
[Nouvelle diffusion] Donald Trump est parvenu à son projet de faire entrer TikTok dans le giron américain. Une partie de la société chinoise a en effet été scindée pour y intégrer des investisseurs américains. Nous revenons sur la success-story de cette application...
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Océane Herrero
On behalf of everyone at TikTok, I want to thank President Trump.
Sarah Poussey
La première TikTok has stopped working in the United States.
Xu Ziqiu
Les clés médias, Marie Van Kutsum.
Océane Herrero
And with that, the TikTok era comes to an end.
Podcast Host
Bonjour à tous, bonjour à toutes et bienvenue dans les clés, les clés médias, comme chaque vendredi. Depuis quelques jours, la plateforme TikTok aux Etats-Unis est passée majoritairement sous pavillon américain. C'est l'aboutissement d'une saga qui dure depuis des années et dont Washington avait fait un enjeu de sécurité nationale. On revient dans cet épisode sur l'évolution de TikTok depuis ses débuts, sur ce que ça change, le fait que la plateforme soit désormais en partie sous contrôle américain, et sur ce que ça dit aussi du protectionnisme numérique. Pensez à l'Europe. Nous utilisons toutes et tous des réseaux sociaux américains ou chinois. Faut-il les contraindre, entre guillemets, à devenir européens? Ce qui s'est passé avec TikTok va-t-il devenir un cas d'école? On va en parler avec notre invité dans un instant. Mais avant cela, retour sur la chronologie du dossier.
Océane Herrero
La première, les clés médias.
Podcast Host
On a décidé que l'utilisation de TikTok sur des téléphones qui sont fournis par l'état fédéral à leurs hauts fonctionnaires ou par exemple à des ministres, là, il y a une interdiction d'utiliser TikTok sur ces téléphones. Nous sommes en mars 2023. Alexander De Croo, alors Premier ministre, annonce que TikTok sera interdit sur les téléphones professionnels des fonctionnaires de l'État. D'autres pays ont pris la même décision, idem au niveau européen, en cause des soupçons d'espionnage, de rapatriement des données des utilisateurs européens en terre chinoise par une plateforme qui est proche du pouvoir de Pékin. Aux États-Unis, le débat est aussi sur la table. Washington y voit même un enjeu de sécurité nationale. Au-delà de ce qui est fait des données des utilisateurs américains, il y a aussi la question de l'influence. TikTok peut diffuser ou favoriser des contenus et potentiellement peser sur l'opinion publique américaine. En mars 2024, la Chambre des représentants américaines adopte un projet de loi qui menace d'interdire TikTok aux États-Unis. Pékin réagit publiquement et fermement en évoquant des méthodes de voyous. Le PDG de TikTok, Xu Ziqiu, appelle alors ses 170 millions d'utilisateurs aux Etats-Unis à s'exprimer dans une vidéo qu'il publie sur TikTok, évidemment.
Xu Ziqiu
Nous ne cesserons jamais de nous battre et de vous défendre. Nous continuerons à faire tout notre possible, y compris exercer nos droits légaux, pour protéger cette plateforme extraordinaire que nous avons construite avec vous. Nous sommes convaincus que nous pouvons surmonter cette épreuve ensemble. Je vous encourage à continuer de partager vos histoires. Partagez-les avec vos amis. Partagez-les avec votre famille. Partagez vos droits constitutionnels. Faites entendre votre voix. Je vous aime tous.
Podcast Host
En avril 2024, les choses se précisent sur le calendrier. Le Congrès américain adopte une loi qui donne 12 mois à ByteDance pour vendre TikTok à une société américaine sous peine d'interdiction sur le territoire. ByteDance ne lâche rien et lance un recours auprès de la Cour suprême des Etats-Unis. Recours rejeté en janvier 2025. Et là, la pression monte.
Océane Herrero
Je suis juste reconnaissante et honnête que nous ayons eu le temps ensemble. TikTok
Podcast Host
annonce que puisque c'est ainsi, la plateforme sera coupée aux Etats-Unis à partir du 19 janvier. Les utilisateurs réagissent, disent au revoir à la plateforme, c'est ce que vous venez d'entendre. Déferlement de critiques. Le 19 janvier arrive. Un message s'affiche sur les smartphones américains. TikTok n'est plus disponible.
Océane Herrero
Le blocage ne durera que 14 heures.
Podcast Host
Donald Trump, tout nouvellement investi, engage un délai supplémentaire. Il se montre très mesuré sur le danger potentiel de TikTok.
Xu Ziqiu
Pour être honnête avec vous, je pense que nous avons des problèmes plus importants que ça. Mais vous savez, quand on regarde les téléphones fabriqués en Chine et tous les autres produits fabriqués en Chine, le matériel militaire fabriqué en Chine, TikTok, je ne pense pas que TikTok soit le plus gros problème.
Podcast Host
Le PDG de TikTok remercie le président américain dans une vidéo et la plateforme qui refonctionne affiche un nouveau message d'accueil qui encense Donald Trump. Mais l'affaire ne s'arrête pas là, car malgré le délai, la loi votée en 2024 court toujours. En septembre 2025, Donald Trump et Xi Jinping, le président chinois, échangent un coup de fil. L'heure est à l'apaisement.
Xu Ziqiu
Alors c'est intéressant, car j'ai eu une excellente conversation avec le président Xi. J'ai beaucoup de respect pour lui, il en a autant pour moi. Nous avons parlé de TikTok et d'autres sujets, mais surtout de TikTok. Et il nous a donné son feu vert. Vous savez, c'est géré par des investisseurs et des entreprises américaines, des investisseurs de premier plan les plus importants, difficiles de faire mieux, je crois.
Podcast Host
Les autorités américaines font alors une proposition à Biden d'accepter un montage qui ferait passer la plupart de ses activités sur le territoire américain sous contrôle américain. Le délai court jusqu'en janvier 2026. C'était la semaine passée. Toute la partie données et sécurité est désormais gérée aux États-Unis. Biden conserve la mainmise sur une bonne part de la stratégie d'entreprise, l'évolution de la plateforme et les revenus générés aux États-Unis. Alors, qui a gagné dans cette affaire et qu'est-ce que ça soulève comme enjeu? On a une petite demi-heure pour faire le point. Vous êtes avec nous en duplex depuis Paris et vous êtes journaliste pour Politico et autrice du livre «Le système TikTok, comment la plateforme chinoise modèle nos vies». C'est aux éditions du Rocher. Alors, qui a gagné dans ce dossier? J'ai envie de vous poser cette question-là pour commencer. Est-ce que c'est les Etats-Unis ou est-ce que c'est la maison mère de TikTok, Biden, qui garde quand même un certain poids dans cette nouvelle structure?
Océane Herrero
On peut dire que quelque part Biden a limité la casse puisque comme ça a été rappelé, il y avait quand même un risque qui a plané assez lourdement sur TikTok, c'était tout simplement d'être banni des Etats-Unis. Ça n'a finalement pas été l'option qui a été choisie par les autorités américaines. Mais c'est aussi une victoire pour Donald Trump qui a réussi à faire passer une plateforme extrêmement utilisée par les Américains. Ça a été dit, 170 millions d'utilisateurs aux Etats-Unis qui y passent environ peut-être une heure par jour. Donc c'est un vecteur d'information aujourd'hui qui est très important aux Etats-Unis. et qui parvient à trouver un accord de manière à ce que des entreprises américaines prennent une partie du contrôle du fonctionnement de TikTok. Donc il y a quelque part une réussite qui est un petit peu inédite dans le sens où c'est la première fois que les Etats-Unis font face à une application qui, comme celle-là, vient de Chine et devient aussi populaire.
Podcast Host
Donc voilà, une réussite partagée. On va revenir bien entendu sur ce dossier, mais avant cela, je voudrais revenir avec vous sur l'histoire de TikTok, application chinoise donc, mais qui ne porte pas ce nom-là en Chine.
Océane Herrero
Exactement. TikTok en Chine a un espèce d'alter-ego qui s'appelle Douyin. et qui est une entreprise, une plateforme qui va être taillée sur mesure pour le marché chinois et pour répondre aux standards de la censure chinoise. Donc il y a un espèce de monde à part quelque part sur Douyin où les utilisateurs de TikTok ne verront pas les contenus de Douyin et inversement. Donc on a deux applications qui avancent de manière parallèle, TikTok pour le monde, Douyin pour la Chine.
Podcast Host
Et elle est fort différente cette version chinoise de celle qui existe à l'étranger. On entend bien que les contenus ne sont pas les mêmes. Est-ce qu'au niveau de l'ergonomie par exemple, de ce qu'on voit sur l'écran, c'est différent aussi?
Océane Herrero
Alors c'est extrêmement similaire en fait. C'est le même principe que TikTok. Des vidéos qui s'enchaînent, qui prennent l'entièreté de l'écran et qui sont sélectionnées par un algorithme dans ce fil qui s'appelle le fil pour toi tel qu'on le connaît. Exactement, qui a pour but de proposer à l'utilisateur une expérience qui va être extrêmement personnalisée en fonction de ses centres d'intérêt et des éléments qui attirent son attention. Une petite différence au-delà du gros aspect de la censure sur Douyin, c'est que le marché chinois a beaucoup avancé sur le e-commerce sur ces plateformes-là, donc il va y avoir beaucoup d'achats qui vont se faire à travers Douyin. On voit que c'est aussi quelque chose que TikTok essaye de développer à l'international, mais à un stade un peu moins développé en tout cas que ce qu'on peut observer en Chine.
Podcast Host
Alors si on revient aux origines, l'application de départ, elle s'appelle Musical.ly. Expliquez-nous un peu en quoi ça consistait à l'époque.
Océane Herrero
Alors Musical.ly, c'était une application qui était assez connue, évidemment moins que TikTok aujourd'hui, et qui était célèbre pour ce qu'on appelle les lip syncs, c'est-à-dire des vidéos où l'utilisateur va se filmer en train de mimer avec le lèvre les paroles d'une chanson et danser sur la chanson. C'était principalement ce qui avait rendu cette application populaire là jusqu'à son rachat par Paydance, la société mère de TikTok, qui a repackagé Musical.ly pour en faire TikTok. Un jour, les utilisateurs de Musical.ly se sont réveillés, ont ouvert leur application et ont trouvé cette nouvelle application là.
Podcast Host
Vous prenez en quelle année à ce moment là?
Océane Herrero
Au moment du rachat, on est juste avant la crise du Covid et ça a été ensuite une espèce de propulsion 2019-2020 où, aidé par la crise sanitaire, TikTok va devenir une application beaucoup plus grand public dont les jeunes s'emparent jusqu'à atteindre le niveau de popularité qu'on lui connaît aujourd'hui.
Podcast Host
Alors on parle souvent de l'algorithme de TikTok, décrit comme très puissant, dangereux parfois même. Il y a eu plusieurs cas de dossiers portés en justice contre TikTok par des parents qui ont vu leur fille en proie à l'anorexie ou leur fils qui a fini par se suicider parce qu'il s'est enfoncé dans des contenus qu'il poussait à l'acte. En fait cet algorithme, et vous le dites au début du livre, c'est différent d'Instagram ou Facebook où on voit principalement les posts des gens auxquels on s'est abonnés. Sur TikTok, en fait, même sans liker des contenus, l'algo fait le travail tout seul sur ce qu'il va nous présenter. Il rentre presque dans votre cerveau. Vous dites, je cite, l'algorithme de TikTok est à la fois réconfortant, intime, totalisant et effrayant.
Océane Herrero
C'est un petit peu tout ça qui a fait que TikTok a eu le succès qu'on lui connaît, c'est-à-dire l'impression d'avoir une bulle à soi, des contenus, des opinions de personnes qui peuvent vivre à l'autre bout du monde mais vont partager une expérience et donner un sentiment d'identification que parfois les réseaux sociaux tels qu'on les connaissait avant ne permettaient pas parce qu'on y voyait plus des proches avec qui on peut être proche mais avec qui parfois on ne partage pas tout. Et voilà, c'est une expérience qui va être totalement différente d'une plateforme sociale. Là où maintenant, il faudrait nuancer, et aussi parce que mon livre est sorti en 2023, c'est qu'aujourd'hui, la structure et la stratégie de TikTok, elle est quelque part un peu partout. On l'a vu avec le développement sur Instagram des reels, sur YouTube des shorts.
Podcast Host
C'est des petites vidéos courtes qui sont typiques du format TikTok.
Océane Herrero
Exactement, et que toutes les entreprises concurrentes se sont mises à répliquer pour éviter de voir leurs utilisateurs s'en aller sur TikTok et ne pas revenir. Et donc aujourd'hui, l'expérience que les utilisateurs vont avoir d'Instagram est beaucoup plus proche de TikTok qu'elle ne l'était par le passé. C'est-à-dire qu'on a de moins en moins de contenus qui sont ceux des personnes qu'on connaît dans la vraie vie et beaucoup plus des contenus d'influenceurs, des vidéos courtes recommandées par un algorithme sans qu'on ait besoin de suivre un compte en particulier. Donc quelque part, l'expérience TikTok, on l'a de plus en plus partout.
Podcast Host
Alors cet algorithme, ce format 100% vidéo qui au départ est tout à fait inédit sur TikTok, qui va être repris comme vous le disiez, tout ça, ça joue sur le côté addictif de TikTok. Et ce côté addictif, il est reconnu en Chine. Là-bas, le temps d'écran sur Douyin, en dessous d'un certain âge, tout ça, c'est très réglementé.
Océane Herrero
C'est en effet très réglementé. On sait que la Chine a toujours été dans le contrôle quelque part du temps et de l'usage que les utilisateurs font des réseaux sociaux et aussi des jeux vidéo. Donc on a des limitations sur le temps qu'on peut passer sur ce type d'application là, sur les heures auxquelles on peut se connecter. Et on sent que ce débat commence à, voire arrive assez franchement en Europe, avec la France qui est en train de voter une loi pour interdire les réseaux sociaux au moins de 15 ans. Donc voilà, on rentre dans une phase où la régulation des réseaux sociaux passe beaucoup plus par ce type de limitations qu'ils vont porter sur l'utilisateur. Et ce, après plusieurs textes qui ont tenté de modérer les plateformes, en tout cas de réguler les plateformes via notamment leurs règles de modération des contenus et des mesures de transparence.
Podcast Host
conséquence aussi de ces formats bien particuliers liés à TikTok et qu'on retrouve maintenant un petit peu partout sur les réseaux sociaux, c'est que la plupart de ces utilisateurs ils sont passifs, ils regardent les vidéos sans forcément en produire, ça se sent même dans l'ergonomie en fait de l'application.
Océane Herrero
C'est une application qui est faite pour scroller sans fin, balayer et continuer à regarder des vidéos sans trop s'en rendre compte. C'est ce qui remontait de plusieurs échanges que j'ai eus avec des utilisateurs, c'est-à-dire le sentiment, une fois que l'application est ouverte, de plus trop avoir la notion du temps, de plus trop savoir le temps qu'on y passe. et on sent que ça modifie beaucoup d'usages. Quelque part, même Netflix est en train d'adapter la manière dont ils écrivent leurs séries parce qu'ils savent que les utilisateurs passent de plus en plus leur temps à regarder la série, mais en même temps à scroller sur une application sociale.
Podcast Host
Et donc, par exemple, comment Netflix va modifier? Dans quel sens, vous voulez dire?
Océane Herrero
Ça va être, par exemple, faire des dialogues beaucoup plus descriptifs, de manière à ce que la personne qui est en train de regarder son téléphone, en entendant les dialogues, puisse quand même comprendre et suivre l'action, sans avoir à regarder l'écran en permanence ou à faire plus de rappels de ce qui s'est passé pendant les épisodes précédents. Enfin bref, à avoir un côté un petit peu plus explicite.
Podcast Host
Ah oui, ça c'est incroyable quand même de se dire que ça va jusque là, que ça modifie même la façon dont on construit des séries. Vous dites, Océane Herero, que vous êtes vous-même une utilisatrice assidue de TikTok, en tout cas pendant la rédaction du livre, à la fin c'est un petit peu plus distancié. Quel est votre rapport finalement aujourd'hui à l'application? C'est ambigu, c'est un peu admiration, haine face à tout ce que vous avez compris et découvert?
Océane Herrero
Alors, c'est une application que je trouve toujours fascinante dans sa conception, qui, je pense, aussi avec les années, me correspond moins. En tout cas, le charme que je lui trouvais au moment de l'écriture du livre, c'est un petit peu affadé, mais c'est sans doute une expérience personnelle, étant donné qu'on voit dans les chiffres que les Français et les utilisateurs sont toujours très présents et répondent à TikTok. Mais en effet, c'est quelque chose... En tout cas, c'est des mécanismes sur lesquels il est bon d'avoir du recul pour prendre un peu conscience de l'effet que ça a sur soi. Parmi les effets qu'on remonte assez souvent, il y a la question de la capacité à maintenir une concentration. On évoquait l'exemple de Netflix, mais typiquement, aujourd'hui, regarder des formats longs donne l'impression aux utilisateurs que ça demande plus d'effort. C'est-à-dire qu'un épisode de série, maintenant c'est long par rapport à une vidéo TikTok, un film c'est long. Donc voilà, ça a des impacts sur la manière dont on va, disons, évoluer dans le monde et ça c'est des choses dont j'avais conscience mais qui s'est renforcée après ce travail-là.
Podcast Host
On en vient à l'actualité du moment avec TikTok qui passe au pavillon américain en grande partie. Est-ce que pour vous les Etats-Unis avaient raison d'y voir une menace pour leur sécurité?
Océane Herrero
Il y a des vrais questionnements sur le traitement des données de TikTok, étant donné qu'une des premières inquiétudes qui a pesé sur cette application, c'est est-ce que les données des utilisateurs sont transférées vers la Chine et peuvent, à ce titre, être instrumentalisées par le régime chinois? On sait qu'il y a des données qui ont été transférées, on sait même que TikTok a été sanctionné au niveau européen pour ces raisons-là. Ensuite, ils ont aussi lancé une stratégie justement pour tenter de rassurer ces marchés-là en construisant des datacenters en Europe, construisant des datacenters aux Etats-Unis de manière à dire voilà c'est ici mais visiblement ça n'a pas suffi. Et au-delà de la question des données, il y a la question toujours de cet algorithme, c'est-à-dire est-ce que TikTok peut décider de pousser tout d'un coup des contenus politiques qui vont favoriser un candidat plutôt qu'un autre. Et évidemment, c'est des questions de sécurité et d'intégrité des scrutins qui sont importantes. Après, sur la décision des États-Unis, ce qu'on a pu voir quand même, c'est une évolution du point de vue de Donald Trump sur le sujet. Premier mandat en 2020, il était le premier à dire qu'il voulait interdire TikTok. Là, il a été un grand défenseur de l'autre option, c'est-à-dire faire entrer des investisseurs américains, mais garder l'application.
Podcast Host
L'investisseur proche de lui en plus, donc tout ça est évidemment un peu intéressé.
Océane Herrero
Exactement, puisque à la tête de ce consortium d'investisseurs, il y a l'entreprise Oracle, qui est cofondée par Larry Ellison, qui est un proche et grand donateur de Donald Trump. Donc voilà, c'est des choses qui sont évidemment à noter et qui nous disent quelque part l'importance de qui contrôle ces plateformes-là dans le paysage politique à la fois américain, mais aussi mondial.
Podcast Host
On a entendu ces derniers jours des soupçons de censure de la part de TikTok, donc devenu américain, sur des contenus concernant ICE, la police de l'immigration américaine, ou Epstein, dossier délicat pour Donald Trump. Est-ce que le passage sous pavillon américain pourrait influencer la modération sur la plateforme et effectivement empêcher la publication de certains contenus?
Océane Herrero
C'est la grande question de ces derniers jours puisque, comme on l'a dit à la tête du consortium, il y a quand même des personnalités assez proches de Donald Trump et le consortium est censé avoir la main sur les règles de modération et une politique de sécurité de TikTok. Donc ce n'est pas anodin. Dans le même temps, là où on a encore des zones de flou, c'est que les événements concernant ICE de ces derniers jours et la transition vers le consortium sont arrivés au même moment. Donc le consortium a dit que les problèmes sont liés à des difficultés techniques en data center, qu'il y a eu des soucis, etc. Pour le moment, c'est un peu difficile, en fait, de faire la part des choses entre le discours de ce consortium et de TikTok et ce qui va vraiment être, en fait, les règles de modération de la plateforme, étant donné qu'elle n'a jamais été honnêtement très connue pour être transparente sur ces principes-là. Donc, je pense que c'est quelque chose qui se verra à l'usage si ces limitations-là se maintiennent dans le temps et montrent vraiment une évolution importante par rapport au TikTok d'avant. Mais en tout cas, ça montre une chose, c'est que les utilisateurs américains, mais je ne pense pas qu'eux, sont très attentifs, en fait, sensibles à la question de qui contrôle les plateformes.
Podcast Host
Il y a une vigilance du côté public. On va s'interroger aussi sur ce que cela nous enseigne à nous, Européens, parce que le constat est là. En Europe, on utilise TikTok, mais aussi tous les géants américains. Hors des applis européennes, il en existe et c'est Sarah Poussey qui nous en parle.
Sarah Poussey
Même si on est loin des modèles américains, il existe quand même quelques réseaux sociaux européens. Comme alternative à Twitter, on retrouve par exemple Mastodon, créé en Allemagne. Sur ce réseau social, pas de publicité ni de ciblage des utilisateurs. Ce sont des dons qui financent le modèle. Mastodon compte actuellement 7 millions de comptes créés. On pourrait bientôt aussi voir émerger W. C'est le nouveau réseau social que veut lancer Anna Zetter, une chef d'entreprise européenne passée par eBay. Elle en a fait l'annonce au Forum de Davos. Sur ce réseau, les données seront stockées en Europe. La modération se fera par des humains. On ne pourra créer un compte que sur base de sa vraie identité. Et puis l'utilisateur pourra aussi choisir son degré de filtrage des contenus. C'est-à-dire s'il souhaite uniquement voir des contenus personnalisés pour lui ou également lire des opinions divergentes, la version bêta sera disponible en février. L'Europe compte aussi ses propres plateformes vidéo. Le français Dailymotion, par exemple, avec 400 millions d'utilisateurs, ou Peertube, une plateforme décentralisée et open source, pas de PDG tout-puissant donc, mais plutôt un système qui s'améliore avec ses utilisateurs. Pour le streaming musical, on pense directement au suédois Spotify ou au français Deezer. Et puis, en termes de success story, on peut citer l'application BeReal, qui était numéro 1 sur l'App Store aux Etats-Unis en juillet 2022. Une sorte d'anti-Instagram, puisque le principe ici est de prendre deux photos chaque jour en moins de deux minutes à envoyer à ses amis. Il ne s'agit donc pas de poser, mais de capter l'instant présent. L'application compte plus de 20 millions d'utilisateurs quotidiens.
Podcast Host
Alors Océane Herrero, ces alternatives européennes, elles ont le mérite d'exister, certaines avec pas mal de succès, mais on a bien du mal tout de même à concurrencer les géants américains Facebook, Instagram et chinois avec TikTok. Est-ce que l'Europe devrait faire comme les Etats-Unis et imposer des investisseurs européens une direction européenne? D'abord à TikTok, on parlera des géants américains juste après. Est-ce que ça crée un précédent à cette affaire?
Océane Herrero
Alors ça crée un précédent, c'est certain. Est-ce que ça va inspirer? On est encore en mal de le dire. En tout cas, aucun responsable européen a pris la parole en ce sens à ce stade. Aussi parce que faire une telle, disons, entrée en tout cas en contrôle demande quand même des investissements qui sont très importants. Donc il faut des investisseurs qui ont le répondant financier et aussi les compétences techniques pour prendre ces responsabilités-là. On sait qu'Oracle, qui est une grande entreprise de logiciels et d'infrastructures, avait cette capacité-là. En Europe, c'est lié à tout ce qu'on se dit sur la dépendance aux technologies américaines et européennes. Ça demande plus d'efforts de trouver des personnes prêtes à financer et à prendre ce type de responsabilités-là.
Podcast Host
Après le TikTok, il y a une méfiance, il y a déjà une méfiance.
Océane Herrero
Il y a une méfiance, c'est certain. Ça a été dit, donc TikTok est interdit sur les téléphones de fonctionnaires de plusieurs niveaux, à la fois national, à la fois européen. Donc cette question de l'utilisation des données, elle est toujours présente. On ajoute aussi qu'une élection en Roumanie a été annulée sur la base de soupçons de manipulation par le biais de TikTok. Donc c'est clairement une application sur laquelle il y a beaucoup de vigilance. Aujourd'hui on sait qu'elle n'est plus la seule étant donné qu'il y a aussi beaucoup de soupçons concernant par exemple la plateforme X d'Elon Musk et l'impact qu'elle aura sur la vie politique européenne. Donc voilà, cette question un peu de dépendance des outils étrangers pour une partie de notre débat public, elle est de plus en plus pressante et on le voit dans tout ce débat qu'il peut y avoir sur le fait de proposer des alternatives. Après, construire ces alternatives, ça demande aux utilisateurs un effort, c'est-à-dire partir de zéro sur une autre plateforme où leurs proches, leurs amis, les personnes qui suivent ne sont pas forcément Là où on est tous tellement habitués maintenant à l'usage de ces applications étrangères que la transition peut être compliquée.
Podcast Host
Oui c'est ça, déménager d'applis ça c'est très compliqué, en tout cas aller solliciter les utilisateurs pour qu'ils le fassent. Peut-être que la solution qu'on voit ici entre TikTok et les Etats-Unis serait plus facile à mettre en oeuvre, quoi qu'on entend bien qu'il y a là aussi d'autres obstacles de type financier. et peut-être l'ego aussi. Si on aborde la question des applis américaines précisément, jusqu'il y a peu les Etats-Unis étaient des alliés fiables, c'était indiscutable, cette question se posait à peine. Mais aujourd'hui, est-ce qu'il se pourrait, selon vous, qu'on en vienne aussi à réfléchir à cela pour protéger les utilisateurs européens et le volet influence étrangère aussi?
Océane Herrero
C'est, je pense, un peu la question qui se pose aujourd'hui. On sent qu'il y a, en tout cas, du côté des autorités européennes, au moins une volonté de sensibiliser les utilisateurs sur l'impact que les algorithmes peuvent avoir sur leur opinion, leur perception du monde. on n'en est pas encore à interdire les plateformes et à forcer des ventes aussi parce qu'on voit que c'est un sujet qui devient extrêmement compliqué dans les discussions commerciales qu'on peut avoir avec typiquement les Etats-Unis où la régulation des plateformes est un sujet qui est extrêmement urtiquant pour l'administration américaine et qui brandit assez régulièrement des menaces de rétorsion. Donc voilà, c'est quelque chose qui est toujours... Tout le monde est conscient du pouvoir de ces plateformes-là, à la fois commerciales, financières, et à la fois dans une question d'hégémonie peut-être culturelle. Donc c'est des discussions qui ne se font pas d'un claquement de doigt et demandent d'avoir une stratégie assez concertée.
Podcast Host
On a finalement assisté à quelque chose d'assez inédit entre TikTok et les Etats-Unis. Un compromis, en somme. Les Etats-Unis ont repris la main sur les données de leurs utilisateurs et sur le pouvoir d'influence via la modération des contenus. Donald Trump a aussi au passage placé quelques pions via les investisseurs américains désormais engagés dans TikTok, dont son ami Larry Ellison, le grand patron d'Oracle. De l'autre côté, TikTok conserve son appli sur le territoire américain, pilote toujours l'avenir de la plateforme et continue à se mettre les revenus en poche. Dans un contexte géopolitique plus tendu qu'avant, le protectionnisme numérique s'invite dans le débat. Mais peut-être qu'il existe comme ici des solutions qui contournent un simple bannissement des plateformes étrangères. L'Europe peut-elle, doit-elle faire de même? Elle s'interroge en tout cas. Ce qui est certain, c'est qu'aujourd'hui, au même titre que l'énergie ou les réseaux de télécommunication, ces plateformes sont politiquement stratégiques. Merci à notre invité pour ses éclairages, Océane Herrero est journaliste chez Politico et autrice du livre Le système TikTok, comment la plateforme chinoise modèle nos vies s'est publiée aux éditions du Rocher. A la réalisation de cet épisode, il y avait Jonathan Rémy, à la préparation Sarah Poussey et Marie Van Kutsem. Merci à Radio France qui a organisé le duplex depuis Paris. Et puis merci à vous pour votre écoute chaque semaine. Si vous avez aimé ce podcast, n'hésitez pas à le partager et en parler autour de vous. A très bientôt dans les clés médias.
Podcast Host: Arnaud Ruyssen (RTBF)
Invitée principale: Océane Herrero (journaliste, Politico & autrice)
Date: 5 août 2026
Cet épisode de "Les Clés" explore le basculement de TikTok, passé sous contrôle majoritairement américain aux États-Unis après des années de tensions, d’enjeux de sécurité nationale et de débats politiques. Arnaud Ruyssen reçoit Océane Herrero, journaliste spécialiste du numérique, pour décrypter les enjeux de ce transfert de contrôle et ses implications sur la scène internationale, en particulier en matière de souveraineté numérique. Sont abordés : l’histoire de TikTok, le fonctionnement de son algorithme, les questions de sécurité et d’influence, les alternatives européennes, et les impacts potentiels pour l’Europe.
« Nous ne cesserons jamais de nous battre et de vous défendre. » (Xu Ziqiu)
« Nous ne cesserons jamais de nous battre et de vous défendre. Nous continuerons à faire tout notre possible, y compris exercer nos droits légaux, pour protéger cette plateforme extraordinaire que nous avons construite avec vous. »
« L’algorithme de TikTok est à la fois réconfortant, intime, totalisant et effrayant. »
« À la tête du consortium d’investisseurs, il y a Oracle, cofondée par Larry Ellison, un proche et grand donateur de Donald Trump… »
« C’est une application fascinante dans sa conception, mais le charme s’est un peu effacé. [...] Il est bon d’avoir du recul sur les effets qu’elle a sur soi. »
« Ces plateformes sont politiquement stratégiques. »
La reprise en main américaine sur TikTok marque un précédent de « protectionnisme numérique » inédit. Ce compromis, où ni les Américains ni ByteDance ne sortent entièrement vainqueurs ou perdants, pourrait inspirer de futures politiques de souveraineté numérique pour d’autres régions du globe, dont l’Europe. Mais pour l’heure, la dépendance technologique et culturelle à l’égard des plateformes étrangères demeure profonde, complexifiant toute velléité d’émancipation.
Invitée : Océane Herrero, journaliste Politico et autrice de « Le système TikTok, comment la plateforme chinoise modèle nos vies » (Éditions du Rocher)
Réalisation : Jonathan Rémy
Préparation : Sarah Poussey & Marie Van Kutsem