Podcast Summary
Le Cours de l’histoire – Photographie, une histoire sans cliché : Les débuts de la photographie, chambre ouverte sur le monde
France Culture – 12 janvier 2026
Host: Xavier Mauduit
Guests: Paul-Louis Roubert (Historien de la photographie), Christine Barthes (Responsable des collections photographiques, Quai Branly), interventions d’archives (Brassaï, Jeannine Niepce, Michael Gray…)
Thème général de l’épisode
L’épisode explore l’origine et les premiers temps de la photographie, en questionnant les notions de date et d’inventeur unique. Chronologique et comparative, la discussion met en lumière l’invention collective, les tâtonnements techniques et les multiples foyers d’invention, tout en interrogeant la portée mondiale et le mythe national entourant la naissance de la photographie.
Les grandes questions posées
- Qui a inventé la photographie, où et quand ?
- Qu’est-ce qui fait la naissance de la photographie : l’enregistrement de l’image, sa capacité à être reproduite, la stabilisation du procédé ?
- Comment l’impact de la photographie a-t-il rayonné dans le monde, et de quelle manière chaque culture s’est-elle appropriée cette invention ?
Points clés et discussions
1. Un contexte d’invention perpétuelle
Paul-Louis Roubert introduit l’idée que la photographie est une « invention perpétuelle » (01:30), fruit de la combinaison ancienne de la chambre noire et de la photosensibilité de certaines substances, mais dont la fixation fut le vrai défi du XIXe siècle.
« La photographie c’est une invention perpétuelle en fait. [...] On parle encore de photographie et on s’étonne encore qu’elle existe. » – Paul-Louis Roubert (01:30)
La définition même de la « naissance » de la photographie dépend de critères variables : on peut remonter aux traités d’optique arabes (XIIe siècle) ou au problème technique spécifique de la fixation de l’image.
2. La question des dates et la mémoire nationale
Deux dates essentielles sont généralement retenues :
- 1826–1827 : Première image fixée par Nicéphore Niépce (Point de vue du Gras)
- 1839 : Annonce publique du daguerréotype par Daguerre, suite à l’action politique de François Arago
« Du point de vue des institutions, pour le ministère de la Culture, le bicentenaire de la Photographie, c’est 2026–2027. » – Host (04:51)
La recherche historique récente a corrigé plusieurs légendes, et d’autres inventeurs contemporains de Niépce sont aussi reconnus, dont Hercule Florence au Brésil.
3. Portrait de Nicéphore Niépce
Paul-Louis Roubert campe Niépce comme un inventeur acharné, animé par l’idée de reproduction automatique sans intervention manuelle :
- Propriétaire terrien, Niépce investit sa fortune dans les inventions
- Expérimentation (1816–1833) autour du bitume de Judée sur plaque d’étain
- Usage de la chambre noire pour obtenir la première photographie connue ("Point de vue du Gras")
- Procédé initialement destiné à la reproduction automatique d’images gravées, puis du réel
« Il veut trouver […] une substance suffisamment sensible à la lumière pour pouvoir être imprimée par l’action de cette même lumière » – Paul-Louis Roubert (07:28)
« Nicephore Niepce, il a un métier au XIXe siècle, c’est inventeur. » – Paul-Louis Roubert (05:30)
4. Les temps de pose et l’enjeu de la reproductibilité
- Premier exploit : Fixation du réel… mais 1,5 à 2 jours de pose (10:44), rendant l’image inopérante pour l’usage général
- Contexte d’émulation en Europe : Geoffrey Batchen identifie 25 inventeurs proches de Niépce dans les années 1820, dont 24 en Europe
- Cas particulier : Hercule Florence au Brésil, qui expérimente indépendamment dans les mêmes années (12:37–14:29)
« Geoffrey Batchen [...] a situé autour de 25 personnes le nombre d’inventeurs qui avaient vraiment des pratiques qu’on peut qualifier d’assez proches de celles de Niepce. » – Xavier Mauduit (12:37)
5. Daguerre et l’industrialisation du procédé
La rencontre entre Niépce et Daguerre (un décorateur et illusionniste du théâtre) aboutit à la signature d’un contrat d’association en 1829. Après la mort de Niépce (1833), Daguerre poursuit et perfectionne le procédé :
- Développement du daguerréotype (1837–1839) : image unique, réalisée sur une plaque de cuivre argentée
- Annonce mondiale par François Arago (1839) : la France offre publiquement la découverte au monde (sauf au Royaume-Uni)
« Le système est à peu près viable. Il ne reste encore qu’à raccourcir suffisamment le temps de pose pour pouvoir faire du portrait. » – Paul-Louis Roubert (17:43)
6. L’effet de communication et de "soft power"
L’annonce française, orchestrée par Arago, a un impact mondial :
- Proclamation comme don universel de la France
- Large mobilisation médiatique : la nouvelle se répand immédiatement à l’international (18:55–20:15)
- Conséquence : la date de 1839 "écrase" les contributions antérieures ou parallèles
« C’était vraiment une démonstration de soft power qui a extrêmement bien marché. » – Xavier Mauduit (18:55)
7. Premières photographies mondiales et diffusion
- Dès 1839–1841, la technologie voyage via marins, diplomates, aventuriers
- Premières photographies d’Afrique en Égypte, d’Amérique du Sud au Brésil, jusqu’en Australie (28:19–31:03)
- Lieux d’adoption très divers, dimension de "transfert de technologie"
8. L’invention d’une photographie reproductible
- En Angleterre, William Henry Fox Talbot invente le calotype (1841), utilisant un négatif papier pour la duplication d’images (38:48–41:03)
- Innovation essentielle : la photographie devient désormais reproductible, base du principe du négatif/positif moderne
« C’est la photographie reproductible par elle-même qu’il invente ici et dont il dépose le brevet en 1841 et qui va se développer jusqu’à aujourd’hui. » – Paul-Louis Roubert (41:11)
9. Précision, supports et démocratisation
- Daguerréotype : image unique, grande finesse, support métal, mais non reproductible
- Calotype & évolution vers le négatif verre dès années 1850 (48:27–49:11) : amélioration de la qualité, reproductibilité accrus
- Démocratisation : invention du portrait carte (Disdéri, années 1850) ; prix divisés, accès élargi à la classe ouvrière, explosion de la consommation d’images
« Le daguerréotype tombe dans le domaine public, finalement, en 1839. Et c’est un système ouvert aux améliorations. » – Paul-Louis Roubert (49:36)
10. Appropriations et échanges internationaux
Christine Barthes détaille comment la photographie est adaptée dans chacun des pays :
- Rôle des souverains : le Shah d’Iran, l’empereur du Brésil, etc.
- Traduction de traités, développement local, écoles techniques
- Importance des missionnaires, de la photographie vernaculaire et commerciale
- Les objets photographiques et leurs usages évoluent selon les cultures (Japon : ambrotypes sur verre, importance rituelle...)
« Il ne faut pas oublier le rôle très important de l’influence missionnaire. Les missionnaires adorent utiliser la photographie, c’est un instrument qui permet de faire beaucoup de choses très différentes. » – Christine Barthes (45:51)
Citations marquantes
- Sur l’invention collective :
« Invention perpétuelle... on aurait pu très bien l’inventer au XVIIIe siècle »
— Paul-Louis Roubert (01:30)
- Sur Niépce, l’inventeur solitaire :
« Seul, sans aucune formation scientifique, il essaye d’inventer un système qui reproduit de lui-même les images. »
— Host (07:21)
- Daguerre et l’effet de spectacle :
« Il invente des trucages pour la première fois, des décors... le Diorama. »
— Paul-Louis Roubert (15:05)
- Annonce française de la photographie :
« C’était vraiment une démonstration de soft power qui a extrêmement bien marché. »
— Xavier Mauduit (18:55)
- Sur la démocratisation :
« Dès le début des années 40, la photographie rentre dans le système des choses banales... on va commencer à avoir des daguerréotype de portrait... »
— Paul-Louis Roubert (49:36)
- Baudelaire et la défiance artistique :
« Un dieu vengeur a exaucé les vœux de cette multitude. Daguerre fut son messie. [...] l’art c’est la photographie… A partir de ce moment, la société immonde se rua comme un seul narciss pour contempler sa triviale image sur le métal. »
— Charles Baudelaire (Citation, 52:35–53:40)
- Sur l’adaptation internationale :
« On a souvent pensé que la photographie était utilisée par le biais des Européens. Et ce n’est pas si vrai que ça... »
— Christine Barthes (42:42)
Timestamps – Repères principaux
- 01:30 – L’invention perpétuelle de la photographie (Roubert)
- 05:30 – Portrait de Niépce, inventeur et contexte social
- 10:44 – Première image fixée, défis du temps de pose
- 12:37 – Les multiples inventeurs/expérimentateurs (Xavier Mauduit)
- 14:29 – Hercule Florence, pionnier franco-brésilien
- 17:43 – L’association de Niépce et Daguerre, daguerréotype viable
- 18:55 – Soft power français : la France « offre » la photographie
- 28:19 – La photographie embarque sur les navires : diffusion internationale
- 31:03 – Hercule Florence témoin de la propagation du procédé
- 38:48 – Rivalité franco-anglaise, Fox Talbot et le calotype
- 41:03 – La reproductibilité de l’image : naissance du négatif moderne
- 49:36 – Démocratisation et industrialisation du portrait photographique
- 53:40 – Lecture de Baudelaire : débat sur la nature artistique de la photographie
- 54:34 – Les usages différenciés selon les cultures (Japon, Iran, Brésil...)
- 57:38 – Conclusion sur le génie collectif et les besoins de reproductibilité
Ton et style
L’épisode manie l’érudition, la passion d’atelier et respecte le sens du détail technique, mais n’hésite pas à questionner les mythes nationaux, à croiser histoire sociale et histoire des techniques, tout en offrant des moments d’humour complice et de curiosité pour la mondialisation précoce du médium photograpique.
Pour aller plus loin
- Photographica, revue dirigée par Paul-Louis Roubert, publie un numéro spécial sur les origines de la photographie (mai 2025)
- Les collections du Musée du quai Branly (Christine Barthes)
- Travaux de Geoffrey Batchen sur l’histoire mondiale de la photographie
Résumé en une phrase
La naissance de la photographie, loin d’être le fait d’un seul géni en un lieu et un temps précis, est l’aboutissement de multiples essais jalons, d’une course à la fixation et à la reproductibilité de l’image, menée aux quatre coins du monde mais cristallisant son récit autour du mythe national français… et ce, jusqu’à sa diffusion et adaptation globale, qui en font dès l’origine un médium mondial.
