Les Clés – Belgique : y aura-t-il de l’emploi pour tous ?
Podcast host: Arnaud Ruyssen (RTBF)
Date: 12 novembre 2025
Participants:
- Jean-François Orianne, professeur de sociologie à l’Université de Liège
- Bernard Comte, chercheur à l’IWEPS
- Sarah Poussey, journaliste RTBF (intervention/reportage sur les métiers en pénurie)
Thème de l’épisode
L’émission s’interroge sur la faisabilité et les implications de la nouvelle réforme du chômage en Belgique, qui limite les allocations à deux ans (sauf exceptions). Le gouvernement espère ainsi que près de 190 000 personnes se redirigent vers l’emploi. Mais, dans un pays où les situations régionales divergent et où le marché du travail connaît des déséquilibres structurels, est-il réaliste de penser qu’il y aura de l’emploi pour tous ? Spécialistes et chercheurs examinent l’efficacité et l’équité d’une telle mesure, tout en décryptant les réalités régionales.
Points Clés & Déroulement
1. Présentation de la réforme du chômage
- [00:11-01:55]
- Limitation des allocations chômage à 2 ans (exceptions pour certains travailleurs âgés de +55 ans).
- Mesure portée par David Clarinval, ministre de l’Emploi.
- Près de 280 000 lettres envoyées pour prévenir des exclusions potentielles.
- Jusqu’à 193 000 personnes pourraient être exclues d’ici juillet 2027, avec une application progressive (priorité aux chômeurs de longue durée).
- Impact très différent selon la région : à Bruxelles, 1 actif sur 20 concerné, en Wallonie 1 sur 25, en Flandre seulement 1 sur 70.
Citation marquante
"Le chômage n'est pas un plan de carrière, il faut chercher du travail. Il y a 170 000 emplois vacants aujourd'hui dans la construction, dans l'horeca, dans le transport, dans les titres services." — B [01:38]
2. Point de vue des politiques vs réalité du marché
- [01:55-05:38]
- Le gouvernement (ex : Premier ministre Bart De Wever) considère que le problème principal en Wallonie et à Bruxelles est une “culture de l’assistanat” : les chômeurs ne chercheraient pas assez.
- Approche contestée par les chercheurs invités.
- Chiffres nationaux servent d’argument clé pour la réforme, sans distinction des réalités locales : davantage de postes à pourvoir en Flandre (qui connaît déjà le plein emploi), déficit structurel en Wallonie et Bruxelles.
3. Analyse sociologique : Peut-on vraiment donner un travail à tous ?
Jean-François Orianne, sociologue (ULiège)
- [05:40-08:55]
- L’impact de la réforme dépend fortement du nombre réel d’emplois disponibles — solution surtout théorique en Wallonie/Bruxelles où l’offre d’emploi est limitée.
- “Il n'y a pas d'emploi pour tout le monde, en tout cas à l'heure actuelle.” — C [07:41]
- Mathématiquement impossible : 200 000 chômeurs vs 20 000 offres d’emploi en Wallonie (Forum).
- Du point de vue théorique et économique, le but n’est pas le plein emploi absolu ; le système a “besoin” d’un chômage résiduel pour fonctionner (concurrence, négociation salariale...).
Citation marquante
"Si tout le monde est à l'emploi, s'il n'y a plus de chômeurs, s'il n'y a plus de réserve de main-d'œuvre, ça veut dire que les travailleurs peuvent négocier leurs conditions de travail, leurs salaires... c’est tout ce que le système cherche à éviter, au prix du chômage." — C [08:18]
4. Utilité fonctionnelle du chômage dans l’économie actuelle
- [08:55-11:41]
- Référence à Schumpeter (“destruction créatrice” de l’emploi), à Marx (“armée de réserve industrielle”).
- Chômage = levier pour empêcher une inflation salariale excessive.
- L’État vise à maintenir “un certain niveau de chômage” compatible avec l’innovation, la flexibilité et la stabilité économique.
5. Impact wallon : Quantitatif et qualitatif
Bernard Comte, IWEPS
- [12:15-15:17]
- En Wallonie : 88 000 potentiels exclus vs 22 500 offres d’emploi recensées (Forum), dont 5 000 CDI, 15 000 intérims — beaucoup de contrats précaires et temporaires.
- Attention au raisonnement par “vases communicants” : nombre de chômeurs et nombre d’offres ne se compensent pas simplement.
- La longue durée du chômage et la faible qualification des concernés réduisent drastiquement leurs chances d’accès à l’emploi.
Citation marquante
"Sur le site du Forum, vous allez trouver par exemple un emploi de moniteur de ski. Il est certain que ce n'est pas un emploi qui sera garanti toute l'année, en tout cas dans nos régions." — B [13:29]
- Exclusion massive risque d’exacerber la “musical chairs game” : plus de candidats sur un nombre d’emplois stable, pression accrue sans solution structurelle.
6. L’effet d’éviction pour les plus fragilisés
- [15:17-18:21]
- Exclusion plus grande pour les chômeurs de longue durée, profils peu qualifiés, difficulté à attirer l’attention des employeurs (jeunes diplômés privilégiés).
- Exemples frappants : probabilité d’accès à l’emploi de 5% pour un chômeur de longue durée de +55 ans à Bruxelles (avant la réforme).
- Stress et compétition accrus sur le marché du travail, mais résorbés seulement si le nombre d’emplois augmente en parallèle.
Citation marquante
"On va augmenter le nombre de coureurs autour d'un nombre de places disponibles qui reste limité." — B [17:52]
7. Politiques à double détente : Activation vs Création d’emplois
- [18:21-19:03]
- Nécessité de coupler politiques d’activation (pression sur le chômeur) et politiques de création de nouveaux emplois, notamment adaptés aux profils concernés.
8. Métiers en pénurie : entre mythe et réalité
Reportage par Sarah Poussey
- [19:03-21:21]
- Deux notions : “fonction critique” (matching difficile mais assez de candidats) vs “métier en pénurie” (pas assez de personnes formées/disponibles).
- En Wallonie, près de 150 métiers critiques, ~80 en « vraie » pénurie (ex. carreleurs, ouvriers, infirmiers, etc.).
- Métiers parfois très qualifiés, parfois accessibles sans diplôme avancé, mais exigences/conditions de travail rendent certains postes peu attractifs.
- Encouragements financiers à la formation pour ces métiers.
Résumé de C, sociologue [21:58]:
- Les métiers en pénurie restent peu nombreux au regard de la masse de demandeurs d’emploi — détour d'attention par rapport à la “pénurie structurelle d’emplois” sur le marché.
9. Stigmatisation et clivage régional dans le débat politique
- [23:10-24:50]
- Discours gouvernemental jugé stigmatisant et simplificateur (opposition “Flamand travailleur” vs “Wallon fainéant”).
- Problèmes structurels : sur 1 emploi, parfois 500, 800, 1000 candidatures.
- Forte concentration du chômage dans les communes les plus pauvres.
10. Racines historiques des disparités régionales
Bernard Comte
- [25:32-26:25]
- Désindustrialisation, délocalisation, perte de capital éducatif : causes profondes du différentiel régional.
- Taux de croissance équivalent aujourd’hui, mais Wallonie reste “en retard d’un ou deux tours” sur la Flandre.
Citations & Moments Majeurs
-
Sur la contradiction du système:
"Le chômage est utile au bon fonctionnement d'une économie capitaliste basée sur l'innovation comme moteur principal de la croissance." — C [08:55]
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Sur l’impossibilité arithmétique du plein emploi :
"On ne peut pas faire rentrer 200 000 chômeurs dans 20 000 offres d'emploi. Non, c'est difficilement réalisable." — C [07:56]
-
Sur l’effet “chaise musicale” du marché :
"On va augmenter le nombre de coureurs autour d'un nombre de places disponibles qui reste limité." — B [17:52]
-
Sur la marginalité des métiers en pénurie :
"Insister sur ces métiers en pénurie, c’est éviter de parler des pénuries structurelles d’emploi." — C [21:58]
-
Sur la stigmatisation politique :
"Avant que M. De Wever ne rentre dans un gouvernement, ce genre de discours était brocardé par l'ensemble des responsables politiques francophones. Il y a quelque chose d'un peu clivant et caricatural." — B [23:46]
-
Sur l’héritage historique du marché de l’emploi wallon :
"La voiture wallonne a accumulé deux ou trois tours de retard sur la voiture flamande et en paye toujours aujourd'hui un prix très lourd." — A [26:25]
Chronologie des segments clé
- 00:00-01:55 : Introduction, explication de la réforme et ses chiffres
- 05:40-08:38 : Interview Jean-François Orianne – Questionnement sur l’emploi disponible
- 08:55-11:41 : Utilité du chômage dans l’économie capitaliste
- 12:15-15:17 : Analyse quantitative wallonne – Bernard Comte
- 17:01-17:52 : Risques d’éviction et “jeu de chaises musicales”
- 19:03-21:21 : Reportage métiers en pénurie, analyse critique des dispositifs
- 23:10-24:50 : Clivages, stigmatisation du débat politique
- 25:32-26:25 : Rappel historique des causes du retard wallon
Conclusion / Enjeux soulevés
- La réforme risque d’avoir des effets très inégaux selon les régions, aggravant potentiellement la précarité des publics déjà les plus fragiles.
- Le mythe d’un marché du travail où “il suffit de vouloir” pour trouver un emploi ne résiste pas aux réalités structurelles (offre/formation, précarité, discriminations…).
- Les politiques “d’activation” doivent s’accompagner d’une véritable stratégie de création d’emplois adaptés.
- Le débat public doit dépasser la stigmatisation et tenir compte des héritages historiques, des réalités économiques régionales et des limites de la politique de l’offre.
Pour approfondir :
Contact : lescles@rtbf.be pour réagir ou proposer d’autres thèmes.
