
La circulation des paquebots et pétroliers dans le détroit d’Ormuz est actuellement à l’arrêt. Les menaces de bombardements ou d’attaques y sont trop fortes. L'Iran a en effet pris le contrôle de ce détroit et l'utilise comme un levier de pression majeur. Ce qui a ...
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Guillaume Ancel
The United States military began major combat operations in Iran.
Arnaud Reussen
La première... Ils ont eu Ramenei, ils l'ont tué.
Bernard Kepen
Les clés.
Guillaume Ancel
Le détroit d'Ormuz, par où transitent 20%
de l'offre pétrolière et gazière mondiale, reste paralysé.
Arnaud Reussen
Arnaud Reussen.
Guillaume Ancel
Bonjour à toutes, bonjour à tous et bienvenue dans les clés pour une émission où nous allons essayer de bien comprendre ce qui se joue dans le détroit d'Ormuz, nœud stratégique de la circulation maritime entre le golfe Persique et ses abondantes ressources en hydrocarbures et le reste du monde. L'Iran aujourd'hui a pris le contrôle de ce détroit et l'utilise comme un levier de pression majeur. Alors on va prendre 27 minutes pour analyser les enjeux sur le plan militaire, géostratégique et économique.
Arnaud Reussen
La première
Guillaume Ancel
Et si on commençait par regarder une carte? Le détroit d'Ormuz, c'est une sorte de petite chicane maritime entre deux terres. Au sud, la péninsule arabique qui forme une petite pointe, et au nord, la côte iranienne marquée par un petit renfoncement à cet endroit. Ce détroit, qui est large de 55 km en son passage le plus étroit, relie le golfe Persique et le golfe d'Oman qui lui-même débouche ensuite sur l'océan Indien. C'est donc un passage hautement stratégique parce que le Golfe Persique, il est bordé par l'Arabie Saoudite, Bahreïn, le Koweït, les Émirats Arabes Unis et que c'est au départ de leur port dans ce golfe que transite un cinquième du pétrole mondial aujourd'hui. C'est aussi par là que passent des quantités très importantes de gaz à destination du reste du monde. Et dans l'autre sens, c'est également en passant par le détroit d'Hormuz qu'arrivent de nombreux produits agricoles qui alimentent le Moyen-Orient, des céréales, des fruits et des légumes qui se trouvent donc aujourd'hui bloqués au verrou d'Hormuz. Car ce passage maritime est rapidement devenu un point de fixation stratégique de la guerre. Face aux frappes américaines et israéliennes, l'Iran a pris la maîtrise de ce détroit. Ce qu'elle a pu faire assez aisément vu la configuration de cette zone, comme nous l'explique l'ancien officier français et expert en stratégie militaire, Guillaume Ancel.
En fait, le détroit d'Ormuz, comme son nom l'indique, est extrêmement étroit. C'est-à-dire que le canal de navigation réel des bateaux, parce que sur le reste, il y a très peu de tyrandeaux et de quelques kilomètres seulement. Et par conséquent, c'est l'endroit où on peut bloquer le passage qui vient du golfe Persique, sachant qu'il y a 20% du trafic d'hydrocarbures, pétrole et gaz qui passent à cet endroit. Et l'Iran, depuis le début de la guerre, il a encore rappelé ce matin le régime des Mollahs, ils ne laisseront pas passer de pétrole tant que la guerre continuera, sauf vers les pays dont ils estiment qu'ils sont proches. Puisque par ailleurs, on sait aussi qu'ils laissent passer des tankers de pétrole à destination de la Chine. Donc c'est vraiment un goulot qui est à leurs mains et qu'ils bloquent assez facilement en tirant avec des drones sur les bateaux qui passeraient sans leur autorisation. les endommageant assez gravement et surtout aucune compagnie maritime ni assureur ne peut accepter que le trafic soit ainsi menacé. Donc aujourd'hui il est bloqué sauf pour les bateaux que laisse passer l'Iran.
Face à cela, Donald Trump et certains de ses alliés annoncent qu'ils vont travailler maintenant à sécuriser ce passage avec des avions de chasse, des navires militaires. Sauf que dans les faits, nous dit encore Guillaume Ancel, la typologie des lieux et le mode d'attaque choisi par les Iraniens rend toute sécurisation extrêmement difficile.
En fait, ce détroit, il a déjà été bloqué dans le passé avec des mines ou avec la menace de bateaux qui viendraient attaquer les tankers ou les porte-conteneurs qui passent. Ça, c'est sécurisable parce qu'on sait déminer, même s'il y a toujours un risque. secondaire mais on sait assez bien le faire et puis on sait facilement avec des hélicoptères, des avions de combat et des frégates détruire toutes les embarcations qui essaieraient de s'approcher des bateaux de trafic maritime. On ne sait pas très bien le faire avec les drones et c'est ça qui pose problème aujourd'hui c'est que même quand Donald Trump dans une de ces fameuses rodomontades expliquent qu'il va forcer le passage. En réalité, personne ne sait garantir l'immunité face à des drones dont les iraniens disposent en dizaines de milliers. Donc c'est ce qu'ils ont fait jusqu'ici sur le détroit d'Ormuz. Ils ont simplement lancé quelques drones contre les tankers. Un drone, je rappelle, c'est une charge militaire de l'ordre de 40 kilos, c'est l'équivalent d'un obus d'artillerie. Ça ne va pas couler un tanker, mais Aucune compagnie, aucun armateur ne peut se permettre de voir un bateau qui vaut des millions être endommagé, voire incendié à cause de cette menace-là. Et ça sur les drones. En fait, tous les pays occidentaux et Israël découvrent, malgré les quatre années de guerre en Ukraine, qu'on sait mal les détecter et que finalement, on n'a pas d'armes très appropriées pour les intercepter, sauf à tirer des missiles qui valent 100 fois plus cher, comme on le fait actuellement.
Et ce constat-là, il renvoie à une analyse plus large de cette guerre asymétrique. Certes, la défense antiaérienne iranienne n'a pas été en mesure d'arrêter les avions de chasse israéliens et américains. Certes, sur les technologies militaires de pointe, sur les armes, sur les munitions, l'Iran n'a pas, et loin de là, la puissance de feu que déploient ses adversaires. Mais la République islamique a d'autres cartes en main dans cette guerre. Des moyens que, visiblement, on n'avait pas suffisamment vu venir à Jérusalem et à Washington.
En fait, la coalition américano-israélienne avait assez bien anticipé la menace des missiles iraniens, dont on sait que l'Iran dispose de centaines, allait peut-être entre 2 000 et 3 000. Et jusqu'ici, les missiles iraniens qui ont été tirés, de l'ordre d'un millier, ont pratiquement tous été interceptés ou ont fait peu de dégâts. Le seul point qui a déçu les Américains comme les Israéliens, c'est que quand on intercepte un missile, dans 90% des cas, celui-ci n'est pas détruit en vol, il est abîmé. Et donc il y a eu beaucoup de dommages collatéraux. Et là, les Iraniens ont compris au bout de trois jours que, en fait, les dommages collatéraux avaient beaucoup plus d'impact sur les opinions publiques que les tirs contre des installations militaires américaines ou contre Israël. Et là, ils ont eu l'idée d'utiliser leurs drones dont les dégâts ne sont pas significatifs. On l'a bien vu, d'ailleurs, dans tous les pays du Golfe. Lorsqu'un drone touche une base aérienne, plutôt un aéroport ou un complexe hôtelier, les dégâts sont finalement relativement limités. Mais l'impact, la peur sur la population est immense. Et d'ailleurs, on est obligé de stopper le trafic aérien ou le trafic maritime, comme dans le détroit d'Ormuz. Et ça, les Iraniens ont compris que c'était une arme qui leur permettait d'enliser. non pas les Américains et les Israéliens, mais d'enliser la guerre. C'est-à-dire qu'ils n'ont pas les moyens, les Iraniens, de s'attaquer réellement à Israël ou aux États-Unis, mais ils ont les moyens de provoquer une crise mondiale, notamment sur l'énergie. C'est exactement ce qu'ils sont en train de faire, d'autant que... En créant cette menace permanente sur les pays du Golfe, en tout cas, et jusque au Liban, ils obligent les ressortissants étrangers à quitter ces pays. Ils mettent sous pression les populations locales. Et on voit bien que, même s'ils n'osent pas trop s'exprimer pour l'instant, les gouvernements des pays du Golfe, qui étaient censés être relativement alliés avec les États-Unis, sont furieux d'être pris en otage quelque part dans cette guerre.
Et ces pays-là risquent de mettre de plus en plus de pression sur leur allié américain. D'autant qu'en Iran, les gardiens de la révolution ont visiblement de quoi tenir longtemps, puisqu'ils ont beaucoup plus de drones que de missiles.
Ils en disposent de 100 fois plus que de missiles. On pense qu'ils en disposent de dizaines de milliers. Et ça, les drones, personne ne sait les détecter parce que c'est beaucoup plus petit. Ça peut être transporté dans une simple caisse en bois, ouverte au dernier moment, et ça ne donne aucune indication de l'endroit où ils auraient été cachés. D'autant plus que, compte tenu de leur taille et de leur peu de sophistication, un drone peut être dispersé dans des milliers d'endroits différents. Donc il est impensable, impossible dans l'état actuel de l'art militaire de dire on va détruire tous les drones qu'ont les iraniens parce que c'est juste pas possible.
Et donc, si on en revient alors au détroit d'Ormuz, Guillaume Ancel, le seul moyen d'empêcher que ne soit déstabilisé, insécurisé le détroit d'Ormuz comme il l'est aujourd'hui par les Iraniens, ce serait de prendre alors carrément le contrôle du territoire iranien. Tant que ce n'est pas le cas, ces eaux-là de ce passage étroit vont rester toujours sous la menace justement des différentes attaques, en particulier de drones qui peuvent partir du sol iranien.
Vous savez, on a l'exemple avec les rebelles Houthis qui sont proches des Iraniens au Yémen et qui contrôlent un détroit qui est moins étroit que celui d'Hormuz mais qui est très important pour sortir la mer Rouge. Eh bien, comment est-ce qu'on a pu arrêter la pression qu'ils mettaient sur le trafic, puisqu'ils tiraient régulièrement des drones, justement, contre les passages de navires? En fait, c'est Donald Trump qui a passé un accord avec eux. Et on voit bien que tant qu'il n'y aura pas un accord avec l'Iran, que ce soit avec ce pouvoir-là ou un nouveau pouvoir qui l'aurait remplacé, la pression que pourront exercer les Iraniens sur le détroit d'Hormuz peut durer très longtemps parce que des drones, il n'en manque pas. Et les pays occidentaux, en réalité, jusqu'ici, ne savent pas très bien s'en défendre, au point que Volodymyr Zelensky, président ukrainien, a proposé d'envoyer des experts ukrainiens et du matériel ukrainien pour aider les pays du Golfe et les Américains à contrer les drones.
Bernard Kepen
Pourquoi?
Guillaume Ancel
Parce que les Ukrainiens ont développé des systèmes de détection qui sont relativement efficaces et surtout, ils ont développé une génération de drones d'interception qui, un peu comme les avions de chasse au début de la Première Guerre mondiale, ont pris le relais. Au lieu d'utiliser des missiles pour abattre un drone qui vaut 100 fois moins cher, un drone va abattre un drone.
Mais donc, à vous entendre, Guillaume Ancel, avec le détroit d'Hormuz et la façon dont l'Iran peut, sur le long terme finalement, en garder plus ou moins le contrôle, en tout cas empêcher ou perturber très fortement la navigation par ce passage, avec le moyen qu'elle a aussi d'aller frapper les pays des Émirats et de perturber la vie de ces Etats, la vie économique, les transports, les transports notamment aériens, etc. Avec ces clés-là, même si l'armement est très asymétrique entre l'Iran et les deux pays qui l'attaquent aujourd'hui, l'Iran pourrait forcer à une négociation les Etats-Unis et Israël.
Bien sûr, c'est le risque actuel. D'un côté, la coalition américano-israélienne, espérée en fait avec une guerre éclair et très puissante, mais qui finalement est limitée aux moyens aériens, car ils n'ont absolument pas la possibilité d'envoyer une force terrestre conséquente pour envahir l'Iran, comme ils l'ont fait au Koweït ou en Irak. ils espéraient aller vite et que le pouvoir soit renversé. Mais pour ça, il faudrait qu'il y ait un acteur interne en Iran qui prenne le relais. Je pense qu'ils misent actuellement sur l'armée iranienne, qui est à peu près la seule à pouvoir s'opposer à la puissance militaire des gardiens de la Révolution. Mais ça, jusqu'ici, ce n'est pas encore le cas. Et en attendant, Le régime d'Emola, en tout cas ce qu'il en reste, mais qui se reconstitue finalement assez vite, lui au contraire essaye d'enliser le conflit pour obliger les Américains à négocier.
Bernard Kepen
Pourquoi?
Guillaume Ancel
Parce que Donald Trump, et on le voit bien d'ailleurs dans ses dernières interventions, est sous la pression de sa propre opinion publique qui ne comprend pas pourquoi il y a cette guerre qui en plus durerait. la pression de l'augmentation du prix des carburants, qui a un impact direct bien sûr sur sa propre population, et puis la pression internationale. Je rappelle que les pays du Golfe, qui pensaient être relativement protégés par les Américains, s'aperçoivent que d'une part les Américains n'ont jamais protégé Israël, et d'autre part qu'eux-mêmes n'exportent plus de pétrole, mais ne peuvent même plus faire importer les marchandises dont ils ont besoin au quotidien, qui normalement passent par le détroit d'Hormuz.
Tout cela démontre à quel point ce détroit d'Hormuz est un nœud stratégique désormais dans cette guerre en Iran. Un levier que le régime d'Emmola ne se prive pas d'utiliser à plein pour tenter d'assurer sa survie. Avec quelles conséquences alors pour le commerce et l'économie mondiale? C'est ce que nous allons explorer à présent. Et pour cela, on accueille Bernard Kepen aussi dans cette émission.
Bernard Kepen
Bonjour. Bonjour.
Guillaume Ancel
Merci d'être avec nous. Vous êtes chef économiste chez CBC Bank. Est-ce qu'on ne voit selon vous aujourd'hui, avec la hausse des prix du pétrole et du gaz déjà bien visible, que le début d'une série de conséquences en cascade que pourrait avoir cette guerre sur l'économie mondiale?
Bernard Kepen
Alors clairement, parce qu'on était parti sur un scénario d'une période assez courte, et on se rend compte, et on l'a bien entendu dans l'exposé, on se rend compte qu'on est parti probablement sur une période beaucoup plus longue. Et donc l'impact, qu'on estimait relativement limité au niveau de l'économie, on se rend compte qu'aujourd'hui, cet impact sera beaucoup plus lourd. Faut donner un chiffre, une petite comparaison, la hausse du prix du baril de pétrole, 10%, ça équivaut à peu près, sur un an, ça équivaut à peu près à un impact inflationniste en zone euro de 0,50%. Si on est exactement dans la même situation dans un an au niveau du prix du baril de pétrole aujourd'hui aux alentours de 90 dollars, ça veut dire qu'on a à peu près un impact inflationniste de 1,50%. Donc c'est énorme effectivement en termes d'impact sur l'inflation, sur la croissance et sur le commerce international.
Guillaume Ancel
Oui, parce qu'il faut rappeler que le pétrole, forcément, ce sont les carburants que l'on va chercher à la pompe. C'est le gaz qu'on va éventuellement utiliser pour se chauffer. Mais en cascade, il y a des conséquences sur tous les segments de l'économie.
Bernard Kepen
On a malheureusement l'exemple de ce qu'on a vécu au moment de la guerre en Ukraine. Et on a bien vu l'impact au niveau de l'économie. D'abord, effectivement, on en a besoin de cette énergie. Mais ça va toucher toutes les grandes entreprises. Tout ce qui est énergie, chimie, etc. Et puis ça va toucher les petites entreprises. Et puis ça va toucher la consommation. Donc ça a un effet en cascade sur l'économie. Donc aujourd'hui, on ne sait pas encore mesurer l'impact parce qu'on a cette question de la durée qui est évidemment fondamentale. Mais si on prend l'exemple de ce qui s'est passé au moment de la guerre en Ukraine, on en a mesuré les effets, mais on a eu à ce moment-là l'intervention des Etats. Mais aujourd'hui on est dans une situation totalement différente parce qu'on ne peut pas avoir ces interventions des Etats. Le quoi qu'il en coûte a coûté énormément pour tous les budgets des Etats et on sait qu'aujourd'hui on ne peut pas le faire. On voit bien les problèmes budgétaires. Donc le contexte en plus est beaucoup plus compliqué à ce niveau-là. Et on a moins d'effet de levier pour pouvoir soutenir d'une part la consommation et d'autre part les entreprises.
Guillaume Ancel
Oui, le quoi qu'il en coûte, on l'avait connu pour le Covid d'abord. On avait enchaîné pratiquement avec la guerre en Ukraine. Ça a vidé les réserves des États quand ils en avaient. Et puis surtout, ça les a forcés à emprunter de plus en plus. Hélas, ce serait difficile de remettre le couvert une troisième fois. C'est ça que vous— dites.
Bernard Kepen
Exactement. Et en plus de ça, on a beaucoup appris de cette guerre en Ukraine et de la hausse de l'inflation. On a reproché peut-être à juste titre aux banques centrales de ne pas avoir réagi à cette hausse de l'inflation. Rappelons, on nous a parlé d'un terme temporaire. Le temporaire, il n'a pas duré 2 mois. Il a duré presque 1 an et demi avant que les banques centrales ne réagissent. Donc aujourd'hui, on est dans un contexte très différent. Les banques centrales ne vont pas refaire deux fois la même erreur. Si effectivement j'ai une durée qui s'installe dans ce conflit, ce risque inflationniste va être pris en compte par les banques centrales, donc remonter des taux d'intérêt qui va avoir un impact évidemment sur la consommation, sur la croissance. Donc cet impact là sera plus rapidement efficients sur l'inflation, mais négatifs évidemment sur la croissance, mais je pense que les banques centrales ne peuvent plus faire la même erreur qu'ils l'ont fait à l'époque. Et ça aussi c'est une donnée qui est différente. Et derrière éléments, on est quand même aussi dans un contexte assez particulier au niveau de l'économie. Si je prends l'économie européenne, on a une économie européenne qui en 2025 a connu une croissance très faible, on espérait une petite reprise de cette croissance en 2026, mais là on voit que ça pourrait vraiment casser cette reprise. Donc le contexte en plus est différent parce que Au moment de la sortie de la guerre en Ukraine, on était dans une expansion économique absolument exceptionnelle grâce, entre guillemets, au Covid. On n'est pas du tout dans le même scénario aujourd'hui.
Guillaume Ancel
Et on va rappeler qu'un des rôles des banques centrales, c'est justement de lutter contre l'inflation. Mais comment est-ce qu'on lutte contre l'inflation? On relève les taux aux directeurs, donc on rend le loyer de l'argent plus cher. Et donc, en général, ça a tendance à tirer sur le frein de l'économie. Donc le risque, c'est une crise économique, il faut l'appeler comme ça, notamment pour l'Europe.
Bernard Kepen
D'abord, l'Europe et l'Asie sont particulièrement impactées. Il faut bien se rendre compte que les Etats-Unis, finalement, le sont nettement moins, même si le prix de l'essence aux Etats-Unis augmente sensiblement, mais ce n'est pas du tout la même proportion que ce que nous connaissons. On a déjà à la base un gap énorme en termes de prix entre le gaz, entre les Etats-Unis et l'Europe. On dit que c'est un rapport de 1 à 4 à peu près. Ce gap-là va encore s'accentuer. Donc l'Europe est particulièrement fragile. Et ce qui est interpellant, c'est que nous n'avons rien appris de la guerre en Ukraine. On dépendait du gaz russe. Aujourd'hui, on fait finalement s'attacher les mains par rapport au gaz américain et au gaz du Qatar. Alors qu'on pouvait développer les énergies renouvelables, c'était absolument nécessaire. Donc cette dépendance de l'Europe aujourd'hui, elle a encore un coût supplémentaire. Le deuxième élément, c'est clairement aussi que, et ça a été dit dans le reportage qui est intéressant et interpellant, c'est que la Chine garde aujourd'hui cet accès. Alors, il n'y a pas des centaines de bateaux qui passent, mais malgré tout, ça veut dire qu'à un moment donné, la Chine aura toujours accès au pétrole iranien et pourra, dans un autre sens, exporter vers les pays de toute cette zone-là, puisque c'est aussi un gros marché en termes d'exploitation. Donc ça montre en plus que nous, Européens, qui n'avons aucun engagement dans cette guerre, nous sommes les premiers concernés, et plus concernés encore que la Chine.
Guillaume Ancel
Oui, ça c'est très très interpellant ce que vous pointez là. Le fait que pour les Américains l'impact sera moindre parce qu'ils ont plus d'autonomie énergétique. Les Européens, eux, vont payer leur énergie plus chère avec toutes les conséquences en cascade. Alors que la Chine, elle, va être moins impactée, pourrait grignoter des marchés. Et puis on pourrait même parler de la Russie qui, elle, se trouve bien arrangée avec des prix du gaz et du pétrole qui remontent parce que ça remplit ses caisses. et dans la perspective de la guerre en Ukraine, ça peut servir évidemment pour les Russes, en plus de ce que ça peut amener de positif pour leur économie. Donc c'est vraiment un peu l'Europe la plus impactée face à toute une série de concurrents systémiques aujourd'hui dans l'économie mondiale.
Bernard Kepen
Absolument, et ce qui est encore plus interpellant, c'est qu'on parle aujourd'hui d'un assouplissement des sanctions de la part des Américains par rapport à la Russie. Donc ça veut dire que là, cette évolution-là est une évolution qui veut dire que ça va donner des moyens complémentaires à la Russie pour la guerre en Ukraine, ce qui fragilise aussi l'Europe, il faut être bien clair, politiquement mais économiquement en parlant. Ça veut dire que les Européens vont devoir encore plus investir dans la défense pour soutenir l'Ukraine. Donc c'est vrai, c'est très clairement, les brèches dans l'économie européenne sont importantes dans ce contexte-là, et si on reste sur un détroit dormue qui reste bloqué pendant des semaines ou des mois.
Guillaume Ancel
Alors un petit mot sur une autre conséquence que cela pourrait avoir le blocage de longue durée du détroit d'Ormuz. On l'a déjà évoqué un petit peu dans l'introduction. C'est pour les populations locales dans les pays du Golfe qui elles sont dépendantes aussi de ce qui passe dans l'autre sens d'une série d'importations de produits agricoles notamment. Et cet enjeu là on va se pencher tout de suite dessus avec Sarah Poussey.
Arnaud Reussen
Les trois quarts des produits alimentaires des pays du Golfe viennent du détroit d'Ormuz. La région est donc actuellement dans une position très vulnérable, en attente de bateaux venus des quatre coins de la planète pour approvisionner sa population. Que ce soit au Qatar, à Oman ou au Koweït, les conditions désertiques rendent en effet toute culture agricole presque impossible, ou en tout cas très limitée. Du coup, la population se nourrit grâce à du riz venu de Thaïlande, des bananes d'Équateur ou du maïs et du poulet du Brésil. Mais pour l'instant, ces bateaux sont bloqués. C'est le cas de 1200 tonnes de pommes françaises destinées à Dubaï. L'entreprise cherche par tous les moyens à acheminer sa marchandise ou à trouver un autre client pour ne pas perdre sa cargaison, estimée à 1,5 million d'euros.
Guillaume Ancel
On parle bien sûr de fruits qui sont périssables. On est également dans une zone de guerre où les assureurs refusent d'assurer ou ont des conditions très spécifiques pour assurer les marchandises.
Arnaud Reussen
En quelques chiffres, la moitié des légumes des pays du Golfe sont donc importés, tout comme 60% de la viande et jusqu'à plus de 90% des céréales. 15 à 20 millions de tonnes de grains entrent donc dans le Golfe bersique chaque année. Ces dernières semaines, les importations en grains ont doublé. Les différents pays du Golfe ont constitué des réserves qui, selon les estimations, pourraient couvrir environ 6 mois des besoins de la population. De son côté, l'Iran a interdit les exportations alimentaires depuis la semaine dernière. Le pays produit une grande partie de sa nourriture, mais il est quand même dépendant des importations pour certains composants de l'alimentation animale. Au-delà de l'alimentation, c'est aussi toute la question de l'eau qui rend le golfe persique vulnérable. Tous les pays de la région utilisent des usines de dessalement pour produire l'eau potable. Cette production représente 40% de l'eau des Émirats, mais plus de 90% de l'eau du Koweït ou du Qatar. Ces installations sont donc indispensables à la survie de la population, car malgré des capacités de stockage très importantes, les réserves d'eau ne permettraient que de tenir quelques jours.
Guillaume Ancel
Et on mesure là toute la pression que peut mettre l'Iran sur ces pays du Golfe. Guillaume Ancel l'évoquait tout à l'heure, Bernard Kepen. Et ça, ça risque de jouer dans la suite de cette guerre parce que les alliés des Américains dans la région vont sans doute mettre de la pression. Il va y avoir quand même des conséquences au niveau économique pour la population américaine. Et tout ça, ça va être un enjeu pour Donald Trump qui, on le sait, écoute quand même ce qu'il se passe au niveau économique, sur les marchés et au niveau aussi de la consommation américaine.—
Bernard Kepen
C'est clair qu'il écoute essentiellement les marchés financiers pour le moment. On le sait, on l'a bien vu au moment de la guerre commerciale. C'était l'élément fondamental. Maintenant, ce qui est interpellant, c'est qu'effectivement, tous ces éléments étaient connus, les conséquences, en tout cas une grande partie des conséquences, au niveau économique. Et on se rend compte que finalement, cette décision politique n'a pas du tout été mesurée en termes de conséquences économiques. Et c'est là où ça se surprend aujourd'hui. Et certains Américains ne comprennent pas d'ailleurs ce choix de céder cette politique. Et ça va à l'encontre du programme de Trump et ça va à l'encontre de sa philosophie globale et générale. Et d'ailleurs, il n'a pas été soutenu par tous les membres du gouvernement aux États-Unis. Mais donc, ça veut dire oui, effectivement, qu'aujourd'hui, il va avoir une énorme pression. Le problème, c'est qu'il s'est tellement avancé par les frappes et il ne veut pas reconnaître qu'effectivement, il s'est fait tendre le bras par les Israéliens. qu'aujourd'hui il est dans une position extrêmement délicate et je ne suis pas certain qu'il va être capable de négocier vu l'ego qu'il a et qu'il a toujours eu. Mais donc même la conséquence sur les pays arabes aujourd'hui, ça montre peut-être plutôt un élément qui moi m'interpelle beaucoup, c'est leur fragilité. leur fragilité du modèle économique qu'ils ont développé. On a parlé de l'eau salée, le dessalement de l'eau c'est vraiment fondamental, de leur dépendance à tous les produits qui viennent de l'extérieur, mais on ne parle pas non plus de leur dépendance par rapport aux produits technologiques, parce que là on a des centres de données qui s'installent dans ces pays-là. Donc cette dépendance aujourd'hui montre toute la limite de leur système. Et ça montre aussi, le problème aérien a été vraiment mis en évidence, que tout ce qu'ils ont développé ces dernières années, aujourd'hui, ça pourrait du jour au lendemain s'arrêter. Et c'est là où c'est encore beaucoup plus interpellant, c'est encore une situation plus dramatique que la position de l'Europe aujourd'hui, parce qu'ils sont dépendants à tous les niveaux.
Guillaume Ancel
Oui, ça, c'est aussi un élément à bien retenir parce qu'on sait qu'on mise aussi une partie de nos billes aujourd'hui dans ces pays-là au niveau financier, au niveau, comme vous le dites, de centres de données qui sont d'ailleurs bombardés aussi maintenant par les Iraniens et que ces pays sont extrêmement fragiles. Un mot alors pour terminer sur la fragilité de l'Europe en une minute, Bernard Keppel. Est-ce qu'il n'est pas plus urgent que jamais d'investir dans la souveraineté, la robustesse de l'Europe? Combien de crises faudra-t-il encore attendre pour se rendre compte qu'aujourd'hui on est dans un monde où on va avoir des chocs qui se multiplient et que si l'Europe ne construit pas sa robustesse, sa résilience, elle ne va pas s'en sortir?
Bernard Kepen
On est dans un monde de polycrise et comme le mettait très justement dans son rapport Mario Draghi il y a un an, si nous ne faisons rien, si l'Europe ne fait rien, c'est une lente agonie. Et ne faire rien, c'est quoi? On a besoin d'une Europe de la défense, on a une Europe nécessairement obligatoire de l'énergie, on le voit bien, une Europe sociale, une Europe globale des consommateurs, Donc toutes ces bases-là, elles sont fondamentales, elles ont été remises en évidence par ce rapport de Mario Draghi. Si l'Europe ne se bouge pas, c'est terminé, c'est-à-dire qu'on sera inexistant dans les années futures. C'est ça qui est dramatique, c'est qu'on a perdu énormément de temps.
Guillaume Ancel
Le message est donc clair pour les dirigeants européens à l'aube de ce qui pourrait bien être une nouvelle crise économique et financière. Merci à Bernard Kepen, chef économiste chez CBC. Merci aussi pour la première partie de cette émission à Guillaume Ancel, expert en stratégie militaire, ancien officier français et dont on vous recommande le blog qui s'appelle «Ne pas subir». A la réalisation sonore de cette émission, il y avait Laurent Nellysen. A la préparation, Sarah Poussey et Arnaud Reussen. Si vous souhaitez nous écrire, n'hésitez pas à le faire à l'adresse lesclés.rtbf.be. Et puis si vous avez apprécié ce contenu, n'hésitez pas à nous le faire savoir, pourquoi pas en nous mettant de petites étoiles sur les applications de podcast, c'est ça qui va faire que les algorithmes vont proposer ce contenu à de plus en plus d'auditeurs potentiels. On vous remercie si vous nous aidez dans cette voie. Merci en tout cas pour votre fidélité et à bientôt pour le prochain épisode des Clés.
In this episode, Arnaud Reussen explores the current crisis in the Strait of Hormuz, a chokepoint now tightly controlled by Iran and pivotal in the conflict involving the US, Israel, and the wider Gulf region. The discussion dives into military, geopolitical, and economic dimensions, mapping how this narrow passage—through which 20% of global oil and gas flows—has become a fulcrum of international tension and a powerful leverage point for Tehran.
| Topic | Speaker | Timestamp | Key Insight | |------------------------------|------------------|------------------|-------------------------------------------------------------------------------------------------------| | Strategic importance | G. Ancel | 00:17–02:37 | Hormuz is critical for global oil/gas and Persian Gulf supplies; Iran has physical control. | | Drone threat & tactics | G. Ancel | 02:37–06:00 | Iranian drones create persistent, low-cost, hard-to-thwart disruption—outmatching classic naval power. | | Asymmetry and negotiation | G. Ancel | 06:00–09:47 | Drones bog down adversaries, disrupt global trade, force negotiation over outright military victory. | | Economic ramifications | B. Kepen | 14:32–16:41 | Oil price shocks drive EU inflation and threaten fragile growth; “quoi qu’il en coûte” is exhausted. | | Europe’s vulnerabilities | B. Kepen | 18:34–20:28 | Europe faces biggest consequences—energy, trade; China and US far less exposed. | | Gulf food/water crisis | S. Poussey, A. Ruyssen | 21:02–23:53 | 90%+ cereals, most food, and water tech are imported—blockade risks local humanitarian crisis. | | European sovereignty | B. Kepen | 26:46–27:29 | Polycrisis demands urgent EU investment in defense, energy, and resilience—or face decline. |
For listeners seeking a concise understanding of this pivotal crisis, the episode delivers multilayered analysis—from bunker-level tactics to macroeconomic shocks—explaining how the Strait of Hormuz has become not just a battleground, but the global cockpit for energy, security, and future economic order.