
[Nouvelle diffusion] Dans cette série en trois épisodes, nous plongeons dans l'histoire des relations entre la Russie et l'Ukraine afin de remonter aux sources du conflit qui a débouché sur la guerre toujours en cours aujourd'hui. Alors que le 24 février marquera l...
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En Ukraine, c'est le spectre du séparatisme qui menace.
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La Russie bombarde l'Ukraine quasi quotidiennement. J'ai besoin de repères. Il y a trois jours, c'était un champ de bataille. Aujourd'hui, c'est un lieu de recueillement.
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Je suis une fille du peuple et je t'aime, mon Ukraine, et je suis fière de toi.
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Bonjour à toutes, bonjour à tous, et bienvenue dans Les Clés pour le troisième et dernier épisode de notre série consacrée aux sources de la guerre entre la Russie et l'Ukraine. Dans ce numéro, on va s'intéresser aux dix ans qui précèdent l'invasion russe lancée en février 2022. Et on va commencer par revenir sur la révolution ukrainienne de 2014, appelée révolution de la dignité, dont l'épicentre était la place Maïdan, la place de l'indépendance à Kiev.
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La première, les clés.
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Ce matin dans le centre de Kiev, les manifestants pro-européens tiennent leur position face aux policiers. Un calme précaire, comme dans une guerre de tranchées entre deux assauts. En guise de no man's land, un immense mur de feu. Les manifestants l'ont alimenté toute la nuit avec ses pneus. Malgré les températures polaires, moins 20 degrés, la détermination est toujours la même pour réclamer le départ du président pro-russe, Viktor Yanukovitch. Yanukovitch a perdu la tête. Il vit dans son monde, dans ses illusions. Il ne comprend pas ce qui se passe. Yanukovitch, c'est la fin de ton règne. Nous sommes en février 2014 à Kiev, capitale de l'Ukraine. Quelques jours plus tôt, le président ukrainien, pro-russe Viktor Yanukovych, a annoncé qu'il ne comptait pas signer un accord d'association négocié avec l'Union européenne et préférait à la place un accord avec la Russie de Vladimir Poutine. C'est le déclenchement de la révolution de la dignité, appelée aussi la révolution de Maïdan. Et pour en comprendre les causes, on va d'abord essayer de bien comprendre, avec la sociologue et politologue Anna Colin-Lebedev, quelle était la situation de l'Ukraine en 2014, sous la houlette du président Yanukovitch.
A
Victor Janoukiewicz est au pouvoir depuis quelques années, lorsque la révolution a lieu. On se doute bien, en fait, au moment où il est élu, que les clans qu'il représente, qui sont les grands milieux d'affaires de l'Est du pays, seront plutôt valorisés. Mais je pense qu'il y a... la population est un peu choquée du degré de corruption qui s'installe. au profit de ses clans, alors même que les Ukrainiens ne sont quand même pas facilement choqués par des faits de corruption. Il y a aussi ce profil de président dont un certain nombre d'Ukrainiens ont un peu honte, notamment ceux qui sont les plus urbains et les plus éduqués. Viktor Yanukovych n'est pas quelqu'un qui a fait beaucoup d'études, il s'exprime mal. Bien évidemment, il parle très très mal ukrainien, donc il s'exprime essentiellement en russe. Il fait des fautes, il est un peu... Alors aujourd'hui avec Donald Trump, c'est vrai qu'on a plus l'habitude de ce type de leader politique, mais il y a une certaine gêne de ce président qui n'est pas vu comme étant complètement digne. Et puis, effectivement, on le voit se tourner de plus en plus vers Moscou, ce qui n'est pas forcément une alerte, ça n'allume pas un voyant rouge chez toute la population. Mais il y a ce moment géopolitique, effectivement, qui va servir de déclencheur. L'accord d'association avec l'Union européenne doit être signé par l'Ukraine, par le président ukrainien. Ce n'est pas lui qu'on était à l'initiative, ça suivait un long processus et en fait on arrivait à ce moment de signature. Et quelques jours avant la signature de l'accord, il prend la parole en disant, en fait nous n'allons pas signer l'accord d'association avec l'UE, nous allons, à la place, signer un accord avec la Russie qui nous propose des conditions extrêmement avantageuses. Ce que les Ukrainiens interprètent comme un vrai tournant, pas tant qu'il les fait se tourner vers la Russie, parce que c'est pas l'idée, mais qui leur fait tourner le dos à l'Europe. Or, en fait, un accord d'association avec l'Union européenne, c'est pas être membre de l'Union européenne, il s'agit véritablement de conditions privilégiées, mais éventuellement à la clé, par exemple, le fait de voyager sans visa, ce qui pour les Ukrainiens est extrêmement important, et symboliquement cette idée qu'ils seront intégrés dans le concert des nations européennes, à un moment où la Russie devient un partenaire de moins en moins désirable, parce qu'on voit à quel point l'autoritarisme est monté, en fait, dans la société russe. Avoir un voisin russe en 2000 ou avoir un voisin russe en 2013, c'est pas du tout la même chose. La Russie de 2013 a conduit deux guerres sur son territoire. La Russie de 2013 a conduit une guerre contre la Géorgie, une guerre d'invasion contre la Géorgie. La Russie de 2013 vient de mettre en place des politiques extrêmement répressives à l'égard du mouvement protestataire de l'hiver 2011-2012. Et donc en fait, on s'enferme dans la dépendance à un régime autoritaire en signant un accord d'association avec la Russie.
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C'est donc avec en toile de fond un mécontentement d'une large partie de la population vis-à-vis de Viktor Yanukovitch, mais aussi avec la crainte de se retrouver en dépendance face au régime autoritaire de Vladimir Poutine en Russie, que va démarrer en février 2014 la révolution.
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La révolution démarre par un post sur Facebook, par quelqu'un qui est un activiste, journaliste, homme politique, qui s'appelle Moustapha Nahyem, un ukrainien d'origine afghane, ce qui montre aussi le caractère un peu multiculturel de l'Ukraine. Et Moustapha Nahyem écrit, écoutez, comme il y a dix ans, en fait, serions-nous capables de nous mobiliser? Si vous pensez comme moi, retrouvons-nous sur la place Maïdan ce soir. Et c'est comme ça que la révolution démarre. Elle démarre essentiellement avec des jeunes. la foule dans ces journées de fin février est assez mélangée en fait en journée mais le soir ce sont les étudiants qui restent sur la place publique et qui continuent à occuper la place pour soutenir un peu l'élan révolutionnaire et c'est là que Viktor Yanukovitch fait en fait Une erreur fatale qui met le feu aux poudres, une erreur qui lui sera fatale, qui met le feu aux poudres et qui transforme véritablement la nature de la Révolution, quelques jours après son démarrage, il décide de faire évacuer les étudiants pendant la nuit et donc désoccuper la place centrale de la ville de Kiev et envoie les forces de l'ordre qui tabassent les étudiants. Ces images ont été capturées par un journaliste indépendant dimanche près du bâtiment officiel de la présidence à Kiev. On y voit des policiers ukrainiens frapper une dizaine de personnes au sol. Mon mari et un ami, un étudiant, sont juste allés place de l'indépendance pour soutenir le mouvement, dit l'épouse de l'un des manifestants interpellés. On est allé à l'hôpital mais on n'a pas pu le voir car il était traité comme un prisonnier, raconte cette femme. C'est le genre de choses qui sont faites régulièrement en Russie et qui, généralement, ne provoquent pas d'effets politiques majeurs. Mais les Ukrainiens n'ont absolument pas l'habitude que leur mobilisation et que leur rassemblement soient chassés violemment, surtout quand il s'agit de jeunes. Et donc, dès le lendemain matin, en fait, on voit Se multiplier ces messages un peu partout en Ukraine en disant «il a tabassé nos enfants », c'est totalement inacceptable. Et la foule se multiplie et grossit à Kiev, mais aussi dans les autres villes du pays. Et cette fois-ci, en fait, le message change. Au début, les premiers jours de la protestation, on sort avec des drapeaux européens. Là désormais, on sort avec des drapeaux ukrainiens en demandant la démission d'un président jugé corrompu et inapte à gouverner le pays. Et c'est à partir de ce moment-là qu'en fait, la mobilisation se transforme en révolution et cette révolution demandera le départ du président Yanukovitch. La
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situation va alors s'envenimer. et au centre de Kiev, cela vire à la bataille rangée entre les révolutionnaires et les forces de l'ordre.
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Place de l'indépendance à Kiev, la nuit a été sanglante. La ligne de front s'est transformée en ligne de feu. Forces de l'ordre d'un côté, plus de 20 000 manifestants de l'autre. Et le face-à-face se poursuit jusque dans les rues adjacentes, à balles réelles. Il y a véritablement une bataille urbaine qui se déroule sur cette place centrale de Kiev, notamment fin janvier et pendant le mois de février 2014. On est en plein hiver, il fait très froid, et cette confrontation est mortelle. Il y a une centaine de victimes du côté des manifestants, il y a aussi des victimes du côté des forces de l'ordre, et c'est complètement inédit. C'est quelque chose que l'Ukraine n'avait jamais vu, donc il y a un état de choc véritable. Ailleurs dans le pays, vous avez à la fois des rassemblements qui soutiennent cette révolution qui est vienne, mais vous avez aussi énormément de populations inquiètes. Et pourquoi sont-elles inquiètes? Parce que, en même temps que la révolution se déroule à Kiev et est couverte par les médias ukrainiens, elle est aussi couverte, mais d'une manière très différente, par les médias russes. qui se mettent à consacrer un temps considérable à raconter ce qui se passe à Kiev, mais ils ne racontent pas véritablement ce qui se passe à Kiev, ils construisent une certaine image de la révolution ukrainienne. Or, il faut bien se dire que ces médias, qui sont russophones, sont regardés en Ukraine. L'Ukraine est un pays bilingue, Donc la totalité de la population comprend le russe. Et notamment à l'est du pays, on capte déjà très bien ces chaînes de télévision. Elles sont dans les bouquets satellites que vous achetez quand vous prenez un abonnement. Et souvent, elles offrent des divertissements un peu de meilleure qualité que la télé ukrainienne, des films un peu plus chers et donc voilà, du bon film hollywoodien par exemple, qui sera diffusé à la télé russe et qui ne pourra pas être acheté à la télé ukrainienne. Donc ce sont des médias qui sont familiers pour les ukrainiens. Et qu'est-ce qu'ils y voient, ceux qui sont par exemple Adonetsk, Allougansk, Akharkiv, Adnipro? Ils voient dans les nouvelles russes le descriptif d'une mobilisation extrémiste pilotée par des néo-nazis et qui a pour objectif, et ça c'est ce que la télé russe cherche à promouvoir, qui a pour objectif d'une part de réprimer les russophones, voire d'exterminer les russophones. Et surtout, en fait, c'est présenté comme une sorte de victoire du nationalisme ukrainien sur le pluralisme du pays. Le pouvoir russe dit à ses populations de l'Est, les ennemis c'est vous. Et le nouveau pouvoir à Kiev va venir vous chercher. Si c'est la révolution, on gagne. Et donc, cette peur fait que, dans un certain nombre de villes ukrainiennes, vous avez aussi des mouvements anti-Maïdan qui s'organisent. Où les citoyens ordinaires vont dire, nous demandons le rétablissement de l'ordre, nous demandons le respect de nos droits. Donc on est dans une période troublée, mais où le trouble est très fortement organisé par Moscou.
B
le trouble, et surtout, la fracture qui commence à s'opérer à l'intérieur de la société ukrainienne, où une large partie de la population, surtout à l'ouest, mais pas seulement, va soutenir le mouvement. Et une autre partie de la population, majoritairement à l'est, va, elle, se méfier du mouvement. Mais revenons sur un élément de la rhétorique russe sur ce qui se passe alors. Moscou explique que ce sont des nationalistes néonazis qui sont à la manœuvre. Est-ce que cela se fonde sur une quelconque réalité? Y a-t-il, au sein des révolutionnaires actifs sur la place Maïdan, des forces d'extrême droite?
A
la place Maïdan est inclusive. Et c'est une de ses principales caractéristiques, c'est-à-dire qu'on considère que tous ceux qui souhaitent voir le pouvoir de Viktor Yanukovitch renversé peuvent se rassembler et être visibles et identifiés sur la place Maïdan. Et donc en fait, sur le Maïdan, vous avez notamment des tentes. Chaque parti politique va avoir sa propre tente, mais aussi vous avez des églises qui vont avoir leur tente, les villes qui vont avoir leur tente. C'est des espèces de QG comme ça où on se rassemble et où on va afficher sa symbolique. Tous les mouvements politiques quasiment, à part les mouvements d'extrême gauche, sont présents sur la place centrale de Kiev à ce moment-là. Et bien évidemment que le parti ultranationaliste Svoboda est présent avec sa signe à l'éthique, et qu'un certain nombre de mouvements moins structurés, mais ultranationalistes aussi, sont présents. La révolution est tout à fait dans leur lignée. Faire renverser un président favorable à la Russie, je dirais pour un nationaliste ukrainien, c'est complètement dans la continuité de son combat historique. Donc ils sont là, ils n'ont pas plus de place que les autres. Mais en revanche, ils sont visibles. Ils sont visibles pourquoi? Parce qu'ils ont extérieurement une signalétique très présente. Et quand vous voyez défiler, les groupes d'extrême droite sont souvent des groupes assez militarisés, quand vous les voyez défiler avec des battes de baseball, à ma foi, on les voit beaucoup plus que le manifestant qui est là, assis dans une tente de parti politique. Leur présence ne se passe pas sans rire, en réalité, sur la place Maïdan, parce qu'un certain nombre de personnes ne sont pas contentes de les voir aussi visibles. L'une des illustrations, c'est l'affaire autour du placardage du portrait de Stéphane Mandera, qui est ce leader du mouvement nationaliste le plus extrémiste au milieu du XXe siècle. Vous avez un certain nombre de militants qui vont placarder son portrait sur un des grands bâtiments de la place de l'indépendance, de cette place Maïdan. Et puis le lendemain, ça va être enlevé par les autres, qui ne sont pas d'accord pour que cette figure soit présente. Et le surlendemain, ça va être replacardé. Donc en fait, c'est aussi comme souvent en Ukraine, il n'y a pas consensus sur ces figures ambiguës de l'histoire. Mais bien évidemment, les médias russes sont là au moment où le portrait est placardé et bien présent. Et bien évidemment, ils sont là pour filmer des hommes en cagoule armés de bâtons. Pour parler de ça, moi j'ai utilisé la métaphore de la goutte de poison. Les manifestants d'extrême droite ne sont qu'une goutte dans la foule de ceux qui se rassemblent sur la place Maïdan. Mais en même temps, dans le discours russe, cette goutte de poison s'est diffusée et a empoisonné l'ensemble de la mobilisation. Et donc tous ceux qui sont là sont censés être favorables à ces mouvements d'extrême droite, ce qui n'est bien évidemment pas le cas.
B
Et pourtant, ce sera un ingrédient très puissant du discours russe jusqu'à aujourd'hui encore, puisque Vladimir Poutine défend son intervention en Ukraine en expliquant qu'il vient combattre des nazis au pouvoir aux portes de la Russie. Mais revenons à 2014 et à cette révolution qui va finir par renverser Viktor Yanukovych, qui prendra la fuite vers la Russie. Les révolutionnaires sont donc parvenus à faire tomber le président. Mais au même moment, dans l'est du pays, et en particulier dans la péninsule de Crimée, la Russie va profiter de cette situation pour avancer ses pions.
A
Fin février, lorsqu'on sent que la révolution est en train de gagner et que le président en place est en train de fuir le pays, en même temps, on voit arriver des acteurs qu'on n'arrive pas immédiatement à identifier, à la fois à l'est du pays, en Crimée, et qui commencent par commencer à organiser tous les partis politiques qui leur seraient favorables, tous les mouvements politiques qui leur sont favorables, tâter du terrain. On a une sorte d'arrivée d'agents avant l'arrivée des forces armées. Et puis, eh bien, au même moment que la révolution se termine et gagne à Kiev, la Russie profite d'une sorte d'élitement de l'État ou de fragilité de l'État qui a lieu à ce moment-là, c'est-à-dire un pouvoir renversé par un autre, c'est un pouvoir intérimaire. Vous avez un certain nombre d'élites locales qui se posent la question, est-ce qu'on doit reconnaître le nouveau pouvoir de Kiev? Vous avez les forces de l'ordre qui ne savent pas trop de quel côté doit aller leur loyauté, comme souvent en situation révolutionnaire. Et ils profitent de ce moment-là, effectivement, pour faire arriver, dans un premier temps, des troupes encrimées, des troupes sans insignes, que les Ukrainiens appelleront les petits hommes verts, pour les décrire, qui ne disent rien, qui refusent de répondre de qui ils relèvent, mais qui désarment très efficacement les garnisons ukrainiennes présentes sur ce territoire, qui s'installent, qui occupent militairement la péninsule. et organise un référendum entre guillemets, c'est-à-dire un scrutin sous contrôle d'hommes armés, dans lequel les populations sont censées avoir demandé la sécession de la Crimée et son rattachement à la Fédération de Russie.
B
Un an plus tard, la Russie reconnaîtra que les petits hommes verts étaient bien des soldats russes. Mais ce qu'elle ne reconnaîtra pas, par contre, c'est qu'elle a utilisé la même stratégie dans d'autres régions de l'Est de l'Ukraine.
A
On voit arriver dans les régions de l'Est du pays, Donetsk et Lugansk, mais aussi au Sydney Pro et aussi Kharkiv. Kharkiv qui est la ville la plus proche en fait de la frontière russe. On voit arriver en plus de ces agents un peu politiques, des hommes armés et des hommes apportant des armes. qui en fait vont s'allier là aussi avec un certain nombre d'acteurs locaux pour prendre le contrôle des administrations locales et proclamer, déclarer des républiques séparatistes. Des régions qui demandent leur détachement de l'Ukraine et leur rattachement à la fédération de Russie.
B
Et donc, Moscou envoie des soldats, sans uniforme, sans insigne, et en se défendant de le faire, et ainsi prête main forte à des groupuscules indépendantistes locaux, afin qu'ils prennent le contrôle de ces territoires. De son côté, le nouveau pouvoir de Kiev envoie, lui aussi, des troupes sur place, dans ce qu'il appellera une opération antiterroriste, pour tenter de reprendre le contrôle. Et ces soldats qui sont envoyés par Kiev vont se rendre assez rapidement compte qu'ils n'ont pas seulement face à eux des mouvements indépendantistes locaux.
A
Pour ceux qui combattent en fait, il n'y a pas de doute qu'ils combattent contre la Russie tout au long des années 2014-2022. Dès 2015, moi je commence à faire des entretiens avec les combattants à partir de 2015, et ils me racontent tous ce gilet pare-balles fabriqué en Russie et ce casque avec cousu à l'intérieur le numéro de l'unité militaire russe qu'ils retrouvent sur le front et qu'ils retrouvent sur les combattants russes qu'ils tuent. Et donc pour eux, il ne fait pas de doute en fait que c'est la Russie qu'ils ont en face. aux yeux de la communauté internationale, c'est beaucoup moins clair. Parce qu'à ce moment-là, on a effectivement d'authentiques mouvements séparatistes, qui sont organisés par Moscou, mais qui sont néanmoins portés par des locaux, qui sont là. Et donc, il est beaucoup plus simple aussi, aux yeux de la communauté internationale, de considérer qu'il s'agit d'une guerre civile, qui donc ne concerne pas véritablement l'Europe. Il y a des sanctions qui sont adoptées à l'encontre de la Russie, mais l'action des pays européens n'est pas du tout à la mesure de la première phase de ce qui était en train de se passer. Et je pense que pour la Russie, ça a été à la fois un test et un marqueur, en voyant qu'elle pouvait tout à fait avancer sur le territoire ukrainien, avancer ses pions sur le territoire ukrainien, sans finalement que les États d'Europe de l'Ouest aient la volonté de réagir.
B
Est-ce qu'on peut décrire ce qui vit alors justement dans la population ukrainienne de ces parties de l'Est du pays, où on a une population russophone importante? Parce que vous le dites, la Russie vient appuyer aussi sur des mouvements séparatistes qui existent quand même là-bas sur place. Est-ce qu'on a une idée de la part de personnes qui, dans cette partie-là de l'Ukraine, sont vraiment beaucoup plus tournées vers la Russie, ont des volontés d'indépendance? Comment est-ce qu'on peut apprécier ça?
A
La situation évolue beaucoup pendant ces huit ans de guerre, parce qu'il y a eu quand même huit ans de conflits armés. Au début, je pense qu'il y a surtout une crainte instillée par la Russie de ce qui se passe à Kiev et une incompréhension. Et puis ensuite, dans certaines régions, l'État va reprendre le contrôle. L'État ukrainien va reprendre le contrôle. C'est par exemple le cas de la région de Kharkiv et de la région de Dnipro, où là, en fait, les mouvements séparatistes vont être assez vite écrasés. C'est beaucoup dû aux stratégies, non pas à la volonté de la population par exemple. Car Kiev est vraiment la ville la plus proche de la frontière russe. Après tout, on pourrait se dire que là, le pouvoir russe aurait dû s'implanter beaucoup plus facilement. C'est le résultat d'une certaine stratégie des élites locales. A la fois des élites publiques qui décident qu'ils vont s'allier du côté de Kiev et donc du coup les forces de l'ordre vont suivre et on va remettre de l'ordre là-dedans. Mais c'est aussi le fait de milieux d'affaires. Dans la région de Dnipro, c'est Igor Kolomoisky, un des gros oligarques ukrainiens, qui est celui qui soutiendra quelques années plus tard la candidature de Volodymyr Zelensky aux élections présidentielles. Igor Kolomoisky qui décide très vite, lui il a des actifs à Dnipro, qui est une ville industrielle, et il décide qu'il faut protéger la ville et il va contribuer à créer, financer, armer, équiper un bataillon d'autodéfense. qui ne va pas être un bataillon régulier de l'armée ukrainienne mais qui va être reconnu par l'armée ukrainienne, qui lui va aussi maintenir l'ordre et chasser efficacement les mouvements séparatistes de la ville. Dans d'autres régions et notamment autour de Donetsk et de Lugansk, les élites ne font pas forcément le même choix. Et les milieux d'affaires ne font pas le choix de les soutenir, en considérant qu'il est peut-être plus dans leur intérêt de voir arriver le pouvoir de Moscou. Ils ne misent pas sur le même cheval, ils misent sur Moscou. Et les populations, à ce moment-là, comprennent déjà qu'elles sont piégées dans un jeu qui les dépasse.
B
Un jeu qui les dépasse entre les intérêts des oligarques locaux, entre la Russie qui cherche dans une guerre par proxy à détacher du pouvoir de Kiev ces régions de Donetsk et Lugansk dans le Donbass, des régions qui vont rapidement, on l'a dit, se proclamer comme république indépendante. Et si, dans les premiers mois, on assiste à des combats intenses, ensuite, après des accords de cesser le feu, le conflit va être en quelque sorte gelé. Une guerre de basse intensité va continuer. La Russie va distribuer massivement des passeports russes aux habitants de ces républiques autoproclamées, mais ne cherche pas, officiellement en tout cas à ce moment-là, à les intégrer à son territoire, à la Fédération de Russie. Pendant sept ans, pratiquement, on va rester dans cette situation figée.
A
Il y a une cristallisation d'états de facto, de territoires d'exception, où la vie n'est pas terrible. On ne voit ni d'issue, d'une certaine manière, ni d'aggravation. Et rien n'annonce, et ça c'est un élément assez surprenant, rien n'annonce dans ces années-là, l'agression de haute intensité et l'invasion de haute intensité que Moscou va lancer en février 2022.
B
Qu'est-ce qui fait alors, selon vous, qu'à un moment donné, la Russie va décider en 2022, de manière visiblement surprenante même pour ces régions-là qui étaient pourtant... et pour les élites de ces régions-là qui étaient pourtant déjà alors vraiment tournées vers Moscou et qui pour certaines espèrent un rattachement, qu'est-ce qui fait que la Russie va décider alors d'une invasion telle qu'elle le décide en février 2022?
A
On n'a pas encore cette réponse. Je pense qu'elle nous sera apportée à un moment donné par des documents historiques et par des témoignages. Mais pour l'instant, ce moment de déclenchement, nous n'en comprenons pas complètement la rationalité, d'autant que, en réalité, quand on regarde ce qui se passe en Ukraine à ce moment-là, et quand on regarde l'état de l'armée russe à ce moment-là, La Russie avait plutôt des signaux négatifs qui auraient pu lui parvenir. En tout cas, le Kremlin pouvait disposer de signaux négatifs. Qu'est-ce que je veux dire par là? Ces huit années de guerre, d'intensité variable, mais qui ont été subis par l'état ukrainien sur son territoire, ont profondément transformé la société et ont profondément transformé les forces armées ukrainiennes. D'une part la société, qu'on avait décrit précédemment comme plutôt démobilisée entre la révolution de 2004 et la révolution de 2014, s'était considérablement mobilisée face à cette menace. Vous avez des citoyens qui se sont engagés en masse dans les forces armées, Vous avez des citoyens à l'arrière qui ont organisé des initiatives incroyables de soutien aux combattants, d'équipement des forces armées, mais qui ont aussi en fait demandé des réformes, parce qu'ils voyaient que cette armée était inefficace. Et donc une armée qui était existante, mais qui était extrêmement fragile et défaillante. Lorsque la guerre démarre en 2014, au fur et à mesure des années, elle s'était consolidée, formée, équipée, et elle a acquis une expérience au combat. Et la société à l'arrière, elle avait bien conscience de vivre en guerre. Et donc il y a aussi un certain nombre de choses qui se sont organisées, les gens se sont préparés, les gens se sont formés. L'Ukraine de la veille de l'invasion russe de février 2022, c'est pas du tout la même que l'Ukraine de la veille de l'annexion de la Crimée en 2014. Et ça, on se pose la question, pourquoi est-ce que le Kremlin ne l'a pas vu ou a considéré que ce n'était pas un facteur qui était important à prendre en compte? Il était évident que l'Ukraine résisterait. Donc le moment semblait véritablement mal choisi. Et puis par ailleurs, la Russie, je pense, elle a sous-estimé les Ukrainiens, elle a sur-estimé aussi les capacités de ses propres forces armées. L'une des hypothèses que l'on peut formuler, c'est que pour Vladimir Poutine, il s'agissait là d'un moment d'opportunité politique, avec sa popularité qui recommençait à baisser. Et c'est vrai qu'on a vu une constante sur ces décennies au pouvoir, c'est qu'à chaque fois que sa popularité baisse, il va utiliser une opération à l'extérieur du pays pour faire remonter son prestige. Et donc peut-être que l'opération en Ukraine lui paraissait une bonne idée. Les observateurs internationaux ont été surpris, les Ukrainiens ont été surpris et les Russes ont été surpris également, la population russe. Parce que la guerre que les Ukrainiens eux ont vécu au jour le jour pendant 8 ans était complètement sortie des consciences et des perceptions de la population à l'intérieur de la Russie. Elle était vaguement dans les actualités, mais pas au point d'en être un élément important. Les Russes n'avaient absolument pas conscience qu'il se passait quelque chose dans le Donbass, ce qui les a amenés, je dirais, à croire d'autant plus facilement le discours qui leur a été servi par Moscou pour accompagner l'attaque de février 2022. Comme ils ne pensaient rien, quand le pouvoir leur a dit «en fait, la situation, c'est celle-là, il y a un risque de génocide contre les russophones par le pouvoir pro-nazi de Kiev », parce qu'ils n'avaient pas d'idée, D'une certaine manière, ça rendait les choses plus faciles à avaler.
B
Et notre exploration historique va s'arrêter ici, au moment où, le 24 février 2022, la Russie, de Vladimir Poutine, décide d'envahir l'Ukraine, avec l'idée, même au départ, d'aller jusque Kiev. Une guerre qui, quatre ans plus tard, dure encore, avec un coût humain gigantesque, tant du point de vue militaire que civil. Merci d'avoir suivi cette série historique dans les clés. Merci surtout à Anna-Colin Lebedef, sociologue et politologue, maître de conférences à l'Université de Paris-Nanterre, de nous avoir accordé le temps d'un entretien aussi approfondi, avec toute la rigueur de son travail de chercheuse spécialiste de cette période. Merci à Antoine Duars pour la réalisation sonore de cet épisode, à Sarah Poussey pour les recherches dans nos archives. Je vous rappelle que cette série comptait trois numéros. Les autres sont bien sûr sur Ovio et sur toutes vos plateformes de téléchargement.
Résumé détaillé de l’épisode :
Russie-Ukraine, aux sources de la guerre (3/3) : le tournant de 2014
Podcast : Les Clés
Host : RTBF (Arnaud Ruyssen)
Date : 15 juillet 2026
Cet épisode conclut la série « Russie-Ukraine, aux sources de la guerre » en explorant le tournant majeur de 2014 qui a mené progressivement à l'invasion russe de 2022. Arnaud Ruyssen, en dialogue avec Anna Colin-Lebedev, sociologue et politologue, revient sur la Révolution de Maïdan, la chute de Yanukovitch, l’annexion de la Crimée, l’émergence des républiques séparatistes à l’Est, et la mutation profonde de la société et de l'État ukrainien au fil de huit années de conflit larvé.
Contexte politique sous Viktor Yanukovitch
La rupture avec l'Europe
Un mouvement né sur les réseaux sociaux
La répression et le basculement
Affrontements sanglants et fracture nationale
L’épisode éclaire comment, à partir de la Révolution de la Dignité à Maïdan, s’est amorcée une décennie de transformations radicales, de fractures sociales et géopolitiques, de manipulations médiatiques et d’affrontements larvés. Cela a culminé avec l’invasion totale de 2022, acte dont la rationalité profonde demeure, en partie, un mystère.
La grande force du propos d’Anna Colin-Lebedev demeure l’explication nuancée des dynamiques locales, de l’hétérogénéité de la société ukrainienne, des stratégies des élites et de la place centrale du récit (et de l’instrumentalisation) médiatique dans la construction du schisme russo-ukrainien modene.
Épisode recommandé pour celles et ceux qui souhaitent comprendre la genèse du conflit russo-ukrainien et dépasser les raccourcis habituels sur les révolutions, le rôle du nationalisme et la « guerre par proxy » en Europe.