Les Clés – Démocratie (1/4) : Diagnostic d'une Crise
Podcast: Les Clés
Hôte: Arnaud Ruyssen (RTBF)
Invité principal: Vincent de Coorbyter (Professeur de philosophie politique, ULB, Président du CRISP)
Date: 21 décembre 2025
Durée: ~30 minutes
Thème de l’épisode
Ce premier volet d'une série sur la démocratie s’interroge sur la gravité de la crise que traversent les systèmes démocratiques occidentaux aujourd’hui. Arnaud Ruyssen introduit les symptômes de cette crise : méfiance record envers les institutions, montée des extrêmes, recul de l’État de droit, polarisation du débat public, inefficacité politique perçue, et divorce croissant avec les citoyens. L’épisode propose un diagnostic nuancé, en compagnie du politologue Vincent de Coorbyter, sur les causes profondes (structurelles et conjoncturelles) de cet essoufflement démocratique.
Points Clés & Structure de l'émission
Introduction : Un modèle démocratique à l’agonie ?
- Crise de confiance généralisée :
"Le vote, c'est vraiment le moment où le peuple exerce sa souveraineté. Nous serons en résistance le temps qu'il faut." (A, 00:00)
- Montée de la peur et du sentiment d'urgence:
"Si on fait rien du tout, le fascisme va venir." (B, 00:07)
- Symptômes concrets :
- Instabilité gouvernementale en Belgique, extrême droite au pouvoir dans plusieurs pays de l’UE, polarisation accrue des débats.
- Incapacité à former des gouvernements rapidement (cf. cas belge et bruxellois).
1. La crise structurelle de la démocratie représentative
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La démocratie, par nature, insatisfaisante :
"La démocratie [...] fabrique de l'insatisfaction, de la frustration. Mais là, Vincent Corbiter, est-ce qu'on n'est pas au-delà de cette crise, je dirais un peu inhérente à la démocratie ?" (B, 05:48)
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Écarts réels entre l’idéal démocratique et la réalité :
- Confusion entretenue par l’idée de "gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple" (art. 2, Constitution française), alors que le système réel repose sur la délégation de pouvoir à des élus qui décident en notre nom, mais non selon notre volonté directe.
"La notion même de représentation, à beaucoup d'égard, est mensongère parce qu'il ne représente pas, à strictement parler, notre volonté en tant qu'électeur quand nous les choisissons." (A, 06:44)
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Les élus : une élite contestée, plus perçue comme supérieure :
- Au XIXe siècle, la différence d’éducation et de statut justifiait le respect envers les élus.
- Aujourd’hui, la montée de l’égalitarisme, l’accès généralisé à l’information rendent cette distance et cette déférence caduques.
"Le peuple est aussi instruit globalement que le monde politique, aussi informé aujourd'hui, s'il le souhaite, que ses représentants, et ne tient plus les élus pour, évidemment, supérieurs en connaissances mon sagesse." (A, 09:09)
2. Nouveaux facteurs de crise : Efficacité et attentes contradictoires
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Crise d'efficacité du modèle démocratique :
- Adhésion à la démocratie = conditionnée à son efficacité à "changer la vie".
- Or, sur les enjeux contemporains majeurs (économie mondialisée, climat, migrations, ordre international), l’action des élus paraît impuissante ou trop lente.
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Ambiguïté dans les exigences des citoyens :
- Exemple environnemental : consensus sur les objectifs, rejet dès qu'il s'agit d’accepter des contraintes individuelles ou des coûts.
- Logique du « tout pour les autres », illustrée par les sondages français sur les mesures budgétaires : "toutes les mesures sont refusées à la majorité, à l'exception des mesures qui visent les plus riches, c’est-à-dire les autres." (A, 11:09)
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La démocratie du compromis en panne :
- Le compromis, fondement précieux mais frustrant car il "n’accomplit pleinement la volonté d’aucun des participants à la négociation" (A, 12:33).
- Il favorise le statu quo ou bloque la réforme, ce qui suscite frustration et sentiment d’immobilisme.
"Les compromis [...] n'accomplissent pleinement la volonté d'aucun des participants à la négociation. Tout a été en quelque sorte laminé, c'est trop centriste. [...] Les compromis ont des effets conservateurs." (A, 12:29)
3. Détail du diagnostic (résumé intermédiaire)
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Résumé du diagnostic par le host :
"Certes, la démocratie structurellement produit de la déception, de la frustration. Mais si aujourd'hui, un nombre de plus en plus importants de citoyens doutent de l'intérêt du modèle démocratique, c'est pour deux raisons principalement. D'abord, une évolution de société, [...] le comblement du fossé entre les élus et les citoyens. [...] Et puis, deuxième élément, [...] la question de l'efficacité." (B, 14:41-15:51)
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À relativiser : certains domaines échappent à la panne
- Les réformes sur les minorités, l’égalité, ou les droits (fruits des luttes post-68) se sont concrétisées plus aisément car il s'agissait de sujets négociables à l’échelle nationale, sans s’attaquer aux « structures matérielles ».
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Mais sur les grands enjeux mondiaux :
"Sur quatre enjeux majeurs, on voit qu'il y a un grippage. [...] Les États-nations ne sont pas seuls à la manœuvre." (A, 17:00)
- Économie, environnement, migrations, ordre international : sentiment d’impuissance.
4. Prime au populisme et radicalité
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Montée des droites radicales et du populisme :
"On imagine que c'est pour ça qu'il y a aujourd'hui une prime à la radicalité, à des discours de renversement de la table..." (B, 18:27)
- Fascination pour qui prétend « écouter la volonté du peuple » contre les élites, contournant ou attaquant même les contre-pouvoirs (judiciaires, médiatiques, institutions).
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Pourquoi plus la droite radicale ?
- Exploitation d’un « nouveau clivage diversité-identité » (immigration, sentiment de menace identitaire).
- Ces partis se présentent comme porteurs de la véritable souveraineté populaire, court-circuitant le pragmatisme du compromis et s’arrogeant un mandat plébiscitaire.
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"Ce sont ces leaders populistes, des gens qui disent nous nous allons réellement accomplir la volonté du peuple, de la majorité silencieuse, des vrais gens." (A, 20:11)
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Dérive vers la recherche d’un pouvoir fort, parfois autoritaire, mais élu :
"Une bonne moitié des sondés, de manière différente, disaient qu'on a besoin d'un pouvoir fort, d'un pouvoir autoritaire et qui n'est pas trop, en quelque sorte, jugulé par les contre-pouvoirs. Et les mêmes disaient que c’était chaque fois un pouvoir élu." (A, 21:46)
5. Désobéissance civile et démocratie directe
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Nouvelle réponse citoyenne : la désobéissance civile
- Blocus, actions spectaculaires, recours aux tribunaux : regain des pratiques de démocratie directe, non institutionnalisées.
"Qu'est-ce qui est important ? L'art, le droit et l'orientation saines et durables. On a vraiment envie en fait que les personnes puissent comprendre pourquoi on en arrive là..." (A, 24:58)
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Exemples récents : actions militantes contre les entreprises polluantes, soutien aux sans-papiers, inspiration des mouvements écologistes radicaux (Code Rouge, Extinction Rebellion).
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Risques juridiques et diversité de la réponse judiciaire :
- Certains tribunaux voient ces actions comme une extension légitime de la liberté d’expression, d’autres prononcent des peines de prison ferme.
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Pourquoi ce recours à l’action directe ?
"Personnellement, je l'inscris dans un ensemble un peu plus large, qui est ce que j'appelle les pratiques de démocratie directe non institutionnalisées." (A, 26:17)
- Frustration du blocage institutionnel, sentiment d’impuissance -> reprise directe (et parfois sauvage) de la souveraineté populaire par les citoyens & collectifs.
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Deux façons de réagir à la crise démocratique :
- Par le populisme (clé à un leader charismatique et autoritaire).
- Par l’action directe, collective, émancipatrice (malgré les débats sur la légitimité des méthodes).
"C’est une autre manière de répondre aux sentiments d’impuissance que la manière populiste [...] c’est une reprise de la souveraineté populaire par les citoyens, par la société civile." (A, 27:37)
Citations clés et moments mémorables
| Timestamp | Citation | Attribution | |-----------|-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------|-----------------------------------| | 00:00 | "Le vote, c'est vraiment le moment où le peuple exerce sa souveraineté." | Intervenant anonyme (A) | | 08:48 | "On n’a plus confiance dans ceux qui nous ressemblent trop." | Vincent de Coorbyter (A) | | 11:09 | "Toutes les mesures sont refusées à la majorité, à l'exception des mesures qui visent les plus riches, c'est-à-dire les autres." | Vincent de Coorbyter (A) | | 12:29 | "Les compromis [...] n’accomplissent pleinement la volonté d’aucun des participants à la négociation." | Vincent de Coorbyter (A) | | 20:11 | "Ce sont ces leaders populistes, des gens qui disent ‘nous allons réellement accomplir la volonté du peuple, de la majorité silencieuse, des vrais gens.’" | Vincent de Coorbyter (A) | | 24:58 | "Qu’est-ce qui est important ? L’art, le droit et l’orientation saines et durables. [...] pourquoi on en arrive là." | Militant écologiste (A) | | 27:37 | "C’est une autre manière de répondre aux sentiments d’impuissance que la manière populiste [...] c’est une reprise de la souveraineté populaire par les citoyens, par la société civile." | Vincent de Coorbyter (A) |
Timestamps des principaux segments
- 00:00 – 03:10 : Introduction, symptomatologie de la crise démocratique, cas belge, montée des extrêmes
- 05:16 – 14:00 : Entretien avec Vincent de Coorbyter : crise structurelle et écart entre idéal démocratique et pratique réelle
- 14:41 – 18:27 : Résumé du diagnostic : confiance, efficacité, limites de la représentation
- 19:12 – 23:06 : Prime au populisme, analyse de la montée des radicalités et de l’attrait pour des pouvoirs forts
- 23:32 – 25:57 : Focus sur la désobéissance civile : exemples récents, limites juridiques, évolution des formes d’action
- 26:17 – 29:10 : Interprétation des nouvelles pratiques de démocratie directe, perspectives, double logique de réponse à la crise
- 29:10 – fin : Annonce des épisodes à venir et remerciements (non résumé ici)
Conclusion
Cet épisode dresse un constat sombre mais lucide : la crise démocratique actuelle dépasse l’insatisfaction "normale" qui accompagne traditionnellement la démocratie représentative. Deux moteurs principaux : la perte du sentiment de légitimité des élus et la crise d’efficacité du politique face à des enjeux mondiaux hors de portée des souverainetés nationales. Cette impuissance alimente d’une part le succès des populismes, d’autre part l’émergence de modes d'action directe et de contestation citoyenne hors des structures habituelles. Deux réponses antagonistes à un même sentiment d'impuissance démocratique, qui interrogent l’avenir du modèle et la nécessité de réinventer la participation citoyenne.
