Le Cours de l’histoire – Photographie, une histoire sans cliché : Copier, coller, manipuler, histoire du photomontage
Podcast: Le Cours de l’Histoire, France Culture
Date: 15 janvier 2026
Hôtes: [Interviewer/Host], Max Bonhomme (historien du design graphique), Damaris Amao (docteure en histoire de l’art, Centre Pompidou)
Durée: 9h00-10h00
Bref Aperçu de l’Épisode
Cet épisode explore l’histoire fascinante du photomontage, de ses origines au XIXe siècle à son essor comme arme artistique et politique au XXe siècle. Les intervenants analysent les multiples formes, techniques et intentions derrière le photomontage – entre manipulation artistique, propagande, critique sociale et invention visuelle. À travers l’exemple de grands mouvements (dadaïsme, surréalisme, constructivisme) et la circulation des images dans la presse, l’épisode questionne nos perceptions de la photographie comme reflet fidèle du réel et ses détournements, toujours puissants aujourd’hui.
Points Clés et Déroulé de l’Épisode
1. Origines techniques et pratiques du photomontage
[00:11–04:11]
- Dès l’invention de la photographie, l’idée de retouche s’impose naturellement, d’abord pour cacher des défauts ou coloriser.
- Les premiers montages mêlent ciel et mer pour des effets plus saisissants (ex. Gustave Le Gray).
- Damaris Amao souligne que même les pionniers « triturent » déjà leurs images, sans assumer la triche car la photographie prétend être un « miroir du réel ».
- Max Bonhomme définit le photomontage comme assemblage technique d’images, pouvant mêler photographie, typographie et éléments graphiques divers, surtout au XXe siècle.
- Différence avec le collage: dans le photomontage, la « couture » disparaît pour ne laisser qu’une image unifiée.
2. Du privé à la sphère publique et politique
[05:25–09:37]
- Au XIXe siècle, le photomontage reste largement privé ou humoristique (portraits de famille, photos-mosaïques).
- Mais le passage au XXe siècle voit l’apparition d’usages publics, diffusés par les médias, la presse, la propagande ou la carte postale.
- Exemple marquant : Les frères Appert (1871 – « Les Crimes de la Commune ») reconstituent photographiquement des scènes jamais capturées, à forte visée idéologique.
« Il a recollé le véritable visage des personnages… tout est en photomontage. »
— Jean-Claude Gautrend (08:07) - Ces photomontages de la Commune servent une narration Versaillaise, font office d’images quasi-officielles et témoignent de la puissance persuasive du medium.
3. Photomontage artistique : naissance au sein des avant-gardes
[10:26–13:35]
- Les dadaïstes berlinois revendiquent la paternité du photomontage comme geste artistique, tout en s’inspirant de pratiques populaires du XIXe siècle.
- Damaris Amao nuance : l’art engagé s’inspire de l’ordinaire, puis le subvertit.
« Les avant-gardes puisent beaucoup dans les pratiques extra-artistique pour fonder un nouvel art. » (10:26)
- Anna Höch, Raoul Hausmann, John Heartfield font du photomontage un cheval de bataille pour la révolte visuelle et politique.
- Mécanisme clé : découpage dans la presse, combinaison de motifs pour produire des compositions chaotiques, critiques de la société de Weimar (voir: Anna Höch).
4. L’essor politique du photomontage dans l’entre-deux-guerres
[13:35–18:50]
- Après la Première Guerre mondiale, la pratique s’inscrit pleinement dans la culture de masse et la lutte politique.
- Berlin, Moscou : magazines illustrés, lutte ouvrière, propagande et constructivisme russes.
« Les photomontages dadaïstes berlinois s’appuient beaucoup sur un imaginaire… de l’image manipulée qui circule pendant la Première Guerre mondiale. »
— Max Bonhomme (13:35) - À Berlin, la technique est portée par des artistes révolutionnaires comme Heartfield, proches du KPD, conscients de la puissance du média visuel pour l’agitprop.
- Le constructivisme russe offre un usage spécifique : la « perspective hiérarchique » où l’importance du personnage domine la perspective traditionnelle.
« Le photomontage occidental… au service du capital. Le photomontage soviétique, l’art authentique du socialisme. »
— Max Bonhomme rapporte Cloutis (20:52)
5. Technique et méthode du photomontage révolutionnaire
[21:38–24:14]
- Utilisation de coupures de presse, d’images existantes, recollées, puis refotographiées pour impression massive.
- Certains artistes se photographient eux-mêmes pour se mettre en scène.
- Le photomontage admet slogans, aplats de couleurs, dessins.
« L’acte essentiel du photomontage, c’est de venir faire parler l’image… un troisième sens. »
— Max Bonhomme (23:09)
6. La France des années 1930 : tension entre esthétique militante et documentaire
[24:14–26:55]
- L’engagement artistique connaît un débat vif : faut-il se limiter au documentaire ou utiliser la force subversive du montage ?
- Damaris Amao rappelle le rôle de l’AER (Association des artistes et écrivains révolutionnaires), où photomontage et photographie se structurent pour servir la cause.
- Exemple notable : les photomontages de John Heartfield publiés dans Regards, équivalent français de l’A.I.Z. allemand.
« La photographie est devenue un outil de propagande indispensable… »
— Willy Münzenberg, lu à 29:03
7. Photomontage, médias de masse et efficacité politique
[26:55–32:17]
- Les journalistes communistes, tel Willy Münzenberg, perçoivent le photomontage comme un accélérateur d’influence sans nécessité de discours complexe.
- La presse illustrée est plus efficace que le texte, « court-circuitant » la réflexion traditionnelle pour une réaction immédiate.
« Il y a une pensée de l’efficacité presque psychique, on pourrait dire, de l’image. »
— Max Bonhomme (30:26) - La technique est reprise par les fascistes (expositions monumentales, Italie 1932) mais moins par la presse nazie.
8. L’héritage surréaliste et la diffusion dans la culture moderne
[34:23–39:26]
- Les surréalistes, après les dadaïstes, développent le photomontage comme pratique de choc visuel, alliance d’univers inattendus (Breton, Dora Maar).
« Le caractère illusionniste de ces photomontages a beaucoup marqué cette histoire du surréalisme. »
— [Interviewer/Host], (37:04) - Dans l’entre-deux-guerres, le photomontage infuse tous les supports : presse, affiches, publicités. La modernité s’accompagne d’une liberté graphique inouïe qui paraît presque audacieuse aujourd’hui.
- Roland Barthes (39:34) :
« Nous n’avons jamais un seul message dans les communications de masse qui ne véhicule… des sens associés, idéologiques, affectifs… une mythologie générale de notre temps. »
9. Exemples d’invention graphique et portée sociale
[43:17–45:25]
- Les photomontages de la revue Vue, tel un ouvrier broyé par la machine, marquent par leur puissance expressive.
- En Russie : la revue Proletarskoye Foto explique comment « manipuler l’échelle » pour glorifier le prolétariat en image.
« Le photographe les prend séparément avec une échelle différente, puis fait un découpage… »
— Maïwen Giziou, lecture d’une revue soviétique (45:14)
10. Le photomontage monumental, outil critique et utopique
[47:14–49:56]
- Exemple de Charlotte Perriand (1936) : photomontage monumental pour critiquer l’urbanisme parisien – 16m de long, dense de citations et d’images révélant l’échec (ou les promesses non tenues) des politiques urbaines.
« Toute cette misère de Paris… c’était vraiment provocateur, en tout cas. »
— Charlotte Perriand, extrait de ses mémoires (49:56)
11. Photomontage et combats anticoloniaux
[54:10–55:50]
- Rareté de photomontages anticolonialistes retrouvés (Simone Kabi Duma dans l’Almanach ouvrier-paysan…).
« Elle va faire un photomontage de tous les revers de la colonisation… faire dérailler cet imaginaire colonial à partir de ce photomontage. »
— Damaris Amao (55:50) - Le dessin est souvent préféré au montage, mais dès qu’il existe, le photomontage s’avère une arme très puissante.
12. L’Héritage contemporain
[56:27–57:15]
- Pour Max Bonhomme, notre culture visuelle numérique hérite encore fortement des codes et inventions du XXe siècle.
« Ce rapport à l’image vient de beaucoup de choses qui ont été élaborées au cours du XXe siècle… la photographie n’est plus le document brut, mais insérée dans un discours réagencé. »
— Max Bonhomme (56:27)
Citations et Moments Marquants
-
Max Bonhomme :
« Le photomontage, c’est toujours l’adjonction à la photographie d’un élément externe quelque part. Typographie, couleur, ou même un slogan… Ça crée un troisième sens. » [23:09]
-
Damaris Amao :
« On est chez des avant-gardes qui cherchent à réunir l’art et la vie… produire pour la société et prendre part au changement. » [18:50]
-
Roland Barthes (1968) :
« Pas un seul message des communications de masse qui ne véhicule… des sens idéologiques, globales, diffuses… une mythologie générale de notre temps. » [40:26]
-
Willy Münzenberg (lu par Thomas Beau) :
« Ce qui est important, c’est l’effet politique final… un éditeur intelligent peut falsifier n’importe quelle photo dans le sens désiré. » [29:03]
-
Charlotte Perriand :
« Toute cette misère de Paris… c’était vraiment provocateur, en tout cas. » [49:56]
Quelques Timestamps Recommandés
- 08:07 – Jean-Claude Gautrend sur la propagande versaillaise
- 13:35 – Max Bonhomme sur la résonance entre Dada et propagande de guerre
- 23:09 – Ajout d’éléments externes et création de sens
- 39:34 – Citation et analyse de Roland Barthes
- 45:14 – Lecture d’un tuto soviétique (Proletarskoye Foto)
- 49:56 – Témoignage de Charlotte Perriand
- 55:50 – Damaris Amao sur le photomontage anticolonial
Conclusion
Cet épisode montre la richesse, la complexité et la puissance du photomontage à travers l’histoire. Technique d’invention artistique, outil de propagande, critique sociale, il façonne nos regards et notre culture visuelle contemporaine. Les intervenants appuient sur la diversité des usages, la porosité entre art et militantisme, et la capacité du photomontage à synthétiser, critiquer ou magnifier le réel – tout en soulignant l’impossibilité, à l’ère des médias de masse, de séparer image et intention idéologique.
Pour aller plus loin
- Photographie, Armes de classe (Damaris Amao)
- Propagande graphique, photomontage et culture de l’imprimé dans la France des années 1930 (Max Bonhomme)
- Couper, coller, imprimer : le photomontage politique au XXe siècle, expo à La Contemporaine (Nanterre)
- Décadrage colonial, Damaris Amao et Lila Rémy
Episode hautement recommandé pour quiconque s’intéresse à la photographie, à la propagande, à l’art engagé et à l’histoire culturelle.
