Le Cours de l’Histoire (France Culture)
Episode du 26 septembre 2025
Vies et amitiés LGBTQIA+, des histoires effacées
Bref aperçu du thème
Cet épisode explore l’histoire effacée et les multiples formes d’invisibilisation des vies et amitiés LGBTQIA+ à travers les archives, la photographie et la mémoire collective. L’historien Antoine Hidier (auteur de Réprimer et réparer, une histoire effacée de l’homosexualité) et l’historienne de l’art Hélène Giannichini (autrice de Un désir démesuré d’amitié, co-commissaire de l’exposition « Nous autres ») dialoguent avec Laurence Millet sur les traces laissées, cachées ou effacées, par les existences LGBTQIA+ en France et aux États-Unis du XIXe siècle à nos jours.
Principaux sujets abordés
1. Retour sur l’émergence et la répression de l’homosexualité dans l’histoire française
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Silence, Oubli et Répression dans les Archives
Les archives de l’homosexualité sont surtout produites par la police ou la justice. Ce sont des archives “bavardes” sur la répression (psychiatres, policiers, médecins), rarement sur la vie intime des personnes concernées.
Antoine Hidier :“L’histoire de l’homosexualité, c’est un va-et-vient permanent entre les différents types de discours, et des manières d’en parler ou même de représenter, si on ajoute l’image.” (02:28)
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Politique de l’invisibilisation
La France, contrairement à une idée reçue, n’est pas un pays particulièrement libéral pour les minorités sexuelles. Après l’abolition du crime de sodomie en 1791 (Révolution), de nombreuses pratiques policières et judiciaires continuent d’opérer une répression silencieuse, même sans texte explicite dans le Code pénal jusqu’en 1942.
Antoine Hidier :“La singularité de la France, c’est que la répression ne passe pas par l’affichage dans la loi, mais par le silence et l’invisibilité.” (24:59)
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L’effet des archives de police sur la construction d’une mémoire LGBTQIA+
Les archives de police, loin d’être neutres, reflètent une logique « du pouvoir », mais donnent parfois accès à quelques documents intimes (lettres, photos) confisqués :
Antoine Hidier :“La majorité des archives policières ou judiciaires, c’est le point de vue de la répression, pas celui des individus. Mais on trouve parfois des lettres, des photos, des traces qui témoignent du quotidien.” (04:33)
2. Photographie, image et amitié queer : construire une archive alternative
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Le rôle de la photographie dans l’archive LGBTQIA+
Pour Giannichini, produire une image en contexte de répression équivaut à prendre un risque (preuve potentielle pour la police). D’où la rareté de ces images intimes dans les archives classiques.
Hélène Giannichini :“Quand un couple homosexuel décide de se représenter, c’est fournir une preuve à la police, donc ce sont des images rares et risquées.” (03:36)
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Difficulté à identifier l’orientation ou l’identité dans l’image
Les photographies anciennes, même intimes ou tendres, ne sont pas nécessairement des preuves d’une relation queer.
Hélène Giannichini :“On a tendance à faire coïncider les images avec notre désir d’archive. Mais une photo de travestissement peut aussi être festive ou carnavalesque, pas forcément queer.” (07:20)
“Je cherche toujours une légende, une inscription au verso, parfois cryptée, pour saisir un attachement.” (07:20) -
Le cas Donna Gottschalk : photographier l’intimité lesbienne à New York
Gottschalk, photographe américaine née en 1949, documente la vie de ses proches, mêlant la famille de sang et celle choisie. Ses photographies témoignent de la tendresse, de la confiance, mais aussi de la violence subie par les lesbiennes et femmes populaires aux États-Unis.
Hélène Giannichini :“Donna documente son existence, pas forcément avec l’idée que son œuvre est politique. Simplement, elle veut donner à voir la beauté des gens qui l’entourent, sous violence.” (29:30)
“La plupart des personnes photographiées n’ont jamais eu 60 ans... Elles sont toutes mortes de manières brutales. On pourrait dire que la société tue ces corps pauvres, ces corps queers.” (40:17)
3. Les ambiguïtés et le pouvoir de l’archive : preuve, interprétation, émotion
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L’ambivalence des images : sexualisation et regard militant
Lecture de Hervé Guibert sur la photographie et le désir : pour lui, "désexualiser l’image serait la réduire à la théorie".
Hervé Guibert (lu par Cyril Touvenin) :“Comment voulez-vous parler de photographie sans parler de désir ? [...] L’image est l’essence du désir, et désexualiser l’image, ce serait la réduire à la théorie.” (36:30)
Mais Giannichini précise la volonté de Gottschalk de sortir de la seule sexualisation des corps :
Hélène Giannichini :“Donna a essayé que ses images ne soient pas systématiquement sexualisées. Elle voulait montrer la tendresse, la confiance... mais ses images sont toujours sexualisées parce qu’elles montrent deux femmes ensemble.” (37:44)
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Importance de la contextualisation
Les œuvres ou archives ne « parlent » que si elles sont replacées dans un contexte précis (production, réception).
Antoine Hidier :“Un document ne prend sens que dans un contexte. [...] Travailler sur des matériaux passés, c’est se demander qui a produit, pourquoi, qu’est-ce qu’on peut lui faire dire, qu’est-ce qui manque ?” (47:32)
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L’émotion de l’archive
L’émotion ou la “vibration” de l’archive est reconnue comme moteur dans la recherche :
Hélène Giannichini :“On écrit saisi par cette vibration, cette émotion de voir des vies surgir, ou ce qu’il en reste.” (49:59)
Antoine Hidier :
“Il m’est arrivé d’avoir les larmes aux yeux devant certaines archives… Nommer, c’est aussi faire exister. [...] Une histoire de la violence, c’est aussi une histoire des victimes.” (51:42)
4. Luttes, réparation et mémoire
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La loi et la réparation
Discussion sur la proposition de loi visant à la réparation pour les personnes condamnées entre 1942 et 1982. Hidier critique le cadrage étroit, insistant sur la nécessité de penser la répression sur le temps long, au-delà des seuls textes de lois.
Antoine Hidier :“C’est une erreur de penser qu’il y a eu répression seulement sur 40 ans. Il faut regarder plus largement l’histoire, les pratiques répressives.” (27:26)
“L’histoire de l’homosexualité, c’est aussi une histoire de la constitution d’une sexualité comme minoritaire.” (53:09) -
Rendre visibles les vies (et les noms)
L’importance de raconter, d’écrire, de “nommer” les individus qui se retrouvent dans des archives, de lutter activement contre l’oubli.
Hélène Giannichini :“L’important pour Donna, c’était de répéter les noms. Elle cite toujours Billy, Hawk, Marlène… c’est une manière de lutter contre l’oubli.” (53:18)
Moments et citations marquants
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Sur la violence de la répression policière
Rapport de police de Toulon, 1931 :
Chef de service de police:“Les invertis et pervertis ont été traqués partout [...] Les rapports administratifs ont provoqué l’expulsion de 12 d’entre eux, étrangers.” (15:33)
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Sur la difficulté de distinguer l’amitié queer
Hélène Giannichini :“Souvent, deux femmes côte à côte sur une chaise longue, sont-elles amantes, cousines, sœurs ? Je m’efforce de ne pas faire plier l’archive à mon désir.” (07:20 et 20:07)
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Sur la chanson « Nous les amoureux » à l’Eurovision 1961
La chanson devient un “document” queer, lisible différemment selon l’audience :
Antoine Hidier :“Les œuvres d’art, (…) n’ont jamais un seul public. [...] L’histoire des arts refuse souvent de considérer la réception par un couple homosexuel de 1961. Mais c’est précieux.” (45:36)
Timestamps – repères clés
- 00:09 – 01:26 : Introduction et évocation de la répression à Ramatuelle (1975)
- 03:36 : Risques liés à l’auto-représentation photographique à l’époque de la répression
- 06:25 : Photographies comme preuves incriminantes pour la police
- 09:04 : Recherche sur l’amitié queer dans les archives
- 11:29 – 14:58 : Retour sur la répression légale et policière en France de 1791 au XXe siècle
- 15:33 : Lecture du rapport de police de Toulon (1931)
- 20:07 – 22:08 : Précautions méthodologiques dans l’interprétation des images d’amitié/couple
- 24:59 : Politique d’invisibilisation et non-dit dans les textes officiels
- 27:26 : Discussion sur la portée de la loi de réparation
- 29:30 – 34:16 : Parcours et œuvre de Donna Gottschalk, intersection classe/genre/sexualité à New York
- 36:26 : Lecture de Guibert sur photographie et désir
- 40:17 : Mélancolie et mortalité dans les archives photographiques de Gottschalk
- 42:14 : “Nous les amoureux” (Jean-Claude Pascal, Eurovision 1961) – interprétations queer
- 47:32 : Pluralité et contextualisation des archives LGBTQIA+
- 49:59 : Émotion de la “vibration” de l’archive
- 51:42 – 53:18 : Importance de nommer, de documenter et de ressaisir les noms et portraits oubliés
Conclusion : pourquoi ces histoires comptent
L’effacement, la rareté et la difficulté d’interprétation des archives LGBTQIA+ sont à la fois obstacles et moteurs pour la mémoire, la recherche et l’activisme actuel. Faire vibrer ces traces, nommer, contextualiser, c’est travailler à une réparation symbolique et à la constitution d’une mémoire commune — pas seulement LGBTQIA+, mais pleinement collective.
Pour approfondir
- Antoine Hidier, Réprimer et réparer. Une histoire effacée de l’homosexualité, éditions Textuel
- Hélène Giannichini, Un désir démesuré d’amitié, éditions du Seuil
- Exposition « Nous autres » (Donna Gottschalk), Centre d’art Le Bas, Paris
Citations-clé à retenir
- “Nommer, c’est aussi faire exister.” (51:42 – Antoine Hidier)
- “On écrit saisi par cette vibration, cette émotion de voir des vies surgir devant nous.” (49:59 – Hélène Giannichini)
- “L’image est l’essence du désir, et désexualiser l’image, ce serait la réduire à la théorie.” (36:30 – Hervé Guibert, lu)
- “Rares sont les personnes dans ces images qui ont dépassé les 50 ans. [...] On pourrait dire que la société tue ces corps queers.” (40:17 – Hélène Giannichini)
Un épisode riche et sensible, remarquable pour qui veut mieux comprendre comment la mémoire LGBTQIA+ s’est effacée, dispersée — et comment, à travers l’histoire, l’art et la recherche, il est encore possible de la faire ressurgir.
