
Dans de nombreuses écoles, la colère des enseignants se concrétise à travers des actions de revendication ou des jours de grève. Certains établissements restent portes closes, allant jusqu’à menacer la tenue de certains examens de fin d’année. A l’heure où les text...
Loading summary
Alice
La colère des enseignants ne faiblit pas.
Sylvain
Mobilisation aussi du côté des étudiants.
Yannick
Au final, qui est-ce qu'on attaque? C'est les élèves.
Mathieu
Je ne suis pas d'accord.
France Temelin
La première.
Narrator
J'ai besoin de repères.
Aurélie
L'idée, c'est justement de pouvoir faire front avec les enseignants.
France Temelin
Les clés.
Sylvain
Non à la réforme de l'enseignement.
France Temelin
Arnaud Reussen.
Narrator
Bonjour à toutes, bonjour à tous et bienvenue dans la suite de notre série des clés consacrée au grand malaise du monde enseignant, à la colère exprimée par une bonne partie des profs en ce moment. Si jusqu'ici on a beaucoup entendu le politique, les syndicats, les pouvoirs organisateurs, les experts, nous avons choisi, nous, de repartir du témoignage de profs de terrain, en rassemblant dans une même pièce huit profs du secondaire de Wallonie et de Bruxelles, qui ne se connaissaient pas avant l'émission, mais qui ont échangé pendant près de 3h30. Et on va commencer cette deuxième partie avec cette question. Pourquoi aujourd'hui le métier de prof attire-t-il beaucoup moins qu'hier?
France Temelin
La première, les clés. C'est
Narrator
un constat que nous avions déjà abordé brièvement dans notre épisode précédent. L'enseignement aujourd'hui attire beaucoup moins qu'hier. Sur les dix dernières années, les inscriptions dans les filières pédagogiques ont baissé de près de 30 %. Plusieurs baromètres révèlent aussi qu'un enseignant sur trois environ hésite à quitter le métier et on sait que beaucoup de jeunes enseignants jettent l'éponge dans les cinq premières années de leur pratique. Il faut dire que parfois, le début est rude. Écoutez par exemple ce que raconte Mathieu sur les défis qu'il doit gérer en tant que professeur en sciences économiques à Anderlecht.
Mathieu
On a des publics multiculturels et donc c'est super d'avoir des élèves qui sont issus des pays de l'Est, issus de la Méditerranée. Mais la maîtrise du français, elle est moindre. Et donc en fait, il faut aussi leur apprendre à mieux maîtriser, à structurer le français. Et c'est très compliqué en étant dans des classes comme ça où ils sont nombreux, s'ils sont 27, s'ils sont 30 élèves, comment on fait le suivi? Et je reprendrai un élément qu'une de mes collègues, elle a déjà dit, c'est qu'en tout cas on a des élèves qui ont besoin d'être accompagnés psychologiquement parce qu'ils ont des problèmes familiaux. Et donc il y a énormément, énormément aussi d'éléments comme ça derrière. Donc on nous demande, en tout cas pour que ça se passe mieux dans les classes, c'est parce qu'on se le dit, d'aller discuter, discuter individuellement avec les élèves, mais ça prend un temps fou. Et c'est vrai que des fois on se dit, notre métier c'est bien d'avoir ce contact. mais en même temps, j'ai pas la formation de psychologue, je suis pas le parent, je suis pas l'éducateur, et donc parfois, c'est très difficile, et je pense que c'est pour ça qu'il y a beaucoup d'abandon, parce que c'est lourd, c'est un beau métier, mais c'est très lourd.
Narrator
C'est un beau métier, mais c'est très lourd. On sait que notre enseignement souffre d'inégalités importantes, que dans notre quasi-marché scolaire, certaines écoles concentrent des publics favorisés, voire très favorisés, et qu'à l'inverse, d'autres établissements concentrent, eux, des publics défavorisés, qui cumulent les difficultés. Or, précisément, les jeunes enseignants vont souvent trouver leurs premières embauches, leurs premières places et faire leurs premières armes dans ces écoles où les défis s'empilent.
Alice
Du fait que certaines écoles sont moins attrayantes que d'autres, évidemment, en tant que jeunes enseignants, on trouve plus facilement une place dans des écoles qu'on considère comme moins attrayantes, donc avec un public plus défavorisé, peut-être plus difficile à gérer. Et donc c'est vrai que les jeunes enseignants se retrouvent face à des classes qui sont émotionnellement difficiles à gérer et sans accompagnement périphérique. Moi, j'ai déjà quitté une classe en pleurant, j'ai déjà quitté l'école fin de semaine en me disant, ça n'ira jamais, je ne pourrai pas terminer l'année. Et en fait, on y arrive quand c'est notre vocation. Voilà, on apprend et avec le temps, on se rend compte que ça va aller, mais c'est pas le cas pour tout le monde.
Narrator
Sans compter le fait qu'au début, un jeune enseignant doit souvent bricoler un horaire sur plusieurs implantations, qu'il doit parfois faire plusieurs écoles sur une année au gré des remplacements. Pour les enseignants que nous avons interrogés, le CDI qui est envisagé pour les jeunes enseignants à l'avenir ne suffira pas à stabiliser le début de carrière si on ne travaille pas aussi sur ces problèmes de fond. Et puis, il y a d'autres difficultés relevées encore, comme ce que pointe Yannick, enseignant à Namur, en matière de conditions de travail.
Yannick
Nous, on a des bâtiments récents, on a cette chance-là, mais on a aussi des bâtiments qui sont plus anciens. Je rentre en classe, j'ai un taux de concentration en CO2 qui est au-dessus de 2000 ppm particules par million. Alors, ça ne vous dit rien, mais c'est plus de deux fois au-dessus du seuil maximum autorisé par l'Organisation mondiale de la santé. Et donc voilà, on n'est pas dans des conditions qui sont faciles et je pense que ça c'est vrai pour tout l'enseignement. Parce qu'une enseignante du primaire, elle n'est pas dans des conditions faciles non plus, du maternel encore moins, etc. Et donc je pense que ces conditions de travail, voilà, ça devrait être une priorité pour le gouvernement actuel de dire on va améliorer les conditions de travail de notre enseignant, de nos enseignants. Et de nos élèves, du coup, c'est aussi des élèves qui subissent ça. Moi, ce matin, j'avais des élèves qui me disaient «Monsieur, il fait trop chaud pour travailler. J'y arrive pas, il fait trop chaud.» Donc ça, c'est la réalité du terrain. Et les élèves, ils voient ça. Ils ont ressenti ça en étant à l'école, que les conditions de travail en tant qu'élèves n'étaient pas bonnes. Donc ils se disent «Mais moi, je vais pas prendre un métier dans lequel mes conditions de travail ne seront pas bonnes.» Donc je pense que ça, on devrait vraiment avoir ça comme priorité, d'améliorer les conditions de travail si on veut éviter une pénurie massive.
Narrator
Aujourd'hui, par vétusté, par manque d'investissement dans la rénovation, de très nombreux bâtiments scolaires souffrent de la chaleur en été et du froid en hiver. Récemment, des responsables des pompiers pointaient aussi dans une enquête de la RTBF le nombre incalculable d'écoles qui ne sont pas aux normes en matière de prévention du risque d'incendie, notamment. Mais ce qui pèse aussi beaucoup sur le moral des profs et qui, selon eux, entame très fortement l'attrait pour la fonction, c'est le regard que la société pose sur eux. Écoutez ce que Sylvain, jeune professeur de géo et d'histoire à Excel, explique sur ce qu'il appelle, lui, la rémunération symbolique des professeurs.
Sylvain
Alors on est payé chaque mois en argent, heureusement, mais on a aussi la rémunération de ce que la société reconnaît en nous et comment elle nous voit. Et aujourd'hui, et les politiciens ne jouent pas du tout notre jeu à ce niveau-là, au niveau des enseignants, la profession d'enseignant est très mal vue. On est vu comme des profiteurs, on fout pas grand chose, mais vous êtes en congé tout le temps. Mais qui a envie d'être dans une profession dans laquelle vos voisins, votre famille, vos amis vont, dès que vous allez parler de votre métier, vous dire qu'en fait, ouais, mais vous bossez pas beaucoup quand même. Dans une société où la valeur travail est censée être mise au-dessus de tout et qu'on est censé tous beaucoup travailler. Et donc en fait, vu qu'on n'est pas reconnu non plus, cette rémunération symbolique est très faible. Donc on reçoit une rémunération qui est correcte. Je ne me plains pas là-dessus, mais du coup, il y a aussi ça en fait. On n'a pas de reconnaissance. Et donc, ça ne donne pas envie, simplement. Aujourd'hui, ce n'est pas normal qu'être expert fiscaliste soit plus reconnu qu'être enseignant.
Narrator
Et en la matière, Johan, enseignant à Liège, estime, lui, que la façon dont les réformes actuelles sont expliquées par le politique, mais aussi la façon dont tout ce débat est médiatisé, concourt à construire une image négative des enseignants dans l'opinion publique.
Johan
Dernièrement, avec les grèves, etc., je vois beaucoup de gens qui sortent dans la presse ou qui sortent dans des médias mainstream ou sur des chaînes qui font énormément de petits tutos vidéo de 10 minutes, ou même parfois de 30 secondes, et on demande à tout le monde de donner son avis sur notre métier. et on leur donne la parole. Et en fait, tout le monde connaît un professeur, tout le monde a peut-être eu un professeur qui a posé des problèmes, et on regarde que la pointe de l'iceberg. Donc pour les jeunes qui commencent, eux, ils sont baignés dans ce storytelling du prof fainéant, du monsieur mégot. Nous, c'était monsieur mégot avec le petit Spirou. Et en fait, on n'a plus que des messieurs mégots. On n'a plus les professeurs motivés, etc. Et alors, on a cette image négative de l'enseignant et de l'enseignante. Et ça, ça crée une pénurie. L'incertitude plus le regard négatif de toute une société, de gens, de parents qui parfois vivent des problèmes avec des enseignants dans des écoles. Mais encore une fois, moi je vois un enseignant qui pose problème, ce qu'on ne voit pas c'est les 99 autres autour qui eux font un job de dingue.
Narrator
Ce qui ressortait aussi beaucoup dans les discussions, c'est le sentiment qu'aujourd'hui, être prof dans une société où la captation de l'attention est devenue un enjeu économique central, renforcé évidemment par les nouvelles technologies, eh bien cela requiert énormément d'énergie. France Temelin, professeure d'histoire à l'Auverval, explique ce qu'elle a vu changer en 26 ans de carrière.
France Temelin
l'école qui, pendant peut-être des décennies, au XXe siècle, a été le centre de la vie des enfants, des adolescents, ne l'est plus du tout. Alors je ne dis pas que ce n'est pas bien, je ne dis pas que c'est mieux ou moins bien, mais en tout cas c'est un constat. Et pour le professeur qui enseigne, ça complexifie vraiment les choses parce que ça nous demande de faire, il faudrait presque faire du show pour pouvoir attirer l'attention ou garder l'attention de certains élèves. Et donc ça, ça renforce la pénibilité du métier. Alors ça n'a l'air de rien, mais comme je le disais, ça fait 26 ans que j'enseigne, cette année particulièrement. Je suis extrêmement fatiguée, mais c'est physique. Je dépense une énergie folle en classe parce que je me retrouve face à des élèves et pourtant je ne suis pas du tout dans une école dans laquelle il y a des problèmes énormes et avec une population aussi hétérogène que d'autres de mes collègues. je suis dans une situation, on va dire entre guillemets, censée être confortable, et bien je trouve que les élèves aujourd'hui sont de plus en plus inattentifs et c'est pas de leur faute, c'est vraiment des problèmes de concentration et c'est pour ça que je commence à m'intéresser beaucoup aux neurosciences aussi, à l'usage des écrans, etc. puisqu'il y a des choses quand même qui commencent à être démontrées. à ce sujet-là et donc on nous demande à nous, notamment dans les protocoles, ce qu'on appelle les aménagements raisonnables qui consistent à adapter notre enseignement, notre cours, nos feuilles, etc. à chaque élève qui porte des difficultés particulières. On a cité la dyslexie, la dysphasie, la dyscalculie, etc. Ça nous demande de faire de la différenciation, mais en même temps, et souvent dans ces protocoles, pour presque chacun de ces élèves concernés, on doit faire des relances d'attention. Il faudrait en faire peut-être toutes les dix minutes. Mais donc ça veut dire que toutes les dix minutes, vous devez penser à Pierre, Paul et Jacques, mais pendant ce temps-là, il y a Sarah, Olivier et Sophie qui font autre chose, donc vous devez les interpeller parce qu'elles parlent ou ils parlent aussi en même temps pour essayer de ramener l'attention. Et donc vous faites une débauche d'énergie dans ces tentatives de maintien ou de captation de l'attention.
Alice
Quand, face à nous, on a TikTok dont les vidéos durent en moyenne 40 secondes, comment est-ce que nous, on peut ramener leur attention à la lecture d'un texte qui fait plus d'une page ou à la vision d'une vidéo qui dure plus que 10 minutes? Il y a ça. Il y a aussi au niveau du travail de l'enseignant. C'est vrai que nous, comme dans beaucoup de métiers, c'est une question de la déconnexion. On reçoit des messages des élèves le soir parce qu'eux, ils travaillent le soir. On échange parfois pour des raisons plus personnelles via nos réseaux comme WhatsApp et Instagram, parfois au milieu de la nuit, pour des raisons personnelles.
Narrator
Les médias sociaux changent donc la vie des élèves, et donc aussi des profs, par leurs usages, mais aussi par certains messages, certains rôles modèles qui y sont véhiculés. C'est ce que nous dit Mathieu, professeur de sciences économiques à Anderlecht.
Mathieu
C'est au niveau des valeurs de la société. Et ces valeurs de la société, il les voit encore une fois sur les réseaux sociaux, sur TikTok. C'est un trader qui, sans formation, va avoir réussi à se faire facilement de l'argent. Et donc, parfois, il ne voit pas le sens, le sens du travail, le sens de l'engagement, s'engager à long terme. Et puis que ce n'est pas facile, en tout cas, de pouvoir réussir, qu'il faut du temps et il faut du travail.
Narrator
On touche là à un point plus philosophique, sans doute plus politique aussi, qu'attend-on au fond de l'école dans une société? Les profs que nous avons reçus pour cette discussion se disaient tous attachés à une école publique, une école qui émancipe, qui participe à la démocratie. Et Aurélie, professeure de français, tenait d'ailleurs là-dessus à en revenir au décret même qui fonde notre école actuelle.
Aurélie
Je suis enseignante, je m'appuie simplement, parce que je me suis inscrite quand même dans cette ligne qui figure dans le décret Mission 97, j'ai embrayé là-dedans, le sens des mots, le sens de l'engagement. Il est quand même écrit dans ce décret Mission, l'école, et donc ses enseignantes et ses enseignants, doit, je cite, préparer tous les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d'une société démocratique, solidaire, pluraliste. et ouverte. Démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte.
Narrator
Mais voilà, elle estime aujourd'hui que la façon dont le débat démocratique fonctionne, que l'omniprésence du marchand dans notre société de consommation, que tout cela la met de plus en plus en difficulté par rapport aux valeurs qui ont fondé son engagement. Et Johan, professeur à Verviers, partage en bonne partie son analyse.
Aurélie
Je pense que c'est une évolution de la société qui va vers une dévalorisation du non-marchand. L'enseignement fait partie de ce qui n'a pas l'air d'avoir de plus-value. On est dans ce groupe comme la culture, comme peut-être parfois la formation, où il n'y a pas nécessairement de plus-value en monnaie sonnante et trébuchante. C'est cette évolution-là que je déplore et je pense que l'enseignement doit lutter contre ça.
Narrator
En la matière, Alice, qui est professeure dans le qualifiant en comptabilité et en vente à Jeanblou, constate aussi les effets sur l'école d'autres réformes qui sont menées en ce moment à d'autres niveaux de pouvoir, notamment le renforcement des possibilités du travail étudiant.
Alice
Nos élèves peuvent travailler beaucoup plus d'heures qu'avant et donc en fait ils saisissent cette opportunité et en fait ils s'engagent envers leur entreprise et donc finalement le travail scolaire passe après le travail rémunéré.
Narrator
Vous avez beaucoup d'élèves qui, en plus vous êtes dans le Califian, peut-être c'est déjà plus prononcé, beaucoup d'élèves qui commencent déjà à travailler sur le côté et ça prend beaucoup de place.
Alice
Oui, donc en travaillant dans le Califian, la majorité de mes élèves ont atteint leur 18 ans, donc ils sont aussi beaucoup plus libres par rapport aux parents, évidemment les parents cadrent moins le temps de travail. Donc c'est un choix de leur part. Dans mes classes, presque tous ont des jobs étudiants, et pas seulement pendant les vacances, pas seulement pendant les week-ends, mais aussi sur des jours entre deux, le mercredi après-midi, le soir, et donc évidemment, ça empiète sur leur temps de sommeil, ça empiète sur leur temps scolaire, c'est aussi une organisation mentale, et en fait, c'est tant mieux pour eux, ils ont des responsabilités, mais finalement, parfois, ils osent pas dire non à leur job étudiant en disant je ne peux pas venir samedi, si ils y vont, quitte à travailler moins pour l'école.
Narrator
Je
Sylvain
travaille aussi dans le qualifiant. Et oui, j'ai beaucoup d'élèves qui travaillent pour eux, parce que c'est ce que la société leur vend. Vous devez avoir des sous et vous devez consommer, consommer, consommer. Aussi parfois par nécessité, parce qu'en fait, on est dans une société qui se précarise de plus en plus. Et je crois que dans l'enseignement qualifiant, on le voit parce que notre système scolaire est inégal. Donc dans l'enseignement qualifiant, on a des élèves qui sont plus précaires. Et en fait, on le voit. Moi, j'en vois qui doivent travailler pour leurs parents. J'en vois dont les parents sont exclus du chômage. et qui du coup en fait n'ont plus les sous mais par contre les enfants ils peuvent travailler en flexijob et donc les enfants vont aider la famille et donc en fait l'école est sacrifiée pas toujours par envie mais souvent par besoin enfin ça arrive régulièrement par besoin et en fait pour moi c'est un des gros problèmes et c'est lié au sens de l'école c'est lié à notre travail en fait c'est c'est cette espèce de perte du bien commun. On est sur une espèce de bien individuel, sur son petit précaré, et finalement, c'est marche ou crève. Et en fait, ça se ressent. Et nous, on est dans un métier humain où on travaille pour le bien commun. Comme on l'a dit tout à l'heure, on essaye d'amener tous les élèves au même niveau, le plus loin possible, de les pousser. Mais en fait, la société nous envoie un message complètement inverse. Et les élèves, ils ont ce message-là aussi. Ils ont, c'est, il faut que je gagne beaucoup de sous et très vite, parce que sinon, Sinon, je vais être dans la misère dans laquelle j'ai grandi ou dans la misère dans laquelle mes parents ont grandi ou dans la misère dans laquelle je vois mes voisins ont grandi.
Narrator
Enfin, Pour terminer ce tour d'horizon non exhaustif des raisons du malaise qu'expriment les profs aujourd'hui et qui n'est pas lié, on l'a compris, qu'aux réformes en cours, il faut aussi pointer la santé mentale des jeunes. Yannick, professeur de science à Liata, à Namur, estime que c'est aussi un ingrédient essentiel à considérer.
Yannick
Moi, je pense qu'on est aussi face à des jeunes qui ne vont pas très bien. Il y a vraiment un basculement Covid. Je ne pense pas que ce soit spécialement le Covid qui soit lié. Je pense que c'est vraiment un ensemble de facteurs. Je pense que la jeunesse est aussi descendue dans la rue pour des raisons environnementales, climatiques. Elle n'a pas du tout été écoutée là-dessus. Et donc il y a une sorte de fatalisme auprès de cette jeunesse. Il y a des difficultés parfois aussi familiales, des difficultés de gestion d'écran où ils dorment très très peu. J'entends l'organisation de travail de certains de mes élèves où ils vont commencer à se mettre au travail à 7h du soir jusqu'à 3h ou 4h du matin. Et donc on est face à des élèves qui sont eux-mêmes en difficulté. Et ça, ça contribue énormément à notre charge de travail et à notre charge mentale. C'est difficile de donner cours à des élèves qui ne vont pas bien, qui se cherchent, qui interrogent la société. Et qu'est-ce qu'on leur propose comme solution? C'est de gagner de l'argent, c'est ce modèle économique où il faut réussir financièrement. Donc ça, je pense que ça fait beaucoup de mal à l'enseignement de manière générale, aux élèves en premier lieu, mais aussi à tout l'enseignement.
Narrator
La question que je me pose alors, après avoir entendu tout cela, c'est celle du pacte d'excellence. Parce qu'on en a un peu parlé dans la discussion jusqu'ici, alors que c'est le grand chantier que l'école mène en ce moment. Un chantier sur plus de 15 ans qui doit normalement, profondément, transformer justement l'école. Les professeurs du secondaire, jusqu'ici, n'en voient pas encore beaucoup les effets puisque c'est seulement l'an prochain que les élèves qui ont bénéficié de l'enseignement réformé par le pacte arriveront en première secondaire. Mais j'ai quand même demandé au prof présent de nous dire ce qu'il pensait de cette réforme. Réponse de Yannick, enseignant à Namur.
Yannick
Alors, je pense que l'idée du pacte était excellente. Déjà, le statu quo n'était pas une option. On voit bien que dans l'enseignement, il y avait plein de choses à améliorer. Donc, l'idée de regrouper tout le monde autour de la table, les syndicats, les parents, différents acteurs politiques, les différents réseaux, je pense que ça faisait l'unanimité. Ils ont essayé de trouver des compromis en se disant, le but c'est quoi? Le premier but du pacte, c'était de diminuer les inégalités, puisqu'on a un des enseignements les plus inégalitaires de toute l'OCDE. Et donc je pense que les intentions du pacte étaient excellentes. Par exemple, de proposer un tronc commun, on voit bien que ça marche dans d'autres pays, parce qu'on sait que Ce qu'on dit trop peu, c'est que l'école, elle a une fonction aussi de tri entre les élèves qui peuvent continuer leurs études et faire des études supérieures et des élèves qui doivent s'orienter vers des options qualifiantes ou professionnelles et qui ne peuvent pas continuer leurs études. Et donc l'idée, c'était de retarder ça pour diminuer les inégalités et de créer plutôt des vocations et de mettre en première, deuxième, troisième, secondaire des cours techniques, des cours d'art, de l'électricité, de la menuiserie, etc. Donc ça, c'était les intentions. Mais je pense que dans toute une série de mises en place, ça n'a pas été assez réfléchi en fonction de la situation réelle du terrain. En plus, la ministre ici, le gouvernement a rajouté toute une série de décrets, de changements, a imposé toute une série de choses en plus, alors que je pense que le pacte en lui-même était déjà une modification suffisamment importante, de se concentrer déjà sur ce pacte pour essayer de le faire bien, plutôt que de multiplier les circulaires, les décrets, etc. Et donc voilà, je pense que la mise en œuvre de ce pacte, par contre, fait complètement défaut et qu'il est en train d'être complètement détricoté, et donc on ne va pas du tout vers une diminution des inégalités dans l'enseignement, ce qui m'effraye et me révolte, en fait.
Narrator
Une critique plutôt dure, mais une méfiance qu'on retrouvait chez d'autres participants à cette discussion. Beaucoup estimaient que, même si les syndicats étaient bien présents à la table des discussions sur le pacte, on n'avait pas assez écouté le ressenti des profs de terrain.
Mathieu
Même s'il y a beaucoup d'acteurs qui ont discuté, en tout cas autour de la table, et ils se sont mis d'accord sur un projet, un projet à long terme, vraiment de changement systémique de l'enseignement, peut-être qu'on a oublié de plus associer les enseignants, plus les associer à sa création en faisant des assemblées dans les écoles, et puis ensuite, au fur et à mesure de sa mise en place, les associer pour que ça puisse être bien mis en place. Parce qu'une réforme dans une organisation, il faut l'adhésion. Il faut l'adhésion des travailleurs et des travailleuses. Et moi, je vois dans mon établissement, cette adhésion, elle n'a pas été très importante.
Narrator
Un élément très mal ressenti aussi par certains enseignants, c'est l'idée de la contractualisation, notamment via ce qu'on appelle les contrats d'objectifs, où chaque établissement doit, dans une approche collaborative, se fixer ses priorités partant de sa réalité particulière. Et ces priorités, elles doivent coller bien sûr avec les objectifs généraux d'amélioration du système éducatif. Sauf que, pour Johan, prof de maths à Liège, par exemple, particulièrement remonté, lui, contre ce pacte qu'il rappelle ne jamais avoir validé, l'idée de chiffrer des objectifs est en décalage avec ce qu'il essaye de mettre en œuvre au quotidien avec ses élèves.
Johan
Alors moi je suis prof de maths et mon contrat c'est augmenter la réussite au C1D. Et moi je travaille avec de l'humain, je travaille avec des enfants, je travaille avec des élèves qui seront différents d'année en année, qui auront leurs problèmes, leurs forces et leurs faiblesses. Donc je ne peux pas, moi, dire bah oui on va augmenter de 1%, 2%, 3% par an, on arrivait à 6% d'augmentation sur le taux général. En fait on parle d'humains, nous on parle d'humains depuis le départ, de personnes, et on nous oppose des chiffres. On est sur vraiment une contractualisation comme dans les boîtes privées où on doit faire des marges de plus en plus élevées.
France Temelin
Les enseignants ont une pression qui va peut-être ou qui pourrait mener certains enseignants à laisser passer des élèves en les leurrant, en faisant croire qu'ils ont les compétences pour passer dans l'année suivante, simplement pour arriver aux chiffres convenus dès le départ avec la direction, etc.
Narrator
On sait que c'est un point de tension depuis le début. Une tension entre l'enjeu politique et sociétal de pouvoir fixer des objectifs à l'école et des enseignants qui disent, eux, qu'on ne leur fait pas assez confiance pour discerner au mieux comment aider leurs élèves. Dernier élément. Tous les profs que nous avions rassemblés s'inquiétaient d'une surcharge administrative liée au pacte, notamment dans toute la préparation des objectifs, avec, en parallèle, nous disait Alice, un manque de temps consacré dès lors à la formation, une formation pourtant nécessaire pour la mise en œuvre du pacte.
Alice
Moi, ça fait six ans que je suis dans l'enseignement. Les trois premières années, j'ai travaillé à l'élaboration de ce contrat d'objectif au sein d'une école et puis j'ai changé d'école. Donc aujourd'hui, je dois travailler sur un contrat d'objectif que je n'ai pas établi. Encore, bon, les profs travaillent de concert, donc c'est pas le pire. C'est plutôt ce qui me frappe, c'est que ça fait six ans que j'ai des journées de formation et que ça fait six ans que je n'ai pas suivi de formation, puisqu'en fait, je travaille à rédiger des documents pour dire si oui ou non, on va atteindre ces objectifs. Sauf que pendant ce temps-là, nous, on n'a pas le temps de se former réellement.
Narrator
Beaucoup de méfiance, donc, à tous les niveaux, dans les mots de ces enseignants. Évidemment, comme notre but était d'explorer les raisons de leur colère, de leur malaise, on s'est surtout concentré sur le négatif. Ce qui ne veut pas dire que ces profs voient tout en noir. Ce qui transparaissait aussi dans la longueur des échanges, c'était la passion de ces différents enseignants pour leur métier, l'émotion que l'on ressent aussi lorsqu'ils parlent de leurs élèves et de ce qu'ils parviennent à construire avec eux et avec elles. Dans notre épisode suivant, troisième et dernier de cette série, nous irons chercher des réponses politiques, et en particulier celles de Valérie Glattini, la ministre de l'enseignement obligatoire, avec qui on prendra aussi notre temps afin de lui soumettre tout ce qui a pu être exprimé ici. Merci à Guillaume Desmet pour la riche réalisation sonore de cet épisode. Merci à Sarah Pousset pour le copieux travail de préparation en amont de cette émission. Si vous voulez nous écrire, je vous rappelle l'adresse, lesclés.rtbf.be. Et si vous appréciez ces contenus, n'hésitez pas à nous mettre des petites étoiles sur les plateformes de podcast, puisque c'est cela qui va rendre, via les algorithmes, nos contenus visibles pour le plus grand nombre.
Podcast Host: Arnaud Ruyssen, RTBF
Episode Date: June 1, 2026
Cet épisode, deuxième volet d’une série consacrée au « grand malaise du monde enseignant », s’attache à comprendre pourquoi le métier d’enseignant attire toujours moins de candidats en Belgique francophone. Plutôt que de donner la parole aux décideurs et experts, Arnaud Ruyssen réunit huit professeurs du secondaire issus de Wallonie et Bruxelles pour une discussion de fond sur leur vécu, leurs difficultés et la perte d’attrait d’une profession autrefois considérée comme noble et essentielle.
« Notre métier, c’est bien d’avoir ce contact… mais je n’ai pas la formation de psychologue, je ne suis pas le parent… parfois, c’est très difficile, et je pense que c’est pour ça qu’il y a beaucoup d’abandon, parce que c’est lourd, c’est un beau métier, mais c’est très lourd. » ([02:01])
« On n’est pas dans des conditions faciles… ce matin, j’avais des élèves qui me disaient "Monsieur, il fait trop chaud pour travailler."… Les élèves voient ça et se disent "je vais pas prendre un métier où mes conditions de travail ne seront pas bonnes." » ([05:12])
« On est payé chaque mois en argent, heureusement, mais on a aussi la rémunération de ce que la société reconnaît en nous… Aujourd’hui, la profession d’enseignant est très mal vue… » ([07:06])
« Tout le monde connaît un professeur… on regarde que la pointe de l’iceberg… On n’a plus que des messieurs mégots… ça crée une pénurie. » ([08:21])
« Faire de la différenciation… ça veut dire que toutes les dix minutes, vous devez penser à Pierre, Paul et Jacques, mais pendant ce temps-là, il y a Sarah, Olivier et Sophie qui font autre chose… vous faites une débauche d’énergie pour garder l’attention. »
« C’est un trader sur TikTok qui a gagné facilement de l’argent… ils ne voient pas le sens de l’engagement à long terme. » ([13:12])
« L’école doit préparer tous les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d’une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte. » ([14:25])
« C’est ce que la société leur vend. Vous devez avoir des sous et consommer… Je vois des enfants qui vont aider la famille… Pour moi, c’est lié à la perte du bien commun… On est dans un métier humain où on travaille pour le bien commun… mais la société nous envoie un message inverse. » ([17:25])
« On est aussi face à des jeunes qui ne vont pas très bien… il y a une sorte de fatalisme… difficultés familiales, difficultés de gestion d'écran… ils dorment très peu… on est face à des élèves qui sont eux-mêmes en difficulté… ça contribue énormément à notre charge de travail et à notre charge mentale… » ([19:09])
« Le pacte aurait déjà été une révolution importante… mais la mise en œuvre fait complètement défaut… on ne va pas du tout vers une diminution des inégalités, ce qui m’effraye et me révolte. » ([21:45])
« Peut-être qu’on a oublié d’associer plus les enseignants, à la création comme à la mise en place… dans mon établissement, l’adhésion n’a pas été très importante. » ([24:03])
« On parle d’humains depuis le départ, de personnes, et on nous oppose des chiffres… comme dans les boîtes privées. » ([25:26])
« Ça fait six ans que j’ai des journées de formation, et ça fait six ans que je n’ai pas suivi de formation, car je travaille à rédiger des documents pour dire si oui ou non on va atteindre ces objectifs. » ([27:05])
Cet épisode offre une plongée sensible et très incarnée dans les multiples raisons qui expliquent la désaffection pour le métier d’enseignant. De la dégradation des conditions matérielles à la perte de reconnaissance publique, en passant par l’influence des technologies et une surcharge administrative qui épuise les vocations, la parole libre d’enseignants de terrain dévoile un malaise profond, mais aussi un attachement persistant à leur mission collective.
L’épisode suivant annoncera la confrontation de ce diagnostic avec les réponses politiques à venir.