Podcast Summary: Le Cours de l’histoire – “Iran, de révolutions en répression : Iran 1988, l’opposition massacrée”
Date: 12 février 2026
Host: Xavier Mauduit
Guest: Shora Makarimi, anthropologue, directrice de recherche à l’EHESS
Theme: Exploration des répressions, massacres et stratégies de pouvoir de la République islamique d’Iran après la Révolution de 1979, avec un focus sur les massacres de 1988 et l’empreinte durable de la terreur sur la société iranienne.
1. Vue d’ensemble de l’épisode
L’épisode se penche sur la trajectoire de la République islamique d’Iran depuis la révolution de 1979, ses multiples oppressions contre l’opposition, la construction d’un État totalitaire et le massacre de masse de 1988, point culminant de la répression contre les opposants. À travers le regard de Shora Makarimi, dont la famille a directement subi cette violence, l’émission explore la mécanique politique, religieuse et affective (notamment via les martyrs) employée pour asseoir le régime, et met en lumière ce que la société iranienne a enduré, tout en montrant la résilience et la transformation contemporaines.
2. Les principaux points abordés
A) Multiplicité des oppositions à la République islamique (02:11–08:21)
- Présentation des divers groupes actifs à la chute du Shah :
- Monarchistes – nostalgiques du Shah, vite interdits d’expression.
- Révolutionnaires islamistes de gauche (Mojahedin du Peuple), influencés par Ali Shariati, prônant un chiisme social et anticlérical.
- Gauches laïques (ex : Bani Sadr), national-marxistes, partis institutionnels comme le Toudeh (pro-soviétique), et groupes régionaux (Kurdes, Azerbaïdjanais, Turkmènes).
- Libéraux, marginalisés dans le climat d’après-révolution.
- L’Iran post-1979 est qualifié de “laboratoire politique”, traversé par une immense diversité idéologique étouffée rapidement par le régime.
“Il y a toute une série d’acteurs révolutionnaires... qui ont été importants au moment de la conquête révolutionnaire de la rue. Et ces acteurs-là ne sont pas d’accord avec le projet de la République islamique.”
— Shora Makarimi [02:20]
B) Ingénierie de l’État totalitaire : militarisation, répression, propagande (08:21–20:13)
- Le régime s’appuie sur des structures sécuritaires multiples et imbriquées :
- Gardiens de la Révolution (créés en 1979)
- Milice Basij (jeunesse embrigadée, volontaires martyrs)
- Hezbollah (milices informelles, violence dans la rue)
- Réseau des mosquées contrôlé par le clergé “combattant”
- Double pilier idéologique :
- Souveraineté divine (“ennemis de Dieu”)
- Souveraineté populaire (héritage de la révolution)
- Les oppositions externes (guerre Iran-Irak) servent à réprimer l’intérieur sous prétexte d’antiterrorisme.
- Masse mobilisée sous une rhétorique religieuse et nationaliste.
“Le projet romaïniste... répond à la définition d’un État fasciste.”
— Shora Makarimi [09:31]
“Les formes de massification... il y a les milices des volontaires du Basij... et puis le Hezbollah, le parti de Dieu, qui semait la terreur.”
— Shora Makarimi [11:58]
C) Liens entre guerre, construction du régime et politique de la terreur (20:41–28:12)
- Déclenchement de la guerre Iran–Irak présenté non comme simple prétexte, mais comme levier d’institutionnalisation de la répression :
- Élimination successive des oppositions politiques.
- Qualification des opposants comme “ennemis”.
- Application novatrice de lois antiterroristes pour criminaliser toute résistance.
- Réappropriation de la figure du “martyr” comme pilier idéologique pour la consolidation du régime et soutien de familles dévouées.
“La guerre va verrouiller la mise en place du régime totalitaire de la République islamique de façon institutionnelle.”
— Shora Makarimi [22:26]
D) Les martyrs et la mécanique de l’attachement (28:12–35:14)
- La valeur idéologique du “martyr” devient centrale :
- Les morts de la guerre (près d’un demi-million) deviennent un ciment affectif et politique.
- Redistribution économique via des fondations de martyrs, fidélisation des familles.
- Transformation du patriotisme, qui va servir à réunir les Iraniens autour du nouveau pouvoir, parfois même contre leur volonté initiale.
- Confusion entre résistance et trahison, notamment avec l’exil des Mojahedin auprès de Saddam Hussein.
“On a donné des martyrs !” — [Réaction d’un religieux à une femme dévoilée, cité par Shora Makarimi, 28:29]
E) Les technologies de la terreur et de l’oubli (35:14–45:27)
- Climax de la répression : été 81 et années suivantes
- Arrestations massives, exécutions sommaires de prisonniers politiques, y compris manifestants pacifiques.
- Témoignages forcés, aveux, tortures physiques (“boîtes”) et psychologiques (privation sensorielle, manipulation des liens familiaux).
- Violence spectaculairement mise en scène, mais en parallèle, effacement institutionnalisé de la mémoire des victimes (“économie du silence”).
- Les chercheurs et journalistes français ont longtemps intégré le discours officiel, par contrainte ou convenance.
“Le ratio de remplissage des prisons entre l’époque du Shah et la République islamique, on est de 1 à 50 au moins.”
— Shora Makarimi [35:40]
“Il y a une responsabilité de la part des chercheurs et des journalistes et des experts sur l’Iran, une responsabilité à avoir coopté ce discours et ce récit, ce discours de la République islamique sur lui-même.”
— Shora Makarimi [42:13]
F) Le massacre de 1988 : témoignage et déni
- Témoignage poignant du père de Shora Makarimi, Hassan Makarimi, dont la femme fut exécutée en 1988 :
“Pour moi, au début, c’était ma femme. Et maintenant, c’est milliers et milliers de gens qui ont été exécutés.”
— Hassan Makarimi [46:25]
- Silence quasi-total dans les médias occidentaux de l’époque, absence d’archives.
- Les familles privées de corps, de tombes, de preuves, empêchées d’accomplir leur deuil et de porter témoignage, vivent dans un monde parallèle au reste de la société.
- La nécropolitique (politique par la mort) comme arme de gouvernement et d’effacement du souvenir.
“La question des massacres de 88 est indissociable de la question de leur déni et du silence dans lequel ils ont été encapsulés pendant si longtemps parce que ça aussi c’est une technique, c’est une pratique politique, c’est une technologie de pouvoir.”
— Shora Makarimi [48:15]
G) Les effets sur le présent : brisure du pacte social (à partir de 2022)
- Soulèvement “Femme, Vie, Liberté” : changement radical de stratégie d’opposition
- Refus de la légitimité du pouvoir, rupture avec le “pacte politique” tacite hérité des décennies de terreur.
- Violence d’État désormais exposée, difficile à dissimuler à l’ère des réseaux sociaux.
- Lignes rouges transformées en barrières visibles et contestées.
“Quand elles enlevaient leur voile et qu’elles le brûlaient, les manifestantes transformaient ces frontières, ces lignes rouges en barricades et montaient dessus pour s’opposer frontalement à l’État. Et c’est ça qui a changé.”
— Shora Makarimi [56:09]
3. Citations notables & moments marquants
-
“Il y a eu une prudence ou une réticence à vouloir utiliser ce cadre d’analyse-là [le fascisme], mais en fait il est aidant pour comprendre ce qui s’est passé.”
— Shora Makarimi [12:05] -
“Il y a une économie du silence et du spectacle de la violence d’État...”
— Shora Makarimi [35:41] -
“Les familles vivaient dans un monde où ces massacres ont eu lieu, tandis que le reste de la société vit dans un monde où l’État n’est pas capable de ça.”
— Shora Makarimi [53:16] -
“On a toujours cette difficulté qu’on retrouve aujourd’hui de chiffrer les victimes de cette violence. Et personne n’en parle. C’est un massacre dont, à minima, le nombre de morts est identique à celui de Srebrenica.”
— Xavier Mauduit [48:12]
4. Timestamps – Segments clés
- [02:11] — Présentation des oppositions au projet islamique
- [09:30] — Construction du régime fasciste et outils de répression
- [22:26] — Guerre Iran-Irak et basculement vers un État de terreur
- [28:12] — Usage idéologique des martyrs
- [35:14] — Politique de la terreur, économie du silence, méthodes de torture
- [46:25] — Témoignage personnel de Hassan Makarimi
- [48:15] — Difficulté à faire émerger la mémoire des massacres de 1988
- [56:09] — Mutation des formes de résistance depuis 2022
5. Conclusion
L’épisode offre une plongée remarquable dans la mécanique de la cruauté politique, l’architecture sécuritaire et idéologique de la République islamique d’Iran, et les effets persistants de la terreur sur la société iranienne, de la répression des années 80 à la renaissance d’une contestation aujourd’hui. Il met en exergue, avec empathie et précision, le prix humain et la complexité du passé iranien, et invite à dépasser les lectures simplistes entre “islam” et “obscurantisme” pour comprendre la richesse et la tragédie d’une société constamment traversée par la résistance.
À lire et à voir pour approfondir :
– Shora Makarimi, Résistances affectives, les politiques de l’attachement face aux politiques de la cruauté
– Documentaire : “Each, une histoire iranienne”
Résumé réalisé dans l’esprit analytique, empathique et engagé de l’épisode, en respectant la richesse du propos et l’authenticité des voix.
