Le sport, une histoire en mouvement 3/4 : Culte du ballon rond, comment le football est-il devenu une religion ?
France Culture – Le Cours de l'Histoire
Date : 18 janvier 2026
Host : Xavier Mauduit
Invités : Fabien Archambault (historien du sport), François d’Arrocha-Carneiro (historien, auteur)
Aperçu Général
Cet épisode du Cours de l’Histoire explore la construction du "culte du ballon rond" : comment le football s'est hissé au rang de quasi-religion dans l’imaginaire collectif, reliant masses populaires, institutions religieuses, identités nationales et culture de masse. Les invités, deux historiens spécialistes de l’histoire du sport et du football, retracent la genèse, la diffusion, le vocabulaire sacré et l’évolution sociale du football, en croisant les regards français et internationaux.
1. Football et Religion : Aux Origines d’un Vocabulaire Sacré
La genèse du lien football-religion
- La pratique du football voit le jour dans les collèges privés anglais, principalement protestants, à la moitié du XIXe siècle, dans une optique d’édification morale et religieuse : « Les activités sportives émergent... il s'agit de faire de bons chrétiens, et un bon chrétien doit être fort pour pouvoir porter la parole. » (Fabien Archambault, 01:57)
- L'Église catholique, d’abord méfiante, finit par s’approprier la pratique sportive populaire, y voyant un outil d’encadrement de la jeunesse, notamment via le réseau des patronages paroissiaux (03:22).
Football et patronages en France
- En France, le football se diffuse via le cadre scolaire sous influence de l’anglomanie, puis par les patronages religieux. « La Fédération Française des Patronages est une des fédérations qui organise des matchs de football dès le début du XXème siècle. » (François d’Arocha-Carneiro, 05:26)
Notable quote
- « Face à la popularité du phénomène sportif, [l’Église catholique] a une première réaction (...) de défiance, mais ensuite elle essaye de s'en emparer et de donner ses normes, de l'encadrer. » (Fabien Archambault, 02:50)
Timestamp repères :
- 01:57–05:50 : Discussion sur les liens premiers entre football et Église en Angleterre, Italie, France.
2. Histoire Sociale et Institutionnelle du Football
Football : entre clubs paroissiaux et clubs laïques
- Les clubs patronaux sont à l’origine du développement du football de masse en France, mais la concurrence entre clubs laïques et confessionnels apparaît rapidement.
- Témoignage touchant de Lucien Gamblin, ancien joueur et capitaine du Red Star au début du XXe siècle, sur ses débuts dans un patronage et la transmission des valeurs (09:12–10:55).
Quote marquante
- « Comme c'était un patronage et que je n'étais pas très assidu aux offices, on a réduit mon prix à 20 francs. Avec ces 20 francs, on m'a acheté une paire de chaussures de football... » (Lucien Gamblin, 09:36)
Professionnalisation et massification
- La question du passage de l'amateurisme au professionnalisme traverse tous les pays européens, souvent plus tôt et sans honte du côté protestant qu’en pays catholique, et plus tôt encore en Angleterre où le cricket a déjà intégré les professionnels. (12:02–14:28)
- En France, le débat sur le professionnalisme du football s’avive dans les années 1920–30, notamment sous l’impulsion de mécènes industriels (Jean-Pierre Peugeot et le club de Sochaux, 15:46).
Differentiation protestant/catholique
- Fabien Archambault rappelle que les sociétés protestantes acceptent plus aisément l'idée de gagner de l'argent via le sport qu’en pays catholiques, où l’adaptation reste toutefois pragmatique (16:07–17:10).
3. Football et Identités Collectives : Ville, Nation, Colonies
Dimension géographique et religieuse
- Le patronage catholique structure durablement la géographie du football français, plus dense dans l’Ouest de tradition catholique (19:44–20:41).
Évolution des rivalités : du religieux au politique
- En Italie, la rivalité clubs catholiques/communistes façonne la carte du football, l’Église investissant dans les infrastructures dès 1945 pour rivaliser avec l’influence des municipalités communistes (21:07–21:58).
Football et colonisation
- Dans les colonies britanniques, le football devient un acte de revendication symbolique : en Inde, la victoire du Mohun Bagan en 1911 contre un régiment anglais devient un mythe fondateur du nationalisme (29:41–33:34).
- En Afrique du Nord, selon François d’Arocha-Carneiro, la religion n’est pas le moteur direct de la diffusion du football, qui se répand plutôt par les élites et la popularité croissante du sport (33:57–34:42).
Quote clef
- « L’argument religieux n’est pas à retenir absolument comme clé de lecture des matchs de football dans ces championnats. » (François d’Arocha-Carneiro, 34:42)
4. Le Football, une Religion ? Vocabulaire et Rituels
Le lexique footballistique, un héritage religieux
- Bernard Pivot résume la métaphore religieuse du football : « Les églises, ce sont les stades ; les offices dominicaux, les matchs du championnat ; les grands messes, la Coupe de France, la Coupe d’Europe. ... Les fidèles communient sur les stades ou devant leurs postes de télévision. » (Bernard Pivot, 34:56–36:09)
- Toutefois, selon Mircea Eliade, le football ne créerait pas de sacré propre, mais du profane déguisé en sacré.
Institutionnalisation de la passion
- En France, le vocabulaire républicain et militaire irrigue aussi l’imaginaire du football (capitaine, attaque, défense, citadelle) plus que le lexique religieux dans une société très laïque (38:30–40:11).
- En Europe, l'identification à l’équipe nationale émerge d'abord hors du terrain (Amérique du Sud), et devient principalement un facteur de fierté nationale en Europe après des succès sportifs majeurs (ex : France en 1998, Allemagne en 1954, Angleterre en 1966 ; voir discussions 40:11–42:41).
5. Modernité et Culture de Masse : Du spectacle sportif à l’économie du football
Football et société industrielle
- L'émergence du football de masse correspond à l'urbanisation, l’industrialisation, la montée de la culture populaire, et le développement de nouveaux rituels sociaux (samedi pour le championnat, calendrier rituel des supporters, 25:08–27:56).
- Le football devient indissociable de l’histoire des médias : presse écrite, radio puis télévision accompagnent la popularisation et la transformation en événement de masse (43:21–43:53).
La figure de la vedette
- Déjà présente au début du XXe siècle, la starification des footballeurs s’exacerbe avec la massification médiatique et les réseaux sociaux, promouvant une identification massive (44:03–46:02).
- La financiarisation du football et la récupération politique ou culturelle des vedettes (Pelé, Rivera, Messi) accentuent la place du football en tant qu’objet économique et culturel majeur (47:03–49:53).
Quote marquante
- « L’argent est là depuis le départ... Football, c’est une création industrielle, des industriels du spectacle. » (Fabien Archambault, 47:03)
6. Le Football, Ecriture de son Histoire et Transmission
Écriture et tradition
- À la manière des religions, le football codifie et raconte ses propres mythes : hymnes de clubs, autobiographies de joueurs, tradition inventée (années 70–80), massification des récits (52:32–54:12).
- La critique intellectuelle (notamment à gauche) du football comme “opium du peuple” cohabite avec la fascination pour ce spectacle social, terrain d’émancipation pour certains.
Quote
- « Une industrie a besoin d’alimenter la tradition qu’elle a inventée pour la perpétuer. » (Fabien Archambault, 52:32)
7. Synthèse, héritage et question religieuse aujourd’hui
Le religieux aujourd’hui
- Le lien direct entre églises et football s’estompe au sommet, mais demeure dans le vocabulaire et les pratiques minoritaires.
- C’est l’argent, la médiatisation et la culture de masse qui dominent aujourd’hui le paysage.
- « Globalement, le religieux a plutôt disparu (...) du football de haut niveau. » (François d’Arocha-Carneiro, 50:08)
Le football comme miroir social
- Le football, miroir de la société, évolue avec elle : « C’est en fait l’histoire des loisirs, de la diffusion d’une pratique sportive. » (François d’Arocha-Carneiro, 43:21)
Timestamps et Moments Notables
- 01:57–05:51 : Football et église, patronages, introduction des valeurs chrétiennes
- 09:12–10:55 : Lucien Gamblin, témoignage sur le patronage et ses débuts
- 12:02–15:46 : Arrivée et débats sur le professionnalisme
- 19:44–20:41 : Cartographie religieuse du football français
- 21:07–21:58 : Italie : football, Église, politisation et infrastructures
- 29:41–33:34 : Football et dépassement de la colonisation, cas indien
- 34:56–36:09 : Bernard Pivot, la métaphore religieuse du football
- 43:21–43:53 : Médias et football, mutation de la pratique populaire
- 47:03–49:53 : Argent, professionnalisation et vedettariat
- 52:32–54:12 : Construction de la tradition et de l’écriture footballistique
En Résumé : Le football n’est pas littéralement une religion, mais il cristallise, dans son vocabulaire, ses rituels, ses calendriers et sa force médiatique, ce que la modernité attendait d’un “culte populaire” laïc et mondialisé. D’une pratique morale anglo-protestante à une industrie culturelle planétaire, il absorbe et redéfinit les identités, traversant tensions sociales, politiques, financières et culturelles — miroir vivant de la société de masse contemporaine.
Notable Final Quotes
- « Le football produit simplement du profane qui essaye de se faire passer pour du sacré. » (Bernard Pivot, 36:09)
- « C’est la force du football... il est forcément politique, puisqu’il parle de la société, de la nation. » (Fabien Archambault, 49:53)
- « Le football, ça ne peut pas être compris sans prendre en compte le monde entier. » (François d’Arrocha-Carneiro, 46:23)
Pour aller plus loin :
- Une histoire de France en crampons, François d’Arocha-Carneiro (éd. Du Détour)
- Coup de sifflet, une histoire du monde en 11 matchs, Fabien Archambault (Flammarion)
Episode utile pour :
- Comprendre la force culturelle du football dans ses dimensions historiques, religieuses, sociales et économiques
- Saisir l’évolution du jeu du patronage paroissial au phénomène mondialisé
- Relier football, culture de masse, médias, identité et société contemporaine
