
Le décès du diplomate et homme d’affaires Etienne Davignon marque la fin des poursuites pénales pour l’assassinat de Patrice Lumumba. Celui qui était alors jeune stagiaire diplomate au Congo était en effet le dernier survivant parmi les 11 Belges visés par la plain...
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Arnaud Reussen
L'assassinat de l'ancien premier ministre congolais, Patrice Lumumba, Etienne Davignon, aujourd'hui renvoyé devant la justice.
Sarah Poussey
La première...
Arnaud Reussen
J'ai besoin de repères.
Sarah Poussey
Etienne Davignon est décédé à l'âge de 93 ans.
Arnaud Reussen
Les Clés, il était le seul survivant parmi les 11 Belges visés.
Sarah Poussey
Arnaud Reussen.
Arnaud Reussen
Bonjour à toutes, bonjour à tous et bienvenue dans Les Clés pour un épisode où nous allons nous pencher sur la mort de Patrice Lumumba, héros de l'indépendance du Congo, premier premier ministre congolais. Il a été assassiné en janvier 1961 au Katanga. La Belgique a reconnu sa responsabilité morale dans cet assassinat suite au travail d'une commission d'enquête. Par contre, on sait désormais que suite à la mort de l'ancien diplomate Etienne Davignon, il n'y aura pas de procès pénal pour déterminer les responsabilités dans cet assassinat. Alors pour les clés, on a choisi de refaire le point. Que sait-on aujourd'hui précisément de la mort de Patrice Lumumba et qu'ignore-t-on encore 65 ans plus tard? On a 27 minutes pour y voir clair.
Sarah Poussey
Les clés.
Arnaud Reussen
Père, comment es-tu mort? On ne sait pas. Quand es-tu mort? On ne sait pas. Où as-tu été assassiné? On ne sait pas non plus. Qui t'ont assassiné et pourquoi? On cherche encore. 20 juin 2022, nous sommes au Palais des Gaumonts, à Bruxelles. Juliana Lumumba, la fille de Patrice Lumumba, prend la parole à côté d'un cercueil en bois foncé. À l'intérieur de ce cercueil, il y a tout ce qui reste du corps de Patrice Lumumba, son père. En l'occurrence, une dent. Une seule dent a échappé à la dissolution dans l'acide de la dépouille de l'ancien premier ministre congolais. Au moment où, six décennies après sa mort, la Belgique rend à la République démocratique du Congo et à la famille Lumumba sept dents, les mots du premier ministre d'alors, Alexander de Croo, sont emprunts de gravité et présentent les excuses officielles du gouvernement belge. Plusieurs ministres du gouvernement belge de l'époque portent une responsabilité morale quant aux circonstances qui ont conduit à ce meurtre. C'est une vérité douloureuse et désagréable, mais elle doit être dite. Un homme a été assassiné pour ses convictions politiques. Ses propos sont idéales. Pour le démocrate que je suis, c'est indéfendable. Pour le libéral que je suis, c'est inacceptable. Et pour l'humain que je suis, c'est odieux. Mais que s'est-il passé alors, le 17 janvier 1961, lorsque Patrice Lumumba et deux de ses collaborateurs sont battus à mort et finalement assassinés? Pour le comprendre, il faut revenir sur la personnalité, sur le parcours et sur l'histoire de Patrice Lumumba. L'homme naît en juillet 1925 dans ce qui est encore alors le Congo belge. Et très rapidement, il va se révéler être un élève brillant. Dans la foulée de sa scolarité, il sera d'ailleurs engagé comme employé de bureau dans une société minière de la province du Sud Kivu. Il prend alors conscience non seulement de la richesse du sous-sol de son pays, mais aussi du fait que les Congolais sont la plupart du temps tenus à l'écart de la gestion de ce sous-sol par la puissance coloniale et par les sociétés multinationales qui exploitent les mines. Les graines des futurs combats de Patrice Lumumba sont en train de germer, mais aux yeux de l'administration coloniale belge de l'époque, Patrice Lumumba est vu comme un bon élément, au point qu'il va faire partie de ceux que l'on appelle alors les évolués. Des Congolais, qui parce qu'ils ont reçu une éducation au-dessus de la moyenne, parce qu'ils adoptent aussi des modes de vie plus occidentalisés, reçoivent une carte du mérite civique qui leur donne droit à quelques privilèges limités tout en les maintenant bien à distance du pouvoir réel qui dans ce système de ségrégation raciale reste dévolu au blanc. L'exposition universelle de Bruxelles, 1958. Ich verklare, die Weltentonstellung zu Brüssel, 1958, vorgeopend. En 1958, la Belgique inaugure son exposition universelle et Patrice Lumumba, qui a entamé son combat politique et noué à l'époque des relations avec le parti libéral belge, va venir à Bruxelles. Il va alors découvrir l'image paternaliste et très peu flatteuse des Congolais qui est véhiculée dans l'exposition. Il va d'ailleurs prendre progressivement ses distances avec les libéraux et entrer en contact avec des cercles anticolonialistes à Bruxelles. Très vite, après son retour au Congo, il fonde le mouvement national congolais. Il va alors nouer des relations avec d'autres mouvements indépendantistes ailleurs en Afrique, notamment à la conférence des peuples africains qui se tient à Accra en décembre 58. C'est au retour de cette conférence qu'il demande pour la première fois l'indépendance du Congo et la liquidation du régime colonialiste. La suite sera un chemin très agité. Les mouvements indépendantistes congolais vont être réprimés. Lumumba lui-même sera arrêté, emprisonné, avant d'être libéré finalement pour pouvoir participer à une table ronde des partis congolais à Bruxelles, les autres partis refusant de siéger s'ils n'étaient pas là. Lors des élections générales, en mai 1960, le parti de Patrice Lumumba remporte près d'un tiers des voix. Dans une logique d'unité nationale, Joseph Kazavubu, autre homme fort de l'indépendance et désigné président, et il nomme, dans la foulée, Patrice Lumumba, Premier ministre. Ces deux hommes seront donc les premiers dirigeants d'un Congo indépendant. Et le 30 juin 1960, lors des célébrations officielles de l'indépendance, alors que le roi Baudouin vient de saluer ce qu'il appelle l'œuvre civilisatrice du roi Léopold II au Congo, Patrice Lumumba prononce un discours historique.
Benoît Fahit
Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir au matin, midi et soir. Un
Arnaud Reussen
discours qui fera date, mais qui va sans doute contribuer aussi à précipiter les événements tragiques dont il sera victime quelques mois plus tard. Et avec nous il y a pour poursuivre justement et essayer de bien comprendre les circonstances de la mort de Patrice Lumumba. Benoît Fahit, bonjour.
Benoît Fahit
Bonjour Arnaud.
Arnaud Reussen
Vous êtes notre spécialiste du Congo et de l'Afrique des Grands Lacs ici à la rédaction de la RTBF. Alors justement on va retracer avec vous ce qui se passe ensuite au lendemain de cette indépendance. Une question d'abord, est-ce que ce discours va conditionner au moins en partie ce qui va se passer plus tard? La façon dont il va, de manière très surprenante, montrer son ressentiment à l'égard de la colonisation de la Belgique, est-ce que tout ça va jouer dans ce qui va suivre?
Benoît Fahit
Alors ça va jouer, on a peut-être pendant un certain nombre d'années exagéré le rôle, l'impact qu'a eu ce discours sur l'enchaînement des événements après, mais il est sûr que c'est une rupture symbolique avec la Belgique que marque la Lumumba, en rappelant, face au roi Baudouin, face au premier ministre Eisenstein, ce qu'a été la réalité coloniale durant la colonisation, tout le racisme, tout le système d'exploitation financière. Il est sûr que dès le 30 juin, dès le jour de l'indépendance du Congo en 1960, la Belgique voit déjà Lumumba comme quelqu'un d'absolument infréquentable et de dangereux. Il faut entendre le discours sur le tarmac de l'aéroport de Gaston Haskins à l'époque, juste quelques heures après l'indépendance, où il s'offusque vraiment de ce discours en disant que tout le monde a été choqué. En fait, non, lui a été choqué, le roi Baudouin a été choqué, mais il y a fort à parier que beaucoup de Congolais se sont retrouvés dans ce discours. Donc voilà, à partir de là, effectivement, il y a un enchaînement de faits qui vont rapidement tourner contre Patrice Lumumba, qui vont tourner contre son gouvernement et surtout contre sa volonté d'indépendance. Parce que c'est ça qu'il faut rappeler, c'est que Lumumba, en fait, incarne l'indépendance du Congo, mais l'indépendance concrète. C'était ce qu'on appelait à l'époque un nationaliste. Et le discours et le projet politique de Patrice Lumumba, qui apparaît dans la deuxième partie du discours, tend à dire, ben voilà, on va montrer, il cite cette phrase, on va montrer au monde entier ce que l'homme noir peut faire quand il travaille dans la liberté. Et en fait, le projet, c'est de permettre à l'Afrique de se développer en utilisant finalement le Congo comme le moteur économique. Ce pays qui est extrêmement riche, et donc il a comme projet de faire bénéficier aux Congolais les richesses congolaises mais aussi de faire percoler tout ça à l'échelle du continent pour permettre l'indépendance réelle de l'Afrique qui à l'époque se défait de la plupart des tutelles coloniales.
Arnaud Reussen
Et donc on imagine qu'au-delà des mots et du discours lui-même, ce qui gêne profondément la Belgique mais aussi d'autres puissances coloniales occidentales dans le monde à l'époque, c'est ça, c'est ce projet-là à une époque où la Belgique notamment se dit que oui, certes, elle a concédé l'indépendance au Congo, mais qu'elle espère pouvoir garder la main, au moins politiquement, sans doute surtout économiquement, sur le pays. C'est ça, en fait, ce déclic aussi à ce moment-là et au moment du discours, de se dire, mais en fait, là, le projet de Patrice Lumumba, il entre en confrontation frontale avec ce que nous, on imagine, nous, les Belges, notamment, à l'époque.
Benoît Fahit
Tout à fait, il faut rappeler aussi qu'il y a une forme de précipitation dans tout l'enchaînement des faits qui a amené à l'indépendance du Congo. Ça s'est fait en un an, un an et demi. Et vous avez parlé de la table ronde politique qui a eu lieu ici à Bruxelles où on a rassemblé toutes les élites politiques congolaises de l'époque. Mais après ça, il y a une table ronde économique, dont on a nettement moins parlé, qui a finalement scellé l'avenir de la Belgique post-coloniale, avec comme objectif principal, surtout, de ne pas perdre cette vache à lait qu'était le Congo, et particulièrement la province du Katanga, sur laquelle on reviendra un peu plus tard dans cette émission. Donc oui, dès d'emblée, l'idée de la Belgique était de créer une indépendance, on va dire, un petit peu factice, avec des hommes politiques au pouvoir qui pourraient continuer à jouer le jeu qui intéressait la Belgique, comme ça s'est fait partout ailleurs, d'ailleurs, sur le continent africain. C'est ce que ça a donné dans le giron de l'Afrique coloniale française, avec la France-Afrique qui a duré encore. mais jusqu'à pas si longtemps, il y a encore quelques années. Donc au moment des indépendances, les pouvoirs coloniaux n'avaient absolument pas l'intention de laisser les anciennes colonies devenir réellement indépendantes, ça c'est une certitude, et donc l'Umba devenait un obstacle à ce projet.
Arnaud Reussen
Alors si on reprend notre fil un peu chronologique, on est le 30 juin 1960, au moment des cérémonies de l'indépendance, et en fait, très très rapidement, les choses vont se dégrader avec des mutineries, et puis avec aussi la sécession très rapide de cette province du Katanga, en tout cas la rébellion qui s'opère dans cette région, tout ça va se jouer presque en quelques jours seulement.
Benoît Fahit
En 11 jours précisément. Patrice Lumumba sera resté le premier ministre d'un Etat indépendant et uni pendant 11 jours. Parce que le 11 juillet 1960, la province, la riche province du Katanga dans laquelle il y avait notamment toutes ces mines de cuivre et de cobalt qui sont toujours présents aujourd'hui. qui était surtout exploité par l'union minière du Okatanga, cette entreprise belge durant toute la colonisation. Et bien, 11 jours après l'indépendance, cette province décide de faire sécession. Et elle le fait évidemment avec le soutien technique, financier, logistique de la Belgique. en sous-main mais sans vraiment arriver à se cacher complètement parce que la Belgique va créer une espèce de courroie de transmission directe entre le ministre des affaires africaines ici à Bruxelles et le Katanga en créant ce qu'on appelait à l'époque le bureau conseil donc concrètement en fait le Katanga annonce sa sécession il crée un gouvernement à côté duquel la Belgique va mettre chaque fois un conseiller il y avait un ministre congolais à côté duquel il y avait enfin un ministre katangais à côté duquel il y avait chaque fois un conseiller belges. Et ces conseillers rendaient des comptes évidemment aux ministres des affaires africaines ici à Bruxelles. Même chose avec les forces de l'ordre. La gendarmerie catanguesque qui se structure, eh bien reçoit l'appui de techniciens belges qui sont des anciens de la force publique. Donc des belges qui finalement se retrouvent dans une situation de double allégeance. D'une part ils sont officiellement aux ordres de cet état sécessionniste, mais structurellement ils continuent à avoir des liens directs avec la Belgique qui leur garantit d'ailleurs leur avenir professionnel. Et donc en créant cette sécession du Katanga, la Belgique cherche évidemment à déstabiliser Lumumba en lui retirant ce qui est la province la plus riche du pays, en l'empêchant d'alimenter son projet politique.
Arnaud Reussen
Et quelle est la réaction alors de Patrice Lumumba à ce moment-là quand il voit que ce très riche Katanga lui échappe en quelque sorte avec notamment l'appui de la Belgique?
Benoît Fahit
Alors il tente d'une part de reprendre le pouvoir militairement mais il demande aussi le soutien des Nations Unies, il fait un peu le tour des capitales, du monde. pour essayer de contenir cette sécession, mais il se rend compte très vite en fait qu'il est mal pris. Il arrive au beau milieu de la guerre froide où les organisateurs de la sécession katangaise arrivent, avec l'appui d'ailleurs de la Belgique, qui avait très mal pris ce fameux discours du 30 juin, à faire passer Patrice Lumumba pour un dangereux communiste. Et donc le monde qui est alors divisé entre le bloc occidental capitaliste occidental américain européen décide que Lumumba devient un véritable ennemi à abattre, et on verra qu'après toute une série de tentatives d'assassinat seront d'ailleurs orchestrées par la CIA notamment, parce qu'on oublie parfois de rappeler le rôle des Etats-Unis, même si en fin de compte c'est la Belgique qui a eu le rôle le plus déterminant dans l'assassinat de Patrice Lumumba.
Arnaud Reussen
Alors on va arriver évidemment à cet assassinat. Un petit mot quand même de ce qui se joue aussi au centre du pouvoir congolais de l'époque avec le président Kazavubu, qui est donc lui le président alors que Lumumba est Premier ministre. Comment est-ce que ces relations vont évoluer à l'époque?
Benoît Fahit
Mais on va tracer ça sur un fil du temps qui va durer 6 mois. Donc en fait, Patrice Lumumba arrive au pouvoir, enfin est nommé Premier Ministre du Congo indépendant le 30 juin, il sera assassiné le 17 janvier, donc un peu plus de 6 mois après. Après 11 jours, il a déjà dans les pattes une sécession catanguesque. Quelques temps après, il y a une autre sécession de l'autre province minière connue pour ses diamants, le Kassa, et qui fait également sécession, à la tête de laquelle on retrouve un autre ennemi de Patrice Lumumba. Lumumba tente de reprendre le pouvoir, il y a des querelles à la tête de l'État entre le président Kasavubu et le premier ministre Lumumba, et finalement apparaît un homme de l'ombre, Mobutu, Joseph Désiré Mobutu, qui intervient, qui fait un coup d'État, qui destitue, enfin qui pousse Kasavubu à destituer Patrice Lumumba, et Patrice Lumumba se trouve dès le mois de septembre, en fait, enfermé, assigné à résidence, donc il sera resté au pouvoir finalement deux petits mois. À partir de là, il essaye de s'échapper, il arrive à s'échapper de cet endroit en se disant qu'il allait rejoindre Kissangani, Stanleyville à l'époque où il y avait un gros bastion de soutien à Patrice Lumumba, beaucoup de nationalistes présents sur place et il se dit qu'il va pouvoir reprendre le pouvoir s'il arrive à retrouver ses alliés là-bas. Malheureusement pour lui il est arrêté dans sa fuite, à ce moment-là il est ramené au Congo et se pose la question de qu'est-ce qu'on va faire avec ce type encombrant maintenant? Il sera mis en prison et rapidement Mobutu se rend compte qu'il y a beaucoup de militaires congolais qui sont des soutiens à Patrice Lumumba, qui commencent à se mobiliser et ils se disent on va pas pouvoir garder le bonhomme ici très longtemps parce que c'est une bombe à retardement et on va avoir un soulèvement populaire en faveur de Lumumba sans le maintien ici. Et c'est là qu'on découvre qu'en fait, depuis la Belgique, est envoyé un telex assez sidérant dans lequel on demande, le ministre des affaires africaines belge, demande l'élimination définitive de Patrice Lumumba. On est au mois d'octobre, les faits s'enchaînent. Finalement, on décide de déporter Patrice Lumumba de Kinshasa, enfin de Banzangong ou Tisville à l'époque, vers le Katanga, où on sait qu'il y a à la tête de cette sécession les pires ennemis de Patrice Lumumba, et le déporter là-bas, on était sûr qu'il ne s'en sortira pas vivant.
Arnaud Reussen
Mais donc, ce que vous nous dites là, évidemment, est capital. Il y avait certains dirigeants congolais qui voulaient aussi se débarrasser de Patrice Lubumba parce qu'il y avait une crainte de ce qu'il incarnait et de la façon dont il pouvait reprendre le pouvoir. Mais il y a une intervention directe, à un moment donné, du gouvernement belge, et c'est ça qui est évoqué dans la responsabilité morale dont parle Alexander de Croo, qu'on entendait au début de l'émission. dans le fait qu'on dise qu'il faut se débarrasser définitivement de Patrice Lumumba sur la scène politique congolaise. Et ça va jusqu'où alors justement cette intervention de la Belgique? Est-ce que ça veut dire qu'on demande presque explicitement qu'il soit assassiné ou bien est-ce qu'on ferme les yeux sur les circonstances qui vont aller jusqu'à son assassinat?
Benoît Fahit
D'une part, on envoie un telex dans lequel on demande l'élimination définitive de Patrice Lumumba. Alors, on sait que par après, tous ceux à qui on a soumis ce telex ont dit, oui, mais on parlait d'une élimination politique, évidemment, et pas d'une élimination physique. Ça a toujours été la thèse d'Étienne Davignon qui... qui vient de décéder. Ce télex est en soi déjà assez interpellant. Et puis il y a l'enchaînement des faits. Et là on peut se dire qu'une fois que Mobutu destitue Patrice Lumumba et au moment où on va le déporter, il est déporté comment? Il est déporté dans un avion de la Sabena, la tête duquel on a des pilotes belges. A l'arrivée sur place, Il est cueilli, certes, par des Katangues, mais sur le tarmac où il est arrivé, il y a aussi tous ces fameux conseillers techniques militaires belges qui font partie de la gendarmerie katanguesque qui sont présents. Il est enfermé dans une maison au bout de la piste, un kilomètre ou deux au bout de la piste, qui appartenait à un ancien colon. Et il arrive là en compagnie, rappelons-le aussi, de ses deux acolytes, ses deux compagnons de route, Maurice Polo et Joseph Wikiteux. Donc ils sont trois, enfermés dans une maison au bout du tarmac de l'aéroport de Lubumbashi, Elisabethville à l'époque. Cette maison est gardée par des militaires belges qui travaillent officiellement pour la Katanga, mais ce sont des belges. Et pendant toute la nuit, les trois hommes sont frappés, battus, peut-être à mort d'ailleurs, on ne sait même pas s'ils ne sont pas finalement décédés même dans cette maison, en présence de belges qui ferment les yeux. La nuit qui précède son assassinat, tous les ministres katangais se réunissent. Et de l'autre côté de la porte se trouvent tous les conseillers belges qui font semblant de ne pas entendre ce qui se passe de l'autre côté de la porte. Et puis cette décision est prise par ces ministres katangues d'emmener les trois hommes plus loin dans la savane, à Chilatembo, à plusieurs dizaines de kilomètres d'Elizabethville, où les hommes seront assassinés en présence d'officiers belges. Le corps de Patrice Lumumba et de ses deux acolytes, ces trois corps seront dépiautés, hachés, coupés en morceaux, dissous dans l'acide, et la personne qui est chargée de cette besogne, c'est un belge. C'est lui-même qui prend la dent sur le corps mort de Patrice Lumumba, qui la ramène en Belgique. C'est depuis la Belgique qu'on restitue cette dépouille des années après à l'état congolais, et on veut nous faire croire que la Belgique n'a qu'une responsabilité morale dans cette affaire. Alors oui, c'est vraiment le moins qu'on puisse dire.
Arnaud Reussen
Oui, donc, à vous entendre, oui, évidemment, il y a eu à la manœuvre des dirigeants katangais, dirigeant de l'époque du Katanga, c'est Moïse Chombe, il y a une série d'interventions physiques qui vont être opérées par des Congolais, mais tout autour d'eux, en quelque sorte, on trouve des Belges. Dans la façon dont les messages ont été envoyés, tout concours a démontré qu'il y a une volonté, à l'époque de la Belgique, d'aller vers cette issue.
Benoît Fahit
En tout cas, la Belgique, d'emblée, n'était pas en accord, c'est le moins qu'on puisse dire, avec le projet politique de Patrice Lumumba. En soutenant la sécession, elle a permis d'empêcher la mise en place de ce projet politique. En donnant tous les moyens pour permettre à Lumumba d'arriver entre les mains de ses ennemis, elle a aussi réussi à lutter contre ce projet politique. Et au moment de l'assassinat de Patrice Lumumba, on a entendu très peu de gens pleurer sur son sort ici en Belgique. Donc la complicité de la Belgique, elle est énorme. En fait, elle s'est arrangée pour remettre Patrice Lumumba a ses pires ennemis en sachant très bien ce qu'il allait devenir de sa personne et de ses deux compagnons de route.
Arnaud Reussen
Un mot sur Étienne D'Avignon, alors, puisqu'on l'a dit, il est décédé aujourd'hui, il n'y aura pas de procès pénal. Alors qu'il avait été renvoyé devant la justice dans ce dossier, quel était son rôle? Parce qu'il est très jeune à l'époque, Étienne D'Avignon, comme diplomate belge. En quoi est-ce qu'il a pu être mêlé d'une manière ou d'une autre à ce qui a conduit dans l'engrenage à la mort de Patrice Lumumba?
Benoît Fahit
Oui cet exemple d'Etienne D'Avignon est assez intéressant parce que nous sommes aujourd'hui en 2026, Etienne D'Avignon vient de décéder à l'âge de 93 ans et c'était la dernière personne poursuivie par la famille Lumumba dans le cadre de l'assassinat du premier ministre congolais. Mais en fait Etienne D'Avignon à l'époque c'était un deuxième couteau, c'était un troisième couteau, il avait 28 ans, c'était un jeune diplomate, il était attaché au cabinet des affaires. étrangères du ministre Pierre Ouigny, et si c'est lui qu'on a encore poursuivi jusqu'à aujourd'hui, ça démontre bien que tous les vrais responsables, entre-temps, sont morts de leurs belles morts, on ne les a jamais poursuivis. Il y a une réelle impunité qui a plané depuis l'assassinat de Lumumba jusqu'à aujourd'hui, et cette impunité restera malheureusement le marqueur de l'histoire, puisque le dernier poursuivi, c'est Étienne d'Avignon, qui n'était qu'un troisième couteau dans cette affaire, qui avait certainement une responsabilité, il était au courant, il était lui-même une courroie de transmission des ordres qu'il recevait.
Arnaud Reussen
Mais c'était un fil pour attraper devant la justice ce dossier, ce fil-là, quelque part aujourd'hui il s'est brisé.
Benoît Fahit
Oui, c'était le dernier fil qui reliait cet assassinat à une possible justice.
Arnaud Reussen
Un mot aussi alors de la responsabilité du roi Baudouin dans cette affaire, puisque c'est quelque chose qu'on a déjà beaucoup aussi commenté ces dernières années chez nous, le roi Baudouin. qui était là face à Patrice Lumumba au moment de ce fameux discours du 30 juin qui lui répondait en quelque sorte à un roi baudouin dont on sait qu'il avait une aversion profonde justement pour Patrice Lumumba. On a souvent considéré qu'il y avait une forme de responsabilité directe aussi dans la façon dont les messages avaient été envoyés qui incombait au roi baudouin. Mais voilà que l'historien Vincent Dujardin vient d'arriver avec des éléments nouveaux sur cette affaire, des éléments qu'a parcouru pour nous Sarah Poussey.
Sarah Poussey
La commission d'enquête chargée de déterminer les circonstances de l'assassinat de Patrice Lumumba et les responsabilités belges dans l'affaire s'est notamment arrêtée sur la correspondance du roi Baudouin, ou du moins ce qu'elle a pu trouver dans les archives royales, vu que la reine Fabiola n'a pas autorisé l'accès aux archives privées de son mari. La commission s'est en particulier penchée sur une lettre reçue de Guy Weber, un majeur belge qui était alors le conseiller militaire de Moïse Tchombé. Dans son courrier, Weber informe le roi Baudouin sur le projet de Casavubou et de Tchombé, je cite, «de neutraliser complètement, et entre parenthèses, et si possible physiquement, Patrice Lumumba». Malgré le point d'interrogation inscrit dans la marge de la lettre par son chef de cabinet, Baudouin ne va pas répondre directement à ce passage, ni partager cette information avec ses ministres. Dans sa lettre suivante à Guy Weber, Baudouin souligne que les liens affectifs étroits qui existent entre les peuples congolais et belges ne peuvent pas être dissous par un seul homme, comprenez Lumumba. La commission a vu dans cette phrase la réponse indirecte de Beaudoin à la phrase sur la neutralisation de Lumumba. Et elle juge cette réaction soit naïf, soit calculée, mais en tout cas accablante. Dans son livre, Vincent Dujardin pointe de nouveaux éléments qui le poussent à remettre en question cette interprétation, notamment le fait que la lettre de Beaudoin était une réponse à d'autres courriers de Tchombé et pas à cette lettre du colonel Weber. Que la réponse avait d'ailleurs été rédigée la veille de la réception de celle de Weber et que cette phrase n'était pas une initiative personnelle de Beaudoin.
Benoît Fahit
Dans les archives du Roi, je retrouve que cette lettre a été écrite par Robert Rothschild, ce qui engage le ministère des Affaires étrangères, vu que c'était le monsieur Katanga du ministère des Affaires étrangères, et qu'elle a été contre-signée par le Premier ministre, ce qui engage le gouvernement, et par le ministre des Affaires africaines. Je pense que c'est quand même un peu difficile d'encore dire qu'il y a une politique parallèle si le document est contre-signé plusieurs fois.
Sarah Poussey
De nouveaux éléments qui, selon Ludo de Witt, auteur du livre L'assassinat de Lumumba, ne changent rien à l'animosité réelle du roi pour Lumumba. Pour l'historien, Baudoin a dû se rendre compte que Chombe et son entourage ne seraient pas conscients du moment où sa réponse avait été écrite et que donc sa phrase a sûrement été lue comme un soutien implicite à la neutralisation de Lumumba. Or, il a tout de même choisi d'envoyer cette lettre et n'a pas éclairci sa position par après.
Arnaud Reussen
On voit qu'il reste certains débats aujourd'hui sur la responsabilité ici du roi Beaudoin, on a entendu Vincent Dujardin et la réponse de Ludo de Witt. De manière générale et en quelques mots, Benoît Feith, est-ce qu'il reste des zones d'ombre en fait aujourd'hui importantes sur cette mort ou bien est-ce que pour l'essentiel en fait les responsabilités sont connues?
Benoît Fahit
Pour l'essentiel, les responsabilités sont connues, et c'est d'ailleurs grâce à la Belgique qui a organisé une commission d'enquête parlementaire sur l'assassinat de Lumumba en 2000-2001, qui avait abouti à cette fameuse conclusion que la Belgique avait une responsabilité morale, refusant d'aller plus loin, et la seule raison pour laquelle la Belgique n'avait pas été plus loin, c'est parce qu'elle l'avait laissé planer comme un doute autour de la sécession catanguaise et l'euro de la Belgique là-derrière. Vu qu'il n'y avait officiellement pas de soutien à la Belgique et à la sécession catanguaise, on s'est un peu caché là-derrière pour dire que la responsabilité n'était que morale. Mais en fait, la plupart des éléments, on les connaît, Dans 95% des cas, l'histoire est connue. La seule chose qui manque maintenant, c'est un procès et des gens condamnés pour cet assassinat.
Arnaud Reussen
Et de procès, il n'y en aura sans doute pas, puisqu'avec la mort d'Etienne Davignon s'est éteinte l'action pénale initiée dans ce dossier en mars dernier. Souvenez-vous, l'ancien diplomate avait été renvoyé en correctionnel pour des soupçons de, je cite, «participation à des crimes de guerre» dans les décisions qui avaient mené à l'assassinat de Patrice Lumumba. Mais donc la justice n'explorera pas plus avant ce dossier. C'était Les Clés. Merci à Benoît Feit, notre spécialiste du Congo, à la rédaction de la RTBF. Merci aussi à Adrien Schockert pour la réalisation sonore de cet épisode. A la préparation, il y avait Sarah Poussey et Arnaud Reussen. Et si cet épisode vous a intéressé, n'hésitez pas bien sûr à le partager, à le faire connaître autour de vous.
Podcast RTBF | Host: Arnaud Ruyssen | Guest: Benoît Fahit (spécialiste du Congo et de l’Afrique des Grands Lacs)
Date: 19 mai 2026 | Durée utile: ~27 minutes
Dans cet épisode, Arnaud Ruyssen revient en détail sur l’assassinat de Patrice Lumumba, leader de l’indépendance congolaise et premier Premier ministre du Congo, survenu en janvier 1961. L’émission explore l’état actuel des connaissances autour de sa mort, la reconnaissance de la responsabilité morale de la Belgique, le rôle des différents acteurs (notamment des personnalités belges, congolaises, et internationales), et met en lumière les zones d’ombre persistantes, notamment à la lumière de la mort d’Étienne Davignon, dernier acteur belge encore poursuivi. L’épisode propose une lecture historique et politique des faits, tout en s’appuyant sur des analyses et recherches récentes.
« Une seule dent a échappé à la dissolution dans l’acide de la dépouille de l’ancien premier ministre congolais… Les mots du premier ministre d’alors, Alexander de Croo, sont emprunts de gravité et présentent les excuses officielles du gouvernement belge. » (01:19)
« Pour le démocrate que je suis, c’est indéfendable. Pour le libéral que je suis, c’est inacceptable. Et pour l’humain que je suis, c’est odieux. » – Alexander De Croo (01:53)
« Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir au matin, midi et soir. » – Patrice Lumumba (07:20)
« …la Belgique voit déjà Lumumba comme quelqu’un d’absolument infréquentable et de dangereux… Il incarne l’indépendance du Congo, mais l’indépendance concrète… » – Benoît Fahit (08:33)
« 11 jours après l’indépendance, cette province décide de faire sécession. Et elle le fait évidemment avec le soutien technique, financier, logistique de la Belgique. » – Benoît Fahit (12:25)
« On envoie un telex dans lequel on demande l’élimination définitive de Patrice Lumumba… Ça a toujours été la thèse d’Étienne Davignon… » – Benoît Fahit (18:08)
« Si c’est lui qu’on a encore poursuivi jusqu’à aujourd’hui, ça démontre bien que tous les vrais responsables, entre-temps, sont morts de leurs belles morts, on ne les a jamais poursuivis. Il y a une réelle impunité… » – Benoît Fahit (21:40)
« La commission a vu dans cette phrase la réponse indirecte de Baudouin à la phrase sur la neutralisation de Lumumba. » – Sarah Poussey (23:23)
« Dans les archives du Roi, je retrouve que cette lettre a été écrite par Robert Rothschild, ce qui engage le ministère des Affaires étrangères… » – Benoît Fahit (25:10)
« Dans 95% des cas, l’histoire est connue. La seule chose qui manque maintenant, c’est un procès et des gens condamnés pour cet assassinat. » – Benoît Fahit (26:25)
« Un homme a été assassiné pour ses convictions politiques. Ses propos sont idéales. Pour le démocrate que je suis, c’est indéfendable. Pour le libéral que je suis, c’est inacceptable. Et pour l’humain que je suis, c’est odieux. »
« Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir au matin, midi et soir. »
« La Belgique voit déjà Lumumba comme quelqu’un d’absolument infréquentable et de dangereux. »
« 11 jours après l’indépendance, cette province décide de faire sécession. Et elle le fait évidemment avec le soutien technique, financier, logistique de la Belgique. »
« On envoie un telex dans lequel on demande l’élimination définitive de Patrice Lumumba… »
« Il y a une réelle impunité qui a plané depuis l’assassinat de Lumumba jusqu’à aujourd’hui, et cette impunité restera malheureusement le marqueur de l’histoire… »
« Dans 95% des cas, l’histoire est connue. La seule chose qui manque maintenant, c’est un procès et des gens condamnés pour cet assassinat. »
Cet épisode des Clés de RTBF retrace de façon claire, méthodique et nuancée le parcours de Patrice Lumumba, son assassinat et les responsabilités lourdes, quoique restées largement impunies, de la Belgique et de ses relais locaux. Les analyses croisent réalités géopolitiques, luttes d’influence pendant la Guerre froide, liens entre intérêts économiques et colonisation, et épilogue judiciaire frustrant – avec la mort du dernier inculpé, Étienne Davignon.
Les faits marquants sont exposés avec pédagogie : de la trajectoire visionnaire de Lumumba à la férocité de son élimination et la lente clarification de l’implication belge, tout est passé au crible, jusqu’aux controverses archivistiques autour du roi Baudouin. Si l’essentiel des responsabilités est connu, l’absence de procès concrétise l’impunité, laissant subsister un sentiment d’injustice historique.