lutte contre la traite à partir de 1807. » -
[28:00] Raphaël Cherriot :
« L’humanitaire va forcer la puissance impériale à intervenir. […] Mais les impérialistes […] ont bien compris la puissance du sentiment abolitionniste […] pour justifier légalement leur expansion. » -
[37:54] Antoine Rougier (lu par Raphaël Lalonde) :
« Son action tendra en définitive à englober un État dans sa sphère d’influence morale et sociale en attendant de l’englober dans sa sphère d’influence politique. […] Ainsi, l'intervention d'humanité apparaît comme un moyen juridique ingénieux d'entamer peu à peu l'indépendance d'un État. » -
[49:19] Raphaël Cherriot :
« Stanley, c’est la nouvelle génération de conquistadors, de bâtisseurs d’empires, […] en justifiant que la colonisation est le seul moyen de mettre fin à la lutte contre la traite. »
Timestamps des segments clés
- 00:09 – Introduction et présentation du contexte (jeu de Zanzibar / l’importance mondiale de l’île)
- 04:51 – Description du système esclavagiste et de la photographie du capitaine Sullivan
- 10:47 – La position des Britanniques et la chronologie abolitionniste
- 17:50 – Les boutres, la lutte navale contre la traite et les problèmes juridiques
- 22:12 – Difficulté de sources et estimation du trafic
- 26:31 – Naissance et usage du principe d’« intervention d’humanité »
- 28:00 – Ambivalence : prétexte humanitaire ou impérialisme opportuniste ?
- 37:54 – Lecture d’Antoine Rougier sur l’ingérence et l’humanitaire
- 45:57 – Stanley & Livingstone, la personnalisation des enjeux humanitaires et impériaux
- 50:35 – Le projet abolitionniste dans le vocabulaire du crime contre l’humanité
- 54:44 – Zanzibar, du « protectorat humanitaire » à la domination stricte
- 56:46 – Persistence de nouvelles formes de servitude et conclusions sur l’ambiguïté du progrès humanitaire
Pour aller plus loin
- Ouvrage recommandé :
Raphaël Cherriot, Intervention d’humanité, la répression de la traite des esclaves à Zanzibar, CNRS Editions. - Podcast disponible sur Radio France :
Le Cours de l’Histoire.
