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Doute cette crise de confiance absolument majeure ? Alors il y a pas mal de facteurs possibles, je vais en retenir deux qui me paraissent particulièrement importants et le premier des deux, on en parle trop peu à mon avis, Le système pouvait bien fonctionner tant que cette dépossession des électeurs, des citoyens à l'égard des élus était fondée sur la conviction selon laquelle en fait ces élus, ces professionnels de la politique nous sont supérieurs. Au XIXe siècle c'était évident, une bonne partie de la population était illettrée ou peu scolarisée et les élus c'était une élite sociale financièrement, culturellement, beaucoup plus diplômée On pouvait ne pas être d'accord avec ces décisions, mais on avait une certaine différence pour ceux qui savent, ceux qui ont une forme de sagesse et de connaissance. Mais en fait, aujourd'hui, d'une part, le peuple est aussi instruit globalement que le monde politique, aussi informé aujourd'hui, s'il le souhaite, que ses représentants, et ne tient plus les élus pour, évidemment, supérieurs en connaissances mon sagesse. On parle souvent de la crise de la démocratie ou de la crise de la représentation, en prenant la métaphore du fossé qui se serait créé entre les élus et les électeurs. Je pense que la crise, elle est due au comblement de ce fossé, au fait qu'il n'y a plus ce fossé social et de connaissance entre un peuple modeste et une élite qui paraît supérieure et qu'on n'admet pas de devoir, simplement par passivité ou par différence, reconnaître le bien-fondé des décisions prises par ce qui n'apparaît plus comme une élite. D'autant plus que sous l'impact de phénomènes sociologiques, c'est plutôt l'égalitarisme aujourd'hui qui a triomphé. La conviction que chacun se fait ses propres jugements avec son esprit critique, son libre accès à l'information, aux informations alternatives et il n'y a plus ce sentiment selon lequel il faudrait plier devant des supériorités établies. Au contraire, on sait que tout ce qui incarne une hiérarchie sociale ou du savoir est fortement contesté. Donc ça, c'est un premier motif d'une désaffection plus forte. On n'a plus confiance dans ceux qui nous ressemblent trop. Et puis l'autre motif, on en parle aussi trop peu. C'est tout simplement une crise d'efficacité. Malgré ses limites, la démocratie fait l'objet d'une forte adhésion s'il est manifeste qu'elle contribue à changer la vie, transformer la société, résoudre les problèmes, tracer une espérance. Ça a été largement le cas sur une série de sujets lors des deux derniers siècles. Aujourd'hui, cette efficacité paraît minée. Là aussi, pour une multiplicité de raisons, je vais en évoquer deux ou trois. Sur le terrain socio-économique, on voit bien que tous les rêves de régulation, de sortie du capitalisme, d'équilibrage des richesses, de sortie des inégalités, se fracassent sur la pression de la concurrence mondiale, sur un certain carcan des règles budgétaires et de libéralisme économique de l'Union européenne, sur l'intervention des lobbies, sur aussi notre double jeu comme citoyens qui refusons parfois le système capitaliste mais qui sommes des consommateurs effrénés et qui ne voudraient surtout pas le mettre totalement à bas. Donc, premier plan sur lequel la capacité de changer de cadre, or le cadre économique et fondamental, est affaibli. Deuxième problème, en fait, il y a des volontés éminemment contradictoires à l'intérieur de la société entre les électeurs, des intérêts corporatistes, de classe, de territoires très divers, mais en plus, des divisions internes aux électeurs eux-mêmes, qui sont déchirées dans leur propre conscience. L'exemple classique, c'est celui de l'environnement. Tout le monde préfère un climat bien maîtrisé, un environnement sain, une biodiversité maintenue, mais quand il faut payer des taxes, subir des contraintes, se voir interdire des comportements, Forcément, on rejoint, mais on a l'impression, pas toujours fausse, que c'est socialement mal réparti, que les efforts ne sont pas équitables. Si on prend la question budgétaire, c'est très frappant. En France, on annonce pour le 10 septembre la mise en place d'un phénomène qui s'est autoproclamé sous le nom de « bloquons tout », confinons la France, on ne sort pas de chez soi, on fait la grève, pour empêcher que le Premier ministre puisse faire adopter son budget qui comporte 44 milliards d'économies. Les instituts de sondage ont constaté qu'une grosse majorité des Français étaient conscients de l'ampleur du surendettement en France et de la nécessité d'apporter des réponses. Mais quand on interroge les mêmes sondés sur les mesures prises par le Premier ministre, toutes les mesures sont refusées à la majorité, à l'exception des mesures qui visent les plus riches, c'est-à-dire les autres. Et donc, il y a une difficulté à faire, je dirais, bien fonctionner le système et à lui faire produire ses effets réformateurs quand les citoyens eux-mêmes ne sont pas toujours prêts à payer le prix de certaines réformes. Et puis, troisième élément qu'on connaît bien en Belgique, une crise du mécanisme des compromis. Vous l'avez évoqué dans votre introduction. Les compromis, c'est le bien le plus précieux de la démocratie. Bernstein, le grand leader social-démocrate allemand, disait que c'est à ça que la démocratie doit servir. Ça permet de prendre plusieurs composantes de la société en compte. Mais ça pose aussi des problèmes et ça engendre des frustrations. Un compromis, en voulant prendre en compte la volonté de tous, n'accomplit pleinement la volonté d'aucun des participants à la négociation. Tout a été en quelque sorte laminé, c'est trop centriste. Et puis on sait que les compromis ont des effets conservateurs. Il y a toujours des partisans du statu quo, ça ne permet pas de véritablement créer des ruptures. Il y a aussi des compromis tellement difficilement atteints qu'après ça devient des vaches sacrées. On le voit avec notre système institutionnel et linguistique, on n'ose plus y toucher. Bref, on a le sentiment d'un blocage.