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Savez-vous qu'au XIXe siècle, la mode des plumes d'autruches en Europe a failli déclencher une guerre dans le Sahel? Vous vous demandez pourquoi? Parce que cette région était, à travers le commerce transsaharien, connectée au reste du monde. À la fin du XIXe siècle, les plumes d'autruches sont à la mode. On les trouve partout, de Londres à Paris, en passant par New York sur les chapeaux, les éventails ou les boas. Leur prix explose, allant jusqu'à 1000 livres-pièce pour une autruche à Londres. Tandis qu'en 1875, à Tripoli, en Libye aujourd'hui, les marchands européens achètent les plumes 15 fois plus chères que les années précédentes. À des milliers de kilomètres de là, dans l'actuel Niger, un grand commerçant et entrepreneur du sultanat du Dama Garam, Malam Yaro, en profite pour se lancer dans le business. La question des prix est un enjeu central du commerce transsaharien. S'engager pour des mois de déplacement à travers le désert implique de savoir qu'au bout, le prix de vente permettra de rentabiliser le voyage. Les grands commerçants ont ainsi toujours un œil sur l'évolution des prix. Mais comment font-ils pour la suivre? Dans ce commerce qui se déploie sur des milliers de kilomètres, les partenaires s'échangent des lettres en langue arabe sur la situation politique des États traversés, sur la disponibilité des marchandises, sur l'évolution des mesures et surtout sur les prix. A chaque bout du réseau, à Tripoli, Rath ou Canot, habite un membre de la famille élargie ou un partenaire commercial chez qui on loge, où l'on entrepose ses marchandises, qui peut vous faire crédit et qui fait circuler les informations. Mala Myaro, à la fois lettré et commerçant, dirige l'un de ces réseaux qui s'étend alors jusqu'à Londres, comme en témoignent les traces retrouvées dans les archives. Face à l'explosion des prix, il organise dans la capitale du sultanat du Damagaham des unités de production de plumes d'autruche, dans des élevages domestiques, qu'il exporte ensuite par le biais des caravagnes étoilées Kelleway vers l'Europe. Mais, une centaine de kilomètres plus au nord, dans la région saharienne du Damergou, où les autruches sauvages sont très nombreuses, les Imouzourags, un autre groupe Touareg, se mettent eux aussi à les chasser pour les revendre. Les plumes sauvages sont encore plus chères et recherchées que les plumes domestiques. Bingo pour les Imouzourags! Cet afflux d'argent leur permet d'acheter des chameaux et des armes pour affronter leur voisin Kaleiwey. Le contrôle de la route Tripoli-Cano devient un enjeu régional. Le sultanat du Damagaram, allié au Kaleway, et l'émirat de Cano, allié au Zimzourag, entrent en conflit. Cette tension régionale est à son paroxysme quand une armée ennemie dont on ne connaît pas les intentions s'approche. Ce sont les troupes coloniales françaises. La configuration de la région est sur le point de changer du tout au tout. Si l'augmentation de la demande et du prix des plumes d'autruches en Europe transforment l'équilibre des pouvoirs dans le Sahel, c'est que cette région est au cœur de plusieurs réseaux commerciaux transcontinentaux vers l'Atlantique, la Mecque, la Méditerranée et l'Europe. Ce qui mettra fin à la rentabilité de ce commerce, ce n'est pas la colonisation, mais l'arrivée du chemin de fer Lagos-Cano, qui rend les marchandises ayant traversé le désert à d'autres chameaux définitivement plus chères que celles venues par le train. Encore une affaire de prix.
