
Souleymane Bachir Diagne, penser l’universel
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Xavier Mauduit
France Culture.
Radio Operator / Museum Staff
Le cours de l'histoire.
Xavier Mauduit
Xavier Mauduit.
Anna Holbeck
Souleymane Bachir Diane, pensée universelle, comment les artistes dialoguent-ils à travers le temps, à travers les continents, à travers les civilisations, les cultures ? Et en quoi un musée peut-il être porteur de ce dialogue ? Qui sont les universelles du Louvre ? Étonnante, ces deux femmes avec leur enfant, si éloignées et si proches. C'est un voyage entre les cultures, les civilisations, dans la galerie des cinq continents au Musée du.
Radio Operator / Museum Staff
Louvre à Paris.
Monsieur ? Oui, allô ? Les antiquités orientales ? Non.
Je pense qu'il y a dû y avoir une erreur. Ah, ça, je ne peux pas vous dire. Ça, il faut voir avec le directeur de Louvre. Madame, je vous communique son numéro. Alors, vous allez appeler le 40 20 50 10 et c'est Monsieur Laclotte Michel, le directeur du musée de.
Xavier Mauduit
Louvre. Là.
Radio Operator / Museum Staff
Toujours.
Anna Holbeck
Occuper le poste. Vous patientez. Voilà.
C'Est un extrait du film La Ville Louvre, le sublime film de Nicolas Philibert en 1988. Nous étions au standard du Louvre donc, une histoire de conversation et de dialogue.
Xavier Mauduit
Par.
Anna Holbeck
Téléphone. Souleymane Bachir Diagne, bonjour. Bonjour. C'est un plaisir de vous recevoir dans le cours de l'histoire. Vous êtes philosophe, professeur à l'Université de Columbia, vous faites paraître les universelles du Louvre. Vous pouvez nous expliquer comment est née cette.
Xavier Mauduit
Aventure, cette réflexion autour de ces universelles ? Ce livre est le produit des cinq grandes conférences que j'ai données au Louvre, à l'Auditorium du Louvre, l'année dernière, en 2024 donc, puisque j'étais titulaire de la chaire du Louvre pour cette année-là. Chaque année, le Louvre invite un auteur à donner une série de conférences avec l'accord suivant, faire de ces conférences un livre pour l'année qui suit. C'était l'engagement que j'avais pris. J'ai donc donné une série de cinq conférences au Louvre au mois de novembre 2024. J'ai eu un public absolument magnifique qui est venu assister à ces conférences. Il m'est arrivé de recueillir des avis de ce public justement et j'ai essayé de ramasser tout cela dans ce livre qui est maintenant paru en co-édition entre Albain Michel et la chaire du Louvre. sur les universels du Louvre. L'histoire de cette invitation qui m'a été adressée à être titulaire de la chaire du Louvre, c'est un peu l'histoire du travail qui a été le mien sur l'universel précisément. Depuis deux ou trois livres, je réfléchis à la question de l'universel. J'essaie d'illustrer une position qui consiste à dire que nous sommes à la fin d'un certain universalisme qui se confondait peut-être avec le colonialisme européen, mais qu'il ne fallait pas pour autant abandonner l'idée d'universel. Voilà ce que j'avais expliqué et exprimé dans un certain nombre d'ouvrages, de réflexions qui étaient les miennes. C'est dans ce cadre-là que la direction du Louvre m'a invité à occuper la chaire parce que la direction du Louvre elle-même mettait en chantier ce que Laurence Descartes appelait la vocation universelle du Louvre. Voilà donc la rencontre qui s'est effectuée entre l'affirmation par le Louvre sous sa nouvelle direction de sa vocation universelle et mes propres explorations d'un universel pour notre temps. Voilà à la fois l'origine circonstancielle, chère du Louvre, et l'origine plus proprement.
Anna Holbeck
Philosophique, réflexion sur l'universel, de se dire. Parce que Souleymane Bachirian, vous êtes philosophe, vous n'êtes pas historien de l'art, quoique quand on fait de la philosophie, c'est un art également. Il y a cette approche par le passé aussi, on n'est pas historien quand on est philosophe, mais faire de la philosophie sans l'histoire, ça ne veut rien dire. Et donc vous approchez ici cette question d'universel qui offre tout un champ historique et de manière particulièrement concrète quand il s'agit de réfléchir aux œuvres elles-mêmes, c'est-à-dire à leur parcours, à leur exposition et à leurs relations. Et c'est ça qui est extrêmement fort. On peut rappeler déjà que le Musée du Louvre a toujours eu dans ses collections des.
Xavier Mauduit
Œuvres qui venaient de tous les continents. Ah oui, tout à fait. Le Louvre s'est ouvert, on le sait, aux arts des quatre autres continents, donc autres que l'Europe. sur décision présidentielle. C'était la décision du président Jacques Chirac au début de ce millénaire. de demander au Louvre d'accueillir ce qui était alors le pavillon d'accession des œuvres d'Océanie, du Pacifique, de l'Amérique précolombienne, de l'Afrique.
Mais.
En effet, ce n'était pas la première fois que des œuvres non européennes se retrouvaient au Musée du Louvre. Il y a en particulier aujourd'hui dans la Galerie des Cinq Continents une magnifique figurine, un esprit qui est représenté, qui était la propriété personnelle de celui qui a été le.
Anna Holbeck
Premier directeur du Louvre, vivant de nous. C'est lui le vivant de nom de la.
Xavier Mauduit
Révolution française, le vivant de Napoléon, etc. Absolument, et c'est Napoléon qui lui a dit, vous allez diriger ce musée du Louvre. Et il possédait cet objet, dont il pensait d'ailleurs. Alors cet objet était parvenu là, on ne sait trop comment. Les marchands, les navigateurs les avaient probablement amenés là. D'abord, on pensait que c'était un objet mexicain. Il a été considéré pendant très longtemps comme mexicain jusqu'à ce qu'on découvre qu'il était en fait de l'île de Saint-Domingue de Haïti.
Et donc, il y a eu ces objets-là. Mais, en effet, il a bien fallu attendre 2000 pour voir une véritable louvrisation, alors je me suis permis ce néologisme qui est le titre de mon premier chapitre, une louvrisation, alors j'utilise le mot louvrisation comme on parle de panthéonisation, comme si ces objets, en devenant des objets habitant le musée du Louvre, accéder en quelque sorte au statut qui est le leur aujourd'hui dans ce magnifique musée qu'on appelle à juste.
Anna Holbeck
Titre le plus beau musée du monde. Et il l'est, et avec cette galerie des cinq continents, nous avons la chance de découvrir à côté des oeuvres et du dialogue qui s'instaure, l'histoire même de ces oeuvres. Et sur plusieurs, nous avons exactement le cheminement que vous venez de décrire, c'est-à-dire le musée du Louvre, l'ancien musée du Louvre, même au XIXe siècle, accueillait des oeuvres venues d'autres continents avant qu'il ne soit décidé de les retirer. C'est-à-dire qu'au moment où d'autres musées sont créés, notamment le musée de l'Homme, on décide que ces œuvres n'ont plus la légitimité pour être accueillies au milieu de cet univers artistique très occidental et qu'elles changent de statut. C'est très intéressant de voir ces va-et-vient avant qu'elles puissent revenir pour certaines au musée du Louvre. Mais il y a toute une période.
Xavier Mauduit
De notre histoire où elles sont retirées. Oui, tout à fait. Alors, il faut bien se rendre compte qu'en effet, le musée du Louvre a eu des configurations différentes. Les objets sont venus, sont repartis, ont été regroupés dans des départements, ont été ensuite dispersés. C'est une histoire de va et vient, d'aller et de retour. Il y a eu des musées qui étaient des musées d'ailleurs, comme on pourrait les... les appeler dans l'histoire du Louvre. Et ensuite, ces musées, à l'intérieur du grand musée qui était le Louvre, ont disparu. D'ailleurs, il y a l'actuel directeur du musée de Bayonne, Barthélémy Glamin, qui travaillait au Louvre à l'époque où je donnais mes conférences, a écrit sur cette question-là, d'ailleurs, une thèse absolument magnifique qu'il vient de soutenir. J'ai eu l'honneur et le plaisir d'être un des examinateurs de sa thèse qu'il a présentée à l'Université de Columbia. Il montre en effet ces circonstances contingentes parfois qui ont fait qu'il y a eu par exemple un musée algérien. après la conquête par la France de l'Algérie, d'Alger d'abord en 1830 et ensuite de l'Algérie, et bien qui a disparu par la suite. Et puis voilà, un musée assyrien, lorsque la grande vogue a été.
Anna Holbeck
De retrouver en quelque sorte l'archéologie biblique. Parce qu'il y a tous ces musées qui ont existé au Louvre avec cette particularité. Souleymane Bachir, j'ai envie de dire qu'au moment où le président Jacques Chirac décide de mettre au Louvre des œuvres des autres continents, il y a toujours quelque chose géographiquement à l'écart. C'est-à-dire que ces œuvres ne sont pas en contact avec les autres. C'est le fonctionnement d'un musée. Le musée de Louvre fonctionne par département. Et donc, il y avait encore.
Xavier Mauduit
Cette idée-là que chacun reste chez soi. Oui, mais voilà, vous avez tout à fait raison. D'abord, cette histoire de la louvrisation est très ancienne. En prenant la décision qui a été la sienne au début en 2000, le président Jacques Chirac, au fond.
Donner raison aux avant-gardes littéraires et artistiques qui, au début du XXe siècle déjà, demandaient la louvrisation de ces objets qui étaient regroupés sous le label « arts nègres ». On les appelait des arts nègres ou bien des fétiches. On connaît ce magnifique poème de Guillaume Apollinaire où il parle de ses fétiches d'Océanie, quand il dit à la fin du poème « Zone » qu'il a envie d'aller chez lui et de retrouver ses fétiches d'Océanie. Ces objets qu'on appelait des fétiches, justement, Apollinaire estimait que leur véritable place devait être au Louvre. Ce qu'il avait en vue, c'était la signification que ces objets avaient porté, la manière dont ces objets ont, en quelque sorte, revivifier la conscience artistique universelle et ont donc transformé le cours, le mouvement des arts dans le monde, en Europe en particulier. Et donc, il a fallu attendre le président Jacques Chirac pour que ces décisions soient prises et que les objets se retrouvent au Louvre. Mais vous avez raison, parce que lorsqu'ils se retrouvaient au pavillon des sessions, On pouvait considérer qu'au fond, ils y étaient comme dans un ghetto. que le Louvre classique, on va l'appeler ainsi, que le Louvre européen, le Louvre qui est la représentation d'un universalisme européen et exclusivement européen, restait en l'état et avait cette petite aile marginale du côté de la Porte des Lyons, pour qui connaît la configuration du musée, où, effectivement, se retrouvaient des objets venus d'ailleurs. Et donc, la transformation qui a eu lieu récemment de ce pavillon des sessions en galerie des cinq continents, c'est une transformation double. D'abord, c'est une transformation qui consiste à reconfigurer architecturalement les choses en faisant en sorte que Le lieu même, qui était le pavillon des Cessions, ne soit pas aussi excentré par rapport au musée du Louvre. La porte des Lyons est devenue une vraie porte. On peut entrer par la porte des Lyons.
L'ancien pavillon des Sessions fait vraiment partie du corps du Musée du Louvre. Et il y a surtout le fait qu'il ne s'agit plus seulement d'un lieu où se retrouvent entre eux les arts qu'on appelait primitifs, qu'on a appelés ensuite premiers.
Ces arts ont accueilli des objets, des œuvres d'art venus de l'Europe. Ce qui était simplement le lieu des objets venus des quatre autres continents est devenu véritablement une.
Anna Holbeck
Représentation des cultures et des arts des cinq continents du monde. Avec ici tant et tant de lectures possibles de la galerie des Cinq Continents au Louvre. Parce qu'il y a la visite presque du badou, une visite juste esthétique pour le plaisir des yeux et puis une visite beaucoup plus intellectuelle où l'on peut réfléchir à la portée de la mise en relation d'œuvres venues de temps et de civilisations différentes. Souleymane Bacherdiane, vous l'avez un peu rappelé en évoquant Apollinaire, c'est aussi l'origine d'un musée, vivant de noms que nous évoquions, avec comme ambition de mettre à disposition des artistes, c'est ça aussi un musée, ses œuvres pour qu'elles puissent être copiées et puis pour apprendre. Dès lors, il était important d'avoir toutes ses œuvres et la logique d'un Apollinaire, c'est d'avoir des œuvres venues d'Afrique notamment.
Museum Curator / Expert
Parce que, vous l'avez bien dit, ce sont des œuvres inspirantes. Oui, nous avons là un des moulages, une reproduction en bronze d'un masque Fang, c'est-à-dire du Gabon, qui a été, je crois, la première pièce à être vue, touchée, palpée, regardée sur tous ses angles par Picasso, Derain et Vlaminck, et qui a été discutée, même par Marc Jacob, Marc Jacob en parle dans une chronique, toute une nuit, ils ont tous regardé ce masque, etc. Et finalement, il appartenait, je crois, à Vlaminck, et Derain lui a demandé la permission de le faire refondre en bronze, et le fondeur Rudier en a fait une réplique que nous avons la chance d'avoir à notre musée des arts ancienniens et africains de Paris. Les oeuvres arrivaient par le plus grand des hasards, par des voyageurs, par des explorateurs qui ramenaient des pièces, qui quelques fois les vendaient dans des petits magasins, et celui-là provenait d'un petit magasin de la rue de Rennes très connu, Ce n'était pas forcément des chefs-d'oeuvre. C'est un masque plat, qui est tout de même d'un assez pur style. Ce n'est pas de.
Anna Holbeck
L'Art, ce qu'on peut appeler de l'art colonial, pas du tout. Nous étions en 1966, la date est signifiante, c'est au moment du Festival Mondial des Arts Nègres, que Pierre Mosé, alors que c'était un sculpteur spécialiste, et c'est ça qui est aussi très intéressant, dans le style art colonial et qui s'exprime à propos de ces œuvres-là. Parce que, Souleymane, ma chère Diane, mettre en relation les œuvres venues d'ailleurs, et là je me mets en position auto-centrée comme ce n'est pas permis, avec nos œuvres d'art, c'est quelque chose qui... classique dans la démarche de comparaison, mais seulement pour, par exemple, expliquer le cubisme, pour comprendre les demoiselles d'Avignon. Ça, c'était.
Xavier Mauduit
Une démarche qui était classique. On allait rarement au-delà, en fait. Oui, parce que jusque-là, en fait, il s'agissait simplement de mesurer l'inspiration plus ou moins importante que les artistes avaient trouvé auprès de tel ou tel objet venu d'Afrique ou d'Océanie ou d'ailleurs. D'ailleurs, il est intéressant sur l'élément que nous avons écouté de voir qu'en effet, il y avait des pièces très très précises Donc ce fameux masque Fang qui a circulé entre Blamenc, Derain et Picasso, c'était important d'en parler. Comme il est important, par exemple, de parler de la fameuse statue dédiée au dieu Gu, cette sculpture métallique absolument extraordinaire qui a été l'objet d'une grande fascination chez Apollinaire et chez Picasso. D'ailleurs, on dit qu'ils ont été ensemble, tous les deux, voir cette sculpture au musée du Trocadéro. On n'en est pas sûr, évidemment, mais ceci est assez significatif parce qu'on sait que cet objet-là a eu un rôle très important dans les sculptures métalliques de Picasso. lesquelles Sculpture, d'ailleurs, était dédiée par Picasso à son ami Apollinaire. Donc, cet aspect des choses, effectivement, était classique. Mais ça n'allait pas au-delà. Continuez à les faire dialoguer. et donner avec le dialogue la manière de mettre ensemble ces objets dans un seul espace, qui est maintenant la Galerie des Cinq Continents. C'est une manière de continuer cette œuvre pédagogique des musées. Vous l'avez rappelé, parce que les musées avaient cette fonction-là. Les artistes devaient venir s'inspirer des créations anciennes, classiques. C'est le sens même du classique, ce qui permet de s'instruire comme dans une classe. Eh bien, il y a aussi un aspect pédagogique du musée qui est de nous enseigner, de nous permettre de voir l'humanité dans son ensemble à l'œuvre. les œuvres qui sont l'œuvre de l'humanité en général. Comment un même élan à la fois vital et créateur humain a déposé ici ou là, dans des cultures éloignées dans l'espace et dans le temps, des œuvres qui disent ce que L'homme fut de grand et de sublime pour reprendre les paroles du poète. Eh bien, voilà ce qui va au-delà d'une simple énumération des influences que tel ou tel objet aurait eue. Évidemment, parler des Demoiselles d'Avignon, c'est important. Montrer comment les masques que Picasso affectionnait, dont il était d'ailleurs lui-même collectionneur, ont trouvé un moment à un moment donné, ont trouvé.
Anna Holbeck
Leur chemin dans la création de cet immense artiste, c'était important. Grand, sublime, le poète Saragon ? Oui. Ah, merci. C'est bon. Dites-nous, Souleymane Bachir Diagne, il y a un paradoxe dans cette démarche que j'adore. Au moment d'entrer dans la Galerie des Cinq Continents, au Musée du Louvre à Paris, la première œuvre que l'on voit est la même œuvre qui se trouve en couverture de votre ouvrage Les Universels du Louvre. C'est une statue qui paraît totalement mutique. Elle n'est pas dans le dialogue et pourtant elle est porteuse de tant et tant de choses. C'est une statue que nous connaissons bien, c'est celle de l'île de Pâques. Alors celle-là, nous la connaissons particulièrement parce que, je le dis, elle est au musée du Louvre, elle est en couverture de votre ouvrage et elle est en écho à toutes ces statues de l'île de Pâques qui sont.
Xavier Mauduit
Porteuses d'une forme de mystère. Pourquoi avoir mis en avant cette statue-là ? Je suis heureux de voir que le musée a pris cette décision et a fait en sorte qu'au moment où on entre dans cette galerie des cinq continents, en accédant au musée par la Porte des lions, ce soit ce Moaï qui soit à l'accueil. Et d'une certaine manière, vous l'avez rappelé, il est sur la couverture de mon livre, et je me suis mis moi-même sous la protection de ce Moaï quand j'ai commencé les conférences du musée du Louvre. Je suis tombé véritablement amoureux de ce statut.
Une tête massive avec ce front bombé qui fait le mystère de regard. On a l'impression que cette statue regarde en dedans. Et ensuite, quand on voit cette tête massive, on ne peut pas ne pas évoquer les autres statues dont on sait qu'elles sont à l'île de Rapanui, que nous appelons aussi l'île de Pâques. Et donc, ces statues qui se trouvent là sont en quelque sorte en communion avec cette statue-ci.
Comme si cette statue représentait, au Musée du Louvre, cette création venue du plus lointain Pacifique et ces statues qui ont fait rêver tant de monde. Je parle beaucoup dans mon livre, d'ailleurs, de l'exploration de Pierre Lutti. Pierre Lutti qui a fait le voyage et qui a subi la fascination de ces statues d'ancêtres. Alors, de quoi s'agit-il exactement ? On ne le sait pas trop. Mais, elle est effectivement magnifique, cette tête. Et c'était un.
Anna Holbeck
Excellent choix, je crois, pour la galerie des Cinq Continents, de la mettre là. On n'en sait pas trop, effectivement, mais la recherche fait que nous en connaissons de plus en plus sur cette culture. Sachant, Suleymane Bacherdian, qu'il y a aussi une volonté, que l'on pourrait dire coloniale, d'effacer la signification de ces œuvres-là. C'est-à-dire que tous ces arts venus d'Amérique, d'Afrique et d'Océanie ont été apportés en Europe, adaptés au goût européen pour du commerce, mais on leur a ôté le nom des artistes, on leur a ôté leur signification première, on leur a ôté une force de dialogue. Elles en ont récupéré une autre, par leur histoire même. L'idée de mettre en avant ces œuvres-là, donc venues des quatre continents et celles de l'Europe qui étaient déjà au.
Xavier Mauduit
Louvre, c'est aussi redonner une lecture, une parole, une voix à toutes ces œuvres. Tout à fait. Alors la manière dont précisément maintenant ces œuvres sont configurées dans une galerie des cinq continents, c'est aussi une manière, comme vous l'avez dit, de le rendre leur voix. Vous savez, il y a ce magnifique film, ce film somptueux de Mati Diop, sur les objets qui ont été restitués au Bénin. Il n'y a pas si longtemps, c'est 26 objets restitués au Bénin, et on est frappé par le fait que ces objets ont été silencieux pendant la durée de leur exil, et que l'un d'eux, dont la voix.
Du très profond, hantent ceux qui ont vu le film, cette statue, cette sculpture, retrouve la voie au moment de rentrer au Benin. Eh bien, vous avez raison, lorsque ces objets ont été pour beaucoup d'entre eux, arrachés par la violence coloniale. À leur terroir d'origine, c'est comme s'ils avaient perdu leur propre parole, leur propre voix, et entrés dans des configurations qui étaient des configurations que leur imposait un regard extérieur, un regard qui leur donnait une signification, laquelle signification leur était appliquée de l'extérieur. Mettre ces objets dans la configuration où il se trouve aujourd'hui, dans la galerie des cinq continents, c'est d'une certaine manière reconnaître les multiples langues que ces objets ont parlé. Ces objets ont parlé la langue de leur terroir d'origine, la langue des cosmologies où ils sont nés. Ils ont également parlé la langue dans laquelle ils ont échangé avec les artistes qui s'en sont inspirés. Ils ont parlé donc la langue de Picasso. Ils ont parlé avec Picasso. Et toutes ces langues, ils les ont acquise ces objets. Ces langues font toute partie de leur identité. L'ancien directeur général de l'UNESCO, le Sénégalais Amadou Mokhtar Mouaou, mort il y a plus de centenaires, avait dit une fois, cette parole magnifique, en rappelant que ces objets, il parlait des restitutions. C'était en 1978. Il disait qu'en effet, il y avait des objets qui devaient absolument retourner là où ils ont été créés. Parce qu'à ces lieux-là, ils manquaient. Mais il disait aussi qu'il fallait tenir compte du fait que les œuvres qui ont été ainsi arrachées parfois par la violence coloniale, à leur terroir d'origine, ont poussé des racines dans ce qu'il appelait leur sol d'emprunt. Et c'était très important de parler de racines. Quand on pousse des racines quelque part, c'est qu'on est aussi de cet endroit-là. Le fait d'affirmer que ces objets sont d'ici et d'ailleurs, que ces objets ont une force en eux qui a fait qu'ils ont su également développer une autre existence, une autre vie, une autre force de vie là où ils ont été exilés, c'était une manière de considérer que ces objets sont devenus nomades. qu'il est dans leur vocation de créer du lien, de faire de la relation, parce qu'ils habitent pleinement sur leur territoire d'origine, évidemment, et sur les territoires où ils ont été accueillis. Et là encore, la configuration que l'on voit aujourd'hui à la galerie des cinq continents permet de montrer cela, de montrer en quoi ces objets sont des objets mutants. Le mot mutant est un mot que j'utilise beaucoup en parlant de ces objets parce qu'il me semble contenir deux aspects importants. Mutant, ça veut dire qu'ils ont eux-mêmes une force profonde de transformation. Ils ont su se transformer. Et mutant, c'est aussi le participe présent du verbe muter. Ça veut dire qu'ils sont une force de mutation. Ils ont produit cette force de mutation et ont imprimé leur marque à la conscience artistique du XXe siècle et au-delà. Et ceci est très important, il faut en tenir compte, et une disposition comme celle de la Galerie des Cinq Continents permet de tenir compte de cela, de dire à la fois, de rappeler à la fois qu'il y a une histoire violente qui explique la présence de ces objets, mais que cette histoire violente aujourd'hui peut également donner à voir dans.
Anna Holbeck
La paix du dialogue des cultures, ce qu'il en est de notre humanité commune. Dans la Galerie des Cinq Continents au Musée du Louvre à Paris, des objets mutants, il y en a et de manière très évidente quand il s'agit de vases venus de Chine par exemple. qui ont été, et ça c'était la mode au 18ème siècle, ornées d'orfèvrerie. Et on rajoutait des choses dessus. Le vase est toujours là, mais ce n'est plus exactement le vase. Et on peut décliner ces exemples à l'infini. Dans la galerie, on voit tant et tant d'œuvres d'art venues d'Afrique et qui ont été débarrassées de leur gangue votive pour presque devenir des objets polis et patinés pour plaire.
Xavier Mauduit
Au goût européen. C'est cette mutation-là qu'il faut étudier. Elle fait partie du dialogue. Cette mutation fait partie du dialogue et en effet, il est dans la nature du musée lui-même, au fond, de transformer les objets. Le musée, la simple louvrisation des objets est déjà une transformation, une mutation. Par exemple, effectivement, il y a un certain nombre d'objets qui se retrouvent dans les musées et qui ont perdu parfois des plumes qui étaient là. On a enlevé les plumes ou les plumes sont tombées à cause de tous les transferts qui se sont effectués. C'est comme d'ailleurs, pour prendre un exemple, la statuaire gréco-romaine. On le sait que les statues étaient peintes, avaient des couleurs, et ces statues ont perdu leurs couleurs. Et quand on voit la beauté du marbre aujourd'hui, on se dit presque Heureusement que les couleurs n'y sont plus. Et d'une certaine façon, c'est ce que le musée accomplit. Cette transformation des objets, leur muséification d'une certaine manière, c'est de dire qu'ils parlent désormais le langage des musées. qui n'écrase pas les différentes langues que ces objets ont parlé, mais qui est en effet une manière pour eux de s'offrir au regard tout à fait nouvel. Malraux disait fort justement que l'art commence lorsque les dieux sont partis. des objets. On peut estimer qu'avec toutes ces fioritures, les plumes, les couleurs, etc. C'est, d'une certaine manière.
Anna Holbeck
Le départ des dieux qui s'effectue pour laisser l'objet parler par sa puissance plastique. Mais voilà, ils ne sont plus chargés par les esprits ou les divinités, ils sont chargés par leur puissance artistique, esthétique. Et dans ce dialogue, bien sûr, vous l'avez.
Documentary Narrator
Évoqué, sous les mains de Bachir Dian, il y a la question des restitutions.
Faut pas soulever le nageois. Pas la tête. Paul, faut tenir.
Statue du roi Béanzin. Description. Cette statue représente Béanzin, roi du temps romain entre 1890 et 1894.
Les armoiries de Béanzin comportaient un requin, en souvenir des paroles qu'il prononça pour indiquer à son peuple son intention de faire la guerre aux Français.
« Beau.
Anna Holbeck
Éléphantin » a perdu le bras. Le requin s'est mis en colère et l'océan s'est troublé. C'est un extrait du film de Mathilde Diop d'Ahomé avec ce film que vous avez évoqué. Nous avons un documentaire et en même temps un message porté autour de l'idée même de restitution. Ici, la question de la restitution ne peut se saisir dans son ensemble avec un mot qui s'appliquerait à l'ensemble des œuvres parce que ce n'est que du cas par cas. Dans le cas ici de ces œuvres, du Bénin, il fallait les rendre parce que le vol était manifeste et on est extrêmement documenté sur ce qui s'est passé à la fin du XIXe siècle. Dans d'autres cas, c'est beaucoup plus compliqué. Et puis, il y a la question de ses racines qui ont poussé depuis, vous l'avez évoqué. Quelle est votre position, vous.
Xavier Mauduit
Sélémane Bachet-Herdian, sur l'idée qu'il faut restituer des oeuvres ou plutôt, pour porter un dialogue, envoyer d'autres oeuvres ? Il faut, il faut restituer des œuvres, en effet, et de ce point de vue-là, vous savez, j'ai adopté la position qui était ma manière de comprendre le propos d'Amadou Martelmau dont j'ai parlé tout à l'heure. Amadou Martelmau disait qu'il y avait des œuvres qu'il fallait absolument rendre. Ces 26 pièces qui ont été rendues au Bénin étaient de ces oeuvres-là. Et il est heureux que Mathildeob ait eu le réflexe de faire un film au moment de ces restitutions et donc elle a fait vraiment le film des restitutions. On sait en effet que ces oeuvres, ces 26 oeuvres qui ont été restituées au Bénin, provenaient du sac du palais de Béanzin, le dernier roi du Danremé. Et donc, c'était tout à fait documenté. Ces oeuvres avaient été emportées comme butin de guerre. De la même manière, d'ailleurs, qu'au Benin City, c'est-à-dire le Royaume du Benin, qui en réalité, comme son nom ne l'indique pas, se trouvait au Nigeria. Le Nigeria, là encore, expédition britannique cette fois-ci.
Pillage, sacre et destruction du palais de Loba de l'époque. Et ensuite, les pièces qu'on a appelées les bronzes du Benin ont été emportées par ces soldats britanniques et se sont retrouvées dans de nombreux musées en Europe, en Amérique, un peu partout. Chaque musée voulait avoir ses bronzes du Benin. Là aussi, c'est parfaitement documenté. Aujourd'hui, la Commission nationale du patrimoine nigérien négocie avec différents musées en disant, par exemple, ceux-là, vous nous les rendez. Ceux-là, vous les gardez. Ceux-là, vous considérez que c'est un prêt indéfini. Et c'est une démarche tout à fait intelligente. C'est une démarche de négociation qui n'est pas dans le tout restitution. C'est l'idée qu'au fond, il faut que tous les objets culturels, les biens culturels retournent à leur terroir d'origine. Donc chacun chez soi. pour les représentants des différentes cultures humaines. Ça, c'est la projection de nos identitarismes actuels sur une question qui est une question délicate et une question qui demande beaucoup de doigté, un certain sens de la nuance et un certain sens de la négociation. Parce qu'il est important aussi, et c'est ça la démarche, de la Commission nigériane et de Loba, le descendant des rois de Benin City, de dire qu'il est important aussi que leur culture soit représentée dans les musées universels. Et j'ai vu personnellement récemment à Vienne, au musée, l'ancien musée d'ethnographie qui s'appelle maintenant le musée du monde, un bel muséum de Vienne, des vidéos où l'actuel Oba du Benin, de Benin City, disait exactement ce que je viens de dire là. C'est-à-dire qu'il est important aussi d'être présent, de marquer une présence africaine dans des lieux qui sont des lieux du commun, pour reprendre une expression de Patrick Chamoiseau, et dans ce qu'on pourrait appeler des villes-monde. Il est important que des musées universels se retrouvent aussi dans le Sud. que dans le futur, que des musées soient construits dans ce qu'on appelle le sud global et que ces musées-là accueillent aussi des objets venus des cinq continents. Pour l'instant, dans les musées universels dont la plupart se trouvent, pratiquement tous, qui tous pratiquement se trouvent dans le Nord, il est important aussi de marquer la présence des cinq continents et de penser la question des restitutions de cette manière-là dans la négociation en se souvenant que l'espace colonial, si on ne parle que de la violence coloniale, l'espace colonial ce n'était pas simplement cet espace binaire où il y avait d'un côté les colonisés, de l'autre côté les colonisateurs, c'était également un espace d'échange. de transactions de toutes sortes. Donc les objets ont circulé, des transactions ont eu lieu, des négociations ont eu lieu, des achats, des ventes, des dons ont eu lieu. Et donc, ceci donne toute son importance à la question de la provenance des objets. la provenance des objets doit faire l'objet d'enquêtes scientifiques bien menées. C'est dans un cadre comme celui-là d'ailleurs que la France et l'Allemagne se sont entendues pour mettre en place un fonds franco-allemand pour financer des recherches de provenance en demandant que les chercheurs viennent à la fois de France, d'Allemagne et d'Afrique. Je le sais d'autant plus que le conseil scientifique de.
Anna Holbeck
Ce fonds, j'en suis le président, mes collègues m'ont porté à la présidence de ce conseil scientifique. C'est vrai, vous avez raison, Suleymane Bacherdian, quand on visite un musée, ces musées occidentaux, ces musées universels. Il y a toujours une section consacrée aux arts de l'Afrique, aux arts de l'Océanie. Dans la démarche du Musée du Louvre, ce qui est intéressant avec la Galerie des Cinq Continents, c'est que ces arts sont mélangés avec les arts européens. Mais pourquoi pas dans les grands musées d'Afrique, à Kinshasa ou ailleurs, se dire, tiens, là c'est la salle des peintures françaises du XVIIIe siècle. Ce serait totalement légitime. Reste dans la volonté de maîtres de l'art venus d'Afrique, par exemple dans des musées universels, la nécessité de la médiation, de nous les rendre compréhensibles. Et ça, c'est la démarche aussi des scientifiques et c'est toute la démarche des musées. Vous avez évoqué le Nigeria. Si on s'arrête un peu sur le Nigeria, dans la galerie des cinq continents, il y a une oeuvre venue du Nigeria, une sculpture en terre cuite. L'objet est exceptionnel en soi de manière.
Xavier Mauduit
Esthétique. Mais son histoire et sa signification enrichit encore le plaisir qu'on a de découvrir cet objet. C'est un objet magnifique. Il y a deux terres cuites, si je me souviens bien. Deux terra cotta, comme on les appelle aussi dans la galerie des cinq continents. Et la finesse de ces sculptures indiquent toute la valeur de cette technique de la terre cuite, précisément.
Et ceci est important parce que ces objets en terre cuite qui viennent de la culture dite noc, dont on découvre peu à peu ce qu'elle était, et dont on mesure peu à peu toute l'étendue qui peut-être déborde les frontières du Nigeria actuel pour couvrir finalement quasiment à la totalité de l'Afrique de l'Ouest, cette culture noc, dont ces terres cuites sont des représentantes, était très importante et très ancienne. Et donc l'ancienneté de ces pièces fait leur grande valeur. Et leur caractère esthétique également. La sophistication de ces pièces est également une chose très importante qui fait que ce sont de magnifiques pièces. Et le Nigeria. a convenu avec le musée du Louvre que ces objets étaient chez eux, dans cette galerie des cinq continents. Voilà tout un ensemble de significations qui se projettent sur cette terre cuite, et il est important que ceux qui vont visiter la galerie des cinq continents se rendent compte de toutes ces significations qui sont inscrites dans l'objet. Voilà un cas, par exemple, où le musée indique la provenance de l'objet en question, explique pourquoi cet objet reste ici et ne retourne pas au Nigeria, en indiquant qu'il s'agit bien d'un accord avec la Commission nationale du patrimoine nigérien. Et donc, Celui qui vient voir ces objets-là peut goûter d'autant mieux le plaisir esthétique qui est le sien, que cet objet est en dialogue avec d'autres objets des différents continents, que cet objet indique sa propre provenance et les raisons pour.
Anna Holbeck
Lesquelles il se trouve là où il se trouve, et par ailleurs manifeste cette puissance plastique extraordinaire. Ah oui, c'est magnifique. Et puis, vous parlez de l'ancienneté. C'est vrai que nous sommes plusieurs siècles avant notre ère. Donc, nous avons quelque chose ici qui, ne serait-ce que par l'ancienneté déjà, crée une émotion. Nous ajustons l'esthétique et ensuite l'histoire même de l'œuvre.
Xavier Mauduit
Et avec cette œuvre venue du Nigeria, le Nigeria d'aujourd'hui, on a quelque chose de très puissant. Et oui, et pour revenir au poète dont nous parlions, voilà ce.
Anna Holbeck
Que signifie que ces objets nous disent toujours ce que l'homme fut de grand et de sublime. J'ai toujours un petit clin d'oeil à Ragon avec, malgré tout, Souleymane Bachidiane. Nous sommes sur France Culture, le cours de l'histoire. Vous publiez les universelles du Louvre chez Albin Michel. Il y a donc au musée du Louvre à Paris, la galerie des cinq continents. Mais pour se rendre compte du chemin parcouru, de la réflexion et de l'éducation, l'éducation du regard, l'éducation aussi de la.
Historical Narrator / Archivist
Pensée. Petit retour en arrière pour saisir combien il fut un temps où le dialogue était impossible. L'office du tourisme à Aix-en-Provence abrite en ce moment un ensemble étrange et souvent fascinant. Ce qui frappera le visiteur, c'est moins peut-être l'intrinsèque beauté de ces volumes que leur caractère magique.
L'Afrique ignore en effet le dilettantisme des sensations plastiques, l'art pour l'art, le gratuit.
Tout comme nos lointains ancêtres des cavernes piégeaient symboliquement le bison en en confiant le contour aux parois de la grotte, l'homme de la jungle taille dans l'ébène ou martèle dans le bronze de véritables serviteurs. En rendant visite à cette exposition, plus d'une fois, vous éprouverez l'impression de marcher à la frontière du chaos, dans cette zone dangereuse où tous les éléments se trouvent encore mêlés, la nuit et le jour, la vie et la mort, l'ange et la bête. Il y a là l'émouvante présence d'une.
Anna Holbeck
Vérité supérieure, celle des poètes, quand exaltés par leur mission, ils en viennent à ressembler aux dieux. Nous étions en 1959 pour la présentation d'une exposition sur l'art nègre. Ce n'est pas tant l'utilisation d'art nègre qui peut poser problème puisqu'on pourrait penser que ça s'inscrit dans l'idée de Léopold Cédar-Sangor d'affirmer la négritude. Je pense que ce n'était pas le cas ici dans cette lecture Sonémane Bacher-Diane que nous pouvons avoir de la manière de représenter ou d'exposer ces œuvres. 1959, on peut entendre ça quand au même moment d'autres pensent autre chose. Le musée de l'Homme dans ces années-là, est en réflexion aussi sur comment tisser des liens avec d'autres cultures. C'est une démarche sur le long terme. Ce que vous réalisez aujourd'hui, que ce soit dans le livre ou ce qui est réalisé au Musée du Louvre, c'est le fruit.
Xavier Mauduit
D'Une longue histoire. Ce n'est pas une trouvaille par un claquement de doigts. C'est une longue construction. Absolument, c'est une longue construction et ce propos-là est un propos ancien qui entre dans les profondeurs de l'histoire. En écoutant cet élément, je repensais à la manière dont Picasso a rendu compte à Malraux de sa visite, d'une visite qu'il a effectuée au musée du Trocadéro. qui n'était pas encore le musée de l'Homme. Et en parlant justement de cette impression d'avoir affaire à un mystère, à quelque chose de magique, je crois qu'il prononce le mot de magique d'ailleurs, et en disant à Malraux qu'il a eu le sentiment, en sortant du musée, qu'il lui fallait presque effectuer une séance d'exorcisme, qu'il lui fallait exorciser ce qui lui était arrivé, Et il conclut son rapport à Malraux en disant, je crois bien que c'est ce jour-là que sont arrivées les demoiselles d'Avignon. Donc il fait allusion au fait que les visages de ces demoiselles d'Avignon sont devenus des masques africains et ibériens. Eh bien, il y a cet aspect-là qui est, on le voit, déjà ancien. Mais se rappeler en effet que.
Ce rapport qu'on pouvait avoir à cet art nègre est assez ancien. Le magnifique livre de Benoît de l'Étoile, Le goût des autres, le rappelle les conceptions, par exemple, strictement esthétiques de ces objets. Les conceptions qui consistent à loger la magie dans les objets eux-mêmes, en disant que c'est le langage des objets qui est un langage magique et pas simplement, d'un point de vue ethnographique, le rôle que tel ou tel masque a joué dans telle ou telle cérémonie. Une fois que vous avez dit cela, vous n'avez pas tout dit de la présence magique de l'objet. De la présence...
Quasiment spirituel. C'est Senghor qui parle du fait que la création même de ces objets est une forme de spiritualisation. Il s'agit d'élever, dit-il, la matière vers la lumière de l'esprit. Et bien cette manière de porter, d'élever la matière vers la lumière de l'esprit est inscrite dans l'objet lui-même. Donc, pas simplement la fonction que l'objet aura jouée dans telle ou telle cérémonie, à tel ou tel endroit. Là, c'est documenté par les ethnologues, c'est leur métier de faire cela. Mais quand l'objet se retrouve dans un musée, il faut laisser toute sa chance, précisément, à la manifestation de cette spiritualisation de cette matière, de la matière.
À celui qui vient rendre visite à ces objets. Et c'est ainsi que la Galerie des Cinq Continents fonctionne très bien. Vous savez, les cartels sont un petit peu loin des objets eux-mêmes. Comme si nous étions invités à d'abord les voir, à d'abord les regarder, et ensuite simplement à se pencher sur le cartel qui va nous dire ce que ces objets sont, leur origine.
Anna Holbeck
Leur carte d'identité, pour ainsi dire. après qu'ils nous auront parlé par leur langage, de leur forme. J'ai été particulièrement sensible, Souleymane Bachirian, à ce mode d'exposition puisque bien souvent, notre cerveau nous oblige à lire tout de suite quand nous voyons du texte, en oubliant même de regarder l'œuvre. Sauf qu'avec ce mode d'exposition, nous.
Xavier Mauduit
Pouvons tourner autour de l'œuvre, la regarder et ensuite s'interroger et aller rechercher de quoi il s'agit. Absolument. Justement, tourner autour me fait penser encore une fois à ce philosophe de l'art africain qui est Léopold Sélassé-Ngor. On en devient pratiquement toujours à lui. C'est lui qui dit que les objets sont des objets rythmés. La puissance plastique tient au rythme de ces objets. Quand il parle de rythme, il ne parle pas simplement du tam-tam. Il parle véritablement des objets, des sculptures, elles-mêmes, qui sont rythmées. Et il dit que le meilleur moyen de les goûter, c'est de les goûter en étant soi-même dans une attitude rythmique, comme si on dansait avec l'objet. Et au fond, tourner.
Jean-Marie Drott
Autour de l'objet, cette circumambulation, autour de l'objet est une forme, une manifestation de cette attitude rythmique. Masque, ô masque, masque noir, masque rouge, vous masque blanc et noir, masque aux quatre points d'où souffle l'esprit, je vous salue dans le silence. Vous distillez cet air d'éternité où je respire l'air de mes pères. Masque au visage sans masque, dépouillé de toute faussette, comme de toute ride. Voici que meurt l'Afrique des empires, c'est l'agonie d'une princesse pitoyable, et aussi l'Europe à qui nous sommes liés par le nombril.
Fixez vos yeux immuables sur vos enfants que l'on commande, qui donnent leur vie, comme le pauvre, son dernier vêtement. Que nous répondions présents à la renaissance du monde, ainsi le levain qui est nécessaire à la farine blanche. Car qui apprendrait le rythme au monde des fins, des machines et des canons ? Qui pousserait le cri de joie pour réveiller morts et orphelins à l'aurore.
Qui rendrait la mémoire de vie à l'homme aux espoirs éventrés. Ils nous disent les hommes du coton, du café, de l'huile.
Ils nous disent les hommes de la.
Anna Holbeck
Mort.
Nous sommes les hommes de la danse dont les pieds reprennent vigueur en frappant le sol dur.
La prière au masque de Léopold Sédar Senghor, lue par Jean-Marie Drott. Avec ici l'évocation de quelque chose qui a pu plaire au public occidental au moment où ces oeuvres arrivaient. Cette part de magie, de mystère, et d'ailleurs effacer toutes les origines précises de ces oeuvres, ça renforçait le mystère. Suleymane Bachir Dian, mais dans les universelles du Louvre, vous soulignez combien des oeuvres hauts, bien occidentales et bien connues, sont elles aussi porteuses de mystère comme une magie. Je pense à.
Xavier Mauduit
Cette femme dont le regard nous suit, quel que soit l'endroit où nous nous trouvons dans la pièce. Oui, exactement. Le fameux sourire de la joconde est la figure même du caractère énigmatique des œuvres. Qu'est-ce qui fait la fascination qu'exerce cette joconde ? Il y a des circonstances qui ont fait que cette œuvre est devenue aujourd'hui l'emblème même de la peinture. Ça n'a pas toujours été le cas. Je crois que ce qui est arrivé souvent à cette œuvre, d'avoir été volée, etc., a participé à sa légende et à son mystère. Mais ce mystère est aussi inscrit dans ce fameux On n'avait pas l'habitude que les peintures se mettent à sourire, et puis voilà. Ce sourire qui nous poursuit, qui est en effet tout à fait fascinant.
Alors, justement, comparez cela au l'opposé à ce que vient de dire Senghor des masques. les masques impassibles, sans faussettes, dit-il, ni rides, dans le poème qui vient d'être lu si magnifiquement. Eh bien, voilà deux lectures différentes du visage humain. L'expression de l'impassibilité des masques, comme si ces masques avaient les yeux fermés sur l'éternité. Et puis, ce sourire évanescent de la joconde.
À penser qu'il a quelque chose même d'ironique quand on fait la visite. Une de mes grandes chances, quand j'ai donné les conférences du Louvre, c'est que le Louvre m'était ouvert le mardi, jour de fermeture habituel. J'ai eu la chance de me retrouver en tête-à-tête avec la joconde. Effectivement, la fascination, même quand on a comme ça tout le loisir de la contempler, et la même que lorsqu'on découvre ce Giacondo pour la première fois. Et voilà, une œuvre... occidentale par excellence, puisqu'elle est l'œuvre qui est l'emblème même de la peinture occidentale et qui, au fond, garde le même mystère, le même caractère impénétrable qu'une œuvre africaine dont on ne sait pas comment l'approcher au début et dont on se dit qu'il faut peut-être l'apprivoiser. Être désarçonné est une bonne chose quand on entre dans un musée. Dire, voilà une œuvre que je ne comprends pas. Mais c'est une excellente chose parce que ça pose, ça permet de poser la question qu'est-ce que l'art ? Et au fond, si on sort d'un musée avec cette double impression d'avoir vu l'humanité dans son ensemble à l'œuvre, dans des œuvres différentes, venant d'horizons, de cultures, de langues, de temporalités différentes. Et en même temps, se dire qu'on ne sait plus trop, finalement, comment il faut.
Anna Holbeck
Comprendre l'art, eh bien, si on a ces deux impressions-là, je crois que le musée aura rempli sa fonction pédagogique. Je vais vous dire, Suleymane Bachir Dian, je pense que désormais, pour aller visiter le musée du Louvre à Paris, au lieu d'entrer par la pyramide, il faut rentrer par la porte des lions. Parce qu'en traversant la galerie des cinq continents, on a comme une éducation du regard et de la réflexion sur cette mise en dialogue de ces œuvres venues du monde entier et de tous les temps. Merci vivement à vous d'être venu dans le cours de l'histoire pour.
Xavier Mauduit
Un propos.
Anna Holbeck
Universel. Les universelles du Louvre, c'est publié chez Alba Michel.
Xavier Mauduit
Coédition.
Léopold Sédar Senghor (quoted)
Avec le Louvre. Merci vivement à vous. Merci infiniment. Avec, pour terminer, les derniers mots à Léopold Sédar Sanger. Pour.
Les classiques européens, vous le savez, l'œuvre d'art épartant la beauté, c'est l'imitation de la nature. Pour parler du masque nègre, ce qui fait sa beauté, ce n'est pas qu'il imite la tête d'un homme ou d'une femme, C'est qu'il est fait d'un ensemble de rythmes qui provoque en nous la joie.
Anna Holbeck
Ou la tristesse, l'hilarité ou la colère, d'un ensemble de rythmes qui nous ébranlent à la racine de notre être. Et c'est ici l'évocation de ce plaisir universel. Petit tour au Louvre et lecture aussi les universels de Suleymane Bachirzade. Mais pour le moment, dans le cours de l'histoire, voici le fil histoire. Le fil histoire, vous le savez, vous vous abonnez au fil culture G sur les réseaux sociaux.
Emanuele Arioli
Et vous retrouvez des décryptages tous les jours et notamment en histoire. Et pour l'histoire, c'est le médiéviste Emanuele Arioli.
Pensez-vous que les débats sur le patriarcat soient nouveaux ? Pas du tout ! Au XVe siècle, on s'écharpe déjà à coups de pamphlets et de romans.
Tout part du plus grand best-seller français du Moyen-Âge, « Le Roman de la Rose », plus de 250 manuscrits conservés de nos jours. Un jeune homme rêve qu'il pénètre dans un jardin et tombe amoureux d'un bouton de rose, image de la femme désirée. Ce roman, commencé vers 1230 par Guillaume de Loris, est une encyclopédie de l'amour courtois, pleine de raffinement. Mais 40 ans plus tard, Jean Demain en écrit la suite. Et tout change. Les femmes y sont dépeintes comme volages, rusées, trompeuses. C'est mordant, cynique et misogyne. Un succès immense, mais aussi un scandale. C'est là qu'entre en scène la première écrivaine de métier en Europe, Christine de Pizan. Née à Venise en 1364, elle réjoint enfant la cour de France. Lorsque son père est appelé comme médecin et astrologue, puis veuve à 25 ans, avec trois enfants à nourrir, elle parvient à vivre de sa plume. En 1401, elle écrit au grand lettré du royaume pour dénoncer les injures que le roman de la Rose fait à tout son sexe. D'autres intellectuels répondent, des secrétaires du roi et des théologiens, comme Jean de Gerson. Les lettres et les traités échangés entre tous ces penseurs de l'époque sont ensuite recopiés ensemble. Ils sont conservés dans huit manuscrits. C'est la première grande querelle littéraire en France, la Querelle du Romain de la Rose, qui durera jusqu'à 1405.
Mais Christine ne s'arrête pas là. Entre 1404 et 1407, elle écrit alors son livre allégorique, La Cité des Dames. Elle s'y met en scène, se demandant pourquoi la misogynie est partout. Et là, trois dames couronnées, raison, droiture et justice, lui apparaissent pour l'aider à construire, truelle à la main, une cité symbolique, destinée à défendre les femmes. Il faut d'abord déblayer le terrain de toutes les théories misogynes. Puis, bâtir, pierre après pierre, cette cité, peuplée de femmes célèbres à imiter, femmes puissantes, femmes de science, enchanteresses, poétesses, mais aussi saintes, et même des amazones. Et à la tête de cette cité, la femme la plus sainte, la Vierge Marie, bien sûr. Une histoire des femmes, écrite par une femme, cinq siècles avant Simone de Beauvoir. Et Christine termine son livre en le dédiant à toutes les femmes de jadis, d'aujourd'hui et de demain. « Voici notre cité bâtie et parachevée », écrit-elle. « Ce sera pour vous toutes non seulement un refuge, mais un rempart pour vous défendre des attaques de vos ennemis. » Un bastion contre le patriarcat. Un manifeste féministe avant que ces mots n'existent. Mais les idées sont là.
Et aujourd'hui, d'autres femmes écrivent encore avec la même encre la révolte contre le patriarcat. Leurs œuvres sont les tours nouvelles de cette cité.
Anna Holbeck
Des dames, des remparts d'idées, protégeant une liberté conquise à travers les siècles. Alors, n'oublie pas Christine, qui écrivait au 15e siècle « Mesdames, soyez vigilantes pour vous défendre ».
Merci vivement Emmanuele Arioli, le fil histoire c'est à retrouver partout, notamment sur franceculture.fr et l'appli Radio France. Le cours de l'histoire sur France Culture, une émission réalisée par Anna Holbeck, à la technique Binetta Diawara, émission préparée par Chloé Rouillon, Jeanne Delecroix-Raphael, Lalou Moujane-Copé, Solène Roy, Emma Ewen Guizziou. Le cours de l'histoire retrouvé à podcaster sur franceculture.fr et l'appli Radio France.
France Culture | 5 décembre 2025 | Animé par Xavier Mauduit & Anna Holbeck
Invité principal : Souleymane Bachir Diagne (philosophe, Université de Columbia)
Cet épisode du « Cours de l’histoire » s’intéresse à la réflexion de Souleymane Bachir Diagne sur la notion d’universel à travers l’art, les musées et en particulier la récente évolution du Louvre avec la Galerie des cinq continents. Autour de la parution de son livre « Les universels du Louvre », issu de conférences au musée, Diagne analyse les enjeux philosophiques, historiques et muséaux de la rencontre, du dialogue et parfois de la tension entre œuvres issues de toutes les cultures du monde.
Thème central : Comment penser l’universel sans reproduire l’universalité coloniale, et comment le Louvre incarne ce nouveau dialogue multiculturel par la muséographie contemporaine.
[01:21-04:09]
Naissance du livre « Les universels du Louvre »
La « vocation universelle » du Louvre
Citation (Diagne, 03:39) :
« J’essaie d’illustrer une position qui consiste à dire que nous sommes à la fin d’un certain universalisme qui se confondait peut-être avec le colonialisme européen, mais qu’il ne fallait pas pour autant abandonner l’idée d’universel. »
[04:50-13:02]
Ouverture du Louvre aux arts non-européens
Histoires de va-et-vient des collections
Son statut longtemps à part
Citation (Diagne, 10:18) :
« On pouvait considérer qu’ils y étaient comme dans un ghetto. Que le Louvre classique restait en l’état et avait cette petite aile marginale […]. »
[13:21-19:02]
La Galerie des Cinq Continents : un nouveau dialogue
Les artistes inspirés par les arts « premiers »
Citation (Diagne, 16:01) :
« Jusque-là, il s’agissait simplement de mesurer l’inspiration que les artistes avaient trouvée auprès de tel ou tel [objet venu d’Afrique ou d’Océanie]… ça n’allait pas au-delà. »
[19:02-23:21]
Mise en avant du Moaï à l’entrée de la Galerie
Perte et restitution de la « voix » de l’objet
Citation (Diagne, 23:21) :
« Ces objets ont parlé la langue de leur terroir d’origine, la langue des cosmologies où ils sont nés. Ils ont également parlé la langue dans laquelle ils ont échangé avec les artistes qui s’en sont inspirés. »
[27:29-30:07]
Objets transformés lors de leur passage en Europe
Nouvel état et nouvelle « voix »
[30:07-36:59]
Citation (Diagne, 33:01) :
« C’est une démarche de négociation qui n’est pas dans le tout restitution. […] Il est important aussi que leur culture soit représentée dans les musées universels. »
[36:59-47:09]
Médiation, muséographie et pédagogie
L’exemple de la culture Nok (Nigeria)
Citation (Diagne, 41:04) :
« Ces objets nous disent toujours ce que l’homme fut de grand et de sublime. »
[47:09-52:00]
Lecture poétique : « Prière au masque » de Léopold Sédar Senghor
Symétrie des énigmes et du sublime
Citation (Diagne, 50:15) :
« Le fameux sourire de la Joconde est la figure même du caractère énigmatique des œuvres... Ce mystère est aussi inscrit dans ce fameux sourire. […] Voilà, une œuvre occidentale par excellence qui, au fond, garde le même mystère, le même caractère impénétrable qu’une œuvre africaine… »
[52:00-54:27]
Ce dialogue érudit et sensible donne à voir l’importance du dialogue entre les cultures dans la construction d’un universel renouvelé, débarrassé de l’hégémonie colonialiste : les œuvres, par leurs trajets, mutations et métamorphoses dans les musées, nous apprennent à voir l’humanité dans sa diversité, sa créativité et son mystère commun. Cheminer dans la galerie des cinq continents, c’est “apprendre à regarder”, à s’ouvrir à “ce que l’homme fut de grand et de sublime”, poursuivant l’idéal d’une universalité vivante, polyphonique et toujours à réinventer.