
Jane Austen en son temps : Jane Austen, être écrivaine dans l’Angleterre georgienne
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Xavier Mauduit
France Culture. Le cours de l'histoire. Xavier Mauduit.
Host/Interviewer
Jane Austen, être écrivaine dans l'Angleterre de la Régence, car le monde pourrait se diviser en deux catégories. Il y a celles et ceux qui ont lu Jane Austen et puis le reste du monde qui s'apprête à lire Jane Austen ou qui gagnerait de le faire. Orgueil et préjugés, raison et sentiments, éma, persuasion, ce sont autant d'approches d'un moment de l'histoire de l'Angleterre. Sans doute des rapports sociaux décrits avec finesse, ceux de la petite noblesse, de l'argent aussi. Mais d'ailleurs, que signifie être écrivaine à la fin du 18e siècle et au début du Le.
Xavier Mauduit
Cours de l'histoire Miss.
Host/Interviewer
Austin, l'honneur de votre visite est immense, incommensurable.
Xavier Mauduit
Sachez que le Régent a lu et.
Marc Poré
Admiré tous vos romans, Miss Austin.
Xavier Mauduit
Son Altesse Royale en possède un exemplaire.
Host/Interviewer
Dans chacune de ses résidences.
Xavier Mauduit
Si, si.
Host/Interviewer
Et moi, son humble bibliothécaire, je les ai également lus.
Xavier Mauduit
Xavier Mauduit.
Marc Poré
Deux fois.
Host/Interviewer
Deux fois. Christine Planté, bonjour. Vous êtes professeure émérite de littérature française et d'études sur le genre à l'université Lumière Lyon 2. Vous aussi vous l'avez lu, mais pas deux fois, bien plus que deux fois, Jane Austen j'imagine.
Christine Planté
J'ai beaucoup lu Jane Austen. Je ne suis pas spécialiste de littérature anglaise cependant. Je l'ai découverte tôt. Il m'a fallu un peu de temps pour comprendre pourquoi c'était une grande écrivaine. Et les choses sont allées mieux quand je l'ai lu en anglais plutôt qu'en traduction française. Mais c'était aussi une découverte merveilleuse par rapport aux écrivaines françaises que je connaissais. Les unes comme les autres étaient peu enseignées à l'école et une petite part seulement de leur œuvre était enseignée. Pas forcément seule qui était la plus propre à toucher des jeunes filles ou des jeunes gens. Mais découvrant Jane Austen et dans un premier temps ce qui était alors considéré comme un quatuor des grandes romancières anglaise, donc les Sorbronti et George Eliot un petit peu plus tard, j'avais le sentiment merveilleux que c'était une littérature que l'on pouvait d'emblée reconnaître et valoriser sans qu'elle fût légèrement dévaluée ou prise de haut ou avec une certaine condescendance comme c'était le cas des écrivaines françaises que l'on étudiait à l'école.
Host/Interviewer
Christine Planté, vous êtes spécialiste de la littérature côté français mais évidemment il y a toujours de la comparaison. Vous êtes d'ailleurs vice-présidente de la société des études Marceline Desbordes-Valmore. Et avec nous aujourd'hui pour réfléchir à la figure de Jane Austen, Claire Boulard-Jousselin, bonjour. Cette maîtresse de conférence en civilisation britannique à l'université sort bonne nouvelle en écho à ce que d'ailleurs Christine Planté nous disait longtemps. Un certain mépris sur cette littérature à la fois romanesque et féminine.
Xavier Mauduit
Oui, la littérature féminine du XVIIIe siècle a longtemps été négligée et on commence à la découvrir dans les années, vraiment de manière sérieuse. La recherche s'est penchée sur les femmes en littérature, les Anglaises en littérature, à partir des années 1980. Alors la génocide, on la connaissait bien avant, évidemment, c'est l'exception qui confirme la règle.
Host/Interviewer
Il faut toujours se méfier d'un dingue nom qui cache l'ensemble de la production d'un moment. Marc Poré, bonjour. Vous êtes professeur émérite de littérature anglaise à l'école normale supérieure. Avec cette figure de Genocide, il faut peut-être replacer quelques éléments biographiques. Elle apparaît quand dans l'histoire de la littérature, cette jeune femme ?
Marc Poré
Eh bien, elle est née en 1775 et elle meurt en 1817. C'est-à-dire que voilà quelqu'un qui est à cheval, pardon pour l'expression un peu cavalière, mais qui est à cheval sur deux siècles. Et ça fait d'elle un personnage... qui incarne une forme de transition, mais la transition idéale, parfaite. Elle tient autant du XVIIIe siècle, par toutes sortes d'aspects, et notamment son « wet », c'est-à-dire son esprit, très fin et aussi très percutant. Et puis, en même temps, elle annonce ce que sera le roman psychologique du XIXe siècle. Elle annonce même le courant moderniste, avec Virginia Woolf et James Joyce, c'est-à-dire qu'elle incarne ce qui deviendra le courant de conscience ou en tout cas l'expression d'une voix. Cette voix se trouve en être une voix de femme.
Host/Interviewer
Avec ici des repères liés toujours aux politiques. Nous fonctionnons comme ça si nous regardons du côté français. C'est la révolution française et c'est l'épisode napoléonien, l'épisode impérial. Qu'en est-il d'ailleurs Claire Boulard-Juscelin de l'Angleterre ou en tout cas de la Grande-Bretagne au même moment ?
Xavier Mauduit
Alors, la Grande-Bretagne est d'abord sous le règne de Georges III. Quand Jane Austen naît, c'est lui le souverain. Et puis, on va aller vers une régence. Alors, pour le cas de Jane Austen, elle accompagne ces développements politiques. Et la régence, pour elle, est, disons, aussi associée à un scandale, parce que le régent a une épouse qu'il répudie. et qu'il cherche à divorcer. Il avait eu une épouse secrète, il s'était marié secrètement. Et Jane Austen qui suit l'actualité, prend partie pour cette reine qui ne devient jamais reine d'ailleurs, et déteste le régent à qui elle va être obligée de dédier un de ses romans sur sa demande. Voilà, et puis Jane Austen, bon bien sûr, mais là peut-être ma collègue va en parler plus précisément, est très aussi marquée par les guerres napoléoniennes, la révolution française, donc tout ça aussi marque beaucoup l'actualité politique en Angleterre parce qu'on a un mouvement de, comment dire, de conservatisme qui vient en réaction à la révolution française après les premiers enthousiasmes face à la chute de la Bastille. Mais bien sûr très très vite il va y avoir un mouvement de réaction conservatrice qui va bien sûr aussi avec les guerres directement avoir des conséquences d'ailleurs sur la famille Austin puisqu'elle a des frères qui vont partir à la guerre.
Host/Interviewer
Et oui, c'est ça, c'est cette très longue guerre qui en réalité oppose la Grande-Bretagne et la France, cette seconde guerre de cent ans, mais avec ce moment culminant avec la Révolution française et l'épisode napoléonien. Christine Planté, une des réflexions que nous avons ici pour penser Jane Austen, c'est la replacer dans son temps, dans son moment. écrivaine, fin du XVIIIe siècle et début du XIXe siècle. Et Claire Boulard-Justin le disait bien, de toute façon, on a beau être écrivaine et s'intéresser à un univers, on est obligatoirement influencé par ce qui se passe ailleurs.
Christine Planté
Bien sûr, je pense qu'on ne peut pas lire ces femmes, pas plus que les écrivains qui leur sont contemporains, en les extrayant de leur temps. Il en va de même pour la situation française. Alors, ce qui est compliqué, si on veut évoquer les contextes comparés, c'est que d'une part, il y a un certain décalage entre l'Angleterre et la France. Il y a énormément d'échanges, indépendamment des relations de guerre. long conflit. Il y a des échanges de journaux, de livres, des lectures, une grande curiosité. Et puis, il est difficile d'évoquer le moment où a vécu et écrit Jane Austen, en le considérant en France, sans faire la place de ruptures vraiment majeures. Et avant les guerres napoléoniennes, il y a évidemment la rupture de la Révolution. si on essaye de mettre en face de Jane Austen un nom d'écrivaine française. Du point de vue des dates, ce sera probablement Germaine de Stael. Mais c'est une figure tellement différente à tout point de vue, par son statut social, par sa formation, par la vie qui va être la sienne, par les œuvres qu'elle produit. qu'il y a quelque chose d'une mission impossible dans l'exercice de comparaison. Mais en tout cas, la révolution est une césure évidemment immense et qui ne joue pas toujours à l'avantage des femmes et en particulier à l'avantage des femmes aisées et cultivées. Il y aura ensuite le Code Napoléon qui ne va pas non plus faciliter beaucoup la vie des femmes, donc c'est une deuxième forme d'exclusion et de marginalisation. On aurait pu dire aussi en amont, je crois que c'est très important, que quelque chose commence à se compliquer pour les femmes cultivées, pour les écrivaines, C'est l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau qu'elle lise avec passion, avec admiration, et qui les déstabilise, voire les bouleverse, lorsque dans l'Émile, 1762, au livre IV, Sophie, ou de la femme, propose un mode d'éducation pour les femmes, les filles, radicalement différent de celui des hommes. que les femmes sachent beaucoup de choses, mais seulement ce qu'il leur convient de savoir. Et cela, toutes les lectrices admiratrices de Rousseau sont profondément troublées lorsqu'elles lisent cela, elles le comprennent très bien. Par exemple Germaine de Staal qui est une immense admiratrice de Rousseau commence sa carrière par des lettres sur les écrits de Jean-Jacques Rousseau et elle commence en faisant état de cette contradiction et en disant à la fois que Rousseau, par cet interdit, veut empêcher les femmes de prendre place dans l'espace public et qu'il parle si bien des femmes qu'elles sont profondément touchées et émues à le lire.
Host/Interviewer
Avec Germaine Destal, nous avons ici un parcours particulier, vous l'avez dit, Christine Planté, d'écrivaine à la fin du XVIIIe siècle, parce que nous sommes sur des dates à peu près similaires à Germaine de Stael, née en 1766, il y a une dizaine d'années d'écart avec Jane Austen. Et quant à l'éducation, c'est sûr que celle de Germaine de Stael est particulière.
Pierre Spiriau
Pour parler de Mme de Staal, pour rendre compte de sa pensée, de son mode d'exposition des idées, de son style, il est nécessaire, je crois, de remonter à sa première enfance. Dans le grand salon parisien où son père, l'illustre banquier Necker, recevait quelques années avant la Révolution, tout ce que la France comptait alors de prince dans l'ordre de l'esprit. On voyait l'agrime, rénal, marmontelle, d'hydro. Au milieu de ses docteurs, Âgée de dix ans à peine, la future Mme de Staal se tenait assise sur un petit tabouret de bois. Les propos passaient sans doute bien au-dessus de sa tête, mais elle en recueillait suffisamment pour faire figure d'enfant prodige et composer à quatorze ans un commentaire savant sur l'esprit des lois. Cette formation intellectuelle précoce et sans doute brusquée eut, sur le développement de son esprit, une assez fâcheuse influence. Élevée dans le feu des conversations, dans les voltes phases des discussions, elle y prit l'habitude de discourir sur tout, d'improviser de plein jet, de conduire ses analyses à la diable et de voir dans les idées plus leur contenu pittoresque ou sentimental que leurs valeurs objectives. Sa pensée y gagna, ce qu'elle a fort bien appelé, de la vie, mais le problème restera toujours ouvert de savoir si le mouvement, la vie, sont conciliables avec la pensée entendue au sens strict. Quoi qu'il en soit, il est indiscutable qu'aux lecteurs, non complices, les livres de Madame de Stahl manifestent une sorte de frénésie, de bourdonnement intellectuel qui n'est pas autre chose que l'écho lointain, mais non encore assourdi, du tintamarre de cervelle du salon Necker.
Host/Interviewer
Le journaliste Pierre Spiriau, en 1948, dans une émission intitulée « Connaissance de l'Homme » à propos de l'enfance de Germaine Destal. Comme quoi, « Connaissance de l'Homme », Germaine Destal, nous étions à un moment où les réflexions de genre n'étaient pas tellement présentes. Avec Christine Planté, l'évocation de Germaine Destal, nous avons ici un destin particulier. Très évident, c'est-à-dire qu'elle est dans le salon au plus près des penseurs de son temps. Cette influence-là, est-ce que c'est quelque chose qui fait exception ou est-ce qu'on peut dire que les autrices françaises de la fin du XVIIIe siècle n'existent que dans cet univers-là ?
Christine Planté
Ce ne serait pas tout à fait vrai, mais les femmes les plus connues sont des femmes qui viennent de l'aristocratie ou de milieux très aisés et privilégiés. C'est le moyen d'avoir une éducation qui ne fait pas forcément des germaines de stal, mais des femmes très cultivées. Tout le XVIIIe siècle, en particulier dans la deuxième partie du XVIIIe siècle, il y a un désir d'éducation générale qui est plus facile à satisfaire dans ces milieux. Les autres non connues de femmes que l'on peut citer à la même époque montrent aussi des éducations exceptionnelles, que ce soit Mme Roland, qui a fait des études très vastes, qui a y compris appris le latin, que ce soit Constance de Salme, que l'on a un peu redécouvert à la fin du XXe siècle, qui a aussi, et c'est souvent le choix des parents, de la mère ou du père, ou les deux, qui a eu aussi une éducation très riche. Et même lorsque ces femmes venant de milieux moins privilégiés n'ont pas accès aussi facilement à des précepteurs, à des salons, à des bibliothèques, dès qu'elles le peuvent, elles sont désireuses de compléter leur formation. C'est le cas de l'âme de gauche qui, lorsqu'elle arrivera de Montauban à Paris, essaye de parfaire, de compléter son éducation qu'elle sait insuffisante. C'est le cas de Marceline des Bordesvalmors, femme poète originaire d'un milieu populaire, disons d'artisan-artiste, qui entre d'abord au théâtre et qui, par le milieu du théâtre et par les rencontres qu'elle fait, se montrent avides de lire, de connaître, d'apprendre les langues aussi. Donc il y a un vaste mouvement de désir de savoir et de désir de littérature auquel, c'est triste à dire, mais d'une certaine façon, la révolution apporte un frein ou une difficulté ou un élément de contradiction quand il s'agit des femmes.
Host/Interviewer
Avec la situation en Grande-Bretagne au même moment. C'est-à-dire que Marc Poré, on va trouver là aussi tout un panorama qui correspond à cette appétence et on le sait bien, on n'a pas vraiment de frontières. Ce sont des phénomènes transnationaux, le désir de se cultiver, le désir de savoir. C'est quelque chose que l'on constate également en Grande-Bretagne.
Marc Poré
Oui, oui, oui. Globalement, c'est à peu près la même chose. A ceci près que dans le cas qui nous occupe ce matin, avec Jane Austen, c'est un petit peu, encore une fois, l'exception qui confirme la règle, parce qu'elle ne fréquenta jamais de salon. Elle se rend à Londres de manière très tardive. Elle habite dans le Hampshire, un comté tout à fait rural. rurales et campagnards, à 80 km de Londres. Et 80 km de Londres à l'époque, c'est une distance infinie. En revanche, par rapport au savoir, elle est tout à fait dans l'ère du temps, en ce sens où son père, pasteur, un bon pasteur, installé depuis plus de 40 ans, met un soin jaloux à éduquer ses filles et ses enfants. Je rappelle qu'il y a huit enfants dans la famille, ça n'est pas rien. Elle est l'avant-dernière, si j'ai bonne mémoire. Et très tôt, son père va veiller à ce qu'elle goûte à ce plaisir interdit qu'est la lecture de romans. et, si possible, de mauvais romans. C'est-à-dire qu'à l'époque, il y a une sorte de préjugé très hautain vis-à-vis de la fiction, vis-à-vis d'un certain type de romans. On dirait aujourd'hui des romans de gars, c'est-à-dire des romans qui ne valaient pas tripètes, des romans sentimentaux, des romans gothiques. dont Jane Austen fait une consommation effrénée, ainsi que l'ensemble de la famille, et cela donne lieu ensuite à une réflexion collective et puis une écriture qui se veut d'abord d'imitation, ou je devrais plutôt dire de pastiche, de parodie. C'est-à-dire que très tôt, Jane, la petite Jane, qui écrit ses premiers romans à l'âge d'entre 11 et 15 ans, elle pastiche les romans qui circulent dans la maison, dans les bibliothèques de près. En attendant, pour répondre à la question que vous posiez, en attendant de prendre part dans la guerre des idées, parce que c'est le titre d'un grand ouvrage critique sur son temps, Marilyn Butler, The War of Ideas, la guerre des idées, il faut bien concevoir que cette guerre qui est la toile de fond de ces romans est aussi une guerre intellectuelle, une guerre idéologique, où chacun est sommé de prendre son camp, son parti. Et elle, elle prendra le parti plutôt, je dis plutôt parce qu'il faut toujours nuancer ces affaires-là, mais elle prendra le parti des anti-jacobins contre les jacobins, contre les romans radicaux dont elle se détache et envers lesquels elle a une certaine critique à formuler.
Host/Interviewer
Voilà, parce que le temps fait que, bien sûr, il y a comme un filtre qui s'installe et qui conserve dans le passé les noms des auteurs, des autrices de ces romans-là. Beaucoup, mais lus par Jane Austen et surtout pastichés pour en faire des œuvres authentiques. Là, on a quelque chose de très fort. Claire Boulard, Jousselin. Non mais c'est vrai, toute cette littérature-là, la notion même de roman. Aujourd'hui, mettre un roman comme ça sous le titre d'un ouvrage, c'est comme une évidence pour dire que c'est quelque chose de fictionnel. Mais replacer dans ce contexte la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle, ce n'est pas rien un roman.
Xavier Mauduit
Oui, oui, ce n'est absolument pas rien. On a tout un courant littéraire, et je pense là à la presse, la grande presse d'essais périodiques lancée par Joseph Addison en 1711, qui prône en fait un autre type de littérature qui est une littérature d'essai moral dont Jane Austen d'ailleurs dans l'abbaye de Dongfanga relève qu'une jeune fille que l'on surprend avec un roman à la main s'empresse de cacher son roman sous son oreille. Mais elle fait la remarque suivante que la même jeune fille qui aurait lu le Spectator, donc ce grand périodique d'essais qui avait été lancé en 1711-1712, qui a eu une vie très courte mais qui a eu une influence monumentale sur tout le siècle, elle l'aurait montré avec fierté en disant je lis Le Spectator et pourquoi ? Parce que Le Spectator contient certes des fictions mais c'est un périodique qui peut être utilisé à deux fins un divertissement mais un divertissement qui est toujours didactique et bien sûr cette fonction didactique est mise au service d'une morale féminine et de la construction d'une féminité idéale qui est une féminité domestique Et puis une féminité qui ne se mêle surtout pas, qui est rationnelle, qui ne se mêle pas de politique et qui ne lit pas de romans. Parce que dans les mêmes temps, le roman prend diverses formes. Et dans les années, dans les premières décennies du siècle, on a des romans qui font scandale, qui sont les romans de Mrs. Manley, de La Rivière, qui publie des Secrets Memoirs et qui sont en fait des romans à code, à clé. qui brocardent, qui sont à substance politique en fait, le propos est politique. Et quittant, Manley était d'une faction conservatrice, Tory, et elle a publié un roman qui, vraiment, mais passait toute la faction, tous les grands aristocrates, tous les courtisans de la faction adverse, la faction Whig, si j'ose dire, au karcher. pour parler très vulgairement. Et ça a été une sorte de traumatisme pour les WIC parce que ces romans à clés, dont la clé a fini par circuler, étaient des romans érotiques et bien sûr dévoilaient au grand public toutes les turpitudes. les secrets d'Alcove, etc. Donc le roman est associé à ça, au point d'ailleurs que ce genre de secret mémoire, ce qui est donc une petite partie du roman, devient très à la mode. Et on les écrit, on les publie, avec une sorte d'anonymat, et systématiquement on dit « Buy a lady ». Donc les historiens, la recherche, a depuis mis à jour le fait que les trois quarts de ses romans n'étaient pas du tout écrits by a lady.
Host/Interviewer
On ne donnait pas le nom mais on mettait juste par une femme.
Xavier Mauduit
Voilà. Donc la féminité était aussi, et cette forme de fiction était associée à une féminité qui était tout à fait dérangeante, scandaleuse, etc. Puis ensuite, il y a eu tous les romans d'Eliza Haywood, qui étaient des petites fictions, qui étaient aussi considérées comme des fictions un peu érotiques, un peu scandaleuses, etc. Donc le roman, oui, a longtemps été associé à, effectivement, des lectures en rupture avec la norme morale féminine.
Host/Interviewer
Mais on a bien entendu que dans le cas de Jane Austen, c'est son papa qui lui disait, tiens, je te conseille de lire ça. Dis donc, quelle famille ! En tout cas, il faut se les procurer ces romans. En 1798, Jane Austen a 23 ans et elle écrit à sa sœur.
Sabine Zovigian
Ma chère Cassandra, votre lettre est arrivée aussi vite que je l'attendais. Et il en sera toujours ainsi, car je me suis fixée pour règle de ne pas les attendre avant qu'elles n'arrivent. Ce qui, je pense, nous arrange toutes les deux. J'ai reçu une lettre très courtoise de Mrs Martin, me demandant mon nom en tant qu'abonnée à sa bibliothèque de prêt qui ouvre le 14 janvier. Et mon nom, ou plutôt le vôtre, a donc été donné. Ma mère a l'argent. Mr May s'abonne également, ce dont je me réjouis, mais je dois dire que je ne m'y attendais pas. Pour inciter à s'abonner, Mrs Martin dit que sa collection ne comprendra pas seulement des romans, mais tous les types de littérature. Elle aurait pu s'épargner cette distinction, étant donné que notre famille est composée de grands lecteurs de romans et qu'ils n'en conçoivent aucune honte, étant dénués de prétentions. Mais cela a été nécessaire, je suppose, pour une bonne moitié de ses abonnés, qui se font une très haute idée d'eux-mêmes.
Host/Interviewer
Dans le cours de l'Histoire sur France Culture, lecture d'une lettre de Jane Austen à Cassandra, sa sœur, le 18 décembre 1798. Une lecture de Sabine Zovigian avec l'évocation de cette bibliothèque marpourée. C'est intéressant aussi de voir que, et vous l'avez bien souligné, nous sommes pas loin de Londres, mais selon nos critères d'aujourd'hui, dans la réalité de la fin du 18e siècle, c'est un peu loin. Nous sommes dans un contexte assez clos, assez fermé. L'ouverture d'une bibliothèque, c'est fondamental.
Marc Poré
Oui, c'est l'irruption de la nouveauté. Je rappelle que le mot qui désigne le roman en anglais, c'est novel. Et novel, ça veut dire neuf, ça veut dire nouveau. Et dès l'origine du roman, au sens anglais du terme, au 18e siècle, c'est un genre qui se veut en rupture par rapport à la romance, c'est-à-dire le récit de chevalerie, le récit qui vous emporte dans l'imaginaire, dans l'ailleurs, alors que le roman, lui, sa nouveauté, c'est d'être ancré dans la réalité du quotidien, en principe. Je dis bien en principe, mais dans la lettre qu'on a entendue, On aperçut effectivement ce qui fait une des caractéristiques de l'écriture et du style de Jane Austen, qui écrit ses lettres comme elle écrit ses romans, c'est-à-dire avec une ironie, une sorte de perciflage, une sorte de sarcasme à peine voilé. Là, on est dans la version douce, soft. Il y aura beaucoup plus cru, beaucoup plus dur, en tout cas beaucoup plus sec. Ici, effectivement, elle ne peut pas s'empêcher de faire une pointe contre ces gens qui se considèrent effectivement tout à fait indignes de se salir les yeux et l'entendement en lisant des romans, de vulgaires romans, des romans returiers.
Host/Interviewer
Oui, c'est ça, c'est cette critique de la société, de sa propre société par génocide qui nous intéresse. Christine Planté, dans la position de l'écrivaine dans sa société, il y a quand même le cas français très particulier. On l'a dit, c'est la période de la révolution française et puis de l'épisode napoléonien. Quelle place d'ailleurs pour le roman ? C'est vrai que Germaine Dostal, nous la mobilisons bien souvent. pour le lien qu'elle peut avoir dans la critique de ce qui se passe ou en tout cas la description de ce qui se passe au moment où elle vit. Mais le roman, la création de fiction en France ou ailleurs ?
Christine Planté
Germaine de Staël a écrit deux immenses romans qui ont marqué toute l'époque. Delphine en 1802, Corinne en 1807 et elle croit profondément au rôle du roman. Elle a écrit un très bel essai sur les fictions extrêmement lucide, on pourrait dire presque prophétique, prévoyant combien le roman peut prendre en charge d'autres intrigues, d'autres façons d'émouvoir que les relations sentimentales. Néanmoins, elle appartient à ce monde qui ne met peut-être pas le roman au-dessus de tout et elle aspire à participer du monde des idées. La situation du roman ressemble, à de nombreux égards à ce que vous venez de décrire l'un et l'autre, et c'est un petit peu différent. Il y a déjà des grands modèles de romans respectables ou avouables, y compris écrits par des femmes, ne serait-ce que la princesse de Clèves. Il n'y a pas le doublet novel romance, en particulier parce que le mot romance, à cette époque-là, désigne en France autre chose, c'est un genre poétique et musical. qui provient de la même origine, la tradition du roman de Séraud qui raconte une petite histoire d'amour qui émeut profondément. Et la romance, dans ce sens, a un succès fou à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. Succès mixte, pourrais-je dire. Là encore, le genre est défini par Jean-Jacques Rousseau. Et puis, plus ce genre devient grand public, plus on va considérer que c'est un genre féminin et que les femmes, poètes en particulier, y excellent. Quant au roman, ce qui serait l'équivalent de romance, on dirait peut-être, en France, roman sentimental. même si ça désigne un phénomène qui est plutôt début, tout début du XIXe siècle que du XVIIIe siècle. Et aussi, mais là c'est un critère formel, roman épistolaire, parce qu'il y a quand même une vogue immense des romans par lettres. dans lesquels les femmes excellent. Et là aussi, si on regarde d'un point de vue de l'histoire littéraire, on a tendance à dire, surtout pour la France, mais non seulement pour la tradition européenne, que le grand roman épistolaire, c'est un roman polyphonique avec de nombreux correspondants, les grands modèles français étant les lettres persannes de Montesquieu et plus tard dans le siècle, les liaisons dangereuses de Laclos. Lorsque les femmes s'emparent de ce modèle, ça devient plus restreint, correspondance entre amis, voire cela tourne au journal intime et puis cela se resserre sur les romans sentimentaux. Les partages ne sont pas les mêmes, les femmes s'emparent des romans pour traiter à la fois des questions sentimentales et des questions du temps et de la place des femmes bien sûr. Derrière, pour faire entendre tout de même la forêt cachée par l'arbre germaine de Stahl, on peut citer au moins les noms de Mme de Graffigny, Mme Ricoboni, qui ont des succès importants pour l'époque. Puis un petit peu plus tard, Mme Cotin, Mme de Genlis, Constance de Salme. Il y a également des femmes qui écrivent pour le théâtre ou qui écrivent de la poésie. Donc les femmes sont présentes dans tous les genres. Le roman restant à la fois un genre à succès et un peu minoré.
Host/Interviewer
Avec tous ces noms que vous évoquez. C'est vrai qu'il faut les citer parce que l'invisibilisation de toutes ces autrices participe aussi d'une histoire du genre. Claire Boulard-Jousselin, je reprends le titre d'un de vos ouvrages parce qu'il faut être plusieurs pour les conversations à l'heure du thé. presse et socialisation féminine en Angleterre au XVIIIe siècle parce que c'est ça aussi, c'est la manière de se reconnaître autrice. C'est pas rien ça de se dire autrice. On l'a dit, Jane Austen est née en 1775, on est en Angleterre. est de là à devenir autrice. L'idée de l'éducation, ce n'est pas simplement parce que papa conseille de lire des romans sentimentaux, et je reprends un adjectif pour qualifier ça, ou simplement aller à la bibliothèque. Elle a l'éducation d'une jeune fille de son temps.
Xavier Mauduit
Oui et non. Oui parce qu'effectivement, elle a une éducation qui repose essentiellement sur sa propre volonté de lire. Et donc voilà, elle est autodidacte en fait. Et contrairement aux jeunes hommes des mêmes classes sociales, elle n'a pas le droit d'aller et de fréquenter les écoles secondaires, ce qu'on appelle les grammar schools ou les public schools. Et elle n'a pas le droit d'aller à l'université. Or, elle a des frères qui vont à l'université. Donc en fait, oui, de ce point de vue, elle est comme les autres femmes. Elle a une éducation tout à fait privée. Elle a une éducation qui n'est pas tout à fait celle des autres femmes précisément parce que c'est un esprit, c'est un grand esprit, c'est une femme très intelligente et dont l'intelligence finalement apparaît très très vite puisque comme le disait Marc Poré, elle écrit très jeune et elle est capable d'écrire des parodies très très jeunes, y compris des parodies de livres d'histoire. Un des premiers livres qui a été exhumé, c'était un livre d'histoire. Une histoire de l'Angleterre qui va jusqu'à 1700, 1800, je ne sais plus. Le règne de Charles II peut-être ? Je ne sais plus. et qui, en fait, s'amuse à parodier les poncifs de l'histoire d'Angleterre. Or, on sait qu'elle a lu l'histoire de Goldsmith, l'histoire d'Angleterre de Hume, etc. Et elle avait 11 ans. Et sa sœur Cassandra avait délicieusement fourni des portraits de chaque souverain dont parlait Jane Austen dans ses textes. Et elle est capable d'avoir aussi une dimension critique sur certains souverains. On voit dans ce texte qu'elle porte une grande admiration à Marie Stuart, qui était encore considérée comme vraiment une souveraine à Willy Pender. Donc, à un âge très très jeune, on voit qu'elle a cet esprit tout à fait lucide et acéré. Alors ça, évidemment, tout le monde ne l'a pas. Mais effectivement, je pense que oui, si on regarde le schéma global, elle correspond à l'éducation d'une jeune fille de la bonne société dont le père a été éduqué. Elle vit dans un environnement où elle a des frères qui écrivent, elle a des membres de sa famille qui écrivent des poèmes, qui publient. Un de ses frères a publié un journal en 1789 qui s'appelle The Leuthera. Donc elle voit que la publication c'est quand même quelque chose d'assez facile et je pense que c'est sans doute beaucoup plus facile de publier, même pour une femme, au XVIIIe siècle que ça ne l'est actuellement, paradoxalement.
Host/Interviewer
C'est intéressant ce que vous nous dites là, parce que c'est vrai que ça va à l'encontre de toutes nos réflexions. Faut juste mettre « by your lady » sachant que c'est pas toujours « by your lady », c'est souvent pas un homme.
Xavier Mauduit
Oui, mais je pense qu'il y a au XVIIIe siècle et notamment après 1750, une croissance exponentielle des femmes autrices. Tout simplement parce que les femmes ont besoin d'argent et qu'écrire, alors que ça soit par la presse, il y a tout un courant qui amène les femmes à l'écriture dans la première moitié du XVIIIe siècle, par la presse justement. Parce que les journaux qui se développent énormément aussi dans cette période, demandent à leurs correspondants de leur envoyer des contributions. Or ces contributions peuvent être des petites fictions, des poèmes, des charades, etc. Et donc on a des premières autrices qui font leur premier pas sur la scène de la publication par ce biais. Et puis on a aussi un phénomène économique qui fait qu'on a une expansion de la bourgeoisie, Mais on a aussi une expansion du nombre de femmes qui ont besoin d'avoir des revenus et que d'envoyer une contribution à un journal ou tout simplement d'écrire et de soumettre cette publication à un éditeur, ça permet d'avoir de l'argent frais.
Host/Interviewer
Marc Poré, c'est vrai que l'écriture est omniprésente dans l'histoire qui nous intéresse. C'est toujours très surprenant quand on entend Jane Austen qui écrit dès l'âge de 11 ans une histoire de l'Angleterre. C'est toujours le piège de la théologie parce qu'on sait qu'elle devient Jane Austen. Il y a plein d'écrits de jeunesse qui ne donnent pas de grands auteurs, de grandes autrices. Mais là, en l'occurrence, il y a cette vivacité première dans un monde où l'écrit C'est omniprésent, mais ne serait-ce que pour la correspondance.
Marc Poré
Ne serait-ce que pour la correspondance, oui. Et très tôt, comme le disait Claire, elle affirme cette indépendance d'esprit absolument farouche et déterminée qui la singularise, qui fait d'elle une exception d'une certaine façon. Et puis elle a eu toujours, à titre personnel mais aussi pour des raisons financières, à la mort de son père en 1805, les revenus familiaux viennent à s'éteindre et donc du coup elle est davantage tenaillée par des besoins pressants et il faut effectivement se préoccuper d'argent et donc elle a un rapport assez compliqué avec les éditeurs. Elle va entrer en contact très tôt avec des éditeurs londoniens Elle va leur proposer certains de ses écrits, qui étaient en général la première version de ce qui deviendra par la suite les romans définitifs. Nous avons tout ça, la critique génétique dispose de tous ces éléments, c'est tout à fait passionnant. Et on s'aperçoit qu'un beau jour, elle prend la plume, elle l'écrit à l'un de ses éditeurs, et lui dit de manière très ferme, en signant, en prenant un nom de plume, qui donnera lieu à un acronyme, c'est-à-dire Miss quelque chose. Et si on prend l'acronyme final, c'est Mad, M-A-D, c'est-à-dire à la fois folle, mais surtout folle de rage et de colère. Elle exige de son éditeur qu'il lui rende ce texte qu'elle lui avait confié il y a 15 ans et dont il n'a jamais rien fait. L'éditeur lui répond, soit, Mais à ce moment-là, je vais demander que vous me versiez la somme de dix livres. Et elle est dans l'incapacité, à ce moment-là précis, de verser les dix livres de manière à récupérer son bien. Mais on voit très vite qu'elle a la conscience assez développée de ce qui sera son bien littéraire. Elle ne se préoccupe pas de la postérité. Elle ne sait pas qu'elle deviendra cette grande icône. de la culture anglaise. Mais elle sait que la chose littéraire, il ne faut pas plaisanter avec ça. Quelque chose qu'on a soumis à un éditeur, qui a donné sa foi, sa bonne parole, et qui ne tient pas sa promesse, il faut rompre le contrat. et il faut aller voir ailleurs si elle trouve preneur, et elle trouvera preneur. Le premier roman qu'elle publie en 1811, Sense and Sensibility, le sera sur compte d'auteur, c'est-à-dire qu'effectivement, il faudra qu'elle verse l'argent de sa propre poche, mais par la suite, Elle sera payée régulièrement. Pride and Prejudice, le roman le plus, comment dirais-je, qui lui assurera le plus grand crédit, la plus grande notoriété à l'époque, lui rapporte 110 livres et donnera lieu à trois éditions très vite épuisées. Enfin voilà, l'affaire est lancée.
Host/Interviewer
L'affaire est lancée avec le titre de ses romans Sense and Sensibility. C'est aujourd'hui, en français, parce que les titres ont évolué à travers le temps, le cœur et la raison. Quant à Pride et Prejudice, ça c'est tout simplement orgueil et préjugé. Le roman dans lequel on va trouver la conscience aussi qu'a Jane Austen des différences de genre à propos de l'éducation.
Christine Planté
Vous écrivez avec une rapidité surprenante, Monsieur Darcy.
Host/Interviewer
Vous vous trompez, j'écris plutôt lentement.
Xavier Mauduit
Combien de lettres avez-vous l'occasion d'écrire, M. Darcy ? Des lettres d'affaires aussi, que j'imagine fort détestables.
Host/Interviewer
En ce cas, il est heureux que cette tâche me revienne à moi plutôt qu'à vous.
Sabine Zovigian
Dites à votre sœur qu'il me tarde de la voir.
Marc Poré
Je le lui ai déjà dit, selon votre désir.
Christine Planté
Je l'adore.
Sabine Zovigian
Dites-lui aussi que son charmant petit croquis.
Xavier Mauduit
De table m'a ravi.
Host/Interviewer
Si vous le permettez, je lui ferai part de votre ravissement dans une prochaine lettre.
Marc Poré
Il ne me reste plus de place sur celle-ci.
Christine Planté
Je suis ébahi devant la patience qu'ont.
Host/Interviewer
Les jeunes filles à acquérir tant de talents.
Sabine Zovigian
Que voulez-vous dire, Charles ?
Host/Interviewer
Toutes savent peindre des tables, jouer du.
Christine Planté
Piano et broder des coussins.
Host/Interviewer
J'ai toujours entendu dire d'une jeune femme qu'elle était accomplie.
Marc Poré
Certes, le terme est attribué à toi généreusement.
Host/Interviewer
Pour ma part, je ne connais pas.
Marc Poré
Plus d'une demi-douzaine de femmes dans mes.
Host/Interviewer
Relations qui en soient vraiment dignes.
Sabine Zovigian
Moi non plus, je l'avoue. Vous devez englober beaucoup de choses dans ce qualificatif.
Marc Poré
Tout à fait.
Sabine Zovigian
Certes, une femme, pour être accomplie, doit avoir une connaissance de la musique, du chant, du dessin, mais aussi de la danse et des langues étrangères.
Christine Planté
Et un petit quelque chose dans sa.
Sabine Zovigian
Démarche et dans son allure.
Marc Poré
Et elle doit cultiver son esprit par des lectures régulières.
Christine Planté
Alors je ne suis pas surprise que.
Sabine Zovigian
Vous n'en connaissiez que six qui soient accomplies. Je m'étonne même que vous en connaissiez autant.
Marc Poré
Êtes-vous si sévère pour votre propre sexe ?
Xavier Mauduit
Une telle personne n'existe pas.
Sabine Zovigian
Car assurément, elle ferait peur à ces messieurs.
Host/Interviewer
Un extrait du film Orgueil et préjugés, un film de Joe Wright en 2005. Énormément d'acidité sous la plume de Jane Austen quand elle décrit sa société parce que ici nous avons le personnage d'une femme Et on l'entend bien, qu'il ne souhaite pas être publié pour la postérité, ce n'est pas du tout comme ça que ça s'inscrit. Qu'est-ce qu'elle souhaite quand elle veut être publiée ? Parce que je peine à imaginer que c'est uniquement pour avoir un revenu. Ce n'est pas ça là. C'est qu'elle veut avoir une influence dans la société. Claire Bourgeois, Large Ousselin, c'est très difficile à dire l'intention de l'écriture.
Xavier Mauduit
C'est d'autant plus difficile que d'abord on n'écrit ni pour l'argent, parce que ça reste un famine, ni pour la notoriété quand on est une femme. Et même d'ailleurs quand on est un homme, parce que quelques années, quelques décennies auparavant, un auteur comme le révérend Stern, qui publie Tristram Shandy, un roman qui est une sorte de coup de tonnerre dans le paysage littéraire, pour ne pas dire qu'il publie parce qu'il a des choses à dire, mais qu'il publie aussi pour des intérêts financiers. Sa correspondance, comme celle de Jane Austen d'ailleurs, montre qu'il est très vigilant sur les revenus, sur les ventes de ses romans. Jane Austen est aussi très vigilante, elle suit de très près la façon dont ses romans se vendent. Il assure avec aplomb qu'il écrit pour la gloire. Ce qui choque beaucoup de gens. Mais quand on est une femme, on n'a pas le droit d'écrire pour la gloire parce que ça va à l'encontre de la féminité. La féminité est domestique et donc est modeste, est humble. Les femmes doivent être des sujets humbles. Donc, publier Ça pose beaucoup de problèmes pour les femmes. Encore plus que pour les hommes. Alors, pour les femmes auteurs, effectivement, ça pose problème au XVIIIe siècle, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, pour beaucoup de raisons. Parce que d'abord, elles sont femmes, et donc ça va à l'encontre des préjugés, à l'encontre de l'agente féminine. Mais ça va aussi avec le fait qu'il y a une professionnalisation accrue des auteurs. et qu'il y a beaucoup plus de femmes d'autrices. Donc il y a une concurrence entre hommes et femmes écrivains. Et si vous voulez, le préjugé contre la publication, qui était le préjugé ancien d'une... Il est interdit, c'est mal de publier quand on est dans un milieu aristocratique. Ce préjugé tend à se déplacer parce qu'on a finalement le public. Avant, on écrivait pour un mécène. On était sous l'auspice d'un mécène. Mais au fur et à mesure que le siècle passe, on est dans une monarchie de type parlementaire. Avec l'élargissement du lectorat et des ventes, le mécène est remplacé par le public. On se soumet au goût du public qui achètera le livre. Mais il y a quand même cette concurrence. Et il y a une sorte de transfert des écrivains De cette rhétorique de « il est infamant d'écrire » à « il est infamant pour une femme d'écrire », parce que c'est dans l'intérêt des hommes écrivains d'éviter les formes de concurrence venant des écrivaines. Donc oui, c'est très compliqué.
Host/Interviewer
Christine Planté, dans l'étude que vous avez pu réaliser autour de la femme-auteur, la petite sœur de Balzac essaie sur la femme-auteur, on a, dans tout ce qui a été dit, l'importance de replacer ça dans ce mouvement. Et ça a été exprimé clairement, écrire pour un mécène, c'est pas la même chose qu'écrire pour un public, c'est-à-dire avoir du succès et pourquoi pas, la possibilité de s'enrichir. Et donc l'autrice devient dès lors une certaine concurrente. Faudrait peut-être même la mettre de côté ou en tout cas la cantonner à des gens qui soient un peu dénigrants.
Christine Planté
Oui, oui. Le langage exprime très clairement leur situation en français. Publier, c'est devenir femme publique, fille publique, c'est une forme de prostitution. Et là, il y a à la fois la déchéance, le motif de l'argent. le rappel d'un partage entre sphère privée et sphère publique, les femmes étant idéalement cantonnées à la sphère privée. Ceci, c'est très net et c'est très tôt en France. Avant, les femmes n'écrivent pas forcément pour un mécène. Il y a des formes de circulation restreintes, pourrait-on dire. Il y a une première forme de l'espace public, celle qu'avait étudiée Habermas. Dans les salons, il y a une forme de publicité au sein du meilleur monde ou dans un cercle privilégié, la difficulté étant parfois de passer de cette forme de diffusion acceptée, tolérée, voire encouragée, à une entrée dans l'espace public au sens plus large. Ce qui est compliqué, c'est que dans les discours moraux et littéraires, l'interdiction tend à se durcir et à se systématiser. Une femme convenable n'écrit pas, sinon ce n'est pas une bonne femme et d'ailleurs ce ne sera pas un bon écrivain. Mais en même temps, beaucoup de femmes écrivent souvent dans des rôles un peu second ou ancien, ce que vous évoquiez. La presse, encore que ce soit difficile d'accéder à la presse, sauf la presse pour femmes en France, des tâches de traduction, des écrits éducatifs. En fait, énormément de femmes écrivent et Sande dira très bien comment elle est devenue écrivaine. C'est une des façons possibles de gagner sa vie à cette époque. Et alors, mais là on est nettement plus tard, Georges Sand, comme Jane Austen, saura remarquablement gérer ses relations avec les éditeurs, gérer ses droits, garder de l'argent, savoir utiliser la conscience qu'elle a du fait que son nom compte. Et donc il y a là une position très lucide et probablement mûrit à la faveur de la position marginale, que signifie la position de femme. Ce qui est compliqué, en fait, c'est qu'on ne peut pas dire de choses générales sur les femmes, si ce n'est dans l'ordre du moins où elles sont dévalorisées ou du surplus d'interdits. Et ce surplus, c'est à la fois des empêchements, il y a certainement des femmes qui avaient des choses à dire et qu'on ne connaîtra jamais, mais c'est aussi parfois un surcroît de lucidité, comme le dira Virginia Woolf, C'est difficile d'être enfermé à l'extérieur de bibliothèques, c'est difficile aussi d'être enfermé dedans. Et tous ces interdits donnent une puissance critique à ces femmes qui, pour beaucoup d'entre elles, aspirent à écrire, je crois pas seulement à gagner de l'argent, mais à dire quelque chose et ont compris que la littérature était pratiquement le seul moyen par lequel elles pouvaient occuper une place et faire entendre leurs paroles.
Marc Poré
Oui, un petit complément. Je voudrais évoquer ici un texte écrit par le frère de Jane Austen, Henry donc, qui à la mort de sa sœur, C'est très tôt après sa mort. Elle meurt en juillet 1817 et en décembre, juste avant la fin de l'année, il publie à la fois Persuasion et puis Northanger Abbey. Et il a sorti cette parution d'un texte sur lequel il convient de se pencher. C'est une notice biographique de l'auteur. C'est-à-dire que pour la première fois, le mystère qui entoure l'identité de cette lady, est levé, il lève le voile, il rapporte de manière assez elliptique, mais enfin il en dit quand même suffisamment pour qu'on s'en rende bien compte. Il donne l'identité du père de la mère de Jane Austen, de ses sœurs et surtout Le texte se lit comme une entreprise de canonisation avant l'heure. C'est-à-dire qu'il met les points sur les i. Surtout, n'allez pas penser que ma sœur a écrit pour la gloire. Non, non, non. Elle a écrit par goût personnel. N'allez pas penser que ma sœur était une écrivaine professionnelle au sens où elle aura passé le plus clair de son temps à réviser ses textes. Non, non, elle était naturellement douée et elle écrivait du premier G. Tout ceci est absolument faux, évidemment. Et puis, troisième aspect, là c'est le clou, sa vie aura été, je cite, « a life of usefulness literature and religion, », c'est-à-dire une vie d'utilité, de littérature et de religion. Mais on voit bien que littérature, ce mot oni, est flanqué à sa droite et à sa gauche par l'utilité au sens de la morale et par la religion au sens de la dévotion. Et les dernières paroles du texte sont pour assurer mais fermement, mordicus, que les pensées de Jane Austen était dépensé d'une orthodoxie totale, en phase absolue avec l'Église établie, l'Église anglicane. Comme on dit en anglais, he doth protest too much. C'est-à-dire qu'on sent qu'il y a un loup, là, et qu'on ne peut pas ne pas voir que la crainte du frère et de la famille qui aura beaucoup travaillé à lisser l'image de Jane Austen. C'est qu'on put la soupçonner de pensées déviantes. Pour ma part, je pense que les pensées déviantes, elles les avaient.
Host/Interviewer
Ah oui, pensée défiante ! Alors, par contre, la force que nous avons aujourd'hui, c'est de bénéficier des correspondances aussi de Jane Austen, un lecteur, lectrice du moment, qui lise et découvre le roman, ne savent pas tout ce qu'il y a derrière. Mais aujourd'hui, quand on regarde un petit peu, on en apprend des choses. Et la constance de Jane Austen par rapport à la création de son œuvre, ça, c'est quelque chose qui peut être troublant au moment où elle répond à Monsieur Clark, le bibliothécaire du Prince Réjean.
Xavier Mauduit
Cher.
Sabine Zovigian
Monsieur, Vous êtes très aimable dans vos suggestions quant au type d'œuvre qui pourrait me recommander aux faveurs du public en ce moment. Et je suis pleinement consciente qu'une romance historique pourrait être beaucoup plus profitable ou populaire que les descriptions de la vie domestique dans les villes de campagne dont je m'occupe. Mais je ne pourrais pas plus écrire une romance qu'un poème épique. Je ne pourrais pas m'asseoir sérieusement pour écrire une romance sérieuse sans autre motivation que celle de sauver ma vie. Et s'il m'était indispensable de m'y tenir et de ne jamais me permettre de rire de moi-même ou des autres, je suis sûre que je serais pendue avant d'avoir terminé le premier chapitre.
Christine Planté
Non.
Sabine Zovigian
Je dois rester fidèle à mon style et persévérer dans la voie qui est la mienne. Et même si, ce faisant, je ne devais plus jamais rencontrer le succès, je suis convaincue que j'échouerais totalement, dans toute autre voie. Je reste, cher monsieur, votre très reconnaissante et sincère amie, Jane Austen.
Host/Interviewer
Sabine Zovigian dans le cours de l'histoire sur France Culture qui lisait cette lettre de Jane Austen du 1er avril 1816 adressée au bibliothécaire du prince Réjean qui lui conseillait de faire un peu de romance historique parce que ça plaira à tout le monde avec l'idée, mais ça personne ne le sait à ce moment-là, que Jane Austen meurt l'année suivante. Très jeune, elle a 41 ans en juillet 1817. Claire Boulard joue cela. Mais quelle force aussi de caractère de répondre cela. Alors c'est qu'elle n'a pas envie d'entrer dans des considérations complexes liées au pouvoir et à la maison régnante du moment.
Xavier Mauduit
Oui, mais comme je l'ai dit tout à l'heure, je crois qu'elle le faisait vraiment de très mauvaise grâce et qu'elle n'avait pas du tout envie de sortir de son champ de compétences, si j'ose dire. Non, c'était quelqu'un qui savait exactement où elle allait. Je pense qu'effectivement, comme l'a dit Marc Poré, c'était un écrivain professionnel. Et comme tous les professionnels, elle savait ses limites. Elle savait ce qui lui plaisait. Et je pense que là, pour le coup, c'était quelqu'un qui était déjà dans un âge un peu plus avancé. Elle savait s'affirmer.
Host/Interviewer
Réussir à s'affirmer, mais c'est aussi cela qui nous intéresse à travers toutes ces figures d'écrivaines, d'autrices. Christine, plantez d'ailleurs, comment expliquer aujourd'hui, selon vous, le succès de Jane Austen ? Parce que, vous l'avez dit, il a y beaucoup de noms effacés par le temps, bien sûr, et puis aussi parce que volontairement invisibilisés, mais il y a Germaine Destal qui demeure, qui ne connaît pas le même succès aujourd'hui que Jane Austen. Pourquoi ce succès de Jane Austen, selon vous ?
Christine Planté
C'est une très grande œuvre, je crois que dans les deux cas on peut dire que ce sont des livres très importants, que le plaisir de lecture est peut-être plus aisément accessible s'agissant de Jane Austen, il y a peut-être eu aussi une tradition plus continue de lecture même si on l'accommode un petit peu à chaque moment à une sauce différente. Mais les deux sont des figures très importantes et ne pas les lire c'est un manque. Enfin c'est à la fois un manque parce qu'on manque de très beaux textes et c'est un manque parce qu'il me semble qu'on ne comprend pas bien la littérature de leur temps. voire l'histoire intellectuelle et littéraire de hors temps si elles ne sont pas là. Maintenant, sur le temps long, et un des relais passe par ce que vient d'indiquer Marc Poré, pour être acceptable, pour être lu, parce que ce n'est pas tout d'être imprimé et lu de son temps, il faut passer aux générations suivantes. Un des secrets de cette réussite, c'est d'être possible à ranger dans la case du féminin, et si l'on peut, un féminin exemplaire, sentimental, moral, vertueux. En dépit de sa fermeté et de sa lucidité, Genocide est entré dans cette case-là, à certains moments, de façon extrêmement... caricaturale. En revanche, il est vraiment très difficile d'y faire entrer de façon réductrice Germaine de Staal, comme il sera difficile d'y faire entrer de façon réductrice Georges Sand plus tard. Et donc, l'identification impossible à un modèle normatif et réducteur du féminin est un levier du succès ou de l'échec. Germaine de Staal, pour les générations suivantes, c'est quelqu'un dont on dit que face à Napoléon, elle est restée debout dans un univers agenouillé. C'est ce que dit Victor Hugo dans son discours de réception à l'Académie française. Lançon, plus tard, évoquant Germaine de Staël et Chateaubriand, et la façon dont il fonde le romantisme, dit « elle définit, il exécute ». C'est assez difficile de tracer un idéal du féminin à partir de ces constantes et c'est ce qui rend très difficile le traitement du biographique. Nous sommes évidemment très tentés et c'est nécessaire d'évoquer la vie de ces écrivaines et les conditions dans lesquelles elles ont pu écrire malgré des obstacles et avec des facilités. Et en même temps, dès qu'on revient au biographique ou à l'anecdote, qu'on les imagine servant le thé ou brillant dans le salon de maman, on se prive de ce qui est vraiment fondamental pour elle et pour nous, c'est leurs œuvres. Et on souhaite que Germaine de Staël connaisse le même succès.
Host/Interviewer
Delphine et Corinne, à relire bien sûr. Et puis il y a toutes ces autrices du moment, Frances Burnet, Mary Shelley, Charlotte Lenox, à relire aussi bien sûr. Comment, Claire Boulard-Jousselin, vous expliquez en quelques mots ce succès de Jane Austen aujourd'hui ? C'est ça aussi, c'est que ça fait un écho. Peut-être parce qu'elle n'est pas, comme Germaine de Staël, issue d'un grand monde. Elle semble accessible.
Xavier Mauduit
Oui, mais je pense qu'il y a aussi en ce moment des lectures de Jane Austen qui ne sont pas du tout fidèles à ce qu'elle écrit vraiment. Jane Austen, on en parlait tout à l'heure avec Marc Poré, c'est quand même un écrivain qui a un grand esprit, mais qui a aussi de nombreux coups de patte et qui peut être très cruelle et très méchante. Voilà, ça peut être le sujet d'une lecture particulièrement jouissive, mais c'est un côté qu'on occulte un peu en ce moment.
Host/Interviewer
Marc Poré, vous aussi, c'est ça, c'est peut-être lire Jane Austen d'une autre manière, peut-être plus proche de ce qu'a voulu faire Jane Austen.
Marc Poré
Oui, lire Jane Austen en se disant que décidément il y a une dialectique de l'accomplissement et de l'inaccomplissement, c'est-à-dire qu'elle laisse un goût de trop peu. On a tellement plaisir à savourer ce qu'elle a laissé. Mais on se dit que ce qu'elle a laissé inachevé par sa mort à 42 ans était tellement susceptible de devenir, de changement. Et donc, du coup, c'est une Jane Austen avec une marge d'incertitude et de devenir qui nous facile.
Host/Interviewer
Voilà, je disais, deux catégories dans le monde. Qui a lu Jane Austen et qui ne l'a pas lu mais a désormais envie de le lire ? Grâce à vous trois. Merci vivement d'être venus dans le cours de l'histoire. Prochain épisode, Jane Pry et Petite Fortune. Jane Austen raconte le pouvoir de l'argent. Tu découvriras à l'ouverture de mon testament.
Christine Planté
Que je n'ai hérité d'Orlande et le.
Host/Interviewer
Domaine que grâce à une clause qui ne me permet pas de les partager.
Christine Planté
Entre mes deux très chères familles.
Host/Interviewer
Calmez-vous père, vous allez vous faire du mal.
Christine Planté
Dans son intégralité, et de ce fait, à toi, comme le veut la loi.
Host/Interviewer
Le cours de l'histoire sur France Culture, une émission réalisée par Thomas Abbot à la technique Grégory Wallon, émission préparée par Raphaël Lalloum, Jeanne Delecroix, Jeanne Copé, Solène Roy et Maïwen Giziou. Le cours de l'histoire est à retrouver à podcaster sur franceculture.fr et l'appli Radio France.
Podcast : Le Cours de l’histoire – France Culture
Épisode : Jane Austen en son temps : « Jane Austen, être écrivaine dans l’Angleterre georgienne »
Date : 24 novembre 2025
Intervenants : Xavier Mauduit (animateur), Christine Planté (professeure émérite, Lyon 2), Claire Boulard-Jousselin (maîtresse de conférences, Sorbonne Nouvelle), Marc Poré (professeur émérite, ENS Ulm)
Durée analysée : 00:09 – 57:59
L’épisode explore le statut d’écrivaine dans l’Angleterre de la Régence à travers la figure de Jane Austen. Il s’attarde sur les multiples obstacles (sociaux, économiques, genrés) auxquels étaient confrontées les femmes qui écrivaient à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, tout en resituant Austen dans le contexte britannique et en la comparant avec des autrices françaises contemporaines, notamment Germaine de Staël. L’émission interroge l’art unique de Jane Austen, ses choix de sujets, son regard acéré sur la société, et la construction de sa postérité.
00:09 – 03:29
Citation (Christine Planté, 01:33)
« Il m’a fallu un peu de temps pour comprendre pourquoi Jane Austen était une grande écrivaine. Les choses sont allées mieux quand je l’ai lue en anglais plutôt qu’en traduction… une découverte merveilleuse par rapport aux écrivaines françaises que je connaissais. »
03:29 – 07:09
Marc Poré replace Jane Austen dans la transition entre XVIIIe et XIXe siècles, à la jonction entre deux mondes :
« Voilà quelqu’un qui incarne une forme de transition… Elle tient autant du siècle des Lumières – notamment par son « wit », son esprit – que de l’annonciation du roman psychologique du XIXe siècle. » (03:48)
Claire Boulard-Jousselin détaille la régence britannique, l’influence des guerres (notamment celles de la Révolution et de l’Empire) et l’engagement moral de Jane Austen, notamment envers la reine :
« Jane Austen, qui suit l’actualité, prend parti pour cette reine qui ne deviendra jamais reine, et déteste le régent auquel elle sera contrainte de dédier un de ses romans. » (05:01)
07:09 – 12:38
Christine Planté insiste sur l’importance de replacer les écrivaines dans leur temps, et la difficulté des comparaisons avec la France :
« Il est difficile d’évoquer le moment Jane Austen, sans parler de ruptures majeures qui ne jouent pas toujours à l’avantage des femmes, comme la Révolution ou le Code Napoléon… » (07:09)
Extrait sur Germaine de Staël, qui, bien que contemporaine d’Austen, a eu une trajectoire totalement différente, notamment grâce à une éducation au sein des élites éclairées (10:25 – 12:01).
12:38 – 17:52
18:27 – 23:43
« Notre famille est composée de grands lecteurs de romans et n’en conçoivent aucune honte… Mais cela a été nécessaire, je suppose, pour une bonne moitié de ses abonnés, qui se font une très haute idée d’eux-mêmes. » (22:35)
25:38 – 29:42
30:30 – 38:00
Claire Boulard-Jousselin rappelle la réalité de l’éducation féminine :
« Oui, si on regarde le schéma global, elle correspond à l’éducation d’une jeune fille de la bonne société… Mais, c’est un grand esprit, une autodidacte exceptionnelle. » (30:30)
Jane Austen publie dès l’adolescence des pastiches. Écriture féminine et métier d’autrice se développent au XVIIIe siècle, en grande partie pour des questions de revenus (33:22).
34:26 – 38:00
Passage sur les difficultés de Jane Austen avec les éditeurs, illustrant :
« Elle a la conscience assez développée de ce qui sera son bien littéraire… Et elle trouvera preneur. » (34:52)
Le contexte économique et l’importance de la correspondance, omniprésente, comme école de plume pour les femmes de cette époque.
« Quand on est une femme, on n’a pas le droit d’écrire pour la gloire parce que ça va à l’encontre de la féminité… Publier pose problème, encore plus pour les femmes que pour les hommes. » (40:25)
43:12 – 46:45
« …c’est aussi parfois un surcroît de lucidité… Ces femmes ont compris que la littérature était pratiquement le seul moyen par lequel elles pouvaient occuper une place et faire entendre leurs paroles. » (46:45)
46:45 – 51:44
Marc Poré raconte comment, à la mort de Jane Austen, son frère Henry publie une « canonisation » pour rassurer sur sa moralité et aplanir toute trace de « pensée déviante » :
« He doth protest too much… la famille aura beaucoup travaillé à lisser l’image de Jane Austen. Les pensées déviantes, elles les avaient. » (46:45)
Lecture capitale de la lettre de Jane Austen à Mr. Clarke, bibliothécaire du Régent (Sabine Zovigian, 50:18), sur sa fidélité à son style :
« Je ne pourrais pas plus écrire une romance qu’un poème épique… Je dois rester fidèle à mon style… même si, ce faisant, je ne devais plus jamais rencontrer le succès… » (50:18–51:44)
52:51 – 57:36
Christine Planté analyse le succès durable de Jane Austen, qui a pu être rangée (abusivement) du côté du « féminin exemplaire, sentimental, moral », alors que le même traitement s’avère impossible pour d’autres autrices majeures (Germaine de Staël, George Sand).
« Un des secrets de cette réussite, c’est d’être possible à ranger dans la case du féminin, et si l’on peut, un féminin exemplaire… » (53:17)
Claire Boulard-Jousselin met en garde sur des lectures actuelles parfois édulcorées, qui oublient la cruauté et la lucidité cruelle d’Austen :
« Jane Austen… peut être très cruelle et très méchante… C’est un côté qu’on occulte un peu en ce moment. » (56:25)
Marc Poré insiste sur le sentiment d’inaccomplissement laissé par une œuvre si vive, par une autrice morte prématurément :
« C’est une Jane Austen avec une marge d’incertitude et de devenir qui nous fascine. » (57:00)
« Elle tient autant du XVIIIe siècle, par toutes sortes d’aspects, et notamment par son « wit », son esprit, très fin et aussi très percutant. Et puis, en même temps, elle annonce ce que sera le roman psychologique du XIXe siècle. »
« On ne peut pas lire ces femmes, pas plus que les écrivains qui leur sont contemporains, en les extrayant de leur temps. »
« Publier, c’est devenir femme publique, fille publique, c’est une forme de prostitution. »
« Mais je ne pourrais pas plus écrire une romance qu’un poème épique… Je dois rester fidèle à mon style et persévérer dans la voie qui est la mienne… »
« Jane Austen… peut être très cruelle et très méchante. C’est un côté qu’on occulte un peu… »
« Elle laisse un goût de trop peu… ce qu’elle a laissé inachevé était tellement susceptible de devenir, de changement… »