
À l'heure où le gouvernement veut augmenter le taux d'emploi et réduire les chiffres du chômage, est-ce concrètement possible de mettre toute la population belge au travail ? On va examiner les chiffres dont on dispose et puis plus largement analyser notre marché d...
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A
Je ne conviens pas. J'ai trop d'expérience. Je leur coûte trop cher.
B
Le chômage n'est pas un plan de carrière. Il faut chercher du travail.
C
Il faut arrêter de faire peur aux nouveaux travailleurs.
A
J'ai besoin de repères. Bonjour à toutes, bonjour à tous et bienvenue dans les clés pour une émission où on va questionner la réforme du chômage qui se profile, la limitation dans le temps des allocations de chômage qui pourrait amener à ce que 190 000 personnes perdent leurs allocations dans l'année et demie qui vient. Le pari du gouvernement de Weaver c'est que ces personnes vont se rediriger dès lors vers l'emploi Mais alors cela pose une question importante. Y a-t-il vraiment de l'emploi pour tout le monde ? C'est ce que l'on va explorer en revenant d'abord sur la mise en œuvre de cette réforme prévue par le gouvernement fédéral. En tout, ce sont près de 280 000 lettres qui sont déjà parties ou doivent partir dans les mois qui viennent des bureaux de l'ONEM, l'Office National de l'Emploi, en direction de toute une série de chômeurs de longue durée. des personnes potentiellement concernées par l'une des réformes les plus emblématiques de l'Arizona, la limitation des allocations de chômage dans le temps, portée par le ministre de l'Emploi, David Clarenval.
B
C'est vraiment le message que le chômage n'est pas un plan de carrière, qu'il faut chercher du travail. Il y a 170 000 emplois vacants aujourd'hui dans la construction, dans l'horeca, dans le transport, dans les titres services. Il y a du travail disponible. Celles et ceux qui sont au chômage doivent maintenant comprendre qu'il faut travailler.
A
Alors, revenons rapidement sur les termes de cette réforme. Désormais, le droit aux allocations de chômage sera limité dans le temps, à deux ans maximum, sauf pour quelques cas spécifiques, notamment les travailleurs de plus de 55 ans qui ont travaillé au moins 30 ans. Néanmoins, Cela fait du monde. Et même beaucoup de monde. Selon les dernières estimations de l'ENEM sorties en octobre dernier, quelques 193 000 personnes pourraient être exclues du chômage en Belgique par phase d'ici à juillet 2027. En janvier prochain, on commencera par ceux qui sont au chômage depuis 20 ans ou plus. En mars, ce sera autour de ceux qui sont au chômage depuis 8 ans ou plus. Et puis en avril, la réforme visera tous ceux qui sont au chômage depuis plus de 2 ans. Cette mesure concerne bien sûr toute la Belgique, mais les trois régions ne vont pas être touchées de la même manière. « Je pense que pour la Wallonie et Bruxelles, la limitation du chômage dans l'OTAN est une mesure qui est vraiment la plus favorable pour le sud du pays. » Cette déclaration du Premier ministre Bardo-Wever a de quoi surprendre quand on regarde les chiffres dans le détail. Car cette réforme va toucher beaucoup plus de Bruxellois et de Wallons que de Flamands. C'est très net si on regarde les chiffres au prorata de la population en âge de travailler dans chacune des trois régions. À Bruxelles, la réforme va toucher une personne en âge de travailler sur 20. En Wallonie, une sur 25. Là où en Flandre, elle ne touchera qu'une personne sur 70 en âge de travailler donc. Les réalités de l'emploi et donc du chômage de longue durée sont en effet très très différentes d'une région à l'autre en Belgique puisque si l'on regarde les chiffres sur les jobs vacants tels que publiés par Stade Bell, on voit que c'est en Flandre qu'il y a le plus d'emplois à pourvoir alors que c'est aussi là qu'on a le moins de chômage. A l'inverse de la Wallonie et Bruxelles où l'on a beaucoup de chômage et de chômage de longue durée pour beaucoup moins d'emplois disponibles. Mais le fédéral, lui, a surtout regardé des chiffres à l'échelle du pays. Il y a plein de vacatures dans ce pays qu'on n'arrive pas à remplir. Il y a assez de boulot pour tout le monde qui veut travailler. Donc ceux qui peuvent travailler, doivent travailler. Ça, c'est le principe de l'Arizona. On va l'appliquer en tout cas. C'est peut-être dur à court terme, mais je suis certain que pour la Wallonie et Bruxelles, ce sont les meilleures mesures qu'on peut prendre. Dans cette même interview, à nos collègues de La Libre Belgique, Bardewever parlait aussi de sortir de la culture de l'assistanat. Pour lui donc, la principale raison du chômage élevé en Wallonie et à Bruxelles, c'est que la plupart des chômeurs ne chercheraient pas assez d'emplois, ne voudraient pas suffisamment travailler et prendre les emplois qui sont disponibles. Mais qu'en pensent alors les spécialistes du marché du travail ? Les chercheurs universitaires qui analysent les dynamiques de mise à l'emploi ? Eh bien, c'est ce que l'on va voir à présent. Et avec nous pour cela il y a notamment Jean-François Orianne qui est avec nous depuis Namur.
B
Bonjour.
C
Bonjour.
A
Vous êtes professeur à l'université de Liège et en tant que professeur en sociologie vous analysez l'action publique sur la problématique du travail en plein évidemment dans notre sujet. Alors la première question que j'ai envie de vous poser, Jean-François Auriane, c'est est-ce que cette réforme va pousser ou peut pousser plus de personnes vers l'emploi ? Sur le principe même, savoir désormais pour toute une série de personnes qui sont au chômage qu'il y a une limite, qu'après deux ans on arrive enfin de droit, est-ce que ça, ça peut changer la donne ?
C
Ça peut changer la donne s'il y a de l'emploi disponible. Les situations sont très différentes dans les différentes régions du pays. Il est probable que cette réforme ne produise pas les mêmes effets en Flandre, en région wallonne ou à Bruxelles.
A
Ça veut dire que, parce qu'on vient de le dire dans l'introduction, il y a beaucoup plus d'emplois disponibles par exemple en Flandre, pour moins de personnes d'ailleurs au chômage, moins de personnes qui vont être concernées par cette réforme, qu'a priori ça pourrait peut-être produire plus d'effets en Flandre finalement cette mesure qu'en Wallonie et à Bruxelles si on regarde les situations en termes d'emplois disponibles.
C
C'est ça, on peut faire l'hypothèse effectivement que la structure ou la dynamique du marché du travail en Flandre est plus favorable à ce type de mesures ou de réformes.
A
Un petit mot alors sur la question de fond qu'on veut poser aujourd'hui, qui est, est-ce qu'il y a en Belgique de l'emploi pour tout le monde ? Puisque c'est un peu le pari du gouvernement fédéral, c'est de dire qu'il y a déjà énormément à l'échelle du pays d'emplois vacants, on entend beaucoup ce chiffre de 170 000, et qu'en plus, et on l'entend aussi dans certaines déclarations politiques, il y a des possibilités de devenir créateur de son propre emploi, de lancer une activité économique. L'idée de base, on l'entend, c'est de pousser vers l'activité et que non seulement on va prendre des jobs, voire créer de l'activité économique en plus. Est-ce qu'il y a de l'emploi pour tout le monde selon vous en tant que sociologue qui a analysé ces questions ?
C
Non, il n'y a pas d'emploi pour tout le monde, en tout cas à l'heure actuelle. Et je dirais que l'objectif des politiques d'emploi n'est pas de mettre tout le monde à l'emploi. Ce serait d'ailleurs difficilement réalisable ou possible. Regardez en région Wallonne où on a plus de 200 000 chômeurs et où le Forum publie, je ne sais pas, un peu plus de 20 000 offres d'emploi en permanence sur son site. Mathématiquement, ça ne rentre pas. On ne peut pas faire rentrer 200 000 chômeurs dans 20 000 offres d'emploi. Non, c'est difficilement réalisable. Et je dirais, plus que ça, surtout ce n'est pas souhaitable, ni d'un point de vue politique, ni d'un point de vue économique. Imaginez, si tout le monde est à l'emploi, s'il n'y a plus de chômeurs, s'il n'y a plus de réserve de main-d'oeuvre, ça veut dire que les travailleurs peuvent négocier leurs conditions de travail, leurs conditions d'emploi, leurs salaires, des avantages en nature. C'est évidemment tout ce que le système politique et le système économique cherchent à éviter, à tout prix, au prix du chômage.
A
C'est quand même interpellant ce que vous nous dites là. Ça veut dire qu'il y a une sorte de principe chez nous en théorie économique que le but n'est quand même pas que tout le monde soit à l'emploi parce que le fonctionnement de nos économies a besoin d'une part de chômage structurel, d'une part de travailleurs qui restent toujours au chômage.
C
Tout à fait, le chômage est utile au bon fonctionnement d'une économie capitaliste basée sur l'innovation comme moteur principal de la croissance. Vous savez que innover, c'est tâtonner, paraissait erreur. Il y a des innovations qui sont concluantes, d'autres pas. Donc innover, c'est créer et détruire des emplois. C'est ce que Schumpeter avait déjà bien compris, si vous voulez, en nommant l'innovation une sorte de processus de destruction créatrice d'emplois. On crée autant d'emplois qu'on en détruit. Et donc dans ce contexte, le chômage est utile, socialement, économiquement, c'est-à-dire il soutient justement ce processus de destruction créatrice d'emplois liés à l'innovation. Autre chose aussi très importante, c'est une idée bien antérieure de Marx déjà, cette idée d'armée de réserve industrielle, c'est-à-dire que les chômeurs constituent une armée de réserve, une réserve qui accroît, si vous voulez, le pouvoir des patrons, qui permet d'éviter la montée des salaires, dans la mesure où une armée de réserve attend dehors, si vous voulez, le couteau entre les dents, prêt à prendre le job des des titulaires. C'est un peu comme dans une équipe de foot si vous voulez. Si vous voulez accroître la performance des titulaires, il vous faut une bonne réserve. Si sur le banc vous avez des clampins, si vous voulez, ou des gens pas motivés ou pas en état de jouer tout un match, ils menacent pas de manière crédible les titulaires qui du coup ne vont pas chercher à se surpasser puisque de toute façon leur place est garantie. Donc cette concurrence entre les insiders et les outsiders est très importante et prend une signification évidemment tout à fait particulière dans le contexte européen. Donc le chômage est utile, je dirais, dans le système actuel.
A
Ce qu'énonce ici Jean-François Auriane, c'est un principe connu de la théorie économique néoclassique. Une théorie qui reste en bonne partie au cœur de la stratégie économique conduite notamment par les banques centrales. Il s'agit de maintenir un taux de chômage suffisamment élevé pour qu'il ne vienne pas accélérer l'augmentation des salaires, partant du principe que si on était au plein emploi, les entreprises devraient augmenter les salaires pour attirer les travailleurs et que tout cela entraînerait de l'inflation. L'idée étant aussi qu'avoir un certain niveau de chômage est nécessaire pour qu'en période de croissance, il y ait une réserve de main-d'œuvre disponible. Néanmoins, si on laisse par contre trop monter ce taux de chômage, alors là les États s'exposent à d'autres difficultés. Une lourde charge d'allocation à payer et le fait aussi d'avoir des personnes qui deviennent tellement éloignées du marché de l'emploi qu'elles ne sont plus vraiment une réserve de main-d'œuvre disponible.
C
Bien sûr, quand je vous dis que le chômage est utile, c'est pas contradictoire avec le fait que les allocations de chômage, elles, peuvent être effectivement problématiques et peser sur les finances publiques ou sur l'endettement public. Et c'est effectivement ça qui est en jeu dans la réforme actuelle. C'est à la fois effectivement avoir des chômeurs actifs, activés, je dirais, qui peuvent concurrencer les travailleurs en place, mais c'est aussi réduire les dépenses publiques et donc les allocations de chômage. C'est effectivement le pari de l'activation, si vous voulez.
A
Alors, venons-en peut-être au cas plus spécifique de la Wallonie, en accueillant un deuxième invité qui est avec nous dans cette émission, c'est Bernard Conté. Bonjour.
B
Bonjour.
A
Vous êtes vous chercheur à l'IWEPS, l'Institut Wallon pour l'évaluation, la prospective et la statistique. Quand on regarde les chiffres, les estimations en tout cas qui sont faites du côté de l'ENEM, on envisage quelque 88 000 exclusions du chômage potentiel au fil de l'application de cette réforme jusqu'en juillet 2027. 88 000 exclusions du chômage qui pourraient toucher la Wallonie. Est-ce qu'on a une idée, en parallèle, du nombre d'emplois qu'on peut considérer comme disponibles aujourd'hui en Wallonie ?
B
Alors on a différentes sources. On a d'abord une enquête sur les emplois vacants, que vous avez cité, en tout cas vous avez cité le nombre. Et puis on a un organisme public qui est chargé de diffuser, de communiquer les offres d'emploi qui est pour la région Wallonne le Forum. Et le Forum, j'ai regardé hier soir, il y avait 22 500 offres d'emploi sur le site du Forum. Alors attention, quand on réfléchit en termes de chômage et de mise à l'emploi, il faut éviter de penser les choses en termes de vases communicants, en termes de masques, il suffirait de déplacer. Nous avons autant de chômeurs et autant d'emplois disponibles, donc il suffirait, après un effet de cascade, de verser la première masse dans le deuxième récipient. On ne parle évidemment pas de la même chose. Quand on parle d'emploi, on ne veut pas nécessairement dire un emploi à temps plein et à durée indéterminée. sur le site du Forum, vous allez trouver par exemple un emploi de moniteur de ski. Il est certain que ce n'est pas un emploi qui sera garanti toute l'année, en tout cas dans nos régions. Par contre, si on veut mettre un chômeur au travail, quand on pense emploi, on se dit, bah oui, logiquement, ce serait 12 mois. Donc si vous avez sur un site ou des emplois disponibles, vous avez 12 intérims d'un mois, donc il faudra bien 12 intérims pour mettre un chômeur à l'emploi toute l'année. Donc il y a des grands écarts entre, comme Jean-François Auréan l'a dit, entre la main d'oeuvre qui cherche ou qui est supposée chercher du boulot et le nombre d'emplois disponibles. Sur les 22 500 emplois, il y avait 5000 CDI et 15 000 intérim. Ça montre vraiment l'écart d'emplois disponibles.
A
Ça veut dire donc qu'aujourd'hui, on a potentiellement plus de 80 000 personnes qui pourraient perdre leurs allocations de chômage et c'est pas du tout évident qu'il y ait de l'emploi disponible en suffisance pour ces personnes-là, quand bien même elles sont prêtes à non seulement chercher activement, mais peut-être se former pour aller vers d'autres types de métiers. On a un vrai problème en Wallonie d'adéquation entre l'offre d'emploi disponible et le profil et surtout le nombre des personnes qui vont chercher peut-être plus activement de l'emploi dans les mois qui viennent ?
B
Alors, adéquation qualitative et quantitative, et il est certain que le service public de l'emploi, les organismes de formation, etc. y travaillent, mais il est certain que bon, on va exclure 80 000 personnes d'abord ceux qui ont des durées de chômage extrêmement longues, on va les pousser à chercher du boulot. Mais je vous pose la question, M. Ressignes, si vous devez engager une assistante ici dans votre émission, quand vous recevrez des lettres de candidature de chômeurs qui vous diront « Depuis 17 ans au chômage, je cherche aujourd'hui du boulot », est-ce qu'il s'agit vraiment de candidatures que vous allez prioriser par rapport à des jeunes diplômés qui sortent des écoles de communication ou de journalisme ? Donc on sait que la probabilité d'accès à l'emploi quand on a une très longue durée de chômage, ce qui va souvent de pair avec un très bas niveau de qualification, plus éventuellement d'autres difficultés en termes de connaissances d'une ou de plusieurs langues, en termes peut-être de santé, etc. sont extrêmement faibles. J'ai vu un communiqué d'Actiris pour ce qui concerne la région bruxelloise qui avait calculé qu'un chômeur de plus de 55 ans au chômage de longue durée avait une probabilité d'accès à l'emploi de 5% si on regardait les chiffres avant la réforme annoncée. J'ajoute que la réforme va initier un effet de stress sur le marché du travail puisque déjà aujourd'hui il est très difficile quand on a une certaine durée de chômage d'accéder à l'emploi. Lorsque plus massivement si la réforme a un effet activateur et va pousser au même moment un très grand nombre de personnes à postuler sur un nombre d'emplois qui est à court terme relativement stable, ça va accentuer les difficultés pour ces individus.
A
Donc ce que je comprends dans ce que vous nous dites là, c'est que non seulement il n'y a pas assez de jobs par rapport au nombre de personnes qui vont perdre leurs allocations de chômage, mais qu'en plus il y a une difficulté pour des personnes qui sont depuis longtemps au chômage. Les premiers qui vont être exclus sont ceux qui sont depuis plus de 20 ans cumulés au chômage et puis ce sera On l'a dit, après ceux qui sont depuis plus de huit ans cumulés, ces profils-là sont justement particulièrement difficiles à remettre à l'emploi, d'autant plus qu'on peut imaginer un effet qui fait que beaucoup d'autres vont chercher de l'emploi en même temps. Ça veut dire que c'est un peu un leurre de penser que ces personnes justement au chômage depuis très longtemps, par le biais d'une mesure comme celle-là, vont retourner vers l'emploi ?
B
En tout cas, aujourd'hui, on voit que les chômeurs de très longue durée retournent difficilement à l'emploi. Est-ce que le fait de les priver d'allocations et d'exercer une autre forme de pression à travers le CPS va les motiver ? Peut-être va les motiver à chercher, on peut le penser, mais on rentre dans un jeu de chaises musicales si on n'augmente pas le nombre d'emplois disponibles et on aura plus de coureurs, on va augmenter le nombre de coureurs autour d'un nombre de places disponibles qui reste limité.
A
Oui, la logique de la chaise musicale. Alors, Jean-François Auriane, un mot justement là-dessus. Est-ce que ça veut dire que si on veut avoir des politiques comme celles-là qui sont efficaces, il faut aussi travailler en parallèle à favoriser bien davantage de créations d'emplois et peut-être d'emplois aussi qui vont convenir à des profils très particuliers qu'on peut retrouver parmi ces chômeurs de longue durée ?
C
Oui, effectivement, on ne peut pas se contenter d'agir sur l'individu ou sur le chômeur. Il faut agir sur le marché du travail ou équiper le marché du travail en droits nouveaux, en opportunités nouvelles, pour permettre que ces politiques d'activation conduisent à l'emploi.
A
Un petit mot alors maintenant sur les métiers en pénurie en Wallonie et à Bruxelles, parce que c'est quelque chose dont on parle aussi beaucoup, c'est de dire bah oui mais il y a pas mal de métiers dont on sait qu'ils sont en pénurie, on peut se former pour aller vers ces métiers-là. Mais quels sont-ils ces métiers en pénurie ? De quoi parle-t-on précisément ? C'est ce qu'on va voir maintenant avec Sarah Poussey.
D
La liste des métiers en pénurie est régionale. Elle est donc mise à jour par chaque service de l'emploi, le Forem, Actiris et le VDAB. En Wallonie, près de 150 métiers sont considérés comme critiques ou en pénurie. Et là, il faut peut-être faire un point de vocabulaire. Les fonctions critiques, ce sont des postes pour lesquels il existe suffisamment de candidats, mais où le recrutement est très long parce que peu de profils correspondent parfaitement à l'offre d'emploi. Ce délai s'explique par exemple par un manque de formation, de diplôme ou d'expérience chez les demandeurs d'emploi. Et à l'inverse, ce sont aussi parfois les conditions de travail, les types de contrats ou la rémunération qui font que peu de candidats répondent à l'offre. Quelques exemples, cuisinier, serveur, conducteur de métro ou de tram, boulanger, boucher mais aussi kiné, logopède, dentiste ou encore conducteur de grue, aide agricole, soudeur ou coiffeur. Tous ces postes sont des fonctions critiques. Les métiers en pénurie, là par contre, ce sont vraiment des postes pour lesquels il n'existe pas suffisamment de personnes formées et disponibles sur le marché de l'emploi pour répondre à la demande. Les employeurs font face à une vraie pénurie de main d'œuvre. C'est le cas pour environ 80 métiers en fédération Alunibruxel. Sans surprise, on retrouve de nombreux postes dans la construction, carleurs, couvreurs, maçons, mais aussi dans l'industrie ou dans l'aide aux personnes comme assistante sociale, infirmière, enseignante ou encore moniteur auto-école ou chauffeur d'autocar. Du coup, quand des demandeurs d'emploi choisissent de se former à ces métiers, ils bénéficient sous certaines conditions d'incitants financiers et de conditions avantageuses pour garder par exemple leurs allocations de chômage pendant la formation.
A
Alors Jean-François Auriane, quand on entend tout ça, cette liste des métiers en pénurie, on se dit qu'il y en a certains où ils demandent un très haut niveau de qualification, mais on se dit aussi qu'il y a une série de métiers qui ne demandent pas forcément une très très longue formation, ni forcément un diplôme qui va au-delà par exemple d'avoir terminé ses études secondaires pour pouvoir s'y former et les occuper. Alors comment est-ce qu'on peut expliquer que dans un contexte où on a un taux de chômage quand même élevé en Wallonie et à Bruxelles, on reste avec des métiers en pénurie comme cela depuis déjà pas mal de temps pour certains ?
C
Oui, alors il faut peut-être commencer par rappeler que le nombre d'offres difficilement satisfaites ou non satisfaites est nettement, nettement inférieur au nombre de surnuméraires sur le marché du travail, donc au nombre de demandeurs d'emplois inscrits ou de chômeurs. Cette communication récurrente sur les métiers en pénurie ou les fonctions critiques, me semble-t-il, vise à détourner l'attention, c'est-à-dire d'éviter de parler des pénuries structurelles d'emploi. Plutôt que de parler du manque de place sur le marché du travail, on parle de ces métiers en pénurie. Comme vous l'évoquiez dans le petit reportage, que vous avez fait, c'est que ces métiers en pénurie peuvent être liés au fait que les offres sont mal formulées, par exemple, ou que les offres sont peu attractives, liées aussi au fait que le marché n'est pas parfait, s'il vous plaît, qu'il n'y a jamais un matching parfait et immédiat entre les offres et les demandes. Mais insister en tout cas sur le fait que c'est un phénomène marginal, ces métiers en pénurie, par rapport à la caractéristique principale du marché du travail wallon, qui est un manque structurel de place, une pénurie structurelle d'emplois. Je pense que c'est important de le rappeler.
A
Un petit mot alors avec vous Bernard Comté sur cette spécificité de la Wallonie et de Bruxelles parce qu'on a entendu le Premier Ministre Bardo-Hever dans l'introduction qui disait en fait cette réforme elle est bonne pour la Wallonie et pour Bruxelles parce que ça va relancer la dynamique dans ces régions. On a beaucoup aujourd'hui d'inactifs qui sont installés dans la Cistana et le but c'est de les remettre en route vers l'emploi. Pour vous, il y a une dimension, surtout incantatoire, qui ne rentre pas trop dans la réalité des chiffres quand on les regarde ?
B
Alors qu'il y ait des personnes qui ne cherchent pas suffisamment ou pas du tout de l'emploi, personne ne le contestera. Maintenant, dans ces propos politiques-là, on voit quand même une certaine stigmatisation. On n'est quand même pas trop étonné. Avant que M. De Wever ne rentre dans un gouvernement, il était Ce genre de discours était brocardé par l'ensemble des responsables politiques francophones. Il y a quelque chose d'un peu clivant et un peu caricatural d'opposer le bon flamand travailleur aux Wallons ou aux Bruxellois tellement fainéants. Comme on l'a dit jusqu'ici, il y a en effet une difficulté lorsqu'on est dans un contexte économique où il y a peu d'emplois disponibles à trouver effectivement du boulot parce qu'on est nombreux à concourir sur un nombre limité d'emplois. Il n'est pas rare d'entendre que lorsqu'on a un emploi disponible, il y ait 500, 800, 1000 candidatures pour un seul emploi disponible. Donc évidemment, ça rend moins facile d'accéder à l'emploi dans une région où on a plus de chômage que dans une région de quasi plein d'emplois comme est la Flandre actuellement.
A
Et on sait que parmi les chômeurs qui vont être le plus touchés par cette réforme, on a beaucoup de chômeurs, on l'a dit, en Wallonie et à Bruxelles, mais concentrés en plus dans des communes où l'indice de richesse est beaucoup plus bas, et c'est concentré aussi sur des profils en général avec peu de qualifications, ça c'est important à rappeler. Un dernier mot alors, c'est plus une lecture économique, mais comment est-ce qu'on peut expliquer des différences à ce point importantes à l'intérieur d'un même pays ? Parce qu'on peut comprendre aussi, vu de Flandre, de dire mais comment ça se fait qu'en Wallonie vous parvenez pas à avoir plus de travailleurs à l'emploi alors que nous on a un taux de chômage plus faible et pourtant on a encore plein d'emplois disponibles en Flandre.
B
Alors les causes du déclin Wallon ont été décrites dans un livre célèbre il y a quelques décennies. Donc il y a d'abord des dynamiques historiques incontestables qui ont fait que certaines régions ont été désindustrialisées et donc ont plongé une partie de la population dans des situations d'inactivité, de pauvreté, ce qui a entraîné un moindre développement du capital éducatif, donc du niveau de diplôme Dans ces régions, il y a eu des phénomènes de déplacement, de l'investissement, de déplacement du capital. On a fermé l'incendie d'Urgea en Wallonie pour aller l'ouvrir près de la mer. Donc tous ces phénomènes ont expliqué un écart entre les deux régions. Depuis maintenant pas mal d'années, le taux de croissance, c'est-à-dire le surcroît de richesse produite, est équivalent en Wallonie et en Flandre. Mais évidemment, le rattrapage se fait très lent.
A
On pourrait à ce sujet retenir l'image de deux voitures sur un circuit, une voiture flamande et une voiture wallonne, qui avancent à peu près à la même vitesse, sauf que la voiture wallonne a accumulé deux ou trois tours de retard sur la voiture flamande et en paye toujours aujourd'hui un prix très lourd. C'est pour cela que beaucoup de spécialistes du marché de l'emploi s'inquiètent des perspectives de la réforme actuelle pour la Wallonie, en estimant qu'on ne peut pas faire reposer la responsabilité de l'emploi sur les seuls individus eux-mêmes poussés à s'activer, qu'il faut aussi développer une vraie politique de soutien à la création d'emplois, faute de quoi une telle réforme ne peut pas porter ses fruits. On consacrera sans doute encore d'autres émissions à la mise en oeuvre de cette réforme puisque les premières exclusions auront lieu au 1er janvier 2026. Merci d'avoir suivi ce numéro réalisé par Valentin Gourdange avec à la préparation Sarah Pousset et Arnaud Reussen. Je rappelle que si vous souhaitez nous écrire pour réagir à ce numéro ou à d'autres, nous suggérer aussi d'autres questions à creuser, vous pouvez le faire à l'adresse suivante lesclés.rtbf.be.
Podcast host: Arnaud Ruyssen (RTBF)
Date: 12 novembre 2025
Participants:
L’émission s’interroge sur la faisabilité et les implications de la nouvelle réforme du chômage en Belgique, qui limite les allocations à deux ans (sauf exceptions). Le gouvernement espère ainsi que près de 190 000 personnes se redirigent vers l’emploi. Mais, dans un pays où les situations régionales divergent et où le marché du travail connaît des déséquilibres structurels, est-il réaliste de penser qu’il y aura de l’emploi pour tous ? Spécialistes et chercheurs examinent l’efficacité et l’équité d’une telle mesure, tout en décryptant les réalités régionales.
Citation marquante
"Le chômage n'est pas un plan de carrière, il faut chercher du travail. Il y a 170 000 emplois vacants aujourd'hui dans la construction, dans l'horeca, dans le transport, dans les titres services." — B [01:38]
Jean-François Orianne, sociologue (ULiège)
Citation marquante
"Si tout le monde est à l'emploi, s'il n'y a plus de chômeurs, s'il n'y a plus de réserve de main-d'œuvre, ça veut dire que les travailleurs peuvent négocier leurs conditions de travail, leurs salaires... c’est tout ce que le système cherche à éviter, au prix du chômage." — C [08:18]
Bernard Comte, IWEPS
Citation marquante
"Sur le site du Forum, vous allez trouver par exemple un emploi de moniteur de ski. Il est certain que ce n'est pas un emploi qui sera garanti toute l'année, en tout cas dans nos régions." — B [13:29]
Citation marquante
"On va augmenter le nombre de coureurs autour d'un nombre de places disponibles qui reste limité." — B [17:52]
Reportage par Sarah Poussey
Résumé de C, sociologue [21:58]:
Bernard Comte
Sur la contradiction du système:
"Le chômage est utile au bon fonctionnement d'une économie capitaliste basée sur l'innovation comme moteur principal de la croissance." — C [08:55]
Sur l’impossibilité arithmétique du plein emploi :
"On ne peut pas faire rentrer 200 000 chômeurs dans 20 000 offres d'emploi. Non, c'est difficilement réalisable." — C [07:56]
Sur l’effet “chaise musicale” du marché :
"On va augmenter le nombre de coureurs autour d'un nombre de places disponibles qui reste limité." — B [17:52]
Sur la marginalité des métiers en pénurie :
"Insister sur ces métiers en pénurie, c’est éviter de parler des pénuries structurelles d’emploi." — C [21:58]
Sur la stigmatisation politique :
"Avant que M. De Wever ne rentre dans un gouvernement, ce genre de discours était brocardé par l'ensemble des responsables politiques francophones. Il y a quelque chose d'un peu clivant et caricatural." — B [23:46]
Sur l’héritage historique du marché de l’emploi wallon :
"La voiture wallonne a accumulé deux ou trois tours de retard sur la voiture flamande et en paye toujours aujourd'hui un prix très lourd." — A [26:25]
Pour approfondir :
Contact : lescles@rtbf.be pour réagir ou proposer d’autres thèmes.