
Jane Austen en son temps : Jane Austen et le sentiment, faire couler l'encre et les larmes
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Narrator/Actor
France Culture. Le cours de l'histoire. Xavier Mauduit.
Isabelle Bourg
Jane Austen et le sentiment faire couler de l'encre et des larmes. Quelle erreur serait de cantonner l'oeuvre de Jane Austen dans le genre du roman sentimental parfumé à l'eau de rose. Elle offre une critique acerbe de la société qu'elle observe avec minutie. Les codes sociaux, la place de l'argent et les sentiments. Sachant tout cela est lié. L'amour dans l'oeuvre de Jane Austen et dans sa vie aussi.
Sabine Zovigian
Si seulement tu t'étais mariée.
Narrator/Actor
Et alors, vous ne m'êtes pas mariée ?
Isabelle Bourg
Non.
Narrator/Actor
Juste ciel, que vous arrive-t-il, très chère ? Rien, je vous assure, je vais très bien.
Isabelle Bourg
Toutes les vacultés humaines doivent pouvoir se former et s'exercer à partir de la perception.
Sabine Zovigian
Absolument.
Narrator/Actor
Le cours de l'histoire.
Isabelle Bourg
Isabelle Bouhort, bonjour. Vous êtes professeur émérite à l'université Sorbonne Nouvelles, spécialiste des études anglophones. Ça tombe bien, nous parlons de Jane Austen avec Jean-François Duniac également aujourd'hui avec nous. Bonjour.
Jean-François Duniac
Bonjour.
Isabelle Bourg
Maître de conférence en histoire moderne à Sorbonne Université. Je disais Isabelle Bourbe, faudrait pas réduire Jane Austen au roman sentimental, au roman à l'eau de rose. Parce que c'est bien souvent cela qui est avancé. Ce serait une erreur gravissime.
Sabine Zovigian
Oui, bien sûr, mais il y a divers niveaux de lecture qui sont possibles, et c'est vrai que ce qu'on appelle les Jane Eyes, vous savez, les fanatiques de Jane Austen, il y en a dans le monde entier, y compris maintenant en France, en général s'arrêtent à ce niveau-là, parce que c'est vrai que les intrigues sont très bien menées, et en général, les romans se terminent bien. Mais bon, il y a beaucoup, beaucoup d'autres choses derrière.
Isabelle Bourg
Oui, puis le sentiment tel qu'il est porté dans l'œuvre de Jane Austen évoque tant d'autres aspects de la société parce que c'est vraiment ça qui nous intéresse. On ne peut pas vraiment séparer les choses. Le sentiment est partout. Mais le sentiment, c'est aussi l'amour, le mariage et le mariage, c'est la situation sociale.
Sabine Zovigian
Oui. Oui. Et puis le sentiment, si vous voulez, chez Jane Austen, il est toujours allié dialectiquement à la raison. Elle-même était un être de raison, elle était très réservée. Donc en fait, elle aborde les comportements de manière assez complexe. Et elle ne s'arrête vraiment pas du tout au sentiment.
Isabelle Bourg
Jean-François Zuniak, et de toute façon pour essayer de comprendre comment Jane Austen peut appréhender l'idée même de mariage. Il faut savoir ce qu'est le mariage dans cette Angleterre de la fin du 18e siècle et du début du 19e siècle, parce que ce n'est pas du tout le même mariage qu'aujourd'hui.
Jean-François Duniac
Non, d'abord, effectivement, il y a des sentiments, mais il y a la raison aussi. Pour tout dire, il y a même la raison sociale, en l'occurrence. Donc, le mariage, effectivement, est bien sûr une institution qui est socialement, on devrait dire presque politiquement corsetée, évidemment. La part de la population féminine qui y échappe, on peut commencer par, j'allais dire, symétriquement, est relativement quand même importante. On a 11 à 12%, à l'époque de Jane Austen, 11 à 12% de célibataires, c'est-à-dire de femmes qui jamais vont se marier. Et on a à peu près autant, parfois un peu davantage, de veuves qui ne se remarient pas non plus. C'est-à-dire qu'à l'époque de Jane Austen, une femme sur quatre, à peu près, n'est pas ou plus mariée. On a là quand même un point important.
Isabelle Bourg
Oui c'est drôlement intéressant parce qu'en plus ça nous projette dans la vie même de Jane Austen avec la question était-elle mariée ?
Jean-François Duniac
Exactement.
Isabelle Bourg
Alors elle l'était ?
Sabine Zovigian
Non.
Isabelle Bourg
Ah non, elle n'est pas mariée Jane Austen.
Sabine Zovigian
Non.
Isabelle Bourg
Ah non, pourtant elle a tant écrit sur le mariage, elle a fait tellement rêver du mariage. Mais elle, elle ne s'est jamais mariée.
Sabine Zovigian
Elle y a songé. En fait, bon alors là encore il y a eu beaucoup, beaucoup de spéculation de la critique mais En 1796, elle s'est attachée vraiment à un jeune homme qui s'appelait Tom Lefroy. Elle en parle dans la première lettre conservée de 1796. C'est quelqu'un qu'elle a rencontré au Bal, parce qu'en fait, c'était un des rares lieux de sociabilité où on rencontrait des jeunes gens. Pour vous donner une idée, ils ont dû se voir pendant un mois. Il s'est attaché à elle réciproquement. Et elle déjà, elle pensait qu'il allait se déclarer, vous voyez, au bout de trois semaines. Donc là, elle avait 20 ans, elle était pauvre et appelée à le rester. Le jeune homme n'avait pas encore fait carrière, il devait faire des études de droit. Donc très rapidement, l'attente du jeune homme l'a envoyée à Londres pour qu'il commence ses études de droit. Et voilà, ça a été terminé. Il y a eu une autre... Je parle des choses dont on est à peu près sûr. À la fin des années 90, 1790, il y a eu un certain Samuel Blackhall, qui était professeur à Cambridge, qui vraiment s'est intéressé à Jane Austen. Il l'a vu, mais dans une lettre de 1798, il s'est rétracté, il écrit avec une certaine onction, parce qu'il allait devenir homme d'église, que bien sûr, il aimerait se rapprocher de cette famille et vraiment se rapprocher lui-même avoir un intérêt plus proche pour Jane, mais que ce n'était pas possible. Et donc, voilà, il a pris ses distances. Et Jane Austen, on lit dans les lettres qu'elle a écrites à ce moment-là et plus tard, elle le trouvait un peu pompeux, un peu comme Mr Collins dans Pride and Prejudice. Mais en même temps, enfin, il s'était intéressé à elle et elle était un petit peu aigre. Elle dit, oh, il est probable que notre indifférence sera bientôt mutuelle. Mais dans cet humour, il y a un petit peu d'amertume. Donc ça, c'était le deuxième rapprochement. Il y a eu aussi en 1801 un jeune pasteur dans une station balnéaire dont on ne sait rien, sinon que lui s'intéressait beaucoup à elle. Bon là, elle était déjà âgée, elle avait 26 ans. Donc c'était presque sa dernière chance de se marier. Et alors, si je peux terminer Petit itinéraire, en 1802, il y a eu une demande en mariage. C'est la seule, cette... sans doute, de toute sa vie, de la part de quelqu'un qu'elle connaissait depuis très longtemps. C'était le frère d'ami de Jane Austen, qui s'appelait Harris Bigweather. qui était fraîchement émolu de l'université d'Oxford. Il a 21 ans, elle en avait 27. Bon, alors il bégayait. Mais ce n'était pas un obstacle absolu, il était timide. Il lui a proposé le mariage un soir, elle a accepté et le lendemain matin, elle s'est rétractée. Et elle est rentrée, mais alors dans un état d'agitation considérable, sa sœur et elle sont rentrées chez leurs parents et ont dit il faut qu'on retourne, il faut qu'on retourne là-bas immédiatement. Donc voilà, ça c'est l'ensemble. Et puis alors il y a de la critique à spéculer, un tel, un tel, mais en fait, voilà. Donc voilà, non, elle ne s'est pas mariée.
Isabelle Bourg
Il y en a quatre, vous nous avez donné ces prénoms. Tom, Samuel, ce prénom inconnu du pasteur dans cette station balnéaire. Et puis Aris et personne. Jane Austen ne s'est pas mariée. Mais Isabelle Bourdin, ce que vous avez dit à un moment dans cette lettre du Samuel, celui qui a refusé à la fin, il dit qu'il aurait été d'accord pour se rapprocher de la famille. Parce que c'est ça aussi le mariage Jean-François Duniac, c'est pas simplement épouser un individu, c'est aussi s'inscrire dans une famille, donc dans un groupe social.
Jean-François Duniac
Absolument, je voudrais juste rebondir sur un point à propos de l'âge, l'âge au mariage. L'âge au mariage en Angleterre à cette époque est beaucoup plus élevé qu'on l'imagine, l'âge moyen au mariage. Vers 1700, il est presque à 26 ans. À l'époque de Jane Austen, on est entre 24 et 23 ans, à peu près 23 ans, c'est-à-dire à peu près, à peu de choses près, l'âge au mariage de la londonienne sous les Beatles dans les années 1960. Alors que ça va remonter tendanciellement dans la seconde moitié du 19e siècle à 26 ans avant de redescendre. Donc il n'y a pas une baisse tendancielle ou une montée plutôt tendancielle de l'âge au mariage de nos anglaises. Et donc effectivement, faire une demande à 26, 27 ans, on est dans la moyenne haute, mais on reste dans la moyenne. La seconde chose, vous l'avez dit, effectivement, c'est que, il y a les sentiments, je l'ai dit, il y a la raison et la raison sociale, c'est-à-dire la question patrimoniale, qui est extrêmement importante. Et pour, déjà, la famille de Jane Austen, c'est un point. Et dans ses romans, évidemment, on pense à Pride and Prejudice, par exemple, c'est véritablement au cœur, c'est un des ressorts romanesques, effectivement, du roman, qui est cette famille qui n'a que des filles et dont la propriété, techniquement, va échouar par le fait d'un régime juridique particulier, le Lentail, a priori vers le fameux Collins, c'est-à-dire vers le cousin. D'où cette espèce de course à l'échalote générale du mariage des filles, particulièrement pour arriver à les soustraire quelque part à l'autorité notamment du fameux Collins.
Isabelle Bourg
C'est là où se niche la raison, on l'entend bien. C'est conserver la propriété, conserver un rang social. Et dans le cas d'une famille où il n'y a que des filles, le mariage devient important pour avoir éventuellement des héritiers par des petits-enfants, des petits-fils. C'est bien cela qui est une nécessité ?
Jean-François Duniac
Ça peut l'être éventuellement, ça peut l'être effectivement, dès lors que le contrat, le fameux contrat de Lentail, comment dire, réserve cette clause.
Isabelle Bourg
C'est quoi l'entail ?
Jean-François Duniac
En l'occurrence, l'entail, c'est une forme de sanctuarisation de la propriété ou des biens des familles qui empêchent de l'aliéner, d'en soustraire tout ou partie, d'éventuellement même le vendre et réserve en réalité le passage de la propriété juridique à Généralement un homme, ça dépend en réalité des différents contrats, mais la règle la plus largement souscrite, c'est celle bien sûr de le faire passer sur un homme, généralement en ligne plus ou moins directe. Afin de conserver ce domaine, on est à une époque aussi d'une hyper concentration capitalistique de la Terre. Il faut avoir en tête que, alors pour les grands domaines, 75% des domaines en Angleterre à cette époque c'est plus de 120 hectares. Donc ce sont des fortunes, littéralement, et ça a percolé socialement. C'est une pratique qui remonte au Moyen-Âge, qui est d'ailleurs inscrite dans un acte du Parlement de la fin du XVe siècle. On a là vraiment, si vous voulez, une pratique qui cristallise véritablement les patrimoines. Et donc, on ne marie pas qu'un homme ou une femme. En l'occurrence, on marie également un patrimoine.
Isabelle Bourg
Et puis, Jane Austen, elle, on le sait bien, ne s'est pas mariée Isabelle Bourg.
Sabine Zovigian
L'entail, c'est lié aussi à la primogéniture masculine, si vous voulez. C'est pour ça qu'il y avait de si grands domaines en Grande-Bretagne, c'est que les domaines n'étaient pas divisés entre plusieurs garçons. Et donc, en fait, les fortunes devenaient de plus en plus importantes.
Isabelle Bourg
Et puis, c'est ici, toutes ces questions qui traversent l'œuvre de Jane Austen. Question d'argent, question de sentiments.
Narrator/Actor
Qu'est-ce qui est pire à ton avis ? Faire un mauvais mariage ou mourir seule comme une vieille fille ? Il y a pire que mourir. Tu n'es pas vieille. J'aurai bientôt 40 ans. Assez vieille pour pouvoir m'en vanter. Nous devons donc chercher un vieux veuve fortunée avec 6 enfants.
Sabine Zovigian
Charmante perspective.
Narrator/Actor
Tu devais avoir des centaines de demandes quand tu avais mon âge. Des milliers. Je parie que tous les jeunes hommes de ton voisinage se mourraient d'amour pour toi. Hélas, pas pour moi. Des demandes en mariage ? Non, aucune, ma chère. Crois-moi, je ne suis bonne que pour la théorie, rien de plus. Tu n'as donc jamais été amoureuse ? La vérité, Fanny. Et je te demande de garder le secret, de ne jamais le dire à qui que ce soit. La vérité, c'est que... c'est moi qui ai été amoureuse et qui t'ai... Qui était-ce ? Dis-moi. J'ai aimé sans retour. J'ai brûlé, j'ai langui. Et ensuite, je me suis juré de faire de la solitude et de l'écriture une espèce de consolation. Non, c'est vrai ? Tu lis beaucoup trop de romans, chère Fanny.
Isabelle Bourg
Et toc, le choix de Jane, ça c'est le téléfilm de Jeremy Lovring. Avec ce téléfilm, en 2008, nous sommes face à la vraie Jane Austen, au sens où c'est la narration, évidemment un petit peu fictionnelle, mais de la vie de Jane Austen parce que C'était bien délicat à raconter tout cela, au sens où dans son œuvre, il y a tant d'éléments qui sont en écho à son existence et à son milieu social. Donc là, ce qu'on vient d'entendre, c'est Jane Austen qui demeure célibataire. D'ailleurs, célibataire, Jean-François Duniak, ça veut dire quoi pour une femme ? Parce qu'il y a la femme mariée, En France, elle est sous la dépendance de son mari. En Angleterre, c'est la même chose ?
Jean-François Duniac
Le statut de la femme mariée n'est pas véritablement enviable. C'est le statut dit de la femme corveute, c'est un couvercle, vieux terme français en l'occurrence, où juridiquement, comme le dit d'ailleurs le grand juriste du XVIIIe siècle, William Blackstone, finalement, l'existence de la femme se fonde en celle du mari. en même temps que ses propres biens en réalité, c'est-à-dire qu'elle n'a plus véritablement d'existence juridique, elle ne peut pas rester en justice, elle n'a aucune, comment dire, l'habilité d'action, tout est soumis à la volonté du mari, alors que le statut de la femme célibataire, c'est juridique, c'est ce qu'on appelle la femme sole, S-O-L-E, en l'occurrence, lui permet au contraire, statut que trouvent, retrouvent par exemple les veuves, leur permet de faire des affaires, d'acheter des actions, des commerces, d'acheter des biens, d'être parfaitement indépendante, il faut bien le dire, dès lors qu'on en a les moyens, évidemment financiers.
Isabelle Bourg
Oui, parce que ça, c'est la question pour Jane Austen. Avoir les moyens, ça, c'est peut-être la difficulté. Être célibataire et pouvoir faire ce qu'on veut de son argent, c'est formidable. Mais enfin, a-t-elle de l'argent ? Non.
Sabine Zovigian
En fait, la situation financière de la famille s'est beaucoup dégradée quand le père est mort en 1805. C'était un pasteur et l'église d'Angleterre n'avait rien prévu pour la veuve. Donc, Mme Austin, Jane et sa sœur Cassandra se sont retrouvées potentiellement extrêmement pauvre, parce que Mme Austin avait encore des revenus venant de sa famille, que Sandra, qui avait perdu son fiancé, avait aussi des revenus, parce qu'il lui avait laissé 1000 livres sterling, donc elle avait le revenu de ces 1000 livres sterling, mais Jane n'avait rien du tout. Donc en 1805, toutes les trois étaient potentiellement très pauvres, et les frères, Bon, il y en avait quand même 6, on va dire 5, parce qu'il y en a un qui était très malade. Ce sont... ont convenu qu'ils allaient chacun donner 50 ou 100 livres sterling. Un donnait 100 parce qu'il était devenu riche et ayant été adopté par un homme fortuné. Donc ça, ça leur donnait une petite aisance. Mais en 1805, donc Jane Austen va voir ce frère qui avait été adopté par un monsieur Knight, qui n'avait pas d'enfant, et donc il avait hérité d'un grand domaine, d'une grande maison, et alors elle écrit à sa soeur, parce qu'elle se dit, je me suis penchée sur mes affaires, ce qui voulait dire mes affaires financières, et elle dit, je crois que je vais être très pauvre. Et donc, c'est vrai que là, pendant quelques années, elle était obligée de faire très attention, comme sa famille, et en 1811, enfin, elle publie un roman, Sense and Sensibility, et elle est absolument ravie, vous voyez, d'être rémunérée, de gagner enfin de l'argent. Pas des sommes considérables, mais enfin, voilà, elle gagne de l'argent.
Isabelle Bourg
Oui, c'est cette autonomie pour certaines femmes célibataires. Parce qu'on l'entend bien, Jean-François Dugnac, dans cette société, j'allais dire anglaise, fin XVIIIe siècle, début XIXe siècle, mais on sait bien que l'histoire du genre traverse bien souvent les frontières et la domination est là même un peu partout. Quand on regarde en Europe, on voit que Pour les femmes mariées, la domination est évidente. Pour les femmes célibataires, le combat est démesuré aussi. Il faut quand même maintenir un rang social, gagner de l'argent. C'est pas évident à un moment où, par exemple, l'écriture est mal perçue quand c'est une autrice qui apporte un livre.
Jean-François Duniac
Absolument. Le célibat, si je puis me permettre, c'est un peu un sport de riches. D'ailleurs, les plus riches, les femmes de la nobilité, par exemple, sont celles parmi lesquelles on trouve le taux de célibat le plus important, jusqu'à 20%. Pour deux raisons. D'abord, de ne pas « déparer », comme on dit, c'est-à-dire mal se marier, se marier en dessous de sa condition et de sa qualité, et aussi parce que finalement, cette aisance pour les femmes de la nobility, évidemment, est tout à fait enviable et on n'a pas particulièrement envie de se mettre sur le dos, évidemment, le statut de femme couverte avec un mari. Donc ça, c'est un point extrêmement important. Pour les autres, et on le voit avec Jane Austen, finalement, s'en sortir, notamment par les talents, en l'occurrence. les talents d'autrice chez Jane Austen, c'est le début, effectivement. Alors, il y a quelques grandes figures. On pense à Afra Ben, par exemple, au XVIIe siècle et l'une des premières femmes de lettre qui aurait à peu près réussi à tirer un revenu de subsistance de son art. Avec Jane Austen, il y a une forme de, là encore, d'acquisition à partir du XIXe siècle par les talents d'un statut social et d'un revenu suffisant pour arriver à peu près, j'allais dire, tout en étant évidemment sous la protection sociale et économique des frères en partie.
Sabine Zovigian
Il y avait quelques professions respectables pour les femmes qui ne se mariaient pas. C'est le cas de Mary Wollstonecraft d'ailleurs, la féministe de la fin du XVIIIe. La mère de Mary Shelley, en général, On comprend mieux quand on évoque Mary Shelley. Donc, on pouvait devenir institutrice, on pouvait devenir dame de compagnie, on pouvait devenir gouvernante. Et dans Emma, Jane Fairfax, qui elle aussi est en difficulté, qui est célibataire, elle envisage de devenir de devenir gouvernante. Mais c'était des fonctions... Enfin, on avait un statut un peu intermédiaire entre la gentility, entre la bourgeoisie et puis les domestiques. Donc c'était des fonctions pas du tout respectables. Et Austin, d'ailleurs, dans une lettre, elle parle d'une institutrice, enfin d'une femme plutôt, qui a une école. C'était facile, vous savez, on pouvait ouvrir une école. C'était très aisé, aucune compétence n'était nécessaire et elle dit, elle parle oui, de ces femmes ignorantes. Donc elle n'a pas grand respect pour les institutrices.
Isabelle Bourg
Jean-François Dunac, je profite que vous soyez dans le cours de l'histoire sur le divorce d'ailleurs, parce qu'on parle de femmes mariées, femmes célibataires, ça existe le divorce à ce moment-là ? Oui, ça existe.
Jean-François Duniac
Il y a cinq façons de terminer un couple. La plus radicale, mais la plus compliquée, c'est un acte au Parlement. Une loi en Parlement, c'est un bill privé, une loi privée, qui requiert évidemment de formuler juridiquement un bill, un projet juridiquement conforme, évidemment, de le faire passer, de le faire enregistrer, etc. Pour tout dire, c'est deux cas à peu près par an, puisque c'est réservé à la nobility, ou au plus grand, j'allais dire, domaine, dès lors qu'il y a des des biens fonds, des finances particulièrement importantes. La seconde, c'est de demander à une cour de justice ecclésiastique locale de séparer, s'il y a danger ou adultère, notamment si la femme est en danger, de séparer deux corps, les époux. Bed and Broad, comme on dit. Ça ne termine pas le mariage, mais en tout cas, l'autorité ecclésiastique sépare les deux époux, mais qui restent époux en réalité. La troisième, c'est un acte juridique financier, un « deed », comme on dit, passé devant un juriste spécialiste de la mutation des biens fonds, entre les deux époux, pour convenir de la séparation de corps et de biens, ce qui ne termine pas le mariage encore, mais qui économiquement permet de faire les choses. La quatrième façon, c'est de tout simplement fuir, la fuite tout simplement, qui est une façon, alors évidemment ça ne termine pas juridiquement le mariage mais enfin c'est une pratique courante, beaucoup chez les hommes, pour la femme c'est un véritable drame. Le cinquième cas, il est presque exotique, ça peut être de vendre sa femme. Il y a une célèbre étude d'E.P. Thompson de 1990 qui évoque quelques dizaines de cas, effectivement, de, en réalité, une forme de cérémonie à l'intérieur des communautés. Là, on est véritablement dans la société populaire de l'Angleterre, où, en cas d'adultère particulièrement, à l'occasion d'une forme de cérémonie devant la communauté, Le mari officiellement vend à l'amant, plus ou moins, la femme. Il y a un agrément financier et donc la communauté enregistre, ça ne termine pas le mariage, mais enregistre le fait que désormais, il peut même y avoir des déclarations plus ou moins solennelles du mari qui déclarent donc que désormais il est séparé également. Alors il le croit juridiquement et financièrement de sa femme. La réalité est tout autre. En tout cas, la communauté généralement enregistre le fait.
Isabelle Bourg
C'est étonnant parce que nous avons ici au moment d'évoquer les liens qui peuvent unir deux individus. Alors le mariage et puis toutes les formes aussi de rupture de mariage. C'est extrêmement intéressant. Et puis, l'idée quand même que ce mariage repose sur des considérations sociales, sur des considérations financières aussi. Mais Isabelle Bourg, quand vous nous avez raconté le fait que Jane Austen Et puis refuser certaines propositions, ça nous montre aussi qu'il y a une place pour la décision de la femme, de pouvoir dire oui ou non. Ça, ça dépend des familles aussi, bien sûr. Mais en tout cas, c'est pas complètement à mettre de côté.
Sabine Zovigian
Non, bien sûr, mais elle ne concevait le mariage qu'avec quelqu'un à qui elle aurait été très très attachée. Vous voyez comme se trompe le Freud. En fait, son point de vue, c'est celui d'Elizabeth Bennet dans Pride and Prejudice. Voilà, je n'épouserai que quelqu'un que j'aime vraiment. Et Sir Harris Begwether, c'était un gentil garçon, il est devenu très riche. Donc ça, ça aurait pu peser pour elle. En plus, à ce moment-là, elle était à Bath. Elle aurait pu revenir dans le Hampshire, sa région d'origine, ce village minuscule qu'elle adorait. Donc tout ça, quand même, ça ne suffisait pas à la décider. Et puis, voilà, elle écrivait parce qu'elle écrivait déjà comme adolescente. Elle a écrit des parodies hilarantes, des romans de la sensibilité. Elle avait aussi commencé à écrire ses grands romans. Donc voilà, elle a décidé qu'elle ne se marierait pas.
Isabelle Bourg
Et oui, puis il faut trouver quelqu'un de bien. On imagine dans ces petites communautés rurales, vous l'avez dit, c'est un petit village, là où elle vient, quand soudain, attendez, mais il arrive, écoutez, il est là, voici un nouveau venu, un prétendant.
Narrator/Actor
Lydia, qui dit, ne vous l'ai-je pas dit qu'on n'écoute pas un poste ? Chut, laissez faire ! Un monsieur bugler est arrivé d'une homme de la notaire. C'est un livre de rang ! C'est vrai ! C'est l'invité !
Jane Austen (voice reading letters)
De qui suis-je dite ?
Narrator/Actor
D'un monsieur Bingley, semble-t-il. Chut ! Oh, Kitty !
Sabine Zovigian
En quoi ça peut-il les concerner ?
Narrator/Actor
Oh, j'ai bénet que vous êtes donc agaçant. Vous n'ignorez pas que c'est en partie pour l'hôtel.
Jean-François Duniac
Et c'est dans cette attention qu'il vient s'installer ici ?
Narrator/Actor
Vous devez lui rendre visite au plus vite.
Sabine Zovigian
Juste ciel.
Isabelle Bourg
Que de monde !
Narrator/Actor
Nous nous pourrons être reçus chez lui si vous n'y allez pas. Vous le savez fort bien, mon ami. Quand vous déciderez-vous à écouter ? Il le faut, papa. Au plus vite !
Sabine Zovigian
Cela est inutile, je suis déjà allé le voir.
Narrator/Actor
Est-ce vrai ? Monsieur Bennet, comment pouvez-vous me taquiner de la sorte ? N'avez-vous donc pas de pitié pour mes pauvres nerfs ?
Isabelle Bourg
Détrompez-vous, ma chère, j'ai pour vos nerfs.
Jean-François Duniac
Le plus grand respect. Voilà plus de vingt ans qu'ils sont mes fidèles compagnons.
Narrator/Actor
Papa, est-il aimable ? Il.
Jean-François Duniac
Est.
Jane Austen (voice reading letters)
Universellement admis qu'un célibataire, nanti d'une belle fortune, a forcément besoin d'une épouse. si mal connue que soient les sentiments ou les opinions d'un tel homme, dès lors qu'il paraît dans une certaine société, cette vérité est si bien ancrée dans l'esprit des familles du voisinage qu'il est considéré comme propriété légitime de l'une ou l'autre de leurs filles.
Isabelle Bourg
Orgueil et préjugé, le film de 2005 et puis la lecture du roman de Jane Austen par Sabine Zovigian, ici Isabelle Bourg. On peut peut-être rappeler d'ailleurs ce qui se passe parce que c'est presque le début ici d'Orgueil et préjugé. C'est une famille où il n'y a.
Jean-François Duniac
Que des filles et arrive quelqu'un.
Sabine Zovigian
Alors, si je peux commenter brièvement l'extrait qui vient d'être donné là, notez qu'il est dit, il est universellement admis qu'un homme doté d'une bonne fortune a forcément besoin d'une épouse. Le forcément, en fait, donc c'est présenté comme une vérité universelle, mais le forcément, ça reflète les sentiments des parents et en particulier des mères, n'est-ce pas, de toutes ces jeunes femmes à marier.
Isabelle Bourg
Vous n'avez pas dit accasé, mais en fait, il y a un peu de ça.
Sabine Zovigian
C'est tout à fait ça. Et effectivement, là encore, Pride and Prejudice, ils sont pas orgueils et préjugés, reflètent bien la réalité. Il y avait une espèce de vigilance extrême. Effectivement, dès qu'il y avait un jeune homme à marier qui arrivait, les gens sous-pesaient. Les comportements étaient examinés de très près. Il y a un bal organisé par Bingley et ils dansent avec Jane. Ils dansent avec elle deux fois. Et après, quand Jane et Elizabeth évoquent cette soirée, c'est considéré comme significatif, comme une marque d'intérêt véritable. Et Jane dit déjà, oui, il a toutes sortes de qualités. Vous voyez, à la première rencontre, on s'engage déjà un petit peu, enfin, on spécule sur la possibilité d'un mariage. Et pour ce qui est du petit village, oui, Stevenson, il y avait 150 habitants, 153 pour être précis. Mais en fait, les Austin avaient des relations avec toutes les familles de la gentry alentour. Il y avait beaucoup de balles, on se voyait beaucoup, on faisait des promenades. Donc en fait, ils avaient une vie sociale assez active.
Isabelle Bourg
Oui, parce que c'est vraiment toute la question qui se pose ici, Jean-François Duniac, dans l'idée de préparer ces jeunes filles pour devenir des épouses, le forcément utilisé par Jane Austen. Il y a énormément d'ironie et de piquant avec l'utilisation de cet adverbe, mais c'est ça, c'est faire des jeunes filles prêtes à être mariées.
Jean-François Duniac
Alors oui, ça relève de toute une littérature morale ou moralisatrice, souvent d'ailleurs issue des hommes, sur le comportement qui séance, j'allais dire, à une jeune fille. pour la préparer évidemment au mariage. Ce qu'on peut dire aussi, c'est qu'à partir des années 1760, jusqu'aux années 1830-1840, on a une explosion de manuels d'éducation féminine en anglais. Là, c'est quelque chose d'extrêmement remarquable et on le voit véritablement dans les catalogues d'édition. des manuels de conduite et d'éducation au mariage, parfois par des femmes. On a une Lady Pennington, par exemple, qui produit un premier manuel dans les années 1760. On a vraiment pléthore de ces manuels. Donc ça, c'est la première chose sur les principales qualités, les principales compétences, j'allais dire, d'une femme, d'une housewife qui se respecte. On leur donne également des cours d'économie domestique. Là aussi c'est important. Des cours de cuisine également et on en viendra un peu plus tard au XIXe siècle avec carrément d'authentiques manuels pour apprendre qui la broderie ou ce genre de choses. Enfin on a là vraiment une institutionnalisation j'allais dire de l'éducation des filles au mariage.
Isabelle Bourg
Oui parce qu'Isabelle Bourg il y a de ça, c'est-à-dire au moment où arrive quelqu'un qui potentiellement pourrait devenir un époux, il faut que les jeunes filles soient préparées donc ces manuels sont destinés à cela.
Sabine Zovigian
Oui, et alors, de façon surprenante, Jane Austen, vous savez, il y a une scène célèbre dans Pride and Prejudice, on a encore Pride and Prejudice, où Mr. Collins, l'héritier potentiel, lit un ouvrage, des sermons aux jeunes femmes de James Ford. Et c'est Lydia, vous savez, la faufolle, qui fait « Ah, on en a assez », donc elle s'en moque. Dans une lettre de 1805, Jane Austen dit qu'elle apprécie l'enquête sur les devoirs du sexe féminin de Thomas Gisborne. Et le troisième grand, grand succès de librairie, c'était le lait, le viatic d'un père à ses filles, traduit en français de John Gregory, traduit par Lavey Morley. Alors ce qui est intéressant, comme vous dites, c'est que ça a préparé les jeunes femmes au mariage, que l'accent est beaucoup mis sur les rapports avant le mariage. aucun contact physique, aucune mise en avant des affects. Et quand on finit par accepter d'épouser quelqu'un, c'est par gratitude pour l'intérêt qu'on vous a manifesté et par estime. Donc ce que je veux dire, c'est que c'est manuel aussi, c'est un petit peu une espèce d'encadrement de la sensualité. Le mot n'est pas prononcé, bien sûr, mais il ne faut aucun élan physique. Et quand le jeune homme s'est déclaré, enfin, à ce moment-là, on peut lui prendre le bras, éventuellement, on lui prend la main, toujours... avec un chaperon à proximité. Donc, l'affectivité était très, très encadrée. Alors ça, c'est Manuel, mais bon, Austin elle-même, elle trouve que bon, il y a quelques... c'est pas si mal que ça. Mais enfin, il faut bien dire, c'était une espèce de carcan. Il y avait des manuels pour les jeunes gens, mais pour les jeunes gens, on s'intéressait plutôt à le comportement en société, l'équitation, la gestion de leur domaine.
Isabelle Bourg
Oui, parce qu'on parle souvent d'une société corsetée quand on évoque l'Angleterre victorienne, c'est-à-dire la fin du XIXe siècle, le début du XXe siècle. Là, c'est l'Angleterre georgienne. Nous sommes à un autre moment, mais le corset est déjà là.
Jean-François Duniac
Le corset est déjà là. C'est vrai que toute cette littérature et les pratiques sociales sont, j'allais dire, anti-effusives. Ça, c'est très vrai. Et c'est vrai que Jane Austen souligne Évidemment, on pense à Pride and Prejudice et la fameuse Lydia, la fameuse sœur qui se marie mal en l'occurrence, précisément par attirance physique. Mais ce qui est intéressant aussi de voir, c'est que dans la galerie de cas de mariage raté ou réussi qu'elle développe, notamment dans Pride and Prejudice, on a aussi des pratiques sociales qui sont parfaitement représentées statistiquement. En fait, ce que fait Lydia, c'est ce qu'on appelait à l'époque les Gretna Green, c'est-à-dire des mariages où ? En Écosse. Pourquoi ? Parce que la législation assez corsetée de 1753 sur le mariage ne s'appliquait pas en Écosse. Et donc beaucoup de tourtereaux passaient entre guillemets la frontière pour aller se marier quasiment dans le premier village d'Écosse où en fait en présence de deux témoins on pouvait se être marié par l'artisan du coin, il y a de célèbres gravures de cette époque, ça devient une espèce de pratique sociale tout à fait connue, des milliers de mariages se pratiquent, notamment dans le sud de l'Ecosse, ou également dans certains lieux, alors on est plutôt aux premières moitiés du XVIIIe siècle, c'est ce qu'on appelle les fleet weddings, c'est-à-dire les mariages autour de la prison de fleet. parce que s'il trouvait notamment des prêtres ou des simili-prêtres, normalement qui auraient dû être en prison mais qui ne pouvaient pas être logés, qui gravitaient autour de la prison et qui pouvaient produire à peu de frais des mariages, j'allais dire un peu arrangés, en s'affranchissant des réglementations notamment de 1753. Des milliers de mariages en réalité se pratiquent là, et notamment quand on passe La législation de 1753 est active à partir de mars 1754. On voit un pic de ces mariages arrangés, un peu officieux, parce qu'il faut se dépêcher avant le coup près de la loi de 1753.
Isabelle Bourg
De trouver son chemin dans la société au moment de se marier. Alors se marier par intérêt, par exemple, pour être en situation, pour reproduire et conserver des biens, ça c'est une chose. Et puis on voit qu'il y a aussi ce formatage, cette idée qu'il faut suivre un chemin bien tracé. Celui qu'imagine Jane Austen, pour elle, sans doute, pour ses personnages aussi. Et dans ce chemin-là, à un moment, il y a un arrêt, mais immanquable, c'est le temps du bal.
Jane Austen (voice reading letters)
Notre balle fut plus amusant que je m'y attendais. Je n'ai pas baillé jusqu'au dernier quart d'heure. Il était neuf heures passées quand on est venu nous chercher et pas encore minuit quand nous sommes rentrés. La pièce était raisonnablement pleine et il y avait peut-être trente couples de danseurs. Il y avait bien un aspect mélancolique. C'était de voir des douzaines et des douzaines de jeunes femmes debout, sans partenaire, et chacune avec deux épaules nues et led. C'était la même pièce que celle où nous dansions il y a quinze ans. J'y ai bien réfléchi, et malgré la honte d'être bien plus âgée, c'est avec reconnaissance que j'ai eu le sentiment d'être tout à fait aussi heureuse maintenant qu'à l'époque. Il n'y eut que quatre danses. Tu ne t'attends certes pas à apprendre que j'ai été conviée à danser, mais pourtant je l'ai été, par le gentleman que nous avons rencontré ce dimanche-là. Nous nous saluons depuis lors, et, ravi par ses yeux noirs, je lui ai parlé au bal, ce qui m'a valu cette civilité. Mais je ne connais pas son nom, et il semble si peu à l'aise avec la langue anglaise que je crois que ses yeux noirs sont peut-être bien sa plus grande qualité.
Isabelle Bourg
Avec une petite sonatine d'Ignace Pléiel. Parce que Pléiel, c'est quand même un compositeur avant de fabriquer des pianos. Et puis ce que nous avons entendu, c'est Jane Austen. Mais la vraie, c'est toujours complexe de ne pas confondre les personnages. Et la vraie, en l'occurrence, c'est Sabine Zovigian qui lisait cette lettre de Jane Austen à sa sœur Cassandra. Une lettre du 9 décembre 1808. Isabelle Bourg, le bal. Mais le bal dans les romans de Jane Austen. Toujours un grand moment.
Sabine Zovigian
Oui, dans les romans et aussi dans sa vie. Jane Austen adorait danser. Elle dansait jusqu'à l'épuisement. Elle épuisait les danseurs avant d'être épuisée elle-même. Dans cette petite communauté que je vous décrivais, à Stevenson, les familles organisaient des balles. Un ball, ça pouvait être dans une petite pièce avec parfois seulement un piano, parfois trois ou quatre instruments. Il y avait aussi des salles des fêtes, plus ou moins grandes. dans les petites villes, les villes de villégiature, où là, l'orchestre était un peu plus étoffé. Et puis, dans les grandes villes, les balles étaient très ritualisées. Il y avait un maître de cérémonie qui organisait les rencontres. Donc, oui, oui, non. Et puis, comme on l'a vu tout à l'heure, c'était un lieu de rencontre. C'était aussi une des rares occasions de faire de l'exercice physique. Les femmes n'avaient pas le droit de faire, c'était considéré comme inconvenant, ne faisaient pas d'exercice physique. Jane Austen était différente. Elle adorait marcher, elle adorait d'ailleurs la campagne, elle n'aimait pas les villes. et elle marchait beaucoup avec sa sœur, ses nièces, ses cousines, mais c'était assez inhabituel de marcher beaucoup. Là encore, dans Pride and Prejudice, on voit bien que les sœurs de Bengley, quand elles voient qu'elle arrive avec une robe toute tâchée parce qu'elle est venue voir sa sœur et qu'elle a traversé les champs boueux, sont choquées. Donc voilà, le bal c'était un lieu de sociabilité, c'était aussi une manière de de libérer son énergie.
Isabelle Bourg
Oui, parce que ce n'est pas tout de vouloir rencontrer quelqu'un. Il faut trouver un lieu pour rencontrer les gens et ces lieux-là sont créés. Lieux de sociabilité avec le bal, ce qui nous permet d'avoir un calendrier. On peut se réunir toutes les semaines. On le dit toujours aussi, il y a de la musique, mais il faut savoir jouer de la musique à ce moment-là, parce qu'il n'y a que les instruments, il n'y a pas de disques évidemment. Et puis, dans le calendrier, il y a d'autres moments. Alors cette fois-ci, plus saisonnier, mais des déplacements pour aller dans des stations balnéaires ou des choses comme ça. On a cité Basse tout à l'heure qui avait les faveurs de Jane Austen. Jean-François Duniac comprend le fonctionnement de cette petite noblesse non-titrée anglaise, la gentry, c'est aussi réfléchir à ça, les lieux où cette gentry se rencontre.
Jean-François Duniac
Tout à fait, les lieux de sociabilité, là encore, il y a une forme de création d'un marché national, j'allais dire aussi. Alors évidemment, il y a la capitale, Londres, mais il y a des lieux qui ont été étudiés par des historiens. On peut penser à Peter Borset et d'autres plus récemment encore. Avec la ville de Bath, par exemple, qui va institutionnaliser véritablement des lieux où on vient à la fois, bien sûr, prendre les eaux. C'est un peu le prétexte. mais où en même temps, plusieurs lieux, la fameuse salle de la pompe, là où on prend les eaux, et plus encore les différents halls où on pratique, où deux fois par semaine ont lieu des balles évidemment, on peut, là encore, mettre en contact, faire se rencontrer les jeunes gens. Ça a été dit effectivement, Isabelle Bourg l'a dit, avec des maîtres de cérémonie. Là-bas, c'est le domaine du fameux Richard Beaunache qui va fixer des règles, toute une série de règles d'ailleurs qu'il fait afficher dans la ville sur le juste comportement séant pour les familles, pour les jeunes gens et les jeunes femmes. Donc là aussi, sur les horaires des balles, les deux balles hebdomadaires, on arrête à 11h, à 23h. Il va même refuser à une princesse une danse supplémentaire parce que l'heure, c'est l'heure, en gros, à 23h. Comme il le dit, comme les lois de l'ICURG, voilà, il n'y déroge pas. Et on ne doit pas se présenter pour les jeunes gens en bottes, mais en souliers, par exemple. Les femmes ne doivent pas porter de napperons, ce genre de choses. Enfin, voilà, il corsette, là aussi, les comportements pour, quelque part, régulariser, j'allais dire, normer, finalement, les relations une nouvelle fois, d'approche, on va dire, entre les uns et les autres, ou les unes et les autres.
Isabelle Bourg
Oui, parce que c'est bien le bal autour de chez soi, mais très vite, on sait comment c'est, on connaît les amis de ses amis, et puis ça y est, c'est fermé, on trouve personne. Alors, aller dans une station balnéaire ou une station thermale, c'est parfait, c'est excellent. On peut aller peut-être un peu plus loin, parce qu'il y a quand même la grande ville, il y a la capitale, Londres. Est-ce que pour Jane Austen, c'est envisageable d'aller à Londres ?
Sabine Zovigian
Elle y est allée pour voir son frère Henry, qui était banquier. Henry a eu une carrière assez contrastée, mais il a été banquier pendant quelques années. Il menait grand train à Londres, donc elle allait lui rendre visite. Elle est allée à Londres aussi pour relire les épreuves de ses romans. Donc à partir de 1811, elle y allait régulièrement. Henry avait épousé jeune femme qui s'appelait Eliza, qui avait été mariée à un français, le comte de Feuillide, qui est malheureusement mort décapité en 1794. Elle était anglaise, mais très galicisée et vraiment très, très différente de Jane Austen. Mais Jane Austen l'aimait beaucoup. Donc, en fait, loger chez son frère et voir cette femme qui donnait de grandes réceptions, ça lui a donné aussi une Ça lui a permis de découvrir la vie londonienne qu'elle décrit ici ou là dans ses romans. Parce qu'Austin ne décrit jamais que des choses qu'elle connaît. Vous voyez, il y a beaucoup de romancières qui inventaient des situations qu'elles ne connaissaient pas. Elle, c'est jamais le cas. Elle ne parle que de lieux et de situations qu'elle connaît.
Isabelle Bourg
C'est-à-dire que dans les sentiments qu'elle peut évoquer, il y a possiblement l'idée qu'elle s'empare d'une histoire qu'elle a entendue ?
Sabine Zovigian
Oui. Elle fait fond aussi quand même sur le roman sentimental, Francis Burney en particulier, qu'elle admirait beaucoup. Elle admirait beaucoup Francis Burney qui, avec Evelina et d'autres romans, a eu beaucoup de succès. Elle admirait aussi beaucoup Muriel Edgeworth qui est très différente en fait, c'est plutôt une rationaliste. Parfois, ces romans sont des variantes de ces œuvres-là et aussi, Austen, il faut quand même se le dire, elle est écrite contre le roman de la sensibilité, pas contre le roman sentimental, contre le roman de la sensibilité qui faisait rage, qui a fait rage de 1760 à 1810 à peu près. Sense and Sensibility, c'est ça le titre anglais, a été traduit par Raison et Sentiment. C'est un très mauvais titre. D'ailleurs, la première traductrice de ce roman, Isabelle de Montaulieu, a traduit Raison et Sensibilité parce qu'Austin, elle s'en prend à cette mode de la sensibilité exacerbée, vous voyez, qui est une espèce de mise en scène des affects avec, oui, vraiment une mise en scène avec une part d'artifice. Donc ça, elle a écrit contre sa sensibilité, mais après aussi. Donc elle, ce qu'elle défend, c'est des affects qui sont pondérés par la raison, pas seulement la raison résonante, mais aussi la raison comme mode de gestion des comportements sociaux.
Isabelle Bourg
C'est ça la subtilité qu'il y a entre cette sensibilité avec une expression démesurée du sentiment et puis ce sentiment saisi par Jane Austen où quand même on pondère avec les questions financières. Mais quelle est la rente de ce prétendant ? Jean-François Dignac, c'est bien complexe de saisir comment s'exprime le sentiment. On sait que pour l'historienne, l'historien, ce sont toujours des sujets délicats à approcher.
Jean-François Duniac
Absolument. Alors, pour rebondir, effectivement, on voit à la fin du 18e siècle, début du 19e siècle, beaucoup de caricatures précisément sur l'effusion féminine à la lecture de certains romans. Notamment, il y a des caricatures de Rawlinson et d'autres qui montrent autour d'une table, quatre dames littéralement se pamant à la lecture de je ne sais quel roman. de la sensiblerie ou de la sensibilité contre laquelle Jane Austen écrit en réalité l'un de ses tout premiers textes. On pense à Lady Susan, donc c'est quelque chose qui s'inspire en partie de Chaudelot de Laclau. Les liaisons dangereuses. Elle est davantage dans cette veine en réalité que dans celle de la sensiblerie et de la sensibilité littéraire telle qu'elle s'affiche. Pour revenir sur la saison, alors effectivement à Londres, entre février et juin c'est parfaitement normé, il y a toute une série de lieux. C'est aussi d'abord avant tout parce que ça percole du sommet de la pyramide vers la base, c'est la saison d'abord à la cour. Alors évidemment, c'est parfaitement inaccessible à des gens comme Jane Austen et ses congénères, mais c'est d'abord à la cour que se font les choses. Et puis, toute une série de lieux, de salles de concert, de lieux de divertissement, de workshops et autres, répliquent finalement, pour les strates sociales inférieures, ces formes de sociabilité et potentiellement de rencontres. Les assembly rooms également, où ont lieu des balles, parfois avec abonnement, souvent avec abonnement en réalité, parce que ce sont également des entreprises qui ont besoin de vivre, et là en l'occurrence, il y a une forme de rente de l'appareillage, j'allais dire, des jeunes gens. Tout cela constitue une économie londonienne parfaitement rodée. On fait la saison à Londres, donc jusqu'en juin. Pourquoi jusqu'en juin ? Parce qu'en juillet, généralement, le souverain se retirent de la capitale, le Parlement cesse ces sessions, donc on part éventuellement passer l'été quelque part et puis on va faire une autre saison, par exemple à Barthes qui est plutôt à l'automne, vous voyez, ou au début du printemps.
Isabelle Bourg
Voilà, avec toujours des résidences bien sûr pour cette aristocratie à la campagne.
Sabine Zovigian
Oui, et à Londres, j'ai oublié de dire qu'Austin, quand elle y venait, allait beaucoup au théâtre. Elle aimait beaucoup le théâtre. Et elle a vu tous les grands acteurs de l'époque, elle les a vus. Et le théâtre joue aussi un rôle dans son roman Mansfield Park.
Jean-François Duniac
Absolument, c'est vrai que cette culture-là aussi, c'est celle qui confère une nouvelle noblesse. C'est le capital symbolique pour dire les choses en réalité, qui a vu déjà les familles de la noblesse à partir du XVIe, XVIIe siècle transmuter finalement une forme de noblesse essentiellement par les armes ou équestres en des savoirs, la connaissance, les concerts, le théâtre, la lecture. Jusque-là, y compris la lecture des journaux. Et ces gens qui font la saison à Londres reviennent ensuite dans les provinces et se font eux-mêmes les promoteurs. Tout un obli, évidemment, par leur connaissance du dernier concert, du dernier concertiste, de la dernière cantatrice, etc. Parfois même avec des pièces qu'ils ont eux-mêmes achetées ou qu'ils peuvent jouer devant leurs ouailles. évidemment s'attire un prestige local tout à fait remarquable.
Isabelle Bourg
Avec ici ce cheminement pour une jeune fille telle qu'elle est imaginée dans un idéal avec la formation, on l'a dit, avec même des publications pour la formation, avec ces moments particuliers de sociabilité, les villes comme Basse ou alors la saison à Londres. Et puis le temps du bal, bon ben voilà, ça y est, on a les prétendants, encore faut-il qu'ils conviennent. Imaginez si c'est une alliance dégradante.
Narrator/Actor
Juste ciel, Anne ! Que vous arrive-t-il, très chère ? Rien, je vous assure, je vais très bien. Anne, qui est l'amiral Croft ? Et pourquoi les vocations de son nom vous fait-elle perdre toute contenance ? La femme de l'amiral Croft est... est... Madame Croft ?
Isabelle Bourg
Très juste.
Narrator/Actor
Et madame Croft se trouve être la sœur du capitaine... Frédéric Wentworth. Wentworth ? Je vois. Je vois. Et l'idée qu'il sera peut-être bientôt dans cette maison. Anne, vous savez que votre père voyait cela comme une union des plus inopportune. Jamais il n'aurait favorisé une alliance qu'il jugeait terriblement dégradante. Je crois me souvenir qu'il n'était pas le seul. Ma chère, conclure des fiançailles à 19 ans, Au beau milieu d'une guerre, avec un jeune officier de la marine qui n'avait ni fortune ni espoir de parvenir à la richesse, cela n'aurait assurément été qu'un immense gâchis. Et j'aurais failli à mon devoir de marraine si je n'étais pas intervenue et ne vous avais pas conseillé d'y renoncer. Vous étiez jeune. Et il semblait infiniment plus prudent de rompre un tel engagement. C'était plus prudent à l'époque, pourtant. Le capitaine Wentworth a fait fortune pendant la guerre et jouit maintenant d'une extrême richesse.
Isabelle Bourg
Le film Persuasion de Carrie Cracknell en 2022, elle l'aimait, mais l'alliance n'a pas pu être possible parce qu'il n'était pas riche. Mais en fait, bien plus tard à ce rencontre, qu'il s'est enrichi. C'est une horreur, mais moi je pleure ! C'est une vie entière qui est gâchée Isabelle Bourg !
Sabine Zovigian
Non, non, seulement 7 ans !
Isabelle Bourg
C'est pas mal déjà !
Sabine Zovigian
Mais en fait, il n'avait pas fait carrière encore. Il était un peu comme les deux frères de Jane Austen qui étaient dans la marine. Je ne sais pas si ça paraît dans le film, mais en fait, dans le roman, Anne Elliot dit « J'ai eu raison de vous obéir ». Elle parle à Lady Russell. On voit ça dans Sense and Sensibility, mais aussi dans la vie d'Austin. Cassandra était fiancée, elle a dû se fiancer en 1792 et malheureusement il est mort aux Antilles en 1797, mais ça fait 5 ans qu'elle attendait qu'il puisse acheter une maison, vous voyez, vivre décemment. Donc même sa sœur a attendu parce qu'il fallait qu'il ait une ou deux paroisses pour avoir suffisamment de revenus pour pouvoir entretenir sa femme, mais aussi les très nombreux enfants qui allaient arriver assurément.
Isabelle Bourg
Est-ce que dans le génocide, d'ailleurs, il y a l'évocation du sentiment amoureux, mais après le mariage ? Parce qu'il y a ce moment très particulier de la conquête amoureuse, mais sur le après. Vous savez, ces couples qui vieillissent ensemble toujours dans l'amour. Je vous vois réfléchir Isabelle Bourg, pas tellement.
Sabine Zovigian
Non, écoutez, il y a les Bennet, donc qui sont... Enfin, M. Bennet s'est laissé séduire par la beauté de sa femme et après il s'est aperçu qu'elle était stupide. Il y a des familles, mais Jane Austen s'intéresse beaucoup aux enfants et au fait que les enfants sont agités, vous voyez. Il y en a dans Persuasion, il y en a dans d'autres romans. Donc elle voit plutôt les charges familiales.
Isabelle Bourg
Oui, c'est ça.
Sabine Zovigian
Plutôt que l'hymen heureux.
Isabelle Bourg
Mais malgré tout, vous nous l'avez dit, il y a une fin heureuse chez Jane Austen. D'ailleurs, ça participe sans doute à son succès aujourd'hui, parce que je pense qu'on a besoin de fins heureuses face aux horreurs de l'actualité. Mais c'est ça aussi, c'est que Jane Austen est porteuse d'un message qui n'est pas sinistre, alors que ça pourrait l'être très facilement sur ces amours déçus.
Sabine Zovigian
Oui, non, c'est vrai. C'est vrai, mais elle est, comment vous dire, elle a profondément transformé le roman sentimental, mais le thème de base, c'est quand même le roman sentimental, vous voyez. Je dis bien le roman sentimental, pas le roman de la sensibilité. Donc voilà, mais ça, c'est les romans achevés. En fait, il y en a deux qui sont inachevés. Il y en a un, The Watsons, elle a écrit une cinquantaine de pages, qui est très, très sombre. très très sombre. Et son autre roman, Achilles inachevé, celui qu'elle n'a pas pu continuer à écrire parce qu'elle est devenue malade en 1816, qu'on appelle Saint-Etienne, c'est un roman complètement différent. C'est le développement de stations balnéaires. Vous savez que les villes d'eau ont connu un moindre succès. à l'avantage des stations balnéaires. Et donc, c'est l'histoire d'un entrepreneur qui veut créer sa propre station balnéaire et qui est ridicule. C'est un roman très satirique, en fait, Saint-Etienne. Donc, elle a complètement changé. Et donc, là, peut-être que ça s'approche un petit peu des problématiques du roman victorien. Vous voyez l'analyse sociale. Bon, peut-être que Walt Scott, dont le premier roman a été publié en 1814, lui a donné l'idée d'avoir un regard différent sur le réel.
Isabelle Bourg
C'est un regard différent sur le réel et Jean-François Duniac, c'est aussi un regard autre sur la manière d'appréhender une période. Vous êtes l'auteur d'une histoire de la Grande-Bretagne, mais l'histoire de la Grande-Bretagne, c'est la démarche de l'historien, de l'historienne, on regarde les faits, les documents, et ce qui échappe bien souvent, c'est très difficile à ressentir, c'est l'air du temps, c'est comment on décrit une société. Et par la lecture de Jane Austen, on arrive à avoir un bel écho de cette société-là, Angleterre, fin 18e, début 19e siècle.
Jean-François Duniac
Absolument, particulièrement pour son milieu, celui de la gentry, on voit bien Ne serait-ce que dans l'extrait où on évoque un officier de marine et on voit le statut social de ces officiers de marine qui fluctuent notamment entre les phases de paix et les phases de guerre. Et donc cet officier de marine finit par faire fortune. Il y a une forme d'ascension sociale des officiers, particulièrement à ce moment-là, des fonctions militaires. Alors que d'autres fonctions, par exemple, et elle l'a vécu puisque son père en était, notamment les churchmen, les hommes d'église, de l'église dite anglicane, eux, au contraire, souffrent souvent d'une espèce de double tension. La première, c'est que ce sont des gens qui sont de plus en plus formés depuis le XVIIe siècle. maintenant massivement et à peu près tous diplômés des universités, ceux qui les séparent intellectuellement et socialement de leurs ouailles. D'où des sociabilités souvent particulières et on le voit avec le fameux Collins qui va chercher finalement en haut et qui joue finalement contre ses ouailles, on le voit à longueur de page dans le roman. Donc ça donne des personnages qui sont des formes un peu de mutants sociaux qui ne sont jamais véritablement à leur place, d'où le caractère toujours un peu gauche et un peu faux. Et en même temps, économiquement, ce sont des gens qui ont énormément de difficultés. Et là, une nouvelle fois, la famille Austin l'a vécu, d'où la nécessité de cumuler, par exemple, les cures ou ce genre de choses. Donc on lit la société, effectivement, anglaise, à travers les romans de Jane Austen.
Sabine Zovigian
C'est vrai. Joe Austen, donc le père de Jane Austen, avait deux paroisses. Il avait aussi des terres, la Gleb, il cultivait des terres, mais il avait une exploitation assez grande, il avait même un attendant. Et en plus, il prenait des pensionnaires. Comme vous disiez, les hommes d'église devaient avoir un diplôme, et Joe Jostlin apparemment était un excellent spécialiste de lettres anciennes. Donc il avait 5, 6, 7 pensionnaires qui vivaient dans la maison, laquelle n'était pas très grande d'ailleurs. Et tout ça, ça lui permettait d'avoir un revenu correct.
Isabelle Bourg
Parce que c'est pas tout, c'est vrai, ce maintien du statut social, on sent bien que c'est un poids presque au quotidien pour tous ces gens-là.
Jean-François Duniac
C'est l'enjeu, c'est l'enjeu. Et on le voit bien dans les romans, une nouvelle fois, où il s'agit, comme je le disais, de ne pas déparer, voire, si possible, réussir l'hypergamie, comme l'on dit, c'est-à-dire se marier plus haut finalement que sa condition. C'est tout l'enjeu. Et il est vrai que les romans de Jane Austen sont quelque part de merveilleux manuels de gestion de ces carrières, j'allais dire matrimoniales.
Isabelle Bourg
Alors comme on l'a bien dit, on met de côté l'idée de roman à l'eau de rose, on entend bien qu'il y a une profondeur chez Jane Austen de critique, je ne sais pas s'il faut utiliser le mot, mais en tout cas de description de sa société et puis pour finir Isabelle Bourg quand même l'humour parce qu'on l'oublie bien souvent mais par cette acidité il y a beaucoup d'humour chez Jane Austen.
Sabine Zovigian
Oui, il y a de l'humour, il y a encore plus d'ironie et de satire et ça c'est rendu possible par son utilisation de la voix narrative. Si vous voulez, elle raconte une histoire, mais souvent, disons pour le dire simplement, on entend la voix de la narratrice dans les propos de ses personnages et aussi dans le commentaire. Et c'est là que se nichent justement l'humour et l'ironie. Ironie qu'on peut manquer. Si on lit une mauvaise traduction française, on peut manquer. Parce que les premières traductions de Jane Austen, au 19ème, Voilà, passer à côté de l'ironie et aplatisser un petit peu le discours d'Austin dans ses romans.
Isabelle Bourg
Alors, il faut qu'elle traductionne, parce que je sais qu'auditeurs-auditrices vont demander. Les traductions contemporaines ne sont pas mauvaises quand même.
Sabine Zovigian
Non, elles sont plus fidèles. Mais il y a des traductions anciennes, comme celle, la première traduction d'Emma, qui est très bonne. Non, mais elles sont beaucoup plus fidèles, parce que la traduction au début du XIXe, c'était souvent, parfois, une réécriture.
Isabelle Bourg
Bon ben voilà, vous nous rassurez Isabelle Bourg, merci, puis moi à tous les deux d'être venus, de nous avoir donné envie, mais c'est le cas pour chaque émission de cette série consacrée à Jane Austen, l'envie de lire Jane Austen, Jean-François Duniaquin. Vous avez participé à l'Histoire des femmes en Europe, des grottes aux lumières, c'est dire si c'est vaste, objets, images, textes, vous avez travaillé particulièrement sur les maillages en Angleterre au 18e siècle, donc on comprend toute cette légitimité, puis il y a votre histoire de la Grande-Bretagne, Merci, vivement à tous les deux. Merci à vous Isabelle Bourg. Prochain épisode dans le cours de l'histoire, passion Jane Austen, la régence anglaise sous les projecteurs.
Narrator/Actor
Grand Vaud North Square, 1813. Amis lecteurs, l'heure est venue de placer nos paris quant aux résultats de la saison mondaine à venir. Prenez la maison du baron Featherington. Trois demoiselles, mises sur le marché du mariage comme de tristes truies par leurs mères dépourvues de goût et de tact.
Sabine Zovigian
Damais !
Narrator/Actor
Tu es priée de faire diligence !
Isabelle Bourg
La chronique des Bridgerton dans le cours de l'histoire, une émission réalisée par Thomas Beau et la technique Nicolas Leroulet, émission préparée par Jeanne Delocroix, Raphaël Lalum, Jeanne Coppel, Luce Morand, Solène Roy et Maiwen Guizhu. Le cours de l'histoire est à écouter, à podcaster sur franceculture.fr et l'appli Radio France.
Podcast: France Culture – Le Cours de l'histoire
Épisode du 26 novembre 2025
Participants principaux:
Comprendre Jane Austen, l’amour et la société à la charnière XVIIIe–XIXe siècle anglais
Cet épisode explore l’œuvre de Jane Austen bien au-delà du cliché du « roman sentimental à l’eau de rose », révélant une critique sociale acérée de l’Angleterre georgienne. Les participants interrogent le mariage, le statut des femmes, la sociabilité, et la subtile ironie d’Austen, tout en reliant sa vie à celle de ses héroïnes.
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[41:57–43:26]
[56:26–57:21]
[53:32–55:38]
L’épisode offre une plongée fascinante dans la société anglaise que Jane Austen décrit, révélant combien son œuvre dépasse le cadre sentimental pour diagnostiquer avec subtilité et ironie les enjeux de son époque – mariage, statut social, autonomie féminine – tout en gardant un sens aigu du réel et du comique. Un passionnant aller-retour entre la vie, l’œuvre et le contexte, qui donne furieusement envie de relire Austen « au second degré ».
Prochain épisode : « Passion Jane Austen, la régence anglaise sous les projecteurs »
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