
Les enquêtes médiatiques sur des affaires de violences sexuelles se sont multipliées depuis #Metoo. Mais journalistiquement, comment traiter ces affaires ? Quelles sont les principes de précaution appliqués par les journalistes ? Nous en discutons avec Marine Turch...
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Marine Turki
Les femmes étaient prévenues du comportement présumé de Patrick Bruel.
Host / Narrator
La première.
Commentator / Expert
Les violences sexistes et sexuelles sont une question de pouvoir.
Marie Van Kutsem
Les clés médias.
Marine Turki
Le parquet a requis sa mise en détention provisoire.
Marie Van Kutsem
Marie Van Kutsem.
Marine Turki
Dans ses témoignages, il n'est pas question de séduction, mais l'accusation de violences sexuelles n'était pas du tout la même chose.
Host / Narrator
Bonjour à toutes et tous et bienvenue dans les Clés Média, dernier épisode de la saison, l'occasion de revenir avec un peu de recul sur un gros dossier, l'affaire Patrick Bruel. Derrière son image de séducteur, des dizaines de témoignages d'agressions sexuelles et de viols, des témoignages qui avant d'atterrir sur le bureau de la justice ont été patiemment recueillis des années durant par les médias. Le média d'investigation Mediapart en particulier. Alors on soulève le voile sur les méthodes de Mediapart dans cette émission. Comment enquête-t-on sur ce type d'affaires? Comment bétonner les récits? Installer la confiance pour les victimes? Et quelles relations entre Mediapart et la justice? Notre invité est Marine Turki, la journaliste qui a mené l'enquête sur Bruel. Mais pour commencer, on revient sur la chronologie des événements.
Marie Van Kutsem
La première, les clés médias.
Marine Turki
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Host / Narrator
mai 2026, nous sommes à Paris, devant le Théâtre Édouard VII. Il est environ 21h, à l'intérieur se joue la pièce deuxième partie. Patrick Bruel est sur scène, la salle est comble. A l'extérieur, des militantes du collectif Nous Toutes scandent ce Bruel violeur. La sécurité finit par les évacuer. Les spectateurs, avant d'entrer dans la salle, étaient mitigés.
Commentator / Expert
C'est dérangeant quand même.
Host / Narrator
On aurait pu boycotter, voilà. On n'a pas été jusqu'à boycotter.
Commentator / Expert
La pièce aurait pu être annulée aussi.
Host / Narrator
Comme il n'a pas été encore jugé, donc c'est difficile.
Victim / Witness
Moi, je viens juste, c'était un cadeau,
Marine Turki
ma femme voulait voir la pièce, mais je fais abstraction de ce personnage-là. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, oui, il faudrait reprendre les
Victim / Witness
places, on ne les reprendrait pas.
Host / Narrator
Le 3 juin, le théâtre annonce la fin des représentations. Patrick Bruel avait déjà annulé ses concerts jusqu'en septembre. Les enfoirés ont aussi annulé sa participation au projet et j'en passe. Il faut dire que le chanteur et comédien est en bien mauvaise posture. Le 18 mars 2026, Mediapart publie une enquête dans laquelle huit femmes témoignent de violences sexuelles commises par Patrick Bruel entre 1992 et 2019. Deux d'entre elles ont porté plainte, dont Daniela Elsner. C'est un visage connu. La directrice d'Unifrance, un organisme qui promeut le cinéma français à l'étranger. Elle explique avoir été agressée par Patrick Bruel en 1997 au festival d'Acapulco, alors qu'elle était assistante pour Unifrance. Elle avait 27 ans. Le chanteur l'agresse soudainement dans une voiture, puis tente de la violer dans son bungalow. Elle hurle, elle se débat et finit par échapper au chanteur. Il lui faudra 30 ans pour sortir du silence à visage découvert. Son avocate, Jade Dousselin.
Marine Turki
Sa démarche n'est pas celle d'une condamnation pénale. C'est une démarche et de libération et de reconnaissance.
Host / Narrator
Et c'est ce qu'elle cherche aujourd'hui. Il y a aussi le témoignage de Julia, c'est un prénom d'emprunt, qui est masseuse et qui a expliqué son expérience il y a quelques jours à TF1.
Victim / Witness
Il commençait à me dire, oui, j'ai mal aux fesses, et donc de masser son fessier. C'était un massage sportif. Et après, il commençait à me dire, en fait, j'aimerais que tu mettes ton coude dans l'arrêt de mes fesses. Et là, je dis non. Je dis, moi, je ne vais pas faire ça. Je lui ai dit, si vous avez envie de ces prestations-là, allez voir des prostituées. Et là, il m'a dit, des prostituées, j'en ai régulièrement, c'est pas ça qui me plaît, en fait. Plus on va me résister, plus il m'a fait comprendre que ça l'excitait, en fait. Je voyais pertinemment qu'il avait l'habitude. C'est rodé, en fait.
Host / Narrator
Huit femmes, donc, qui témoignent dans Mediapart en mars 2026, mais déjà une première affaire portée devant la justice en 2019. Cinq femmes, dont Julia fait partie, masseuses dans des spas de luxe dans cinq villes différentes, avaient dénoncé des faits d'agression sexuelle. Quatre d'entre elles portent alors plainte. L'affaire est classée sans suite, je cite, en l'absence d'éléments permettant de caractériser une infraction pénale. Mais dans le milieu, on le sait, on sait que l'homme est un prédateur. On prévient les jeunes femmes sur les tournages, les festivals, les concerts, dans les médias. La rédaction de TF1 a confirmé n'envoyer que des journalistes hommes pour 50 minutes Inside lorsqu'il s'agissait de rencontrer le chanteur. La sortie de l'enquête de Mediapart en mars délie les langues d'autres témoignages afflus, dont celui de l'animatrice Flavie Flamand le 15 mai. Elle porte plainte pour un viol qu'elle dit avoir subi en 1991, droguée alors qu'elle avait 16 ans au domicile du chanteur, son avocate Corinne Hermann.
Commentator / Expert
Elle parle pour cette jeune fille de 16 ans qui a subi ces faits. Elle parle pour soutenir la parole des autres femmes parce que ça devient insupportable d'avoir des femmes qui sont moquées, qui ne sont pas comprises et des paroles qui sont oubliées ou mises de côté parfois par la justice.
Host / Narrator
Le 8 juin, Patrick Bruel est placé en garde à vue et Flavie Flamand est interrogée par TF1 en marge d'une manifestation de soutien à l'entourage de Liana.
Fanny Collin
C'est un acte, c'est un fait de la justice aujourd'hui. Je note juste que trois semaines après la médiatisation de ma plainte, effectivement, il y a une garde à vue. C'est un fait de la justice. C'est bien normal, je vous dirais. Mais je réserverai l'ensemble de mes arguments au juge d'instruction qui me recevra, je l'espère, dans les jours, dans les semaines qui viennent.
Host / Narrator
Le 10 juin, Patrick Bruel est mis en examen dans quatre affaires pour défait de viol, tentative de viol, agression sexuelle, harcèlement sexuel. Dans quatre autres affaires, il est placé sous statut de témoin assisté. Une affaire supplémentaire est prescrite. Le 12 juin, deux nouvelles plaintes sont déposées pour viol et tentative de viol. En Belgique, l'attaché de presse Karine Wieser a déposé plainte pour agression sexuelle. En tout, dans la presse, auprès de Mediapart, auprès du magazine Elle, TF1 et la presse belge, une trentaine de témoignages ont émergé. Bonjour Marine Turki.
Commentator / Expert
Bonjour.
Host / Narrator
Vous êtes journaliste chez Mediapart, c'est vous qui avez mené l'enquête dans le dossier Patrick Bruel. Merci beaucoup d'être avec nous aujourd'hui. Alors on a un tout petit peu de recul sur le tourbillon de ces derniers mois. Est-ce que les témoignages continuent d'affluer? Est-ce que vous en recevez encore?
Marine Turki
Oui absolument, les témoignages continuent d'arriver à Mediapart, sur ma boîte mail, sur mon compte Instagram, c'est un flow qu'on n'a jamais connu à Mediapart et donc on est en train de travailler. Et ce temps long pour nous il est incompréhensible, c'est le temps qu'il faut pour vérifier tout cela, pour être en mesure ensuite de poser le cas échéant de nouvelles questions à Patrick Bruel, donc ça va prendre beaucoup de temps, c'est de l'ordre de plusieurs dizaines et dizaines de témoignages.
Host / Narrator
C'est énorme évidemment. Alors comment vous avez perçu, vous, la séquence de ces derniers mois? Est-ce que vous imaginiez déjà l'ampleur que ça allait prendre et que la justice s'empare du dossier finalement?
Marine Turki
Ce qui est assez saisissant, et vous l'avez un peu rappelé, c'est qu'il y a eu un peu deux phases. Il y a eu d'abord les premiers mois un certain silence en France, en tout cas, quand j'ai révélé la première enquête en mars, puis la seconde au mois de mai, avec au total 25 témoignages. Il n'y avait pas tellement d'intérêt médiatique en France, je n'ai reçu aucun appel de médias français. Il a fallu le tournant, j'allais dire, du témoignage et de la plainte de Flavie Flamand pour que l'affaire prenne une dimension hors norme. Je pense que c'est la première fois qu'une affaire de violence sexuelle en France est aussi médiatisée, puisque ça fait maintenant plusieurs semaines et on continue d'avoir des émissions spéciales, des unes de médias consacrés à cette affaire, et puis aussi des médias qui commencent à se mettre eux aussi à enquêter. Donc il y a vraiment un décalage qui est assez saisissant, puisque quand Flavie Flamand s'appelait Eva dans mon article du 7 mai, ça n'intéressait visiblement personne, alors même qu'elle dénonçait des faits très graves, un viol sur mineur et un soupçon de soumission chimique, donc des faits extrêmement graves qu'elle dénonce, et pourtant ça n'a suscité aucun intérêt médiatique quand elle était anonyme.
Host / Narrator
La notoriété a visiblement poussé aussi le sujet en avant. Alors on va revenir aux prémices de votre enquête, de quand datent les premières révélations que vous recevez au sujet de Patrick Bruel. C'est assez tôt en fait, il y a quelques années déjà.
Marine Turki
Oui, en fait, si vous voulez, au moment du déclenchement du mouvement MeToo, qui a été une onde de choc planétaire, en France, il y avait des noms qui revenaient un petit peu. Le nom de Patrick Bruel revenait, mais une fois qu'on a dit ça, on n'a rien dit. Il faut évidemment des fils à tirer, il faut évidemment des contacts de victimes présumées pour pouvoir recueillir des témoignages et travailler dessus. Et puis ça, c'est arrivé justement fin 2018, en marge d'une autre enquête que je menais alors sur le cinéaste Luc Besson. J'évons à ce moment-là de trois témoignages concernant Patrick Bruel. Je rencontre notamment une de ces trois femmes qui s'appelle Maïdi Roth, qui est une artiste, productrice, ancienne chanteuse, qui justement est dans mon premier article des années plus tard. Mais à l'époque, parmi ces trois, il y a Daniela Elsner, vous l'avez mentionné tout à l'heure, c'est la directrice générale d'Unifrance, et pour elle, ce n'est pas le moment de parler à l'époque. Je me souviens, elle dit qu'elle est très traumatisée encore par l'effet qu'elle dénonce. Elle ne souhaite pas me parler. Elle fait savoir par son entourage que MeToo a été très taiseux en France, très timide, que la parole des femmes n'est pas encore entendue. Et donc, je vais garder tout ça dans un coin de ma tête et de mon bureau. Mais à l'époque, je n'ai pas assez pour publier une enquête. Au fil des années, en marge d'autres enquêtes sur des cas de violences sexuelles et sexistes, parce qu'au quotidien, moi, je travaille là-dessus, eh bien, j'ai d'autres alertes, plus ou moins étayées, même parfois vendent, d'éléments qui sont judiciarisés, concernant Patrick Bruel. J'accumule tout ça, et puis l'année dernière, en avril 2025, je finis un peu un grand cycle d'enquêtes et de suivi de procès, et j'ai du temps, enfin, et je rouvre mes cahiers, et je me rends compte que, finalement, au fur et à mesure des années, j'ai quand même eu beaucoup de pistes et qu'il faut que je m'y remette. Et donc je vais rappeler tout le monde, je vais leur proposer de se re-rencontrer, de continuer à travailler, et puis je vais trouver des nouvelles choses. Et puis surtout, Daniela Elsner va enfin accepter de m'appeler, puis de me rencontrer. Elle va cheminer beaucoup, et vous voyez, c'est le temps long qu'il faut pour les femmes aussi de se dire, je vais sauter le pas de témoigner dans un article publiquement, et puis aussi concernant Daniela Elsner de porter plainte, puisqu'elle a cheminé la portée plainte. Et puis voilà, mon premier article, après quasiment une année pleine de travail, va arriver en mars 2026. 8 premières femmes vont accepter de témoigner dans cet article. Et puis voilà, ça m'a pris des mois de recouper ça, évidemment.
Host / Narrator
Alors, ce n'est pas la première affaire de ce genre sur laquelle travaille Mediapart. Vous l'avez dit, on a évoqué Luc Besson. Il y a aussi Gérard Depardieu, Patrick Poivaud-Darvore. On entend bien ici comment vous procédez pour collecter ces témoignages, ça se fait petit à petit et sur le temps long. Mais est-ce qu'ils viennent à vous, ces témoignages, par bouche à oreille? Est-ce que vous allez contacter des femmes dont on vous dit qu'elles sont peut-être concernées sans qu'elles viennent elles-mêmes forcément vers vous dans un premier temps? Comment ça se passe?
Marine Turki
Alors, il n'y a pas de règle gravée dans le marbre, justement. C'est-à-dire que c'est un petit peu tout ce que vous venez de dire. Par moment, il y a des personnes qui se disent directement victimes concernées et qui nous contactent sur nos boîtes mail, sur nos comptes, sur les réseaux sociaux. Ou parfois, ce sont des témoins, des confidents ou des proches de ces personnes qui nous contactent. Parfois, elles le font à l'insu de ces personnes. Et donc, notre travail, ça va être de pouvoir remonter jusqu'à cette personne, s'assurer qu'elle serait d'accord pour nous rencontrer, pour nous confier son récit. Et ça, ce n'est pas toujours automatique. et je le précise parce que c'est une règle qui n'est pas toujours suivie par tous les médias, mais nous, à Mediapart, jamais on publie un témoignage à l'insu de la femme qui dénonce des violences sexuelles. C'est-à-dire qu'en fait, dans ces affaires où, justement, on parle de consentement, on ne va pas publier des récits à l'insu des concernés. Déjà parce qu'avoir leur ressenti sur les faits en question, c'est hyper important, parce que parfois, il y a des entourages qui ont eu l'impression qu'elles avaient vécu les choses comme ci ou comme ça, et elles ne l'ont pas forcément formalisé, tout ça, aussi, parce qu'il faut du temps. pour mettre des mots, pour se dire qu'on a été agressé sexuellement, qu'on a été violé, c'est extrêmement difficile. Donc il y a un petit peu tout ça, et puis parfois on en avance, et c'est ce qui m'est arrivé dans cette enquête, au cours d'une autre enquête, où on nous dit, celui sur lequel vous devriez quand même enquêter, c'est un tel ou c'est pas très brûlant. Ou alors, je me souviens d'avoir beaucoup rencontré des maquilleuses ou des habilleuses ou des coiffeuses dans le cadre de mes enquêtes, notamment parce que j'ai beaucoup enquêté sur le monde de la culture, du spectacle et du cinéma. et beaucoup me disaient qu'il y en a un autre qui m'embêtait, c'est Patrick Bruel. Donc, en fait, c'est aussi comme ça qu'on procède. Et ce que je vous dis sur Patrick Bruel et après sur d'autres enquêtes qu'on a menées et qui prennent du temps. Sur Éric Zemmour, j'ai mis énormément de temps avec mes collègues à pouvoir aboutir parce qu'au départ, j'avais des bribes de choses, mais c'était aussi beaucoup des femmes issues d'ailleurs de sa mouvance politique qui dénonçait ses agissements. Et c'était dur de les amener justement à la parole et de recueillir ces témoignages, d'accepter que ces femmes, à un moment donné, acceptent qu'on s'assoie, qu'on branche le dictaphone avec le raccord et qu'on prenne des notes et qu'on y aille.
Host / Narrator
Le 15 mai, vous l'avez dit, vous sortiez un autre article chez Mediapart avec 15 nouveaux témoignages qui accusent Patrick Bruel. À chaque fois, vous allez contacter les avocats de Patrick Bruel pour un droit de réponse. Parmi ces avocats, il y a Fanny Collin. Elle a été interrogée sur France Inter au sujet de votre travail. Marine Turki, écoutez-la.
Marie Van Kutsem
Le témoignage dont on doit tenir compte, c'est le témoignage tel qu'il est apporté devant une autorité judiciaire qui est compétente et la seule autorité compétente pour recueillir la parole des plaignants. Pourquoi? Parce qu'un policier, un magistrat, ils sont formés pour cela, à poser certaines questions d'une certaine manière. Et un journaliste, quelle que soit sa qualité, ce n'est pas son métier à lui.
Host / Narrator
Alors, comment se passent vos relations avec ces avocats? Est-ce que vous les agacez? Est-ce qu'ils répondent volontiers à vos questions? Et qu'est-ce que vous répondez à Fanny Colin ici?
Marine Turki
Alors, d'abord, sur la première question, évidemment qu'on contacte Patrick Bruel, ses avocats, sa communicante de crise, parce que dans ce dossier c'est important, il y a quand même une communicante de crise qui est notre interlocutrice principale d'ailleurs, nos journalistes. Évidemment qu'on les contacte d'abord pour un entretien avec Patrick Bruel. En l'occurrence, il a refusé au mois de mars de me rencontrer, alors que ça aurait été sans doute la meilleure façon de pouvoir poser les questions, recueillir ses réponses, son point de vue, prendre le temps. Il a refusé, c'est tout à fait son droit. On lui a fait des questions extrêmement précises, écrites, détaillées, des questions qui font plusieurs pages, qui sont très précises, pour qu'il ait tous les éléments afin de pouvoir, s'il le souhaite, répondre, donner d'autres éléments qui d'ailleurs parfois vont susciter d'autres recherches, d'autres investigations de notre part. Donc on a eu d'ailleurs des réponses de Patrick Bruel au fur et à mesure des semaines et des mois et de nos enquêtes qui se sont poursuivies sur différents angles d'ailleurs, On n'avait plus de réponse de Patrick Bruel, ni de ses avocats, ni de sa communicante de crise, donc les relations se sont forcément un peu tendues entre eux et la presse parce qu'il y a eu beaucoup d'enquêtes qui sont sorties et qu'ils ont commencé à se replier plus sur le cadre judiciaire et se concentrer sur ce cadre. Mais au départ, je pense qu'ils ont eu sans doute l'espoir de pouvoir un petit peu contenir l'incendie. Et d'ailleurs, on voit l'écart entre ces premières réponses où il dit, ce qu'il me dit au mois de mars. Par contre, il contestait déjà toute contrainte, toute violence sexuelle, ça, c'était très clair. Il plaidait à une forme de séduction maladroite en disant qu'il avait pu proposer des relations intimes de manière directe ou maladroite. Donc ça, c'était un petit peu nos échanges. Et c'est normal, ce n'est pas un coup de fil 24 heures avant de publier le contradictoire. Cette phase-là de question, elle est hyper importante. Et c'est une phase qui peut s'étaler sur beaucoup de temps. Et en même temps, pendant ce temps, il y a nos questions qui se baladent entre leurs mains. Et donc, c'est forcément un peu stressant. Ils ont finalement tout un tas d'éléments. On craint toujours des contre-feux médiatiques. Là, je parle de manière générale, pas que dans cette affaire-là, mais dans toutes ces affaires de violence sexuelle, on craint des contre-feux médiatiques, on craint des fuites. Les victimes ont peur parfois, enfin, les victimes présumées, en tout cas, ont peur parfois que leur nom sorte à leur insu, etc. Ça, c'est pour votre première question. Sur le deuxième point, Fanny Colin, elle répond sur ce qu'elle estime être le cadre judiciaire. Mais moi, je fais un travail de journaliste, c'est-à-dire qu'en fait, moi, je ne suis pas là pour dire Patrick Breuil est coupable ou Patrick Breuil est innocent. Ça, c'est le travail de la justice, de dire s'il y a une infraction ou non et de dire s'il est coupable ou innocent. Nous, notre travail à Mediapart, et notre travail de journaliste, c'est tout simplement d'informer sur un sujet d'intérêt général, d'intérêt public, et les violences sexuelles sont un sujet d'intérêt général. Vous savez, pendant des années, on nous a raconté que les enquêtes des journalistes devaient s'arrêter à la chambre à coucher ou que tout ça, c'était de la sphère privée. Moi, j'ai beaucoup entendu, c'est des affaires de petites culottes, des affaires privées. Eh bien si, c'est un sujet de santé publique, comme le sont les scandales sanitaires environnementaux, et puis c'est un sujet d'intérêt général, comme l'est aussi la corruption. Et ça, il faut que la société entende, et aussi les avocats de la Défense d'ailleurs, que notre travail, c'est d'informer. Je crois que le fait qu'une star nationale comme Patrice Bruel soit accusée par 30 femmes, et depuis beaucoup plus d'ailleurs, de violences sexuelles et sexistes, il me semble que c'est une information.
Host / Narrator
Alors accuser quelqu'un de crime sexuel, évidemment, ce n'est pas rien. Comment bétonnez-vous vos enquêtes, Marine Durkis? Parce qu'il ne s'agirait pas non plus de se faire attaquer, par exemple, pour diffamation, ni d'avoir un faux témoignage qui viendrait décrédibiliser tout votre travail. Donc comment vous faites pour bétonner ces enquêtes?
Marine Turki
Alors déjà, vous avez raison, on répond à nos écrits devant la justice. Patrick Bruel ou d'autres mis en cause peuvent tout à fait nous attaquer pour atteinte à la présence d'innocents s'il y a une enquête pénale en cours ou pour diffamation. Donc en fait, effectivement, on doit doublement être bétonné pour des raisons déontologiques, professionnelles et aussi légales. Notre travail est quand même encadré, on n'écrit pas n'importe quoi. Comment on recoupe? La première des choses, c'est qu'une fois qu'on a recueilli les témoignages directs des femmes, on va leur demander à qui elles se sont confiées ou s'il y a pu y avoir des témoins. Et on va aller chercher tous ces témoins et confidents, c'est un énorme travail. On va aussi pouvoir aller rechercher s'il y a des éléments écrits, des messages, des lettres. tout élément qui pourrait mentionner les faits, qui pourrait éclairer les conditions de la révélation de ces faits qui sont dénoncés, ou parfois même des écrits du mis en cause lui-même. Dans l'affaire d'Adèle Haenel, c'est ce qui s'est passé. J'ai pu retrouver des lettres qui ont été cruciales pour mon enquête, des lettres de Christophe Ruggia adressées à Adèle Haenel, qui lui séparent de ses sentiments amoureux, alors que c'était une enfant, c'était une enfant de 12 à 15 ans. Donc ça, c'était un élément important, et celle-là était d'ailleurs aussi pour la justice. Donc on fait tout ce travail de recoupement, de savoir à qui elles se sont confiées, est-ce qu'il y avait des témoins. On regarde aussi, on étaient un petit peu tout ce qui est le préjudice, quand elles nous racontent tout ce qui s'est passé après les faits qu'elles dénoncent. Et souvent, ça peut être une longue descente en enfer pour certaines. Il y a beaucoup de conséquences. Mais on arrive surtout à retrouver beaucoup de gens qui ont été destinataires de confidences ou de gens qui ont été, pour certains, témoins. Donc ça, c'est un gros travail de recoupement. qu'on fait, et puis on va recouper tous les lieux, toutes les dates, tous les éléments. Si une personne me dit, moi, j'étais figurante sur tel film quand j'ai vu Patrick Bruel, on va lui demander sa feuille de paix ou on va lui demander des éléments qui montrent sa présence sur ce film. Même chose pour Patrick Bruel, quand il est mentionné, en fait, à des événements qui sont dans nos articles. Tel festival, telle soirée, voilà. Donc, ça, c'est un gros travail qui est immisible.
Fanny Collin
C'est le but.
Host / Narrator
à la légère, évidemment, pour pouvoir, quelque part, appuyer chaque déclaration qui se trouve dans vos articles avec des éléments derrière. Il y a aussi le choix des mots que l'on utilise. En 2017, l'Association des journalistes professionnels a lancé une analyse de fond sur le traitement médiatique des violences faites aux femmes. Elle en a tiré une série de recommandations pour en parler convenablement, de ces violences dans les médias. Sarah Poussey nous les résume, on en reparle juste après avec vous.
Sarah Poussey
Le premier renseignement est simple, en parler. Ces violences sexuelles restent trop souvent invisibilisées, de grosses enquêtes parlent des cas de célébrité, mais la réalité des victimes et des auteurs anonymes, on en parle beaucoup moins. C'est donc un sujet important à traiter dans l'espace médiatique, mais pas dans n'importe quelle case. Il faut en effet sortir les violences faites aux femmes de la rubrique des faits divers. Il s'agit d'un problème de société systémique. Il convient donc d'en parler dans les pages politiques, culturelles ou économiques, et d'y consacrer des unes. Au-delà de la description des faits d'une affaire, le rôle des journalistes est aussi d'expliquer ce phénomène, d'interroger les mécanismes qui encouragent et permettent ces violences. C'est ce que souligne Florent Pommier, le vice-président de l'association MeToo Media.
Florent Pommier
Si ce ne sont pas les médias qui s'emparent de ce sujet et expliquent mieux, décodent mieux, décryptent mieux, Ce qui se passe pour une victime, les effets psychologiques d'une agression d'un vieux, qui va le faire? C'est à nous de jouer ce rôle et de le faire le mieux possible pour que les uns et les autres soient entendus, écoutés.
Sarah Poussey
Le gros changement à opérer porte aussi sur le vocabulaire utilisé par les journalistes. On ne parle pas de drame familial, d'incident ou de crime passionnel, mais bien de féminicide, d'agression ou de viol. Cela permet de renvoyer vers la gravité des faits, au lieu d'excuser l'auteur par son prétendu trop plein d'amour, comme le sous-entend la notion de crime passionnel. Et ce choix est particulièrement important pour les titres qui sont souvent la seule chose que lit le public. Ce titre pourrait dater des années 50 et pourtant, il a été publié après l'affaire MeToo en 2023. Ici, on voit que le jeu de mots sous forme de blague a tendance à dédramatiser les violences et déshumanise la victime. La JIP insiste d'ailleurs sur la notion de victimisation secondaire. Les personnes qui ont souffert de ces violences ne doivent pas en plus devenir les victimes d'un traitement médiatique discriminatoire, culpabilisant ou porteur d'un jugement. Par exemple, préciser la tenue d'une femme victime de viol n'a pas beaucoup d'intérêt et pourrait, à l'inverse, induire qu'elle aurait une certaine part de responsabilité dans son agression. Enfin, rappelons aussi bien sûr l'importance d'assurer la sécurité des victimes et des témoins. mais aussi de veiller au bien-être de la victime lorsqu'on récolte son témoignage. Il s'agit pour elle de se rappeler un événement traumatique, ce qui demande de la part des journalistes de l'écoute, du temps et des conditions adaptées à ce moment.
Host / Narrator
Voilà, Sarah Poussey qui évoquait à l'instant la façon dont on recueille les témoignages des victimes et le tact qu'il faut pour le faire. Vous leur permettez, Marine Turki, de relire vos articles. Et ça, il faut le dire, c'est assez rare dans le journalisme. En principe, le journaliste, il recueille sa matière.
Marine Turki
Pas les articles, les citations.
Host / Narrator
Oui, les citations, les citations, tout à fait. Tout à fait. Mais donc, ce droit de regard sur les citations que vous utilisez, pourquoi vous le faites? En quoi c'est important? Est-ce que ça participe quelque part à bâtir la confiance aussi avec les victimes que vous interrogez?
Marine Turki
La première chose, c'est que quand même, dans ces affaires, malgré tout, les preuves matérielles peuvent venir à manquer et que donc, ça repose beaucoup sur les témoignages et donc sur la parole. Et donc, c'est important que chaque mot soit pesé. Et donc, c'est important qu'en fait, on soit très complet sur ce qu'elles disent et ce qu'elles ne disent pas. Et donc, c'est d'abord pour ça qu'on fait relire. Mais c'est aussi que c'est un gage de confiance. On ne va pas, en fait, les piéger, prendre un morceau, tronquer. C'est montré aussi que leurs citations ne vont pas être tronquées, elles peuvent les relire. Et je vais vous dire, la plupart du temps, elles les amendent très peu, mais c'est un moment qui est compliqué, parce que voir par écrit les citations, pas leurs récits, mais les citations qui leur sont prêtées, c'est très difficile pour elles, ça donne une matérialité à tout ça qui est vertigineuse. Mais de manière plus large, je pense que c'est à notre rôle de leur expliquer dans quoi elles s'embarquent, parce que les amener dans l'arène médiatique, ce n'est pas rien, et d'autant plus dans des affaires médiatiques, face à des gens qui sont puissants, Donc c'est important de leur expliquer ce qui peut se passer, que ce soit en positif ou en négatif d'ailleurs. Bien sûr, elles vont avoir du soutien, mais elles vont aussi avoir du cyberharcèlement. Il y a des gens qui vont dénigrer leurs paroles et il y a des gens au contraire qui vont se manifester, les aider, apporter une aide, dire je suis témoin en fait, j'ai des choses à apporter. Donc voilà, c'est tout ça qu'on leur faites explique.
Host / Narrator
une Vous sorte de service après-vente entre guillemets avec elles pour les aider ou les soutenir si jamais elles sont par exemple victimes de cyberharcèlement?
Marine Turki
En tout cas, moi, je leur dis toujours que je suis là. Je prends des nouvelles juste après la publication, mais ensuite, des semaines ou des mois après, là, c'est ce qui se passe. D'ailleurs, je suis en contact encore avec les plus de 25 femmes dont on a réalisé le témoignage dans l'affaire Bruel. Je prends des nouvelles. J'étais au courant des nouvelles publications qu'on a faites quand c'est en ligne. Voilà, je demande si ça va, parce que ça secoue, y compris dans leur entourage personnel. Il faut bien comprendre que leur famille, elle-même, parfois, est opposée à ce qu'elle médiatise, ce qu'elle dénonce, et notamment les conjoints. C'est très compliqué, les conjoints, dans ces affaires. Pas tous, évidemment, mais beaucoup. Et ça, c'est quelque chose qui fait qu'on prend, évidemment, des nouvelles, que, bien sûr, si elles sont en difficulté, on va essayer... Alors, on ne peut pas mettre à disposition nos avocats, ce sera un conflit d'intérêts énorme, mais par contre, on peut essayer de les mettre en lien avec des associations ou avec d'autres gens qui seraient en mesure de les aider si elles sont menacées ou autres. Voilà, c'est évidemment ce qui s'est passé pour Karine Wieser en Belgique, qui a été très exposée dans les médias et qui a été, elle aussi, énormément cyber harcelée dans l'affaire Bruel depuis deux mois.
Host / Narrator
Et vous, Marine Turquie, vous êtes quand même très identifiée comme étant la journaliste qui enquête sur ces questions. Vous avez beaucoup parlé dans les médias d'ailleurs à ce sujet. Est-ce que vous avez subi des pressions ou du harcèlement en ligne en travaillant sur ces dossiers?
Marine Turki
En fait, si vous voulez, on essuie, comme les femmes qui parlent, tout un tas d'insultes, de critiques. Dans l'affaire Depardieu, j'ai eu tout un tas de commentaires issus de la sphère masculiniste, beaucoup d'hommes pour le défendre. Là, c'est plutôt les fans qui sont des femmes de Bruel. Et je crois qu'il faut faire de la pédagogie, parce qu'en fait, quand on entend «Patrick Bruel, il n'a pas besoin de violer, en fait, il a toutes les femmes à ses pieds », on confond un peu tout. Donc, en fait, je pense que ces affaires sont aussi des bulles de pédagogie. Pour ce qui est des pressions elles-mêmes, c'est pas toujours des pressions directes, c'est parfois, et je parle de manière générale dans des enquêtes que j'ai pu faire, c'est des messages essayant de me dissuader, plutôt, on va dire ça comme ça. Me dissuader de mettre le nom d'un tel dans le papier, me dissuader, voilà, faire en sorte que j'aille faire autre chose. Donc, c'est très insidieux et ça n'émane pas toujours des mis en cause eux-mêmes, mais parfois de certains soutiens. Quand vous appelez notamment tout un tas de témoins ou de gens qui doivent être contactés, je pense notamment à des producteurs ou réalisateurs de films sur lesquels il y a eu des soucis dans les affaires que j'ai pu traiter, là vous n'êtes pas bien reçus en fait.
Host / Narrator
pas bien reçu, parce que les gens n'ont pas envie d'être mêlés à l'affaire, ou simplement parce que Marine Turquie fait office de poil à gratter dans un système qui dysfonctionne mais que personne ne veut regarder en face. Dans ces affaires, Bruel, Depardieu, PPDA, DSK et tant d'autres, il y a des lignes communes. Une grande notoriété qui semble tout permettre, la domination des femmes, souvent jeunes, subordonnées, transformées en objets sexuels, et puis l'impunité, le fameux «tout le monde savait, mais personne ne dénonçait». Heureusement, ces dernières années, les lignes bougent grâce à ces enquêtes journalistiques qui rassemblent les victimes et qui déclenchent des procédures en justice ou qui les nourrissent. Mais pas seulement. Ces articles sont aussi un lieu de réparation pour certaines victimes. Elles se réapproprient le récit de leurs expériences. Et c'est particulièrement vrai pour celles qui n'auront peut-être pas la reconnaissance de la justice, car les faits sont prescrits. Et c'est souvent le cas dans les affaires de crimes sexuels. Mais la prescription, c'est un autre débat. Arnaud Reussen y a d'ailleurs consacré un épisode des Clés que je vous invite à écouter. Merci à notre invité Marine Turki dont vous pouvez suivre le travail sur Mediapart. Il y avait Jonathan Rémy à la réalisation de cette émission, Sarah Poussey et Marie-Evan Kutzem à la préparation. C'était le dernier épisode de la saison, merci de l'avoir suivi. Et si vous l'avez apprécié, partagez-le, laissez-nous des commentaires et n'hésitez jamais à nous écrire à l'adresse lesclés.rtbf.be. On vous retrouve à la rentrée, passez un bel été et à très bientôt.
Podcast: Les Clés
Épisode: Affaire Bruel : comment a travaillé Médiapart ?
Date: 25 juin 2026
Hôte: RTBF, animé par Arnaud Ruyssen
Invitée principale: Marine Turki, journaliste d’investigation à Médiapart
Cet épisode analyse en profondeur les méthodes journalistiques de Médiapart dans leur enquête sur l’affaire Patrick Bruel, accusé par plusieurs femmes de violences sexuelles et de viols. Marine Turki, journaliste ayant mené l’enquête, détaille la genèse du travail, l’approche vis-à-vis des victimes, le recoupement des témoignages et les relations avec la justice et la défense. Une réflexion intéressante se déploie aussi autour des enjeux éthiques et des responsabilités des médias face à ces dossiers sensibles.
« Nous, notre travail à Mediapart... c'est tout simplement d'informer sur un sujet d'intérêt général, d'intérêt public, et les violences sexuelles sont un sujet d'intérêt général... c'est un sujet de santé publique, comme le sont les scandales sanitaires environnementaux, et puis c'est un sujet d'intérêt général, comme l'est aussi la corruption. »
« On ne va pas, en fait, les piéger, prendre un morceau, tronquer. C’est montrer aussi que leurs citations ne vont pas être tronquées, elles peuvent les relire. »
« On essuie, comme les femmes qui parlent, tout un tas d'insultes, de critiques... c'est très insidieux et ça n'émane pas toujours des mis en cause eux-mêmes, mais parfois de certains soutiens. »
L’épisode apporte une plongée rare et précieuse dans les coulisses du journalisme d’investigation sur les violences sexuelles. Il éclaire l’enjeu crucial de la confiance, de la vérification et du rôle social des médias quand la justice ne suffit pas ou échoue à reconnaître les récits. À travers la voix de Marine Turki, émergent la diversité et la difficulté des situations vécues par les victimes, l’inévitable exposition à la haine en ligne – pour elles comme pour les journalistes –, mais aussi l’espoir d’une reconstruction individuelle et collective. Une écoute essentielle pour comprendre la mécanique intime et sociétale derrière la révélation des affaires « Bruel » et autres.