Le Cours de l’Histoire : Mensonges et vérités, l’histoire sur grand écran
France Culture, 7 novembre 2025
Épisode dédié au 35e Festival du film d’histoire de Pessac
Participants principaux :
- Xavier Mauduit (animateur)
- François Aimé (directeur du festival, réalisateur)
- Maria Candel (historienne, spécialiste des États-Unis)
- Noëline Castagné (historienne, spécialiste des socialistes français)
Vue d’ensemble : Le cinéma, laboratoire des secrets & mensonges de l’Histoire
Cet épisode explore la frontière poreuse entre mensonge, secret et vérité dans les représentations historiques au cinéma et au documentaire, en écho au thème du Festival du film d’histoire de Pessac 2025 : « Secrets et mensonges ». En s’appuyant sur des exemples concrets (Trumpisme, François Mitterrand, films et documentaires historiques), les invités sondent l’impact du cinéma sur la mémoire, la vérité historique et l’imaginaire politique, tout en discutant du rôle de la fiction face à l’actualité et à la manipulation de masse.
Thèmes et enjeux du festival (00:08-01:53)
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Naissance et spécificité du festival :
François Aimé rappelle la création en 1990 d’un festival qui conjugue historiens et cinéma avec réflexion sur les représentations historiques. Le thème 2025 (« Secrets et mensonges ») fait particulièrement écho à l’actualité, entre trumpisme et guerre en Ukraine.« Si le cinéma a servi souvent l’histoire, souvent aussi il l’a desservie... L’idée, c’est de voir comment précisément il l’a déformée quelquefois. »
— François Aimé (00:44) -
Actualité brûlante du mensonge :
Les invités soulignent la résonance immédiate du sujet, de la post-vérité à la saturation d’images et d’informations.
Mémoire, subjectivité et histoire politique : Mitterrand et Trump en miroir (03:12-06:41)
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La mémoire comme reconstruction subjective :
Noëline Castagné insiste sur la part inévitable de subjectivité, d’oubli — parfois volontaire — dans la mémoire politique (exemple : François Mitterrand et ses « secrets »).« La mémoire, c’est une représentation très subjective du passé, donc il y a des oublis, volontaires, involontaires, des refoulements. »
— Noëline Castagné (03:12) -
Secret vs Mensonge :
La frontière entre eux est décrite comme floue et poreuse, parfois indissociable de la volonté collective de croire à un récit politique. -
Trump, figure du mensonge assumé, fabrication de « contenu » :
Maria Candel souligne la déferlante d’images auto-produites sous l’ère Trump, sa carrière dans la téléréalité et la dynamique du mensonge assumé pour « faire le buzz ».« Trump est devenu un producteur d’images, un producteur de contenu… C’est quelqu’un qui a construit son lancement politique sur sa carrière dans la téléréalité. »
— Maria Candel (06:51) -
Comparaison styles Mitterrand / Trump :
- Mitterrand : Homme du secret, du non-dit, du récit progressif, de l’ambiguïté (« le Sphinx »).
- Trump : Transparence spectaculaire du mensonge, post-vérité revendiquée.
Le cinéma, artefact historique et propagateur de mémoire (04:55-10:54)
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Le cinéma : mensonge par essence, mais aussi source d’histoire :
Tous les intervenants s’accordent à dire qu’il ne montre qu’un point de vue partiel ou partial.« Le cinéma, par définition, c’est une représentation subjective d’une histoire, d’une réalité… »
— François Aimé (04:55) -
Hiérarchie entre œuvres :
- Films d’actualité pouvant devenir objets historiques.
- Zone grise entre fiction, documentaire, saga familiale et reconstitution historique.
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Évolution de l’accès aux films :
- Rareté de certains films censurés ou passés sous silence.
- Place croissante du documentaire pour traiter de sujets que la fiction évite (ex : « Cameroun, Autopsie d’une indépendance »).
Silence, omerta et mémoire familiale : cas de la guerre d’Algérie (10:57-13:12)
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Le documentaire « Papa, t’étais où en Algérie ? » :
François Aimé présente son film sur le silence dans les familles après la guerre d’Algérie, inspiré par les travaux de Raphaëlle Branche.« L’idée du film, c’est d’essayer de comprendre le silence en fait. Le silence qui a suivi la guerre d’Algérie à l’intérieur des familles. »
— François Aimé (11:17)
François Mitterrand : passé, secrets et construction du récit (12:00-17:13)
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Past Vichy / Résistance :
Interventions détaillées sur le passé complexe de Mitterrand : engagement à droite, passage à Vichy, puis Résistance, et l’impact du livre de Pierre Péan (1994) sur la révélation autour de la Francisque. -
Subtilité du récit et choc des « révélations » :
- Les élites politiques savaient, la base socialiste moins.
- Mitterrand, maître en fabrique de narration (cf documentaire « Le Prince et son image », 2011).
« Pendant toutes les années… François Mitterrand avait mis en scène son propre documentaire à lui. »
— François Aimé (16:00)
Trump : la fiction de soi, la stratégie du mensonge (17:13-23:36)
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Analyse du film « The Apprentice » (2024) :
Maria Candel détaille son importance pour déconstruire le mythe du self-made man Trump.« Ce qu’on voit dans ce film, qui ressemble davantage au véritable Trump, [c’est] un héritier qui a construit une image de self-made man… alors qu’on sait qu’il a fait une bonne dizaine de faillites. »
— Maria Candel (17:13) -
Les « trois règles » de la communication trumpienne ([20:08-21:34]):
L’extrait du film met en scène Roy Cohn et ses règles d’attaque, de négation et de refus de la défaite, incarnation de la stratégie trumpienne.« Quoi qu’il puisse se passer… revendique la victoire et ne concède jamais la défaite. »
— Maria Candel, voix du film (21:24) -
Documentaire « Opération Trump » :
François Aimé présente un documentaire sur les liens entre Trump, la Russie et le rôle de l’argent russe dans la trajectoire de Trump.
Le cinéma américain, la critique du pouvoir et les dérives contemporaines (27:09-33:16)
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Absence de grands films américains anti-Trump :
- Contrairement à l’époque de Nixon (Les Hommes du président, 1976) ou Bush (Fahrenheit 9/11), pas de grande fiction américaine critique sur Trump à ce jour.
- Les films sur Trump sont étrangers : « The Apprentice » (canado-iranien), « Opération Trump » (français).
« On peut craindre… qu’il arrive justement à empêcher [qu’il y ait] des grands films hollywoodiens qui mettent en cause son récit à lui. »
— François Aimé (27:10) -
Pressions sur les industries culturelles :
- Liaison entre concentration économique/médiatique et autocensure, rachat de médias par des proches ou alliés de Trump.
- Phénomène d’effacement de la mémoire en temps réel (ex: suppression des sections sur la destitution Trump dans les musées Smithsonian).
« On a cette réécriture en temps réel, cet effacement… on comptera sur les Canadiens et les Français. »
— Maria Candel (32:09)
Réécrire l’histoire, contrôle des récits, et dangers pour la démocratie (33:24-36:12)
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Destruction, interdiction d’archives et de programmes :
- Interventions politiques sans précédent dans les musées, écoles, archives aux États-Unis (« une histoire serve », citation de Lucien Fèbvre).
- Domaine du cinéma également concerné.
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Contrastes de styles et d’objectifs entre Trump et Mitterrand :
- Mensonge frontal et outrancier chez Trump vs subtilité du récit chez Mitterrand.
- Le silence, la grâce à la stratégie de communication : « Il se tait. » (Xavier Mauduit, 36:12)
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Acceptation collective du mensonge au nom d’un « bien supérieur » :
- Pourquoi la base socialiste a accepté le passé de Mitterrand.
- En miroir, « ceux qui croient Trump le font parfois par intérêt ou cynisme ».
Croyance vs cynisme, l’érosion de la vérité commune (37:29-49:44)
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Divers profils du public consentant :
- Ceux qui adhèrent à la « réalité parallèle » (complotistes…)
- Ceux qui suivent par intérêt, malgré tout.
- Avec Trump, la manipulation, l’invention de faits, l’effacement du réel.
« Il est capable de vous regarder dans les yeux et de dire qu’il n’a jamais dit quelque chose qu’il a dit deux heures avant, c’est filmé, et c’est pas grave. »
— Maria Candel (37:34) -
Chocs de réel :
- Même la fiction du politique doit parfois se heurter à l’expérience tangible (prix des œufs, de l’essence, etc.).
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Transformation du rapport au fait avec les nouveaux médias
- Trumpisme comme symptôme d’une ère de réseaux sociaux, d’intelligence artificielle, de fin du fait partagé.
Rôles pédagogiques et perspectives (44:30-46:14)
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Le festival comme chantier pédagogique :
- Production de dossiers pour lycéens, sélection de films liés à la manipulation de l’information, importance d’alerter les jeunes sur les nouveaux modes de production du faux.
« Il est indispensable… de donner la possibilité d’alerter les lycéens notamment sur les nouvelles façons de manipuler l’information. »
— François Aimé (44:37)
Conclusion : retour du secret, enjeux du présent et forces du récit (51:43-52:14)
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Vague de révélations, du secret au scandale :
- Parallélisme entre la prolifération des mensonges (fake news) et l’explosion de la révélation de secrets (ex : Me Too, Affaire Abbé Pierre).
- Journalisme d’investigation, lanceurs d’alerte au cœur du festival.
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Mémoire, transmission, croyance :
- Ultime rappel : « Le politique a toujours raconté un récit… mais Trump fait taire tous les contre-pouvoirs » (Noëline Castagné, 50:12-51:43).
- Importance de conserver un espace de confrontation des récits, de la vérification des faits, du pluralisme narratif.
Timestamps clés et citations marquantes
- [00:44] François Aimé sur le pouvoir du cinéma à « servir ou desservir » l’histoire.
- [03:12] Noëline Castagné : « La mémoire, c’est une représentation très subjective du passé... »
- [06:51] Maria Candel sur Trump comme producteur de contenu : « La Maison Blanche est devenue à la fois un média, un producteur de contenu... »
- [17:13] Maria Candel sur la fabrication du mythe Trump dans « The Apprentice ».
- [21:24] Maria Candel (film) : « Quoi qu’il puisse se passer… ne concède jamais la défaite. »
- [27:10] François Aimé : « On peut craindre… qu’il arrive à empêcher qu’il y ait des films critiques, des grands films hollywoodiens, comme il y a pu y avoir dans l’histoire d’Hollywood... »
- [32:09] Maria Candel : « On a cette réécriture en temps réel, cet effacement… on comptera sur les Canadiens et les Français. »
- [44:37] François Aimé : « Il est indispensable… d’alerter les lycéens aujourd’hui sur les nouvelles façons de manipuler l’information... »
Synthèse finale
Cet épisode met en lumière la place centrale du cinéma et de la fiction dans la construction, la contestation ou la manipulation de la mémoire historique et politique. Le festival de Pessac sert de laboratoire pour examiner comment la question du secret, du mensonge et de la véracité des récits influence non seulement la recherche historique et la production audiovisuelle, mais aussi la fabrication du consentement, la critique sociale et la dynamique démocratique. À travers l’étude croisée du trumpisme et de la mémoire mitterrandienne, se dévoilent les nouvelles menaces pesant sur le travail des historiens, sur la liberté d’expression, et sur la capacité collective à résister à l’effacement ou la déformation du réel.
Pour aller plus loin
- Festival du film d’histoire de Pessac, édition 2025 : du 18 au 23 novembre.
- Films recommandés : The Apprentice (Ali Abbasi, 2024), Opération Trump (Antoine Witkind), Le Prince et son image (Hugues Le Paige, 2011), Papa, t’étais où en Algérie ? (François Aimé, 2025), Les Hommes du Président (Alan J. Pakula, 1976)
Un épisode aussi vif que nécessaire sur le lien inextricable entre politique, fiction et histoire.
