
Les frontières africaines existaient avant la colonisation
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A
On dit souvent que les frontières africaines seraient artificielles parce qu'elles auraient été tracées par les colonisateurs. Mais toutes les frontières du monde sont artificielles. Les frontières sont des artefacts, des constructions humaines. Ce sont toujours des pouvoirs politiques qui imposent, depuis le centre, des frontières à des régions éloignées. L'idée que les frontières africaines sont uniquement le résultat de la colonisation est d'ailleurs une idée coloniale. En 1884 a lieu la conférence de Berlin dont le but est de réglementer les prochaines implantations coloniales sur le continent africain. En marge de cette conférence, Européens et Ottomans produisent des discours mettant en scène les puissances impérialistes se distribuant le continent. Des gravures, des livres, des cartes sont publiées en français, en anglais, en espagnol et en turc dans lesquelles on glose sur le gâteau africain que l'on serait en train de se partager. Sur le continent, la réalité est toute autre. L'occupation coloniale n'est pas achevée, voire n'a pas commencé. Ce récit du partage de l'Afrique relève de la propagande coloniale et permet aux Européens et aux Ottomans d'affirmer leur supériorité en construisant l'idée d'un continent africain vide de pouvoir politique. Pourtant, lorsque les colonisateurs français et britanniques arrivent en Afrique à la fin du XIXe siècle et y tracent des frontières, contrairement à ce qu'ils disent, ils n'arrivent pas dans un espace vide, dans un no man's land ou dans une anarchie indifférenciée. Sur le terrain, ils font face à des souverains, souvent à des états, ils utilisent des routes et traversent des frontières qui existent déjà. Prenons un exemple, la frontière du Niger et de l'Algérie. Une frontière ligne droite souvent utilisée pour démontrer l'artificialité des frontières africaines. Bien avant la colonisation du Sahara par la France au début du XXe siècle, la zone était une étape sur la route des caravanes transsahariennes entre Tripoli et Kano, entre la Libye et le Nigeria d'aujourd'hui. Ce commerce caravanier de longue distance était soumis à des règles strictes, et la sécurité des hommes et des marchandises y étaient garanties par les pouvoirs politiques. Loin de l'image d'épinal d'un désert sans frontières, il existait là une limite entre deux souverains tuarègues, le sultan de l'Aïr et l'âme hénocale des Khel à Aghar. Pour entrer sur le territoire du sultan de l'Aïr, les caravanes et les voyageurs devaient d'abord s'arrêter à Assamaka et envoyer une lettre rédigée en arabe, la langue des chancelleries de la région, afin d'obtenir le droit de poursuivre leur route. Une fois autorisé à continuer, les caravanes devaient de nouveau s'arrêter à Iferwan, où le représentant du sultan de l'Ahir percevait une taxe sur les marchandises, appelée Fito. Le non-respect de ces règles du savoir voyager rendait votre séjour illégal et donc non-protégé par les autorités politiques, où vous vous retrouviez à la merci des brigands. Lorsque les colonisateurs français ont voulu tracer une frontière dans cette région, ils ont repris les points de cette limite antérieure et les ont reliés par une ligne, reprenant ainsi la frontière existante. Les sociétés africaines et leurs États, par leur histoire, par des négociations ou par leur résistance, ont joué un rôle clé dans le tracé des frontières du continent. Continuer à perpétuer l'idée que les frontières africaines ne sont que des cicatrices de la colonisation, c'est finalement reprendre les discours de la propagande coloniale qui niaient aux sociétés africaines leur capacité d'agir.
Podcast: Le Cours de l'histoire
Host: France Culture
Episode: Les frontières africaines existaient avant la colonisation
Date: February 6, 2026
This episode challenges the widespread belief that African borders are entirely artificial creations imposed by colonial powers. By analyzing pre-colonial political realities, caravan trade routes, and concrete historical examples, it demonstrates that African societies had established their own complex border systems—long before European colonization. The discussion reveals how perpetuating the myth of “empty Africa” serves colonial propaganda and denies the agency of African societies in shaping their territories.
On the universality of artificial borders:
“Toutes les frontières du monde sont artificielles. Les frontières sont des artefacts, des constructions humaines.”
— A (00:08)
On colonial divide-and-share myths:
“Ce récit du partage de l’Afrique relève de la propagande coloniale et permet aux Européens et aux Ottomans d’affirmer leur supériorité en construisant l’idée d’un continent africain vide de pouvoir politique.”
— A (00:43)
On real pre-colonial power dynamics:
“Ils n’arrivent pas dans un espace vide… sur le terrain, ils font face à des souverains, souvent à des États…”
— A (00:57)
On the Niger-Algeria case study:
“Pour entrer sur le territoire du sultan de l’Aïr, les caravanes… devaient d’abord s’arrêter à Assamaka et envoyer une lettre rédigée en arabe... Une fois autorisé à continuer, les caravanes devaient de nouveau s’arrêter à Iferwan, où le représentant du sultan de l’Ahir percevait une taxe sur les marchandises, appelée Fito.”
— A (01:31)
On historical agency:
“Continuer à perpétuer l’idée que les frontières africaines ne sont que des cicatrices de la colonisation, c’est finalement reprendre les discours de la propagande coloniale qui niaient aux sociétés africaines leur capacité d’agir.”
— A (02:55)
This episode robustly counters the widespread misconception that Africa's borders are solely colonial inventions. By delving into pre-colonial political systems, caravan economies, and concrete historical examples, the episode restores a sense of agency and history to African societies, urging listeners to scrutinize the persistence of colonial narratives in popular conceptions of African geography.