Le Cours de l’Histoire — Photographie, une histoire sans cliché : 1, 2, 3, ouistiti ! Histoire de la photo amateur
Podcast: Le Cours de l’histoire (France Culture)
Date: 14 janvier 2026
Durée: 9h00-10h00
Participants principaux:
- Xavier Mauduit (animateur/historien)
- Pierre-Jean Amart (historien de la photographie, photographe)
- Éliane Delarmina (maîtresse de conférences, études visuelles, Université Paris Cité)
Aperçu général de l’épisode
Cet épisode explore l’histoire et la signification de la photographie amateur, une pratique universelle, en naviguant entre les origines techniques, l’évolution sociale et les distinctions parfois ténues entre amateur et professionnel. À travers des anecdotes, des analyses et des extraits d’archives, les invités interrogent la définition même du photographe amateur, l'accès facilité au médium et la façon dont ces images témoignent de nos vies passées et présentes.
Points Clés et Discussions
1. Qu’est-ce qu’un photographe amateur ?
- Définition floue, frontière poreuse
- Les pionniers de la photographie étaient tous plus ou moins amateurs, inventant la pratique sans formation (00:09).
- L’amateur se distingue souvent par l’absence de rémunération, tandis que le professionnel vend ses œuvres ou est rémunéré (03:09).
- Éliane Delarmina: “La limite entre l’amateur et le professionnel, ça peut être poreux à un moment donné.” (03:26)
- La notion d’artiste associé à la photographie arrive tardivement. Longtemps, les photographes ne se considéraient pas comme artistes, même si nombre d’entre eux étaient d’anciens peintres (05:18-05:50).
2. Évolution technique et démocratisation de la pratique
- Des débuts techniques exigeants et coûteux…
- Pratique réservée à des passionnés fortunés à cause du coût élevé du matériel et du temps requis (02:19).
- Préparation complexe (plaques, tirages, pose longue…), peu d’écart entre amateur et professionnel sauf la finalité économique (vente ou non) (02:19-03:09).
- … à la révolution de l’instantané
- Invention du gélatino-bromure d’argent (années 1880) : apparition des plaques sèches, puis du film souple (17:37).
- Slogan de Kodak : “You press the button, we do the rest” — l’amateur du XXe siècle n’a plus qu’à appuyer sur un bouton (20:50).
- Éliane Delarmina: “Une requalification de ce que c’est que pratiquer la photographie.” (20:57)
- Démocratisation avec le Kodak Brownie (1 dollar au début du XXe siècle), loisirs de masse et explosion de la pratique amateur (24:23-25:10).
3. Dimensions sociale, domestique et familière de la photo amateur
- La photo, rite domestique
- Les photos d’amateurs documentent la vie quotidienne, la famille, les rituels sociaux, loin de la solennité de la photo professionnelle (00:56).
- Yann Delarmina: “Les photos les moins prétentieuses, les photos d’amateurs… me montrent une richesse qui n’existe pas dans beaucoup de photos que tu vois dans les galeries.” (01:01)
- Les photos d’amateurs documentent la vie quotidienne, la famille, les rituels sociaux, loin de la solennité de la photo professionnelle (00:56).
- La force documentaire des albums personnels
- Exemples d’archives familiales (Pierre-Jean Amart et le livre sur son grand-père à Alger, 08:44).
- Viviane Maier : une “amatrice” révélée post-mortem comme grande photographe, illustration de la frontière brouillée entre l’amateur et l’artiste (11:15).
- Éliane Delarmina: “Viviane Maier, c’était quelqu’un qui évoluait dans l’espace domestique professionnellement… et qui, après sa mort, devient une grande photographe.” (11:15)
4. Sujet, regard, et “qualité” photographique
- Plus qu’une question de sujet, une question de regard et de composition
- Beaucoup de sujets (portraits, paysages…) sont communs aux amateurs et professionnels, ce qui distingue c’est le regard, la composition, la maîtrise technique (04:48-05:50, 32:00).
- Pierre-Jean Amart: “La différence entre une bonne photo ou une photo banale… ce sont la qualité de vision, de cadrage, de composition, de lumière, de choix de l’instant.” (15:23)
- Beaucoup de sujets (portraits, paysages…) sont communs aux amateurs et professionnels, ce qui distingue c’est le regard, la composition, la maîtrise technique (04:48-05:50, 32:00).
- Exemples d’expérience
- Prendre un enfant ou un chat en photo : tout dépend du projet, du regard, de la sélection (13:50-15:23).
- Les amateurs produisent l’archive visuelle du quotidien, les professionnels interviennent surtout pour des sujets “spécialisés” (mode, architecture…) (32:00-33:01).
5. Transmission, archives et enjeux contemporains
- Transformation de la conservation
- Albums vs. numérique : aujourd’hui, la plupart des photos restent stockées sur smartphone, rarement imprimées ; question de la pérennité des archives privées (40:57).
- Pierre-Jean Amart: “98% des photographies d’amateurs sont produites… par les smartphones. Et ça, ça pose un énorme problème. Que vont devenir ces photographies ?” (40:57)
- Historiens, musées, collectivités s’intéressent désormais à ces archives amatrices pour documenter marchés, vies populaires, représentations, etc. (43:04-44:45).
- Occasions collectives de création d’archives pour des projets scientifiques, muséaux ou de mémoire sociale (par ex., musée du logement social à Chicago).
- Albums vs. numérique : aujourd’hui, la plupart des photos restent stockées sur smartphone, rarement imprimées ; question de la pérennité des archives privées (40:57).
6. La récupération du style amateur par les professionnels
- Inspiration mutuelle et brouillage des frontières
- Des artistes comme Martin Parr utilisent le langage amateur (flash, couleurs vives, sujets ordinaires), brouillant la frontière (47:25-49:15).
- Martin Parr (audio, 2004): “J’essaie d’utiliser la langue offerte par la photographie pour faire en sorte que mes photos soient accessibles, mais aussi irrésistibles.” (47:25)
- Pierre-Jean Amart: “Ce n’est pas le sujet qui fait la photo. Ce qui fait la photo, c’est le photographe.” (49:15)
- Des artistes comme Martin Parr utilisent le langage amateur (flash, couleurs vives, sujets ordinaires), brouillant la frontière (47:25-49:15).
- Le regard, entre inné et acquis
- Anecdote d’un stagiaire “amateur” qui sort en quelques jours des photos remarquables : “Celui qui voit, c’est le photographe. Celui qui ne voit pas, tant pis.” (50:16)
- Qualité du regard présente dès les premières images chez les “grands” (ex. Willy Ronis, Cartier-Bresson, Jacques-Henri Lartigue) (52:40-53:11).
7. Souvenir, émotion, plaisir
- Le plaisir, l’émerveillement, le rapport à l’intime
- Citations marquantes autour du plaisir de la prise de vue, de l’archive personnelle :
- Jacques-Henri Lartigue : “[La photographie], c’est un piège d’œil… pour garder l’émerveillement.” (54:20)
- Éliane Delarmina : “Ce qui m’a frappée… c’est les mots de plaisir, d’émerveillement, d’émotion… qui sont vraiment le sang du rapport à la photographie ordinaire.” (57:30)
- Citations marquantes autour du plaisir de la prise de vue, de l’archive personnelle :
- La photo amateur comme “archive sensible” de la vie commune
- “Cette archive, elle doit, je pense, nous amener à envisager ce que c’est qu’une bonne photo, autrement qu’une bonne photo de la tour Eiffel.” (56:21)
Citations Mémorables
-
01:01 (Yann Delarmina):
“Les photos les moins prétentieuses, tu vois, les photos d’amateurs… me montrent une richesse qui n’existe pas dans beaucoup de photos que tu vois dans les galeries.” -
11:15 (Éliane Delarmina) :
“Viviane Maier… après sa mort, devient une grande photographe. Ce cas nous permet de revoir cette délimitation entre amateur et artiste.” -
15:23 (Pierre-Jean Amart) :
“La difficulté… c’était d’éviter de faire des photos de papa en essayant de faire des photos de photographe.” -
20:57 (Éliane Delarmina):
“L’introduction des émulsions sèches… c’est vraiment l’intronisation d’un nouveau type d’amateur propre au XXe siècle, qui est quelqu’un qui appuie sur le bouton, une requalification de ce que c’est que pratiquer la photographie.” -
32:00 (Pierre-Jean Amart):
“C’est la qualité du regard, la qualité de la composition, mais aussi les sujets traités. Il y a des sujets que les photographes amateurs ne traitent jamais et qui sont réservés au domaine professionnel.” -
40:57 (Pierre-Jean Amart):
“98% des photographies d’amateurs sont produites… par les smartphones. Et ça, ça pose un énorme problème. Que vont devenir ces photographies ?” -
56:21 (Éliane Delarmina):
“Quand on met ensemble toutes ces photos amateurs… on n’a plus besoin de savoir qui les a réalisées, ça nous raconte une histoire… cette archive doit nous amener à envisager ce que c’est qu’une bonne photo, autrement qu’une bonne photo de la tour Eiffel.”
Timestamps des segments notables
- 00:09-01:16 : Discussion sur la difficulté de définir “amateur” — extraits de photographes célèbres.
- 02:19-05:50 : Historique des premiers amateurs, liens avec le professionnalisme et l’absence de distinction nette.
- 11:15-13:04 : Portrait de Viviane Maier et la frontière amateur/artiste.
- 17:37-21:36 : Innovations techniques et la démocratisation de la pratique (Kodak, film, facilité d’usage).
- 29:33-33:12 : Sujets, genres, iconographie de la photographie amateur vs. professionnelle.
- 40:57-44:45 : Mutation de l’archive photographique à l’ère du numérique, enjeux de conservation.
- 47:25-49:15 : Martin Parr sur l’appropriation professionnelle de l’esthétique amateur.
- 54:20-55:37 : Jacques-Henri Lartigue, “piège d’œil”, émerveillement et destin d’un amateur devenu grand photographe.
- 56:21-fin : Valeur des archives collectives, redéfinition de la “bonne photo” selon les émotions privées.
Moments marquants et anecdotes
- Pierre-Jean Amart découvre un chat jamais vu sur une photo de Willy Ronis, 40 ans après la prise de vue, une anecdote sur la profondeur et les surprises des images (38:28).
- Soirées diapos de “tonton Alfred”, rituel disparu avec le numérique — la perte du commentaire oral et de la contextualisation des photos (41:53).
- La photographie amateur considérée comme une immense archive sociale, un “journal intime collectif” qui dévoile le quotidien (43:04-44:45).
- Réflexion sur la dimension émotionnelle des photos, bien au-delà de la technique ou du cadrage parfait (57:30).
Conclusion/Ton général
L’épisode met en lumière avec érudition, chaleur et humour la richesse, la complexité et le rôle central de la photographie amateur. Il célèbre à la fois le geste ordinaire — prendre une photo par plaisir, par lien social, pour la mémoire — et l’influence de cette pratique populaire sur toute l’histoire de la photo. À travers archives, témoignages et discussions vivantes, il interroge notre rapport à l’image, la mémoire familiale, la culture visuelle, et la fragilité de ces traces à l’ère du tout-numérique.
Pour aller plus loin (ouvrages et références cités)
- Pierre-Jean Amart
- Alger retrouvé, 1940
- Histoire de la photographie (Que sais-je ?)
- Les 100 mots de la photographie (Que sais-je ?)
- Photomatou (photos de chats)
- Éliane Delarmina
- Houses and Homes — Photographie de la maison aux États-Unis
Plus d’informations et références sur le site de l’émission (franceculture.fr).
