Le Cours de l'histoire
Séduire les foules, une histoire de rhétorique 3/4 : Parler à en perdre la tête, l'éloquence révolutionnaire
France Culture – 26 février 2025
Animateur : Daniel Königsberg
Invitées : Hélène Parent (Maîtresse de conférence, Université de Lorraine), Élise Pavie Gilbert (Maîtresse de conférence, Université Bordeaux-Montaigne)
Thème général de l’épisode
Cet épisode explore le rôle fondamental de l’éloquence et de la rhétorique pendant la Révolution française, en analysant la formation des orateurs révolutionnaires, la différence entre rhétorique et éloquence, la participation féminine dans la prise de parole, la diffusion de l’éloquence à travers presse et affiches, l’impact de la transformation des supports, et la construction d’une culture oratoire révolutionnaire. L'émission interroge continuité et rupture avec l’Ancien Régime, questionne les valeurs associées à la parole (émotion, sincérité, intégrité) et revisite des moments-clés incarnés par des figures comme Robespierre, Mirabeau, Olympe de Gouges ou Danton.
Formation et héritage des orateurs révolutionnaires
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Origines et formation classique
- Les orateurs de la Révolution sont pour la plupart issus de la bourgeoisie ou du monde de la robe, formés dans des collèges religieux (jésuites, oratoriens), où, depuis des siècles, ils apprennent la rhétorique classique inspirée des Anciens, mais adaptée au contexte chrétien.
- « Il n’y a pas une rupture majeure… on a l'impression d'une continuité d'une langue très classique. » — Hélène Parent [03:05]
- Les orateurs de la Révolution sont pour la plupart issus de la bourgeoisie ou du monde de la robe, formés dans des collèges religieux (jésuites, oratoriens), où, depuis des siècles, ils apprennent la rhétorique classique inspirée des Anciens, mais adaptée au contexte chrétien.
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Imprégnation de la rhétorique antique
- La culture des Anciens (latins et grecs) circule dans tous les milieux éduqués et irrigue l’imaginaire collectif jusqu’aux discours révolutionnaires.
- Les références à Cicéron, Témistocle, etc., sont des codes partagés lors des assemblées.
Définir rhétorique et éloquence : débat et évolution des concepts
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Distinction fondamentale
- Rhétorique : ensemble de règles et de procédés pour construire la parole.
- Éloquence : le côté performance, émotion, capacité à toucher et à emporter l’auditoire.
- « La rhétorique, c’est un ensemble de règles de la parole. Tandis que l’éloquence, on va être plutôt du côté de la performance orale. » — Élise Pavie Gilbert [04:31]
- « La rhétorique, c’est froid... alors que l’éloquence, ça y met de l’humain. » — Host Daniel Königsberg [14:40]
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Émergence d'une critique de la rhétorique
- Sous l’influence des Lumières, et de Rousseau en particulier, la rhétorique scolaire est critiquée comme artifice, valorisant à la place « l’éloquence du cœur ».
- Mais ce rejet est paradoxal, car même les dénonciateurs recourent à des procédés rhétoriques (« la véritable éloquence se moque de l’éloquence. » — Hélène Parent [18:02])
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La rhétorique comme instrument d’émotion
- L’émotion est au cœur de la réflexion sur l’éloquence, héritée de Cicéron et renouvelée par Rousseau et Germaine de Staël (« elle fait passer les idées dans le sang… Elle lui inspire courage, vertu, le dévouement de soi-même... » — Germaine de Staël, lue à [11:42])
Le rôle de l’éloquence au cœur de la Révolution
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Nouvel espace de la parole : la tribune, la presse, l’oralité démocratique
- La Révolution fait éclater les limites anciennes : l’éloquence sort des tribunaux, académies et salons pour gagner la rue, la presse, les clubs.
- « Ce qui change, ce sont les lieux de l’expression… Maintenant, cette parole peut déboucher sur des décisions et des actions. » — Hélène Parent [28:59]
- « On assiste à l’apparition du grand orateur… Elle devient un acte. » — Élise Pavie Gilbert [30:23]
- La Révolution fait éclater les limites anciennes : l’éloquence sort des tribunaux, académies et salons pour gagner la rue, la presse, les clubs.
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Diffusion et démocratisation
- Par les comptes rendus dans la presse, les affiches, les proclamations publiques, la culture savante infuse dans toutes les couches sociales.
- L’écrit devient aussi important que l’oral, les affiches sont lues et commentées en public, permettant à l’éloquence de toucher un public populaire plus large.
Figures, modèles et moments d’éloquence révolutionnaire
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Modèles antiques et valeurs
- L’orateur révolutionnaire est censé incarner l’intégrité : « Cicéron définissait l'orateur un homme de bien, habile dans l'art de parler... Mirabeau n'eut de l'orateur que l'éloquence. Il en négligea la partie la plus essentielle, l'intégrité. » — Marie-Joseph Chénier, prononcé à la Convention, 1793 [36:13]
- Le risque du « technicien de la parole » sans sincérité ("La vérité et la raison doivent seules régner dans les assemblées législatives." — Robespierre, mai 1791 [31:05])
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Discours d’anthologie
- Danton, Convention, 2 septembre 1792 : « Il faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France est sauvée ! » [51:17]
- Mirabeau, face au roi (évoqué) : « Nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes. »
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La posture du « parler vrai »
- La revendication d’une parole naturelle et authentique devient stratégie : Rousseau, Olympe de Gouges, orateurs se posent en porteurs de la sincérité contre l’artifice.
La parole féminine et ses singularités
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Absence de droits, subversion des formes
- Les femmes n’ont pas accès à la tribune politique officielle (ineligibilité, exclusion progressive des clubs), mais s’inventent des espaces : affiches, brochures, clubs mixtes, salons, presse populaire.
- Olympe de Gouges, Manon Roland, Théroigne de Méricourt deviennent des figures emblématiques de la prise de parole féminine.
- « Si j’écris mal, je pense bien ; je n’ai pas l’art de Voltaire, mais… » [20:56]
- « Brisons nos fers, citoyennes, levez-vous » — Théroigne de Méricourt au club des Cordeliers, 1791 [42:29]
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Sincérité, posture et culture
- La moindre instruction rhétorique des femmes devient un argument d’authenticité, mais beaucoup d’entre elles possèdent également une culture classique, habilement mobilisée : citations latines, renvois à la culture populaire (« ça ira », proverbes).
- La presse et les caricatures s’acharnent à discréditer la parole féminine (furies, sanguinaires…), mais d’autres biais existent aussi (figures de bon sens féminin chez les royalistes).
- « La parole des femmes est sans cesse discréditée. Elles sont présentées comme des folles, sanguinaires… » — Élise Pavie Gilbert [46:07]
Supports et médias : la presse, les affiches, la voix publique
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L'éloquence écrite autant qu’orale
- « Il y a une grande perméabilité entre écrit et oral… Affiches et journaux étaient souvent lus à haute voix dans la rue » — Hélène Parent [27:04]
- La presse devient un contre-pouvoir et un relais de l’éloquence, rivalisant parfois avec la parole des députés eux-mêmes.
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Transformation de la communication politique
- L’apparition de la presse libre crée une mutation de la manière de débattre publiquement, facilitant la diffusion de la parole révolutionnaire.
- L’éloquence se démocratise, se popularise, se diffuse même dans la parodie et la culture éphémère (placards, chansons, proverbes populaires).
L’éloquence et la violence : débats sur la langue révolutionnaire
- Polémiques autour de la « violence verbale »
- Les contre-révolutionnaires attaquent la langue révolutionnaire considérée comme « pervertie, fanatique ou exaltée » (Laharpe, Joseph de Maistre).
- L’identification entre violence des mots et violence politique reste un problème d’interprétation : « On ne tue pas en faisant un discours » — Élise Pavie Gilbert [49:21]
- La langue s’exalte en période de crise politique mais cela concerne tous les camps.
Corps, physiques et représentations de l’éloquence
- Être orateur, c’est aussi une question de corps
- Gestuelle, voix, posture sont décrites et commentées dans les comptes rendus, mémoires, romans mais aussi dans la presse populaire de l’époque.
- Les grands corps oratoires (Mirabeau, Danton, Robespierre) deviennent partie intégrante de l’imaginaire révolutionnaire.
- « Danton, Mirabeau étaient réputés très moches, ce qui leur donnait un charisme particulier. » — Hélène Parent [52:17]
- « Il y a aussi des traités d’acoustique pour mieux répartir les voix dans l’Assemblée. » — Élise Pavie Gilbert [54:19]
Héritage : la Révolution, matrice de l’éloquence moderne
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Un style collectif et un modèle durable
- L’éloquence révolutionnaire, loin d’être l’œuvre de quelques génies, constitue un « style collectif », une œuvre commune du moment révolutionnaire.
- Ce « deuxième âge de l’éloquence » (selon le concept d’Hélène Parent et Alain Vaillant) forme la matrice de tous les grands mouvements sociaux et politiques du XIXe siècle.
- « La Révolution française forme finalement une matrice pour tout le XIXe siècle, qu’on surnomme parfois le siècle des révolutions. » — Hélène Parent [54:28]
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Entre individualités et collectivité
- Napoléon, les romantiques, Hugo réinvestissent à leur manière cet héritage, qu’il s’agisse de l’imiter ou de le rejeter.
- L’idéal cicéronien — l’intégrité, l’accord entre vie et style, la sincérité comme conditions de l’art oratoire — demeure une ligne de force jusqu’au romantisme et au-delà.
Citations et moments-clés (avec timestamps)
- « La rhétorique, c’est comme des règles de grammaire, et l’éloquence, donc, naît et existe avant la grammaire, comme la langue naît et existe avant la grammaire. » — Élise Pavie Gilbert [04:31]
- « Une langue qui ne peut pas être comprise d'un peuple assemblé, c'est une langue servile. » — citation de Rousseau, ‘Essai sur l’origine des langues’ [05:59]
- « Si j’écris mal, je pense bien, je n’ai pas l’art de Voltaire… je suis plus naturelle qu’éloquente, voilà mon cachet. » — Olympe de Gouges [20:56]
- « Il faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France est sauvée ! » — Danton, 2 septembre 1792, Convention [51:17]
- « La vérité et la raison doivent seules régner dans les assemblées législatives. » — Robespierre, mai 1791 [31:05]
- « Cicéron définissait l'orateur un homme de bien, habile dans l'art de parler. Mirabeau… n'eut de l’orateur que l’éloquence. Il en négligea la partie la plus essentielle, l’intégrité. » — Marie-Joseph Chénier, 1793 [36:13]
- « Brisons nos fers, citoyennes, levez-vous! » — Théroigne de Méricourt au club des Cordeliers, 1791 [42:29]
Timestamps sur les grands axes
- [03:05] Formation classique des orateurs révolutionnaires
- [04:31] Rhétorique vs éloquence : définitions et enjeux
- [09:47] L’importance du religieux et de la communauté dans l’apprentissage de la parole
- [14:40] Le rôle de l’émotion : rhétorique froide vs éloquence chaude
- [20:56] La singularité de la parole féminine (Olympe de Gouges)
- [28:59] La transformation liée à l’émergence de la presse
- [31:05] Robespierre sur les dangers des “orateurs dominants”
- [36:13] Chénier, l’intégrité de l’orateur révolutionnaire
- [42:29] Prise de parole féminine dans les clubs (Théroigne de Méricourt)
- [51:17] Danton, moment d’anthologie à la tribune
- [54:28] Héritage de l’éloquence révolutionnaire dans le XIXe siècle
- [56:58] Perspectives romantiques et continuité de l’émotion oratoire
Résumé final
La parole révolutionnaire française incarne le passage d’une rhétorique classique, réservée à une élite, à une éloquence collective et performative, vecteur d’émotion et d’action dans l’espace public. Figures masculines et féminines — avocats, prêtres, journalistes, pamphlétaires, oratrices improvisées — font de la Révolution une immense expérience démocratique et une matrice pour l’art oratoire des siècles suivants.
La Révolution transforme les supports et leur légitimité, diffuse le modèle antique et la culture savante, permet l’émergence de la voix populaire et de figures féminines audacieuses, tout en demeurant traversée de tensions entre manipulation de la langue, sincérité et violence — autant de questions qui résonnent jusqu’à aujourd’hui.
Épisode riche et foisonnant qui éclaire la puissance de la parole révolutionnaire, son héritage, et la manière dont elle continue d’inspirer toute réflexion sur le pouvoir du discours politique.
