Le Cours de l’histoire — « Vedettes ! Histoire de la célébrité » 1/4
De Rousseau à Marat, la célébrité en Lumières
France Culture, 4 janvier 2026
Invités : Antoine Lilti (historien, Collège de France), Guillaume Mazeau (historien, Paris 1 Panthéon-Sorbonne)
Overview — Main Theme & Purpose
Cet épisode lance une série sur l’histoire de la célébrité, centrée sur l’émergence de cette notion au XVIIIe siècle, de Rousseau à Marat. Les invités décortiquent la façon dont la célébrité se distingue de la gloire ou de la notoriété, et comment l’espace public, l’écrit et les transformations culturelles de l’époque des Lumières créent un nouveau rapport entre les figures publiques et leur audience. Sont explorés, en particulier, la place de l’intime, l’ambivalence de la célébrité, sa construction visuelle et textuelle, et l’apparition des premiers « fans ».
Points Clés & Pistes de Discussion
Qu’est-ce que la célébrité ? (00:31–04:00)
- Définition : La célébrité n’est pas la gloire ni la réputation. Elle suppose d’être connu d’un large public de son vivant, ce qui la distingue de la gloire héroïque ou de la réputation restreinte. (C, 01:58)
- Dimension nouvelle : Le XVIIIe siècle voit l’apparition du terme et du phénomène, marquant une rupture avec l’ancienne visibilité du roi qui incarnait plus la fonction que la personne.
- Ambivalence : La célébrité est souvent vécue comme un fardeau, parfois un « châtiment du mérite » (citation de Chamfort, 00:31).
« La célébrité, c’est l’avantage d’être connu de ceux qui ne vous connaissent pas. » (Chamfort, cité par B, 00:31)
Mutation de l’espace public : du roi à Rousseau (04:00–06:41)
- Figure publique : Le roi était une figure publique en sa qualité et par les rituels, tandis qu’au XVIIIe siècle ce sont les personnes privées — écrivains, artistes, même la famille royale — qui deviennent objets de l’attention du public.
- Passion pour la vie privée : Naissance d’un intérêt populaire pour l’intime des grandes figures (Voltaire, Rousseau, Marie-Antoinette).
Images et monuments de la célébrité (06:41–10:13)
- Identité visuelle : La célébrité s’incarne aussi dans des images facilement identifiables (bustes, gravures de Voltaire). L’essor des médias et de la culture graphique permet un vaste rayonnement.
- Superposition : Le nom et l’image deviennent indissociés ; parfois, la figure publique écrase l’individu (exemple du buste de Voltaire, citation de Sacha Guitry, 06:56).
« L'un des deux prime l'autre, et c'est le philosophe. Oui, le sculpteur doit s'effacer devant le modèle. Voltaire. Chapeau bas. » (Sacha Guitry, 06:56)
Explosion de l’écrit et du public (10:13–14:08)
- Diffusion de l’imprimé : Explosion du lectorat, journaux, presse périodique, multiplication des bustes et images imprimées.
- Circulation élargie : La notoriété n’est plus dépendante des cercles élitistes mais devient accessible à un public urbain beaucoup plus large.
- Documents d’archive : Les archives policières de la Révolution montrent que la célébrité peut offrir reconnaissance mais aussi danger social (arrestations, surveillance, instrumentalisations).
La réversibilité et la mesure de la célébrité (12:32–16:01)
- Célébrités oubliées : Beaucoup de figures « célèbres » à l’époque sombrent dans l’oubli ; la célébrité est éphémère et réversible.
- Importance du texte : La célébrité passe surtout par la diffusion des écrits ; on voit naître un public de lecteurs, même si l’accès reste concentré dans les grandes villes.
- Rousseau et ses fans : Rousseau reçoit des lettres d’admiration passionnée ; on observe la naissance d’un véritable phénomène de « fan » et d’intimité à distance.
« J'adore votre personne et vos sublimes écrits. » (Lettre de Charles-Joseph Pancouc à Rousseau, lue à 16:47)
La culture des affects et l’intimité à distance (17:14–23:29)
- Sentimentalisme : Célèbrité nourrie par la culture du sentimentalisme qui valorise le lien affectif, dans la littérature comme dans la vie publique (roman sentimental, identification du lecteur).
- Intimité à distance : L’écrit médiatise une relation individuelle imaginaire entre la masse et l’auteur/vedette, sentiment d’unicité partagé par des milliers.
« Ce lien qui passe par l’imprimé [...] produit un sentiment d’intimité à distance. » (C, 21:11)
La célébrité féminine et la construction du privé (24:00–27:46)
- Marie-Antoinette : Première reine à revendiquer une vie privée, elle construit son image en dehors des codes traditionnels, avec un effet boomerang lors des crises politiques.
- Pamphlets et voyeurisme : Diffusion de pamphlets pornographiques et attaque sur l’intimité comme stratégies politiques de délégitimation, qui prennent toute leur force en période révolutionnaire.
- Effet de génération : Les figures et stratégies de célébrité du XVIIIe siècle structurent l’imaginaire des révolutionnaires, qui savent jouer des médias nouveaux.
Popularité, construction de l’image et stratégies politiques (30:26–39:58)
- Benjamin Franklin et Rousseau : Premiers à jouer délibérément sur l’image pour se distinguer (vêtement, posture, mythe personnel).
- Se fuir, c’est rester célèbre : Rousseau cultive le paradoxe de la fuite et de la dénonciation de la célébrité, ce qui ne fait qu’alimenter davantage sa légende.
« Si vous voulez voir une bête curieuse, vous n’avez qu’à aller à la foire. » (Rousseau, réponse à une admiratrice, raconté par C, 33:16)
Le cas Mirabeau — entre laideur et charisme (40:07–44:00)
- Mirabeau, célébrité visuelle et morale : Sa « laideur » devient un atout réputationnel, il symbolise la bascule de la popularité (qui aimait le peuple) à la popularité (être aimé du peuple).
- Stratégie de distinction : Il exploite son image pour forcer l’influence politique.
Popularité, charisme politique et dangers de la célébrité (44:00–48:18)
- Mirabeau, Marat, Bonaparte : Popularité utilisée comme instrument stratégique, mais aussi source de radicalisations et de populisme naissant.
- Radicalité et violence : Parfois, la célébrité, loin de pacifier l’espace public, exacerbe les tensions politiques.
La célébrité féminine, entre scandale et isolement (48:33–56:38)
- Charlotte Corday : Devient une célébrité quasi instantanée en assassinant Marat. Elle utilise le procès comme vitrine médiatique, ce qui choque vu son statut de femme et de noble.
- Célébrité féminine ambivalente : Germaine de Staël parle de la solitude et la stigmatisation des femmes célèbres, qui s’exposent à la critique et à l’exclusion.
« Une femme célèbre, une femme de lettre célèbre, elle dit, c’est comme un paria. Il est connu de tous, mais il est méprisé et il est surtout totalement seul et isolé. » (C, 56:38)
La célébrité comme phénomène politique (57:10–fin)
- Instrumentalisation : Figure de Robespierre, muséifiée de son vivant, dont la célébrité se retourne et conduit à sa chute.
- Actualité : Les invités soulignent à quel point l’étude de la célébrité permet d’éclairer la politique d’aujourd’hui (tribuns, médias, attente populaire).
Citations Notables
- « La célébrité est le châtiment du mérite et la punition du talent. » — Chamfort (00:31)
- « La célébrité, c’est l’avantage d’être connu de ceux qui ne vous connaissent pas. » — Chamfort, lu par B (00:31)
- « J'adore votre personne et vos sublimes écrits. » — Extrait d’une lettre à Rousseau, lue à 16:47
- « Ce lien qui passe par l’imprimé [...] produit un sentiment d’intimité à distance. » — Antoine Lilti (21:11)
- « Une femme célèbre, une femme de lettre célèbre [...] c’est comme un paria. Il est connu de tous, mais il est méprisé et il est surtout totalement seul et isolé. » — Germaine de Staël, citée par Antoine Lilti (56:38)
- « Si vous voulez voir une bête curieuse, vous n’avez qu’à aller à la foire. » — Rousseau, selon Antoine Lilti (33:16)
- « Mirabeau, il est pour le peuple ! » — Reconstitution radiophonique (41:16)
Timestamps — Segments Marquants
- 00:31-01:16 : Maximes de Chamfort sur la célébrité, ton mordant
- 01:28-04:00 : Antoine Lilti présente la définition et naissance moderne de la célébrité
- 06:56-07:52 : Sacha Guitry dresse un portrait affectueux et ironique de Voltaire
- 16:47-17:14 : Lecture d’une lettre d’admiration à Rousseau, « groupie » avant l’heure
- 21:11-23:29 : Définition de « l’intimité à distance » par l’écrit
- 24:00-27:26 : L’effet boomerang de la célébrité sur Marie-Antoinette, de la mode au pamphlet
- 30:47-31:50 : Rousseau construit et instrumentalise son image de marginal
- 33:16-36:01 : Fuite de la célébrité, Rousseau la subit comme un fardeau, authenticité contre image publique
- 41:16-43:44 : Mirabeau, charisme, transformation de la popularité
- 48:33-53:05 : Double célébrité de Marat et Charlotte Corday, usage politique de la célébrité
- 56:38-57:10 : Spécificité de la célébrité féminine, solitude, Germaine de Staël
Ton et Langage
Le ton alterne entre érudition, anecdotes piquantes et analyses à la fois historiques et contemporaines. Les invités et le présentateur partagent une sensibilité à l'importance de l’imaginaire, de l’image, et n’hésitent pas à souligner les paradoxes ou les continuités jusqu’à notre époque.
Conclusion
L’épisode démontre que la célébrité — loin d’être un phénomène purement contemporain ou superficiel — a des racines profondes au XVIIIe siècle, quand l’espace public, les médias de masse naissants, et la culture de l’intime et de l’authenticité font émerger de nouvelles figures publiques. L’ambivalence, l’instabilité, la constitution d’une culture visuelle et la distinction importante avec la gloire traditionnelle préfigurent nos propres enjeux autour de la célébrité.
Épisode riche pour comprendre les origines de notre fascination contemporaine pour les vedettes — dans l’histoire, rien n’est jamais tout à fait nouveau.
