Le Cours de l’Histoire – “Photographie, une histoire sans cliché : Attention les yeux ! Une histoire du flash”
Podcast : Le Cours de l’Histoire (France Culture)
Date : 13 janvier 2026
Durée : 57 min
Invités :
- Daniel Folliard (historien de la photographie, professeur à Université Paris Cité)
- Stéphanie Barbier (docteure en histoire de l’art, université de Lorraine)
- Flora Tribel (conservatrice du patrimoine, BnF)
- Michel Poivert (historien de la photographie)
Aperçu général
Cet épisode propose un grand voyage dans l’histoire du flash photographique, de ses balbutiements techniques au XIXᵉ siècle jusqu’à ses usages artistiques, sociaux et populaires au XXᵉ, en passant par ses implications économiques et esthétiques. Il montre comment cet artifice technique — le flash — a renouvelé notre rapport à la lumière, à l'obscurité et à l'instant. L'émission navigue entre anecdotes historiques, analyses techniques, passages littéraires et témoignages artistiques, tout en conservant un ton vivant et pédagogique.
1. Les origines : la photographie comme écriture de la lumière
- Photographie = écriture de la lumière
- Stéphanie Barbier rappelle l’étymologie du mot (photo + graphie) et l’absolue nécessité de lumière pour toute prise de vue.
- [00:07] « … la photographie, par son étymologie, est l’écriture de la lumière. »
- Le flash : nécessité et défi technique
- Première photographie au flash : premières expérimentations dans les années 1850 avec Félix Nadar, qui cherche à s’affranchir de la seule lumière naturelle.
- Flora Tribel retrace l’importance de la collection de la BnF, conservant de nombreux tirages anciens, dont ceux issus de ces premières expériences.
- [01:36] « Nous conservons aujourd’hui environ 7 millions de phototypes. C’est quand même un océan d’images… »
2. La course à la lumière artificielle au XIXe siècle
- Contexte économique et social
- Daniel Folliard met en lumière l’enjeu économique de la lumière artificielle pour les portraitistes, soumis à la dictature du temps (jours courts, luminosité faible en hiver). Manipuler la lumière, c’est aussi conquérir de nouveaux marchés.
- [02:47] « Manipuler la lumière, la maîtriser, c’est aussi une manière de pouvoir gagner de l’argent… »
- Les premiers studios et l’importance des verrières
- Flora Tribel décrit les ateliers en haut d’immeubles avec de grandes verrières. Nadar pionnier de studios spectaculaires, mais rapidement confronté à la nécessité de lumière constante, y compris pour le tirage des photos.
- [04:04] « Les premiers ateliers apparaissent en haut des immeubles, sous des verrières. »
- La lumière artificielle, combat du XIXᵉ contre la nuit
- Daniel Folliard replace la conquête de la lumière dans la vaste histoire de l’électrification et de la ville moderne.
- [05:35] « Il faut replacer cette exploration de la lumière artificielle dans le combat du XIXᵉ industriel contre la nuit… »
3. Les pionniers, l’expérimentation et la conquête de l’obscurité
- Nadar – de la montgolfière aux catacombes
- Episode parfois romancé de Nadar dans les catacombes : nécessité d’emporter avec soi « wagonnets », piles benzène, réflecteurs, mannequins pour poser faute d’ouvriers pouvant tenir la pose vingt minutes !
- [07:09] « Nous sommes ici pour faire la lumière sur les entrailles de la terre. »
- L’apparition du flash : le magnésium
- Flora Tribel détaille le rôle clef de Victor Seurin (régulateur d’énergie pour les piles benzène) permettant à Nadar de réaliser les premières photographies souterraines au magnésium.
- Charles Piazzi-Smith, autre précurseur, photographie l’intérieur des pyramides de Gizeh au magnésium – apportant une « magie » de la révélation d’espaces invisibles.
- [09:33] « …la poudre magnésique, expérimentation au magnésium, qui sont aussi le fait du même benzène, qui est cet inventeur qui touche à tout… »
4. Le flash, une révolution technique… et sensorielle
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Danger et spectacle
- Odorat, fumée, danger réel : Flora Tribel rappelle que le flash avec la poudre de magnésium n’était pas qu’une innovation, mais aussi une expérience sensorielle traumatique ou spectaculaire. Ateliers incendiés, doigts brûlés, explosions accidentelles.
- Daniel Folliard raconte l’anecdote de la photojournaliste Jessie Thurber-Bills, qui lors d’une prise trop dosée en magnésium fit exploser toutes les vitres d’un théâtre new-yorkais !
- [14:36] « Odeur, fumée, c’est une vraie expérience sensorielle… »
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Transmission du savoir et internationalisation
- Michel Poivert explique que presse spécialisée, brevets, manuels diffusent innovations et savoir-faire à l’international dès le XIXᵉ — échange constant entre inventeurs, industriels, amateurs.
5. Vers la modernité : le passage à l’ampoule, puis à l’électronique
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Vers une utilisation plus sûre
- Michel Poivert détaille la transition vers l’ampoule flash à partir de 1925 (Paul Vercutter), puis la problématique du flash à usage unique, peu pratique pour les séries.
- [19:14] « Les premières ampoules vont être mises au point en 1925… avec un filament de magnésium… plus sûr mais à usage unique. »
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La difficile traçabilité du flash dans les photos historiques
- Flora Tribel insiste : difficile, selon le contraste, de dire si un flash fut utilisé sur une image ancienne ; la technique se dérobe parfois à l’observateur comme à l’historien.
- [23:16] « C’est un sujet technique très difficile, le flash, parce qu’il se dérobe un peu à son observateur et à son historien. »
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La massification du flash amateur
- Daniel Folliard : la démocratisation passe surtout dans les années 40/50/60 avec Kodak et l’arrivée des « flashbulbs » bon marché, d’où l’anglicisme « flash » qui envahit même la langue française.
- [24:26] « … produire des types de flash très peu coûteux qui vont permettre aux gens de ne pas rater leurs photos de Noël… »
6. Les usages du flash : médecine, sciences, exploitation médiatique, art
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Flash et photographie médicale
- Michel Poivert et Daniel Folliard racontent l’importance des flashs au magnésium dans les hôpitaux, par exemple chez Charcot et Albert Londe à la Salpêtrière : pour déclencher ou photographier les crises d’hystérie, pour la chronophotographie et l’amélioration des obturateurs.
- [28:28] « … Charcot l’utilise aussi pour déclencher des crises chez ses patients… »
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L’invention artistique
- Flora Tribel raconte l’usage poétique et inventif de la lumière artificielle par Edgar Degas à la fin du XIXᵉ ; il opère le soir, occulte les fenêtres pour composer une lumière « lunaire », joue avec lampes et magnésium pour des effets de clair-obscur.
- [31:51] « Il va opérer le soir uniquement avec des lumières artificielles… il cherche la lumière des lampes ou lunaire. »
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Brassaï et la photographie de nuit
- Brassaï, figure majeure de la photographie nocturne parisienne, décrit dans un témoignage savoureux ses déambulations, ses arrangements pour accéder à Notre-Dame, la difficulté technique et poétique à capter la nuit.
- [35:04] Brassaï : « Je m’étais beaucoup promené à Paris, surtout la nuit… Je me suis demandé comment je pourrais saisir ces choses… »
7. Flash : révélation, intrusion, « l’irruption du réel »
- La révélation du monde caché
- Stéphanie Barbier et Daniel Folliard expliquent que le flash a été utilisé pour révéler des mondes cachés, du New York des taudis (Jacob Riis) à la nuit du crime (Ouidji/Weegee à New York, Géniaux à Paris).
- [38:51] « …l’éclair magnésique, il a ce côté sans phare… Il projette une lumière blanche sur des réalités qui peuvent être très dures…»
- La figure du paparazzi et l’intrusion
- La culture populaire fait du flash un synonyme d’intrusion (Dolce Vita, photo volée, paparazzi) – point souligné par Daniel Folliard et illustré par Fellini et Diane Arbus qui utilisent la violence du flash comme vocabulaire plastique.
- [46:28] « Dans notre imaginaire, c’est vraiment le marqueur de l’intrusion du paparazzi… »
8. Vers le flash électronique et l’âge d’or du flash
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Progrès et émergence du flash électronique en Europe
- Stéphanie Barbier et Michel Poivert racontent le rôle du Français Dimitri Rebikov dans l’introduction du flash électronique, plus sûr, progressant en parallèle d’Harold Edgerton aux États-Unis. Rebikov perfectionne aussi le flash sous-marin, ouvrant de nouveaux horizons photographiques.
- [53:43] « …Rubikov, c’est avec lui que va arriver en Europe le flash électronique… »
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Un âge d’or du flash ?
- Daniel Folliard situe « l’âge d’or » du flash dans la seconde moitié du XXᵉ siècle : photojournalisme, célébrité, photo amateur accessible.
- [54:06] « L’âge d’or, ce serait vraiment la seconde moitié du XXᵉ siècle… »
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Déclin ou mutation ?
- Aujourd’hui, le flash est de moins en moins utilisé à l’ère du numérique, remplacé par les LED, moins “intrusives”, mais au pouvoir de révélation moindre (« imiter le xénon n’est pas si simple »).
- [55:28] « …Retrouver cette hyper-immédiatité de l’image de la personne saisie dans une lumière blanche très intrusive, très agressive, c’est très difficile à reproduire avec les technologies actuelles… »
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La modernité du passé ?
- Les images au flash et leur esthétique intrusive ou révélatrice ressurgissent même dans la génération d’images numériques et les recherches artistiques actuelles.
- [56:43] Daniel Folliard : « On est hanté… Maintenant ces images au flash, c’est un peu les zombies, les images zombies de nos data sets… »
9. Notions de classement et d’héritage
- Classement des images entre art, document, et usage populaire
- Flora Tribel explique la transition, depuis 40 ans, du classement strictement documentaire à la reconnaissance des œuvres photographiques comme des créations d’auteurs : incertitude permanente entre valorisation esthétique et usage documentaire/social.
- [48:40] « …Il y a eu un vrai basculement… des photographies qui jusque-là étaient classées sous un angle iconographique et documentaire ont été sorties de ce classement unique pour être reversées à des œuvres d’auteurs… »
10. Citations marquantes
- [02:47] Daniel Folliard : « Manipuler la lumière, la maîtriser, c’est aussi une manière de pouvoir gagner de l’argent… »
- [04:04] Flora Tribel : « Les premiers ateliers apparaissent en haut des immeubles, sous des verrières. »
- [05:35] Daniel Folliard : « … le combat du XIXᵉ industriel contre la nuit… »
- [07:09] Stéphanie Barbier (via fiction) : « Nous sommes ici pour faire la lumière sur les entrailles de la terre. »
- [14:36] Flora Tribel : « Odeur, fumée, c’est une vraie expérience sensorielle. »
- [24:26] Daniel Folliard : « … produire des types de flash très peu coûteux qui vont permettre aux gens de ne pas rater leurs photos de Noël… »
- [28:28] Daniel Folliard : « … Charcot l’utilise aussi pour déclencher des crises chez ses patients… »
- [35:04] Brassaï : « Je me suis beaucoup promené à Paris, surtout la nuit. Et alors, je me suis demandé comment je pourrais saisir ces choses… »
- [38:51] Daniel Folliard : « …l’éclair magnésique, il a ce côté sans phare… Il projette une lumière blanche sur des réalités qui peuvent être très dures…»
- [46:28] Daniel Folliard : « Dans notre imaginaire, c’est vraiment le marqueur de l’intrusion du paparazzi… »
- [55:28] Stéphanie Barbier : « Retrouver cette hyper-immédiatité de l’image… c’est quelque chose de très difficile à reproduire avec les technologies actuelles. »
11. Timestamps & Repères chronologiques
- [00:07] Étymologie et fondements lumineux de la photographie
- [01:36] Les collections de la BnF et la première photo au flash
- [02:47] Lumière artificielle et enjeux économiques
- [04:04] Architecture et fonctionnement des studios de portrait
- [05:35] Histoire de la lumière artificielle à l’ère industrielle
- [08:23] Nadar dans les catacombes : début du magnésium
- [09:33] Magnésium et explorations souterraines (catacombes, pyramides)
- [12:03] Thèses, manuels, presse technique et diffusion des savoirs
- [19:14] Le passage du magnésium aux ampoules (1925)
- [24:26] Flash, Kodak, massification du snapshot
- [31:51] Edgar Degas et la lumière « lunaire »
- [35:04] Brassaï : la poésie de la photographie de nuit
- [38:51] Ouidji/Weegee, Jacob Riis et le flash comme révélateur de la nuit
- [46:28] Paparazzi et la culture de l’intrusion
- [52:49] Dimitri Rebikov et l’arrivée du flash électronique
- [54:06] Âge d’or et mutations contemporaines
- [56:43] Héritage esthétique et “zombification” numérique du flash
12. Ton et ambiance
Le podcast alterne érudition, anecdotes techniques et culture populaire, multipliant références savoureuses (Nadar, Brassaï, Degas) et clins d’œil contemporains. Les spécialistes offrent des regards complémentaires mêlant technique, art, histoire économique et usages sociaux, sans jamais perdre de vue la magie (et parfois le danger) de la lumière foudroyante du flash — l’irruption du réel, pour l’œil du photographe comme pour celui du public.
Pour retenir
Le flash photographique n’a pas seulement permis de “voir dans l’obscurité”, il a aussi repensé notre rapport au visible, au spectaculaire, au secret, à l’instantané… et même à l’intrusion. Ce petit « éclair de génie » a révolutionné notre expérience de l’image, du portrait bourgeois à la scène du crime, de l’atelier d’artiste aux albums de famille.
Pour aller plus loin : revue Fotografica numéro spécial « Aveuglé pour voir », interventions de Flora Tribel, et expositions à la BnF sur la photographie et la lumière.
