
Dans de nombreuses écoles, la colère des enseignants se concrétise à travers des actions de revendication ou des jours de grève. Certains établissements restent portes closes, allant jusqu’à menacer la tenue de certains examens de fin d’année. A l’heure où les text...
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Alice
La colère des enseignants ne faiblit pas.
Sylvain Masquelier
Mobilisation aussi du côté des étudiants.
Yannick Verstraten
Au final, qui est-ce qu'on attaque? C'est les élèves.
Adrien Schoekert
Je suis pas d'accord.
France Temelin
La première...
Adrien Schoekert
J'ai besoin de repères.
Mathieu
L'idée, c'est justement de pouvoir faire front avec les enseignants.
Sylvain Masquelier
Les clés... Non à la réforme de l'enseignement.
France Temelin
Arnaud Reussen.
Adrien Schoekert
Bonjour à toutes, bonjour à tous, et bienvenue dans un triptyque d'épisodes que l'on a décidé de consacrer au grand malaise dans l'enseignement. Au moment où des textes de réforme sont dans leur dernière ligne droite au Parlement, la colère gronde dans de nombreuses écoles, la tenue de certains examens semble même menacée. Alors pour les clés, on a voulu prendre le temps de comprendre, de ne pas juste se pencher sur les réformes en cours, mais d'essayer d'identifier les sources d'un malaise beaucoup plus profond en allant à la rencontre de huit enseignants et enseignantes d'un peu partout en Belgique francophone, des profs aux réalités bien différentes, mais qui racontent pourtant, à peu de choses près, la même histoire.
France Temelin
La première,
Alice
les clés.
Adrien Schoekert
Si vous devez, en un seul mot, qualifier un peu ce que vous ressentez, là, pour le moment, ce serait lequel?
Yannick Verstraten
Inquiet. Méprisé.
Mathieu
Combatif.
France Temelin
Chaos.
Alice
Désorganisation complète.
Johan van der Plaas
Grève au finish.
Aurélie Pratt
Espoir.
Adrien Schoekert
Ils sont huit. Huit profs du secondaire venus de Bruxelles et des quatre coins de la Wallonie. C'est nous, avec Sarah Poussey, qui les avons rassemblés en écrivant d'abord à tous les enseignants qui, ces deux dernières années, avaient postulé pour venir avec leur classe dans les clés dans nos spéciales jeunes. Et à notre grande surprise, en quelques heures seulement, on a reçu près de 40 réponses, 40 profs prêts à venir ainsi témoigner. Alors on a essayé de constituer un échantillon le plus varié possible, représentant les différentes facettes de notre enseignement.
Joanne Dédric
Bonjour, Joanne Dédric, je suis professeure de français en 4e, 5e et 6e secondaire à la Ténéroyalty le Rhin à Verviers.
Yannick Verstraten
Je m'appelle Yannick Verstraten, je suis enseignant en sciences à l'IATA à Namur, dans une école qui est principalement artistique.
Mathieu
Moi c'est Mathieu, je suis professeur de sciences économiques à l'ISND, c'est à Anderlecht, c'est une école très multiculturelle.
Aurélie Pratt
Aurélie Pratt, je suis professeure de français depuis 19 ans en 5e et en réto à l'Institut Saint-Boniface-Sparnaz à Excel.
Johan van der Plaas
Je m'appelle Johan van der Plaas, je suis professeur de maths dans les trois premières années du secondaire à l'Athénée Maurice d'Estenet à Liège.
France Temelin
Je suis France Temelin, professeur de français et d'histoire à l'Institut Notre-Dame de Le Verval, donc au sud de Charleroi.
Sylvain Masquelier
Pour Sylvain Masquelier, je suis enseignant en formation historique et géographique et sciences sociales à Saint-Adrien, à Ixelles.
Alice
Je m'appelle Alice et je suis enseignante au Collège Saint-Guybert de Jean-Blou dans le qualifiant, en partie dans l'option comptabilité, technicien, et j'ai également donné cours dans le professionnel dans l'option vente.
Adrien Schoekert
Ils viennent donc de Liège, du Namurois, du Hainaut, de Bruxelles, certains de l'enseignement officiel, d'autres de l'enseignement libre, de différentes filières, mais ils partagent tous une même envie de se faire entendre dans la longueur pour dépasser certains slogans, certaines caricatures. Élément intéressant, à noter d'emblée, quatre des enseignants que nous avions invités expliquaient n'avoir jamais fait grève jusqu'ici dans toute leur carrière. Et pourtant, cette fois, ils et elles ont estimé devoir se mobiliser.
France Temelin
En fait j'ai pas l'âme d'une syndicaliste au départ du tout mais ici je trouve qu'on arrive à un moment assez paroxystique où on cumule en fait des réformes qui sont annoncées et catastrophiques pour l'enseignement dans une ampleur que je ne pense pas avoir déjà connu. Et d'autre part, il y a aussi une évolution même plus large de la société, des difficultés des élèves qui rend déjà le métier plus complexe maintenant qu'il y a quelques années. Donc moi, j'enseigne ici depuis 26 ans et je trouve que sur ces cinq dernières années, le métier s'est vraiment très complexifié. Voilà, on ressent beaucoup plus de fatigue physique aussi. Et là, avec les mesures qui arrivent, je ne vois pas comment on va pouvoir correctement accompagner les élèves.
Adrien Schoekert
France, professeure à l'Auverval, a donc choisi de faire grève, ce qu'elle n'avait jamais fait en 26 ans de carrière. Alice, qui enseigne dans le qualifiant à Jean Blou, a elle décidé tout récemment de s'impliquer personnellement dans le mouvement, estimant que le message des profs de la base jusqu'ici n'était pas vraiment entendu.
Alice
Jusque là, je faisais confiance aux groupements syndicaux et à nos politiques pour discuter ensemble. Et en fait, on remarque qu'entre les discussions qui ont eu lieu au mois de novembre et aujourd'hui, il n'y a pas eu d'évolution. En fait, les publications, les articles, les discussions, tout ça n'a mené à rien. Le politique reste sourd, finalement, à tous les messages qui sont passés. Et donc, aujourd'hui, c'est vrai que je me rends compte que si, en fait, nous, ceux qui restions confiants dans le système, en fait, on ne se met pas, nous aussi, en avant pour dire qu'en fait, ça n'ira pas, que vraiment face aux décisions qu'ils prennent, ça n'ira pas, l'école va s'écrouler, qui le fera?
Adrien Schoekert
Chez tous les enseignants que nous avions rassemblés, on sent que les réformes actuelles passent mal, mais qu'en plus elles viennent se greffer à une situation jugée déjà très difficile, avec de plus en plus l'écartellement entre le sens qu'ils et elles veulent donner à leur métier et les moyens, le temps qu'ils peuvent réellement mettre en œuvre au quotidien pour leurs élèves. Chez Mathieu, enseignant à Anderlecht, on sent l'émotion à fleur de peau quand on aborde ses questions.
Mathieu
Moi, en travaillant en EURLEC, mes classes, elles sont super, mais j'ai des élèves qui sont issus de milieux plus défavorisés, donc ils ont besoin de beaucoup d'accompagnement. Ce dont on aurait besoin, c'est par exemple une réduction de la taille des classes, moins de charges administratives. Avec le pacte d'excellence, on a énormément de charges administratives en plus. Quand je vois, même moi, si je donne cours en secondaire, j'ai des contacts avec mes collègues, par exemple du primaire, du maternel, et on doit encadrer des élèves à besoins spécifiques. Donc c'est super des classes, l'inclusivité, mais on n'a pas les moyens derrière. Et donc si dans une classe on a deux dyslexiques, deux dysphasiques, quelqu'un avec un trouble autistique, on aimerait bien en tout cas, mais on n'a pas les moyens.
Adrien Schoekert
On aimerait bien, mais on n'y arrive pas, on n'y arrive plus, disaient plusieurs des profs présents. Des profs qui, comme Yannick, enseignant lui en science à l'IATA de Namur, expliquent se mobiliser aujourd'hui pour défendre le sens même de leur métier et aussi l'intérêt des élèves.
Yannick Verstraten
Moi je ne me voyais pas ne pas aller en grève par rapport aux messages que je porte et par rapport à mes valeurs, moi j'ai fait dix ans dans le privé auparavant et j'ai basculé dans l'enseignement par vocation parce que j'avais envie d'apporter ma graine à la société. On me met dans des conditions où ces valeurs ne peuvent plus être assouvis en fait. Moi je veux vraiment transmettre et on me met dans des conditions où ça devient de plus en plus difficile et donc voilà moi je vois J'ai aucune envie de faire grève, en fait. Vraiment aucune envie. J'aimerais bien que les élèves puissent avoir leur session d'examen normalement, etc. Je crée beaucoup d'incertitudes en étant en grève, en fait, auprès de mes élèves. Beaucoup d'incertitudes par rapport à leur fin d'année, etc. Et c'est les élèves les plus fragiles qui vont, de nouveau, être le plus dans l'incertitude. Mais d'un autre côté, si je bouge pas aujourd'hui et que ceci passe, c'est toutes les générations suivantes, en fait, qui vont subir les coups et les conséquences, en fait, de ces mesures qui sont, pour moi, complètement inacceptables.
Adrien Schoekert
Alors justement, ces mesures, on va prendre maintenant le temps de les détailler. Et on va commencer par l'une d'entre elles en particulier, qui est venue comme faire déborder le vase du malaise chez les profs du secondaire supérieur, la demande de prester à la rentrée prochaine deux heures de plus en classe devant les élèves. Aurélie, qui est professeur de français à Excel, y voit une forme de mépris, de méconnaissance du travail réel des professeurs.
Aurélie Pratt
C'est peut-être considéré déjà que les enseignants ne prestent pas à temps plein en fait. En augmentant la charge horaire comme ça, c'est considéré simplement que nous ne faisons pas en temps plein. En n'accompagnant pas cette surcharge par une rémunération, somme toute c'est assez logique quand vous travaillez plus. Eh bien tout ça découle quand même d'un certain mépris et puis alors certainement toutes les conséquences que cela va engendrer, et ça il faut vraiment en être conscient je pense, conséquences à l'égard de notre personnel, nous effectivement il y a une série de collègues qui vont sauter, donc ça c'est très très simple, des gens expérimentés, des gens qui font leur métier avec passion, qui sont de véritables repères pour nos élèves, et puis les conséquences sur les élèves eux-mêmes.
Adrien Schoekert
Il y a donc plusieurs éléments qui fâchent dans cette réforme. La charge en plus, les collègues qui, dans les écoles, vont perdre du coup leurs heures de cours, et puis tout ce que cela va retirer comme temps pour ce que les enseignants peuvent construire à côté des cours eux-mêmes avec les élèves. Yannick, qui enseigne les sciences à Namur, estime que la charge réelle des profs qui s'impliquent pleinement dans leur travail est très sous-estimée par le grand public.
Yannick Verstraten
Donc moi je voulais dire que je viens du privé en fait, que je travaillais à temps plein dans le privé en tant qu'ingénieur sur des projets. Et aujourd'hui je suis en trois quarts temps. En trois quarts temps pour pouvoir m'investir dans toute une série de projets qui me tiennent à cœur et pouvoir trouver un équilibre vie familiale, vie professionnelle. Et en étant à trois quarts temps, en fait je travaille plus qu'à temps plein dans le privé comme ingénieur projet. et moi j'ai de temps en temps mon épouse qui me dit tu travailles trop etc et donc voilà en fait la réalité c'est que on travaille en classe les deux heures face classe et c'est ça le problème c'est qu'on réduit en fait notre travail à ses heures face classe mais évidemment il y a les préparations des cours, il y a les corrections, il y a tout le travail collaboratif et on en fait beaucoup du travail collaboratif Tout ça prend énormément de temps. Il y a le conseil des classes. Hier, j'étais avec une maman au téléphone pendant 25 minutes pour discuter du bulletin de son fils et la rassurer par rapport à la suite parce que probablement qu'il va être diagnostiqué. Ça, c'est notre réalité. Là, nous, on est déjà en train de travailler le week-end. On travaille nos vacances. très régulièrement après 21h, de 21h à 23h, etc. Et en fait, on nous demande de travailler deux heures face classe supplémentaires. Mais pour moi, deux fois 50 minutes face classe, ça représente environ cinq heures de travail au total.
France Temelin
Par exemple, on entend beaucoup d'ailleurs dans les médias, parce qu'en effet c'est un fait, que la santé mentale des jeunes est un énorme problème. Alors moi je le vis pour l'instant avec plusieurs de mes élèves et donc je passe quasiment toutes mes récréations en face-à-face individuelle avec des élèves pour essayer de les rassurer, de leur donner des pistes, les encadrer, même si, voilà, là je fais un travail d'assistante sociale, de psychologue, Mais on doit être un petit peu tout ça. Et d'ailleurs, quand des années après, vous recevez de temps en temps un petit message de quelqu'un qui a aujourd'hui 30 ans et qui vous envoie un merci, vous vous dites qu'à ce moment-là, les échanges que vous avez eus, ils sont portés. C'est aussi pour ça qu'on est très passionné par notre métier et qu'on est parfois aussi en colère par rapport à l'image qu'on véhicule de nos Et l'image,
Adrien Schoekert
de preuve qu'il n'en ferait pas assez ou pourrait en faire plus, elle vit, on le sait, dans une partie de l'opinion publique aujourd'hui. Pour Aurélie, professeure à Excel, les politiques portent une vraie responsabilité dans la construction de cette image.
Aurélie Pratt
Moi, ce que je déplore vraiment là-dedans, c'est une fois de plus la manipulation de l'opinion publique. Parce que les politiciens savent qu'il ne s'agit pas de deux fois 50 minutes. Alors on dit deux heures, puis on précise. Non, non, c'est deux fois 50 minutes. Ils le savent très bien. Eux ont pensé à la coordination. Ils savent tout ça, qu'il y a de la coordination, qu'il y a du suivi des élèves, qu'il y a le contact avec les parents. Voilà, tout ça fait partie de nos charges. Ils le savent, mais il y a une manipulation Je trouve de la vérité et de ce que l'on désire bien renvoyer comme image auprès du public.
Adrien Schoekert
On sait qu'un des arguments mobilisés par le politique, mais aussi par les experts qui avaient suggéré différentes mesures d'économie, dont celle-là, c'était l'argument de l'équité. En rappelant que dans le degré inférieur, le DI, les profs doivent déjà prester 22 périodes face classe pour un temps plein. Là où dans le DS, le degré supérieur, on était jusqu'ici à 20 périodes pour un temps plein, avec qui plus est un salaire plus élevé. C'est ce qui fait d'ailleurs que certains dans le degré inférieur, dans le DI donc, soutiennent la mesure. Mais pas tous. Johan, par exemple, qui est professeur en 1-2-3 à Liège, professeur de mathématiques, trouve même qu'il serait absurde aujourd'hui de ne pas soutenir ses collègues de 4-5-6.
Johan van der Plaas
Les collègues qui se comparent avec les heures n'ont rien compris à ce que c'est l'enseignement. Moi j'ai un gamin qui est en quatrième secondaire, il a une prof de science. Cette prof de science actuellement elle a 275 élèves en charge. Si on lui ajoute deux heures et qu'elle a la malchance d'avoir deux groupes à une heure, Cette collègue en fait elle va passer à plus de 330 élèves. On est dans un système où les parents ont envie qu'on encadre leurs enfants et que les profs puissent savoir qui est leur enfant quand on arrive en rayon de parents. Et en fait tous les gens qui racontent ce genre de choses ne connaissent pas le métier. Et les collègues qui disent bah oui mais nous on a déjà 22 heures ne comprennent pas la différence. Et de toute façon moi je vais aller plus loin. Ici on parle pas de 22 heures, on parle d'un verrou statutaire. on fait sauter un verrou statutaire. Les gens qui se sont engagés dans le métier, ceux qui ont fait l'université, on leur a dit l'enseignement c'est 20 heures. Moi j'ai fait un gradua, je savais que c'était 22 heures. Une institut de primaire actuellement c'est 24 heures. Si on fait sauter ce verrou de 22 heures, à 22 heures pardon, Il n'y a pas de raison de ne pas faire sauter les autres verrous. Et la mesure, elle est économique. C'est marqué noir sur blanc dans le décret. C'est une mesure d'économie de manière à pouvoir faire basculer les enseignants du supérieur vers l'inférieur pour une récupération d'heures, pas liée à des trous. Et donc, en fait, elle va être où, la limite? Est-ce qu'on demande à un journaliste de faire, parce qu'il n'a que 30 minutes d'émission du journal, d'aller chercher finalement 2 heures de plus, 3 heures de plus, 4 heures de plus? Et si c'est le cas, moi je ne comprends pas que les gens ne soient pas dans leur propre métier, en grève et en mouvement aussi. Parce qu'en fait c'est toujours ça. On nous fait faire des économies depuis plus de 10 ans. Depuis le début de ma carrière, j'ai 20 ans de carrière, on ne parle que d'économie. Donc moi qui suis au DI, je me sens concerné par ce qui se passe. On est tous touchés par ce qui se passe.
Adrien Schoekert
Avec cette réforme annoncée qui pourrait déjà entrer en vigueur en septembre prochain, 22 périodes au lieu de 20 donc, certains profs vont vivre des conséquences particulièrement douloureuses. Ceux et celles qui sont les derniers arrivés dans l'école où ils pratiquent aujourd'hui et qui risquent de perdre une grande partie, voire toutes leurs heures à la rentrée prochaine. C'est ce qui pourrait arriver à Sylvain, professeur de géographie et d'histoire en région bruxelloise, et qui nous explique le problème.
Sylvain Masquelier
C'est assez simple en fait, ça ne demande pas une grande explication. Si tout le monde travaille 10% en plus mais qu'on n'augmente pas le nombre de classes, à un moment, il y a des gens qui n'ont plus d'heures. Donc simplement, si tout le monde travaille un peu plus mais qu'il n'y a pas plus de travail, il y a des gens qui n'ont plus de travail.
Adrien Schoekert
Et vous, dans l'école où vous êtes, par exemple, vous allez perdre une partie de vos heures? Toutes vos heures? Comment ça va se passer?
Sylvain Masquelier
En fait, il n'y a pas eu de projection faite par ma direction. Mais donc, c'est des projections qui ont été faites entre nous, de réflexion. En fait, il y a un système de priorité dans l'enseignement quand on n'est pas nommé. Et donc, en fonction de l'endroit où on se trouve dans la liste au niveau des priorités, on a plus droit ou pas à avoir des heures. Moi, je suis tout en dessous dans la liste des personnes qui donnent les mêmes cours que moi. Toutes ces personnes qui donnent les mêmes cours que moi vont tous devoir travailler deux heures en plus face classe. Ils sont au moins dix, voire un peu plus. Et donc toutes mes heures vont être redistribuées entre toutes ces personnes. Et donc moi je n'ai plus d'heure. Voilà.
Adrien Schoekert
Et alors la solution pour vous, c'est d'aller frapper à la porte d'autres écoles? Parce qu'on sait qu'il y a aussi beaucoup d'écoles qui sont en pénurie et qui cherchent justement des enseignants. Ça veut dire que vous n'aurez plus d'heures du tout, ou bien que vous allez simplement, enfin simplement entre guillemets, ça peut être beaucoup plus compliqué, mais devoir aller les prester dans d'autres écoles différentes?
Sylvain Masquelier
En fait, je sais pas. Il y a aussi un grand problème de cette réforme, c'est qu'il y a énormément d'incertitudes. Et donc ça aussi, c'est particulièrement angoissant. Vraiment, je ne sais pas. Très peu de chance que j'ai des heures dans mon école, donc j'en aurai probablement zéro. Et donc oui, ce serait aller frapper à la porte d'autres écoles, voir où il y a des remplacements, parce que cette réforme va amener des grosses souffrances en travail. Donc il y a des personnes qui vont partir en maladie beaucoup plus qu'aujourd'hui. Donc oui, effectivement, je pourrais être disponible pour des remplacements ponctuels, 4h par-ci, 4h par-là, faire 3-4 écoles différentes sur ma semaine, en espérant bricoler pour avoir à peu près un temps plein, pour du coup avoir, pareil, des conseillers de classe qui vont se faire dans 3-4 écoles. En fait, c'est extrêmement pénible et extrêmement inconfortable comme situation. Donc ce serait la solution, et effectivement, peut-être que comme ça, je pourrais me bricoler à peu près un temps plein, peut-être pour 3 mois, peut-être que les 3 mois après, vu que la personne sera rentrée, bah j'aurai un trois quarts temps et puis je serai de retour à temps plein et puis je perdrai quelques heures. Mais en fait qui voudrait d'une vie comme ça aussi?
Adrien Schoekert
Autre cas concret, celui de Joanne, professeure de français à Verviers. Elle, elle ne risque pas, comme Sylvain, de perdre toutes ses heures à l'Athénéthie-Lorrain, mais quand même une partie de ses heures, ce qui pourrait avoir pas mal de conséquences en cascade pour elle, mais aussi pour les élèves.
Joanne Dédric
Moi, je suis la dernière arrivée comme professeure de français dans mon établissement et comme mes trois autres collègues prennent donc ces 10%, ces deux heures en plus, j'en perds six, ce qui veut dire une classe de français, ce qui est un quart temps de ma fonction. Et donc, je vais devoir compléter avec des heures, donc ça fait quand même 22 ans que je suis prof, je ne suis pas nouvelle, je suis la plus jeune, mais je suis loin d'être jeune. Et donc, ça fait pour moi donc compléter dans une autre école. Et comme je vous l'expliquais, compléter dans une autre école, ça va dire renoncer au projet que je mène depuis des années dans cette école-là. Personnellement, j'assurais le suivi des délégués de classe de réto et la mise en place de tous leurs projets, ainsi que chapeauter l'organisation des TFE, donc travaux de fin d'études. Et donc, moi je ne vais plus être là, je ne vais plus pouvoir le faire. Mes collègues qui vont travailler 10% de plus ne vont pas pouvoir le faire non plus. Et la réponse c'est, s'il n'y a plus de TFE, ce n'est pas grave. Mais préparer des élèves aux études supérieures, ça passe notamment par l'élaboration d'un travail de fin d'études. Et moi, renoncer et me dire que les élèves vont être privés de cette préparation pour leurs études supérieures, ça m'attriste vraiment. Et la qualité de l'enseignement, c'est ça très précisément dans cet exemple-là.
Adrien Schoekert
Sans compter, disaient encore d'autres collègues présents, le casse-tête administratif de l'organisation d'une telle réforme dans chaque établissement. Les directeurs d'école font remonter d'ailleurs régulièrement le message et se mobilisent eux aussi. Ils s'inquiètent de devoir bricoler des solutions en très peu de temps puisqu'on parle d'une réforme qui pourrait voir le jour dès septembre prochain. Mathieu nous raconte un exemple concret dans son établissement à Anderlecht.
Mathieu
Ce que mon directeur m'a dit pour mon entretien pour l'année prochaine, c'est qu'en fait il coupera un de mes cours en deux. Et donc moi je donne science éco en degré supérieur, c'est quatre heures. Et donc ce qu'il fera, c'est qu'il me donnera deux heures et donnera deux heures à un autre prof. Ça signifie qu'on va devoir se coordonner au niveau du programme, alors qu'on n'a absolument pas des programmes qu'on peut couper en deux, au niveau des bulletins, au niveau des interros. Et donc, administrativement, c'est pensé. Mais au niveau pratique, on rajoute 10% en plus, mais au niveau pratique, c'est infaisable et c'est très mauvais pour la qualité de l'enseignement.
France Temelin
Un même élève va donc avoir deux, voire trois professeurs de français, peut-être même en quatrième année, puisqu'il y a cinq heures de cours de français. Donc c'est vraiment une question très concrète pour les élèves. Ils sont parfois perdus dans les fonctionnements différents des professeurs. Je leur réponds toujours que c'est un enrichissement, c'est une richesse de pouvoir s'adapter. Mais évidemment, il y a quand même des limites.
Adrien Schoekert
Alice, professeure en comptabilité et vente à Jean Blou, va vivre, elle, le double effet de la réorganisation du qualifiant et la perte d'or pour lesquelles elle est la dernière arrivée dans son établissement. Elle craint que cela n'aboutisse aussi à une démobilisation du côté des enseignants concernés.
Alice
Comment s'investir dans une école dans laquelle on sait qu'on ne va pas rester sur le long terme? Et inversement, j'ai repris les heures dans mon école d'une enseignante qui partait à la retraite. Moi j'avais une vision très long terme en me disant, elle vient de passer 20-30 ans sur la même option, je prends le flambeau et on est parti ici pour les 15-20 prochaines années. J'ai envie de m'investir, j'ai envie de savoir vers quoi est-ce qu'on emmène les élèves et à partir du moment où ici je vais me retrouver splittée entre deux ou trois écoles sans aucune garantie, comment est-ce qu'on peut encore s'investir pour les élèves à ce niveau-là?
Adrien Schoekert
Et la plupart des profs présents estimaient qu'avec cette réforme, on prenait le risque de perdre des enseignants qui pourraient décider de quitter le métier alors pourtant qu'on est déjà dans un contexte de pénurie.
Yannick Verstraten
Moi, je suis dans une école artistique, donc il y a plein d'options d'artistique. Je pense par exemple à des cours de photographie, des cours de dessin, des cours qui sont très spécifiques. Ces profs-là, ils ne vont pas retrouver une école dans toute la province de Namur, ils ne vont pas retrouver une école pour leur donner deux heures supplémentaires. Et donc c'est toutes des personnes aussi qui risquent d'abandonner tout court parce que les conditions deviennent trop difficiles. Et donc en fait, ce qu'on est en train de créer à moyen terme, on est déjà dans une pénurie. mais en fait on risque de créer une pénurie massive et du coup on va encore augmenter les inégalités puisque les écoles où c'est peut-être plus facile d'enseigner, avec des élèves peut-être plus faciles, des classes plus petites, etc. vont encore peut-être trouver des professeurs et de plus en plus d'écoles ne vont plus trouver. Et donc ça c'est la question, c'est est-ce qu'on veut encore aujourd'hui que chaque élève de l'école publique et un professeur ou une professeure en face de lui. Ça, c'est une vraie question. Et c'est une question que moi, j'ai déjà essayé de poser aux politiques. Je n'ai jamais reçu aucune réponse. Comment est-ce que vous allez gérer ça? En fait, j'ai un chiffre, c'est le seul chiffre que je vais citer aujourd'hui. J'ai un chiffre, c'est moins 31 d'inscriptions pour les personnes qui veulent devenir enseignants, que ce soit dans le primaire ou dans le secondaire. Dans le secondaire inférieur, on est proche des moins 40 %. Ça, c'est avant que ces réformes actuelles passent. Les réformes, elles vont faire que compliquer le métier d'enseignant. Donc, on va avoir une chute drastique du nombre d'enseignants. Donc, plus personne ne va vouloir faire enseignant. Et donc, on va en fait séparer la population entre ceux qui ont les moyens de payer des rattrapages privés, etc. et des personnes qui n'ont pas les moyens de financer davantage d'argent pour l'éducation de leurs enfants et qui vont se retrouver en grande difficulté.
Adrien Schoekert
A ces mots, beaucoup des enseignants présents acquiesçaient et regrettaient, comme Joanne, que ce message ne passe pas vraiment jusqu'ici auprès d'une partie du grand public.
Joanne Dédric
Ici, on s'adresse à tout le monde, on s'adresse à des parents d'élèves et je pense qu'il est difficile de faire comprendre à quel point cela va impacter la qualité de l'enseignement. Si on doit donner des cours pour lesquels on n'est pas qualifié, si on doit donner des cours dans différentes implantations, dont on ne maîtrise pas tous les codes, eh bien on est moins bon. Et je pense que le malaise des profs, il est là. Je l'ai déjà dit, mais dans ce malaise, je ne parviens pas à faire mon travail correctement parce que je n'en ai pas les moyens. Et faire mon travail correctement, c'est amener tous ces élèves qui ont des spécificités différentes. Un prof, sur une semaine, il côtoie 100, 150, jusqu'à 300 élèves différents. Chaque élève a ses spécificités et il doit les amener tous aux mêmes objectifs. Et donc ça, c'est son objectif à l'enseignant. Et il n'y parvient pas, et le malaise profond, il est là.
Adrien Schoekert
L'impression donc, que déjà avant les réformes qui sont discutées en ce moment, il y avait une vraie difficulté pour beaucoup d'enseignants à réaliser la mission dans laquelle ils croient. et qui ne comprennent donc pas pourquoi on vient, avec les réformes actuelles, leur charger encore davantage la barque. Dans notre épisode suivant, on poursuivra l'exploration de ce malaise très profond. On évoquera les raisons de la pénurie et de la crise des vocations. On cherchera les causes d'une perte de sens que disent ressentir beaucoup de profs, le contexte sociétal aussi et tout ce qu'il a comme conséquence en cascade pour l'école. On prendra le temps également de comprendre pourquoi de très nombreux enseignants nourrissent de la méfiance à l'égard du pacte d'excellence, alors pourtant qu'ils disent en partager pour la plupart les objectifs. Tout cela, ce sera dans notre deuxième épisode dans ce triptyque, avant d'aller chercher des réponses politiques dans le troisième numéro. Ce premier chapitre, il était réalisé par Adrien Schoekert, avec à la préparation et à l'organisation de cette rencontre Sarah Poussey. Merci à eux deux pour tout le boulot réalisé en un temps record. Et si ce contenu vous a intéressé, n'hésitez pas, bien sûr, à le partager autour de vous.
Dans ce premier volet d’un triptyque consacré au malaise dans l’enseignement, l’équipe de « Les Clés » s’attarde sur la colère grandissante des enseignants francophones belges. Autour de la table, huit profs de différentes filières et régions témoignent à propos des réformes en cours, de leurs répercussions concrètes et du profond sentiment de découragement et d’incompréhension qui agite le monde scolaire. L’épisode détaille les racines du mal-être, la charge croissante de travail, la perte de sens, la perception du public… et met en lumière une transformation structurelle qui bouleverse autant le quotidien des élèves que celui des profs.
[00:00 – 03:37]
Citation marquante :
« Ici je trouve qu’on arrive à un moment assez paroxystique où on cumule des réformes qui sont annoncées et catastrophiques pour l’enseignement dans une ampleur que je ne pense pas avoir déjà connu. »
— France Temelin (03:37)
[03:37 – 06:48]
Citation marquante :
« Le politique reste sourd, finalement, à tous les messages qui sont passés. Et donc aujourd’hui, c’est vrai que je me rends compte que si nous... on ne se met pas nous aussi en avant pour dire que ça n’ira pas, l’école va s’écrouler, qui le fera ? »
— Alice (05:08)
[08:10 – 13:23]
Citation marquante :
« On réduit en fait notre travail à ces heures face à la classe, mais évidemment il y a les préparations des cours, il y a les corrections, il y a tout le travail collaboratif… pour moi, deux fois 50 minutes face classe, ça représente environ cinq heures de travail au total. »
— Yannick Verstraten (10:43)
Citation marquante :
« Moi, ce que je déplore vraiment là-dedans, c’est… la manipulation de l’opinion publique. Parce que les politiciens savent qu’il ne s’agit pas de deux fois 50 minutes. … Ils le savent. »
— Aurélie Pratt (12:41)
[14:12 – 22:23]
Citation marquante :
« Si tout le monde travaille 10% en plus mais qu’on n’augmente pas le nombre de classes, … il y a des gens qui n’ont plus de travail. »
— Sylvain Masquelier (16:33)
Citation marquante :
« Moi je vais devoir compléter… dans une autre école… Renoncer au projet que je mène depuis des années… Et la réponse c’est, s’il n’y a plus de TFE, ce n’est pas grave. Mais préparer des élèves aux études supérieures, ça passe notamment par l’élaboration d’un travail de fin d’études »
— Joanne Dédric (19:11)
[22:23 – 24:52]
Citation marquante :
« Comment s’investir dans une école dans laquelle on sait qu’on ne va pas rester sur le long terme? … À partir du moment où… je vais me retrouver splittée entre deux ou trois écoles sans aucune garantie, comment est-ce qu’on peut encore s’investir pour les élèves à ce niveau-là ? »
— Alice (22:23)
[23:04 – 25:03]
Citation marquante :
« On va avoir une chute drastique du nombre d’enseignants. Donc, plus personne ne va vouloir faire enseignant. Et donc, on va en fait séparer la population entre ceux qui ont les moyens de payer des rattrapages privés… et ceux qui ne pourront pas. »
— Yannick Verstraten (24:36)
[25:03 – 26:00]
Citation marquante :
« Je ne parviens pas à faire mon travail correctement parce que je n’en ai pas les moyens. Et faire mon travail correctement, c’est amener tous ces élèves qui ont des spécificités différentes… Et le malaise profond, il est là. »
— Joanne Dédric (25:03)
[25:54 – fin]
L’épisode, sans jamais forcer le trait, donne à entendre des enseignants tour à tour épuisés, passionnés, inquiets, voire à bout. Le sentiment commun : ne plus pouvoir exercer leur métier correctement, voir leur engagement méconnu, et être dépossédé des moyens de soutenir, accompagner, voire orienter les élèves – tout particulièrement les plus fragiles.
C’est bien l’anatomie d’une colère — mais aussi d’une profonde inquiétude pour l’avenir de l’école publique — qui transparaît à chaque échange.
Résumé rédigé dans le respect du ton, des mots et de l’intention du collectif d’enseignants réuni par Les Clés.