Le Cours de l'histoire – Iran 1979, la révolution confisquée
Podcast: France Culture
Date: 11 février 2026
Animateur: Xavier Mauduit
Invités principaux :
- Bernard Hourcade, géographe, directeur de recherche émérite au CNRS
- Marie Ladie Fouladi, sociologue, démographe, directrice de recherche honoraire au CNRS
Aperçu général de l’épisode
L’épisode examine en profondeur la révolution iranienne de 1979 – des dynamiques de modernisation à sa confiscation politique, du contexte géopolitique à la vie quotidienne, en donnant voix à la diversité des acteurs et en soulignant les continuités des aspirations de la société iranienne jusqu’à aujourd’hui. Les invités déconstruisent le mythe d’une révolution uniquement islamique, reviennent sur le rôle du Shah, des mouvements de gauche et du clergé, l’influence occidentale, et analysent, à partir d’exemples vécus et de données de terrain, pourquoi la révolution a changé de visage en l’espace de quelques mois.
Moments clés & Grandes thématiques
1. Un Iran bouleversé : la modernisation sous le Shah (00:09 – 03:21)
- Contexte social et géographique : Un Iran à la croisée des influences occidentales et orientales, rural à 75 %, souffrant de fractures sociales malgré la modernisation.
- Citation: “Peu de pays ont connu un bouleversement aussi considérable que l’Iran en 1979.” (B, 00:41)
- Révolution blanche : Réformes agraire, droit de vote aux femmes, vague d’étudiants formés à l’étranger.
- Bernard Hourcade (D, 02:19) : “Une révolution très importante, un peu la même… que fait MBS en Arabie Saoudite aujourd’hui…”
- Le clergé face à la modernisation : Importance du chiisme comme identité nationale, coexistence conflictuelle entre Shah et clergé mais paix relative jusqu’aux années 60.
2. Géopolitique et influence occidentale (04:04 – 07:38)
- Pétrole, guerre froide et tutelle étrangère : L’Iran vu comme tampon entre Russie et Royaume-Uni, puis sous influence américaine après 1953.
- Marie Ladie Fouladi (A, 04:32) : “Après la nationalisation du pétrole, dans les années 50… les Américains sont arrivés…”
- Répression et oppositions multiples : Communistes, mouvements de gauche et religieux : l’opposition est diverse mais systématiquement soupçonnée de “complot soviétique”.
- Bernard Hourcade (D, 06:10) : “La moindre contestation était analysée comme un complot soviétique qu’il fallait donc réprimer immédiatement.”
3. Derrière l’occidentalisation : les limites de la modernité (08:00 – 10:52)
- Un vernis d’occidentalisation : Les statistiques d’alphabétisation révèlent la réalité sociale : 35 % de femmes alphabètes seulement en 1979.
- Marie Ladie Fouladi (A, 08:00) : “Pour moi, [35 % d’alphabétisation des femmes] n’est pas un signe d’occidentalisation.”
- Diversité religieuse et marginalisation des minorités : Le chiisme s’impose comme religion d’État malgré la présence notoire de minorités sunnites et ethniques.
- Imposition du parti unique et contrôle politique : Expérience vécue d’embrigadement scolaire, uniformisation politique sous la pression de la police (SAVAK).
4. La société décalée : faste, inégalités et ressentiment (13:00 – 19:24)
- Cérémonies grandioses, vie quotidienne précarisée
- Rappel des fêtes de Persépolis (E, 13:19 – 14:28), mises en parallèle avec la misère croissante dans les villes après l’exode rural, créant un profond décalage.
- Souvenir personnel de Fouladi (A, 18:03) : “Dans les rues, même à Téhéran, on voyait quand même des populations qui… vivaient dans des précarités absolument importantes… il y avait un décalage entre ce qu’on voyait, ces fastes… et la réalité.”
- Argumentaire du Shah pour le parti unique (F, 19:43) – Extrait où il justifie le parti unique comme garant du nationalisme, du patriotisme et de la démocratie.
5. Paradoxes du développement et blocages institutionnels (21:09 – 23:33)
- Modernisation sociale, blocage politique : Les progrès réels en éducation, musique, économie, mais absence de démocratisation.
- Bernard Hourcade (D, 21:09) : “Personne ne contestait que dans les années 70... la société iranienne avait commencé à changer de l’intérieur, et le fait que les structures ne bougeaient pas.”
- Crainte de la “menace bolchévique” : Paralysie de la vie politique par peur de l’infiltration communiste.
6. 1977-1978 : montée de la contestation et événements déclencheurs (25:29 – 32:42)
- Symbolique du calendrier impérial : Rupture avec l’islam chiite, provocation envers le religieux, éveil de l’opposition non encadrée.
- Ouverture relative sous Carter : Brève libéralisation sous impetus américain & mouvements intellectuels (nuit de la poésie à l’Institut Goethe, octobre 1977).
- Marie Ladie Fouladi (A, 26:56) : “On sentait dans sa chair… ce manque de liberté.”
- SAVAK et climat de peur généralisée : Surveillance omniprésente, témoignages de répression arbitraire et torture.
7. Septembre 1978 : Le vendredi noir et la rupture décisive (35:11 – 39:38)
- Récit direct du “vendredi noir” (8 septembre) – Manifestation pacifique réprimée dans le sang, rupture totale peuple-gouvernement, exacerbation du clivage religieux/politique/révolutionnaire.
- Bernard Hourcade (D, 35:11) : “Le crime est énorme. Pas besoin d’en mettre 10 000. Mais ça a été le symbole… le vendredi noir, qui dit qu’il y a une rupture fondamentale entre le gouvernement du Shah et la population iranienne.”
- Basculer des revendications : D’un mouvement pour la liberté, l’indépendance, vers la récupération de la rue par les religieux.
- Marie Ladie Fouladi (A, 38:04) : “Le mouvement… n’était pas du tout islamique, religieux, pour l’Islam… c’était pour la liberté, l’indépendance.”
8. De la révolution plurielle à la mainmise religieuse (39:38 – 46:54)
- Transformation du leadership révolutionnaire : L’ayatollah Khomeini, inconnu du grand public auparavant, devient leader incontesté après son arrivée en France et sa médiatisation.
- Mobilisation de masse religieuse : Les fêtes de Tassoua et d’Achoura (novembre 78) rassemblent jusqu’à deux millions de personnes.
- Bernard Hourcade (D, 39:38) : “Quand les religieux ont commencé à être impliqués… ils représentaient la masse populaire. Et la différence... c’était les lois martiales… le 10 et 11 novembre 1978… un ou deux millions de personnes à Téhéran, manifestant en silence.”
- Jeu politique international : Occidentaux préférant un leader religieux stable à un possible Iran communiste.
- Marie Ladie Fouladi (A, 42:20) : “Entre les forces politiques de gauche qui pouvaient basculer l’Iran vers l’Union Soviétique et un religieux, un vieux religieux… ils ont plutôt pris parti pour Rouménie.”
9. Février 1979 : Chute du Shah, Révolution confisquée (45:29 – 57:29)
- Vacillement et anarchie : Dualité de pouvoir, journées insurrectionnelles (9-11 février), armée qui bascule, luttes décisives dans les rues de Téhéran.
- Marie Ladie Fouladi (A, 49:26) : “…je pense que les Américains se précipitent… pour effectivement pousser l’état-major… à choisir entre soutenir Bartial à fond, ou, sinon, pencher pour les religieux.”
- Bernard Hourcade (D, 53:58) sur le consensus autour de Khomeini : “On se dit, bon, Roménie il a ses idées, on ne les connaît pas trop, mais fondamentalement, les mollahs sont des gens avec qui on peut s’entendre, on va trouver une solution.”
- Répression dès la prise de pouvoir : Exécutions, anarchie, trois types de “comités” révolutionnaires.
- “Les mois de février-mars étaient terribles, avec aussi un sentiment de liberté extraordinaire.” (D, 57:03)
- Un printemps de liberté éphémère : Explosion des médias, partis, mais très vite reprise du contrôle par le pouvoir religieux.
Citations et Moments Mémorables
- Sur le caractère confisqué de la révolution :
- “La révolution confisquée. Et c’est tout à fait, en fait, ça correspond à mon analyse.” (A, 08:00)
- La force des symboles :
- “Changer le calendrier, c’était une provocation vis-à-vis des religieux qui n’attendaient que cela… Et chez les religieux, il y a eu ce début de... Attendez, ça ne va plus!” (D, 25:43)
- Sur la diversité des aspirations en 1978-1979 :
- “The liberty, la liberté, la liberté… c’est le commencement des journées révolutionnaires.” (A, 29:38)
- Basculer dans l’anarchie puis la reprise en main :
- “Il y a eu ces années-là, ces mois de février-mars étaient terribles, avec aussi un sentiment de liberté extraordinaire.” (D, 57:03)
- Sur la continuité des luttes pour la liberté aujourd’hui :
- “Même maintenant… la population, notamment les jeunes, les femmes… continuent leur combat, leur révolution et aspirent toujours à la liberté et à l’émancipation.” (A, 57:15)
Timestamps des segments essentiels
- 00:09–03:00 – Présentation du contexte social et historique par les invités
- 04:32–06:10 – L’importance géopolitique de l’Iran (pétrole, guerre froide)
- 08:00–10:52 – Les failles de l’occidentalisation vue d’en bas
- 14:35–19:24 – Inégalités croissantes, contestation sourde du faste du régime
- 21:09–23:33 – Blocages dans le processus de démocratisation
- 25:29–32:42 – Changement de calendrier, montée des revendications et climat de peur
- 35:11–39:38 – Récit du “vendredi noir”, rupture du régime avec la société
- 45:29–49:26 – Chute du Shah, montée en puissance de Khomeini
- 53:38–57:29 – Printemps révolutionnaire, anarchie, puis reprise en main religieuse, répression
- 57:15 – Résilience de l’aspiration à la liberté
Conclusion & Portée de l’épisode
Cet épisode propose une relecture nuancée et incarnée de la révolution iranienne : ni univoquement islamique, ni uniquement modernisatrice, toujours travaillée par la tension entre aspirations populaires, jeux de pouvoir internes et déterminations internationales. À rebours d’un “avant/après” simpliste, les intervenants mettent en valeur une société complexe dont la révolution fut le fruit d’un ensemble de contradictions non résolues – dont le désir de liberté, d’émancipation, et d’indépendance reste aujourd’hui encore une force vive.
Prochain épisode: “Iran 1988, l’opposition massacrée : la guerre Iran-Irak”
Pour aller plus loin :
- Marie Ladie Fouladi, La République islamique d’Iran vue de l’intérieur
- Bernard Hourcade, Géopolitique de l’Iran, L’Iran, ses nouvelles identités
