Résumé détaillé de l’épisode
Podcast : Le Cours de l’histoire
Épisode : Passion Égypte 4/4 : Pourquoi les pharaons noirs ont-ils été oubliés ?
Date : 12 mai 2022
Hôtes et invités principaux : Xavier Mauduit (animateur), Vincent Rondeau (conservateur général du patrimoine, Musée du Louvre), Dominique Valbel (professeure émérite d’égyptologie, université Paris-Sorbonne), archives : Jean Leclan
Thème de l’épisode
Cet épisode met en lumière l’histoire méconnue des « pharaons noirs » — les souverains de la XXVe dynastie d’Égypte, d’origine nubienne (royaume de Kouch, actuel Soudan). Les intervenants s’interrogent sur les raisons de leur oubli relatif dans l’historiographie, explorent les particularités culturelles, politiques et artistiques de cette dynastie, et évoquent la transmission de leur mémoire, leur redécouverte par l’archéologie moderne, jusqu’à leur intégration récente dans la culture populaire.
Points clés et segments principaux
Introduction et contexte historique (00:07–04:00)
- Linan de Belfont et la découverte du Sud égyptien/Soudan
- Citation introductive de l’explorateur du XIXe siècle qui souligne la fascination et la méconnaissance de la Nubie au XIXe siècle.
- Sources antiques et transmission de la mémoire
- Herodote, Diodore, Strabon sont les principales sources de l’Antiquité, mais leur vision est sujette à transmission, transformation et mélange de mémoire et de légende.
- « Il y a une ambiguïté dans cette histoire d’oubli. En revanche, oui, c’est vrai, c’est une dynastie, la XXVe, selon Manéthon, c’est 60 ans d’histoire égyptienne sur 3500, donc c’est quand même un pourcentage réduit. » (Vincent Rondeau, 04:00)
- Pharaons noirs : oubliés ou effacés ?
- Le récit national et occidental se concentre sur l’Égypte du nord. Les pharaons noirs ne sont pas totalement effacés, mais « n’ont pas été mis sur le devant de la scène ».
La Nubie et le royaume de Kouch, entre Égypte et Afrique (05:39–13:50)
- Définition de la Nubie : localisation, division entre Nubie égyptienne et soudanaise, basse et haute Nubie.
- « Et pour l’Antiquité, on sépare ça entre basse Nubie et haute Nubie. » (Dominique Valbel, 05:44)
- Relations Égypte-Nubie
- Acculturation profonde dès l’Ancien Empire : conquêtes, administration, influence culturelle réciproque.
- « Les populations couchites, conquises par les pharaons, finissent par devenir tout aussi pharaoniques. » (Vincent Rondeau, 06:42)
- Archéologie et changement de culture
- Distinguer culture funéraire égyptienne et nubienne devient difficile ; acculturation parfois volontaire (08:02-08:53).
- Existence de cultures africaines originales avant l’arrivée des Égyptiens (site de Doukhiguel à côté de Kerma).
Le royaume de Kouch : nature, écriture, ressources (12:28–16:24)
- Indépendance, conflits et échanges
- « Il est en relation constante avec l’Égypte, à des degrés divers, commerciaux, diplomatiques… » (Vincent Rondeau, 12:54)
- Problèmes de sources
- Royaume connu surtout via des textes égyptiens. Peu d’écriture propre auparavant, importance de l’archéologie et des découvertes récentes.
- Description du paysage
- Région agricole prospère, îles sur le Nil ; la région Dongolaoui au Soudan est fertile grâce au Nil.
Symbolique des « deux terres » et la question identitaire (16:24–19:21)
- Le concept des « deux terres »
- Jeu de mots sur la titulature pharaonique pour l’exposition du Louvre, « Pharaon des deux terres » — Haute et Basse Égypte, mais aussi Égypte et Nubie.
- Rêve politique de réunir ces terres sous un même gouvernement.
- Identité égyptienne des rois de Kouch
- « Est-ce que dans leur culture, ces gens du royaume de Kouch se sentent égyptiens ? — Absolument, je pense qu’on peut le dire… culturellement, indiscutablement. » (Xavier Mauduit, Dominique Valbel, 18:27–18:34)
- Stèle triomphale de Pianki (Pianchi)
- Lecture émouvante d’un texte de louange royale (19:03–19:21), mettant en avant l’imagerie pastorale et la filiation divine.
La XXVe dynastie : conquête et impacts (20:30–28:44)
- Raisons de la conquête du nord par les rois de Kouch
- Opportunité politique (Égypte divisée), contexte d’invasion assyrienne, sentiment de « devoir » de restaurer l’ordre égyptien.
- « Il y a certainement un intérêt politique, mais il y a aussi un intérêt culturel et le sentiment que c’est pratiquement de leur devoir de rétablir ce que l’Égypte leur a apporté. » (Dominique Valbel, 21:59)
- Orthodoxie et retour aux sources
- Dynastie obsédée par la légitimité, le retour à l’orthodoxie, la restauration des traditions religieuses et artistiques de l’Ancien Empire (25:09–26:46).
- « À l’époque de la 25e dynastie, il y a un goût réel pour les sources les plus anciennes, donc les plus canoniques. » (Vincent Rondeau, 26:46)
Spécificités culturelles, artistiques, religieuses : échanges et influences (27:32–35:09)
- Panthéon égyptien et influences nubiennes
- Nuances et transferts : par exemple, la représentation d’Amon à tête de bélier apparaît d’abord dans la Nubie.
- Réappropriation et mémoire
- Redécouverte des statues royales à Dukiegel, leur restauration, leur exposition et l’importance pour l’identité soudanaise contemporaine.
- « Ce patrimoine soudanais est complètement réapproprié par les Soudanais qui le visitent en très très grand nombre. » (Dominique Valbel, 35:23)
La question de la représentation et du « noir » (36:01–41:42)
- Traits distinctifs des pharaons couchites
- Visages différents dans les sculptures, « pommettes saillantes, un menton bien marqué, des lèvres gourmandes, un nez charnu » (Jean Leclan, 36:10).
- Symboles des statues
- Double cobra, coiffe couchite, style archaïsant, spécificités physiques dans la statuaire.
- Égypte, Afrique et enjeu idéologique
- Difficulté de dire que l’Égypte est africaine ; rôle de figures comme Cheikh Anta Diop dans la réhabilitation des pharaons noirs dans les années 1950.
- « Dites aux Égyptiens qu’ils sont africains… dans certains contextes politiques ils seront d’accord mais en général pas forcément. » (Dominique Valbel, 39:24)
- Questionner le terme « pharaon noir »
- Réflexion autour du mot et de sa charge idéologique. Le rapport à l’Égypte ancienne évolue — le public doit se forger sa propre opinion.
Résonances modernes et culture populaire (41:42–45:11)
- Aïda, opéra de Verdi : héritage de la mémoire des pharaons noirs
- L’opéra, inspiré de cette histoire oubliée, popularise en Europe des figures venues du Sud.
- Transmission, état de la recherche et enjeux contemporains
- Nouvelles découvertes archéologiques, besoins de recherches supplémentaires pour comprendre cultures encore mal connues (ex : architecture pré-égyptienne à Dukiegel)
- « Ce qu’on fait montre qu’on ne sait presque rien. Donc tout est à faire. » (Dominique Valbel, 45:11)
Citations marquantes
- « Est-ce que dans leur culture, ces gens du royaume de Kouch se sentent égyptiens ? — Absolument, je pense qu’on peut le dire… culturellement, indiscutablement. » (Xavier Mauduit, Dominique Valbel, 18:27–18:34)
- « C’est une dynastie… 60 ans d’histoire égyptienne sur 3500, donc c’est quand même un pourcentage réduit. » (Vincent Rondeau, 04:00)
- « Les populations couchites, conquises par les pharaons, finissent par devenir tout aussi pharaoniques que les pharaons. » (Vincent Rondeau, 06:42)
- « La XXVe dynastie va développer d’une manière ostentatoire une recherche des origines… on va les copier dans des tombes contemporaines. » (Dominique Valbel, 24:48)
- « Dites aux Égyptiens qu’ils sont africains… » (Dominique Valbel, 39:24)
- « Ce patrimoine soudanais est complètement réapproprié par les Soudanais qui le visitent en très très grand nombre. » (Dominique Valbel, 35:23)
- « Ce qu’on fait montre qu’on ne sait presque rien. Donc tout est à faire. » (Dominique Valbel, 45:11)
Timestamps des segments clés
- 00:07–04:00 — Introduction, contexte, Linan de Belfont
- 05:40–08:53 — Géographie de la Nubie, acculturation, pratiques funéraires
- 12:28–16:24 — Royaumes du sud, expériences, sources archéologiques
- 16:24–19:21 — Le rêve des « deux terres », question d’identité
- 19:40–24:48 — Pianki, conquête de l’Égypte, restauration de l’ordre
- 24:48–28:44 — Influence culturelle, archaïsme et orthodoxie
- 35:09–36:02 — Statuaire, réappropriation patrimoniale
- 36:10–39:24 — Traits physiques, représentation des pharaons couchites
- 39:24–41:42 — Problèmes de dénomination, dimension idéologique
- 41:42–45:11 — Culture populaire, mémoire, état des recherches
Conclusion
L’épisode dépasse le simple récit historique : il propose une réflexion profonde sur la transmission de la mémoire, sur le regard que l’on porte (à travers les siècles et les idéologies contemporaines) sur la question de l’africanité de l’Égypte ancienne et sur la réhabilitation, encore en cours, de la XXVe dynastie. La redécouverte archéologique, la restitution patrimoniale au Soudan et la relecture de l’art témoignent d’un travail en progrès constant, tandis que la popularisation via l’opéra ou le débat scientifique moderne montrent la vitalité de ce pan longtemps délaissé de l’histoire mondiale.
À voir/Aller plus loin
- Exposition au Louvre « Pharaon des Deux Terres – L’épopée africaine des rois de Napata »
- Ouvrages de Dominique Valbel et Charles Bonnet, notamment Pharaons venus d’Afrique
- Travaux de Cheikh Anta Diop (cités dans l’épisode pour la dimension de réinterprétation historique)
- Archive radiophonique : intervention de Jean Leclan, égyptologue, sur les pharaons couchites
Résumé rédigé dans l’esprit et le style de l’émission, à destination des auditeurs qui n’auraient pu l’écouter.
