
Une langue plus égalitaire que la nôtre ?
Loading summary
A
Souvenez-vous, à l'école, on nous disait que dans la langue française, le masculin l'importe et que certains métiers n'ont pas de féminin. Mais pourquoi ? Et si je vous disais qu'au Moyen Âge, le français était plus égalitaire qu'aujourd'hui ? Le français a été écrit à partir du IXe siècle. Jusqu'au XVIe, il n'était pas encore normé. La langue de cette période, l'ancien français, puis le moyen français, avait encore une grande souplesse. Et surtout, à partir du XIIe siècle, les textes médiévaux, littéraires, juridiques, comptables et administratifs, attestent nombre de formes féminines pour désigner métier et fonction. chambrière, broderesse, mais aussi physicienne, femme exerçant la médecine, miresse, féminin de mire, médecin, chevaleresse. Quant à autrice, il est très bien attesté au XVIe siècle. Ce système de suffixation, pour le féminin, s'est maintenu assez stable jusqu'à nous, mais avec certaines évolutions. Par exemple, le suffixe "-esse", "-eresse", a perdu sa vitalité. Dès la Renaissance, il peut être ressenti comme péjoratif. Rabelais invente, par exemple, des « révenderesses d'oignons » pour s'en moquer. Aujourd'hui, il ne subsiste que dans certains mots. On ne dit plus « broderesse », ni « miresse », ni « philosophesse ». On évite « mèresse », mais on dit encore « enchanteresse » et « maîtresse ». Mais encore plus frappant, l'accord n'était pas strictement fixé. Plus souple, il pouvait se faire avec le nom le plus proche. Par exemple, les hommes et les femmes sont belles. Et alors, dans une tournure de style, le féminin pouvait l'importer sur le masculin. En somme, dès le Moyen-Âge, le français possédait déjà les ressources grammaticales pour dire le monde au féminin, et attestait déjà quelques mots féminins pour des fonctions au métier de prestige. Alors, qu'est-ce qui s'est passé ? À la Renaissance, les grammariens commencent à fixer des règles. Puis, en 1635, Richelieu fonde l'Académie française, une institution à l'époque exclusivement masculine, pour réguler la langue. Rapidement, on décrète que le masculin est le plus noble. Et en 1767, l'académicien Bosé ajoute, c'est à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. Ce n'est plus de la grammaire, c'est de la domination masculine. Les féminins des métiers prestigieux disparaissent. Pas de problème pour dire bouchère ou couturière, mais autrice devient impossible. Et après ? Au XXe siècle, malgré les conquêtes sociales, la langue officielle résiste. Il faut attendre 1984 pour qu'une commission mise en place par la ministre Yvette Roudy relance la féminisation des noms de métier. Puis, 2019. L'Académie française reconnaît enfin qu'il n'existe aucun obstacle de principe assez féminin. Autrement dit, à faire ce qu'on faisait déjà au Moyen Âge. Et aujourd'hui ? Les débats s'enflamment sur l'écriture inclusive. Entre-temps, la langue continue d'évoluer par l'usage. Elle se met à jour pour décrire notre monde. Et si, pour féminiser la langue, on regardait vers le Moyen-Âge ? Car avec ses chevaleresses et ses miresses, l'important parfois sur le masculin, la vieille langue était parfois plus égalitaire que la nôtre. Comme quoi, l'avenir du français pourrait bien se trouver dans son passé.
Date: October 31, 2025
Host: France Culture
This episode explores the surprising historical origins of gender equality in the French language. The host delves into how, contrary to common belief, medieval French was often more flexible and egalitarian regarding gendered forms, especially in designations of professions and titles. The episode traces the shift from this flexibility to the rigid, male-dominant language rules instituted in the Renaissance and reinforced by grammar authorities, leading up to current debates on inclusive language.
In medieval times (12th–16th centuries), French was not yet standardized.
The language was flexible, particularly in creating feminine forms for professions and roles:
Grammatical agreements were less codified—sometimes the feminine could predominate in mixed-gender expressions.
“Par exemple, les hommes et les femmes sont belles. Et alors, dans une tournure de style, le féminin pouvait l’importer sur le masculin.”
– Host ([02:24])
1635: Creation of the exclusively masculine Académie française to regulate language.
The notion was established that the masculine is more “noble” than the feminine.
“Rapidement, on décrète que le masculin est le plus noble.”
– Host ([03:24])
1767: Academician Bosé explicitly justifies masculine grammatical dominance by “la supériorité du mâle sur la femelle.”
“Ce n’est plus de la grammaire, c’est de la domination masculine.”
– Host ([03:44])
Feminine forms for prestigious professions disappear (e.g., autrice becomes socially unacceptable).
Ongoing controversies around inclusive writing and language evolution.
Suggestions that looking to medieval practices could offer a roadmap for modern feminization of French.
“Et si, pour féminiser la langue, on regardait vers le Moyen-Âge ? Car avec ses chevaleresses et ses miresses, l’important parfois sur le masculin, la vieille langue était parfois plus égalitaire que la nôtre.”
– Host ([05:15])
“Comme quoi, l’avenir du français pourrait bien se trouver dans son passé.”
– Host ([05:30])
Feminization in the Middle Ages:
“Dès le Moyen-Âge, le français possédait déjà les ressources grammaticales pour dire le monde au féminin.”
– Host ([02:12])
The Fixing of Gender in Language:
“À la Renaissance, les grammariens commencent à fixer des règles. Puis, en 1635, Richelieu fonde l’Académie française, une institution à l’époque exclusivement masculine, pour réguler la langue.”
– Host ([03:12])
Contemporary Reflection:
“Entre-temps, la langue continue d’évoluer par l’usage. Elle se met à jour pour décrire notre monde.”
– Host ([04:50])
This episode thoughtfully challenges the conventional wisdom around the history of gender in the French language. By tracing the path from medieval flexibility to institutionalized masculine bias and contemporary debates, it encourages listeners to reconsider both the origins and the possible future of linguistic gender equality—reminding us that sometimes, progress means reviving what was once lost.