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Aujourd'hui, la licorne est partout, sur les vêtements, les cahiers et les mugs, avec ses paillettes et sa crinière arc-en-ciel. Elle inspire plutôt la douceur, mais au Moyen-Âge, on la croyait violente et indomptable, et surtout bien réelle. Ouvrons un bestiaire médiéval, une encyclopédie consacrée aux animaux. Dès le livre du Trésor, écrit au XIIIe siècle par l'Italien Brunetto Latini, on lit que la licorne a le corps d'un cheval, les pieds d'un éléphant, la queue d'un cerf et une corne resplendissante, si dure et acérée, qu'elle transperce tout ce qu'elle frappe. Pourquoi croire que la licorne existe ? Parce qu'elle est mentionnée dans les livres d'auteurs antiques, mais surtout dans la Vulgate, la traduction latine de la Bible par Saint Jérôme. En effet, le mot hébreu réem, désignant un bœuf sauvage ou un buffle, a été traduit en grec par monokéros, puis en latin par unicornis, animal avec une seule corne, licorne. Ainsi l'Epsaume disait, sauve-moi de la gueule du lion et de la corne de la licorne. Sacrée traduction. Et au Moyen-Âge, on attribue à cette corne des vertus magiques. Elle protège du poison et purifie l'eau. Et oui, même si les licornes n'existaient pas, leurs cornes se vendaient à prix d'or. Un vrai marché à travers l'Europe. En réalité, ces fausses cornes étaient des défenses de Narval, un grand mammifère marin des mers du Nord. Vous voulez une vraie corne ? Pas de problème ! Les encyclopédies médiévales vous expliquent comment chasser une licorne sans y laisser votre peau. Il faut amener dans une forêt une jeune femme vierge. Car la licorne est attirée par leur parfum de pureté, dit-on. Elle s'approche, s'apaise et pose sa tête sur le ventre de la jeune femme. Et c'est là qu'on peut la tuer. et prendre la corne magique, une image cruelle, qui devient vite un symbole puissant. Selon le bestiaire divin de Guillaume Leclerc de Normandie, la licorne représente le Christ trahi et la jeune femme, la Vierge Marie. Selon le bestiaire d'amour de Richard de Fournival, c'est l'amant souffrant pour la bien-aimée. Mais à la fin du XIIIe siècle, la légende commence à vaciller. Le grand voyageur Marco Polo, qui revient d'Asie, raconte avoir vu des licornes sur l'île de Sumatra. Mais ce n'est pas du tout ce qu'on imagine en Occident. Pas un joli animal blanc, mais un animal laid, vivant dans la boue, avec une petite corne noire. Déjà à l'époque, la description surprend. Puis, à 1515, à Lisbonne, débarque le premier rhinocéros. Et là, on se dit que Marco Polo avait vu un rhinocéros, pas une licorne. Petit à petit, on cesse de croire à la licorne. Elle quitte progressivement les encyclopédies pour se réfugier dans les contes, dans les légendes, dans l'art, comme dans la célèbre tapisserie de la dame à la licorne de la toute fin du Moyen Âge, chef d'œuvre du musée de Cluny. Et aujourd'hui, on ne chasse plus les licornes, on les collectionne. La licorne est devenue une icône pop et inclusive. Mais derrière ces paillettes, elle garde quelque chose de très médiéval. L'idéal d'un monde où la douceur triomphe de la force et notre besoin de rêver un monde encore enchanté où les licornes existent bel et bien.
