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Aujourd'hui, on rêve d'un selfie avec une star. On s'effoffile dans la foule avec son smartphone pour capturer un fragment d'aura. Au Moyen-Âge, c'est pareil. Sauf que les stars, ce sont les sans. Au Moyen-Âge, on se bat littéralement parfois pour toucher un saint, ou tout au moins son tombeau, ou pour posséder une relique. Étymologiquement, les reliques sont les restes d'une personne, un fragment de corps, un os, une dent ou un objet que le saint a touché. On considère que les reliques d'un saint peuvent protéger et guérir. On les sort à un cas d'épidémie, famine ou guerre. On les porte en procession. On les fait toucher aux malades et à ceux qui prêtent serment. La sainteté, au Moyen-Âge, se touche du doigt. Mais derrière cette ferveur, il y a aussi un marché colossal. Car posséder une relique importante, c'est avoir un immense prestige. C'est attirer des pèlerins, des marchands et beaucoup d'argent. Un peu comme accueillir les J.O., version sacrée. Alors les rois se lancent. La relique la plus chère jamais achetée, la Sainte Couronne. La couronne d'épines du Christ en croix. En 1239, Saint-Louis, c'est-à-dire le roi Louis IX de France, l'achète à l'impéreur latin de Constantinople, Baudouin II, qui est ruiné. Prix, 135 000 livres tournois. C'est trois fois plus que le coût de la Sainte-Chapelle sur l'île de la Cité à Paris, construite exprès pour abriter cette relique. Cet achat vise aussi à sacraliser le roi et à faire de Paris une sorte de Nouvelle-Jérusalem. Aujourd'hui, elle est conservée à Notre-Dame-de-Paris. Elle a été sauvée de l'incendie de 2019. Et quand on ne peut pas acheter une relique ? Au Moyen-Âge, on tendait un miroir comme aujourd'hui on tend un smartphone. Oui, certains pèlerins utilisaient parfois de petits miroirs qui approchaient des reliquaires. La lumière de la relique s'y reflétait et pensait-on s'y déposait. On repartait alors avec un fragment de rat dans sa poche, une sorte de selfie médiéval, par exemple de sainte Rosalie. Non, pas de la chanteuse Rosalia, mais on pouvait frimer tout pareil. Peu à peu, cette matérialité du sacré finit par choquer. Les critiques deviennent féroces à la Renaissance. En 1543, Jean Calvin, théologien majeur de la réforme protestante, publie son traité des reliques. un pamphlet incendiaire. Il parle d'une « superstition païenne », se moque des reliques du prépuce du Christ, 1500 ans après, comment peut-on en conserver non pas un, mais au moins trois différents ? Il ironise sur le lait de la Vierge, si abondant partout, écrit-il, que même une vache aurait eu du mal à en produire autant. Et il calcule qu'avec tous les fragments dispersés de la vraie croix, on pourrait construire un bateau entier. Derrière la satire, Calvin dénonce les fausses reliques, la crédulité, la corruption, les trafics du sacré, et pourrait-on dire aussi la starification des saints et de leurs reliques. Et aujourd'hui, nous ne traversons plus un pays pour toucher un os, mais un festival pour avoir un selfie ou un autographe qu'on garde religieusement comme une relique. Parce qu'au fond, entre le fan et le pèlerin médiéval qui cherche à capturer un peu de lumière, il n'y a qu'un miroir ou un smartphone d'écart. Une différence aussi fine qu'une épine.
