
L'entreprise Palantir a été fondée par Alex Karp et Peter Thiel. Ce géant technologique développe des outils permettant de traiter de grands réseaux de données, notamment pour l'armée américaine, les services de renseignement ou la police de l'immigration. Mais ces...
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Peter Thiel
Palantir, spécialisé dans l'analyse de données.
Olivier Tesquet
Une entreprise technologique très controversée.
Arnaud Reussen
Mais avec une vision très claire selon laquelle la technologie doit servir la puissance américaine.
Sarah Poussey
La première...
Olivier Tesquet
J'ai besoin de repères.
Peter Thiel
Palantir, copilote désormais chaque opération de l'armée américaine.
Sarah Poussey
Les clés, Arnaud Reussen.
Arnaud Reussen
Bonjour à toutes, bonjour à tous et bienvenue dans les clés pour un numéro dans lequel on va s'intéresser à une entreprise américaine dont on parle de plus en plus, Palantir. Une société qui développe des outils permettant de traiter, d'intégrer, de visualiser de grands réseaux de données. Elle travaille notamment pour l'armée américaine, pour les services de renseignement, pour la police de l'immigration, mais elle vend aussi ses services bien au-delà des Etats-Unis. Et si cette société inquiète, c'est parce qu'elle a accès à beaucoup de données sensibles, parce qu'elle développe des outils permettant une surveillance de masse avec aussi des décisions potentiellement automatisées, opaques. Alors, faut-il avoir peur de Palantir? On va prendre le temps d'y voir clair en faisant d'abord un petit retour 25 ans en arrière.
Sarah Poussey
La première, les clés.
Olivier Tesquet
Le tourisme mondial a dit que la ville n°1 est en feu. Tout ce qui se trouvait à l'extérieur
Arnaud Reussen
était un énorme explosif. La guerre contre le terrorisme commence avec l'al-Qaïda.
Sarah Poussey
Une
Arnaud Reussen
question obsède Washington. Comment, est-ce qu'avec autant de données disponibles, avec les services de renseignement présentés comme les meilleurs de la planète, comment ce projet terroriste a-t-il pu se construire? À l'époque, un certain Peter Thiel est le patron et cofondateur de PayPal, une entreprise américaine pionnière dans le paiement en ligne. Et chez PayPal, les équipes ont construit des systèmes capables de détecter des fraudeurs en reliant des milliers de signaux, les transactions, les comportements des clients, les connexions entre comptes, etc. L'histoire raconte que va alors germer dans la tête de Peter Thiel l'idée suivante. Et si ce qu'on a mis en place en termes d'analyse de data pour détecter la fraude pouvait être appliqué à la lutte contre le terrorisme? Le
Olivier Tesquet
pouvoir d'Isengard est à votre commande, Sauron.
Arnaud Reussen
Le nom est tiré du Seigneur des Anneaux, l'œuvre de fiction heroic fantasy de Tolkien, où une palantire est une pierre de vision qui permet de voir à distance et de communiquer rapidement pour gouverner des territoires. La société Palantir va donc progressivement construire des logiciels permettant de mieux voir, en quelque sorte, à travers de très vastes réseaux de données. L'idée, c'est de parvenir à rendre signifiant et utilisable un fatras de données en tout sens. C'est ce à quoi travaille l'entreprise. Et pour cela, elle développe ces logiciels en étroite collaboration avec les autorités américaines, la CIA, on l'a dit, l'armée, elle développe des outils très précieux pour l'analyse et le croisement de données sur le champ de bataille, le programme Medicaid, afin de détecter les fraudes à l'assurance santé, etc. Mais tout cela ne se fait pas franchement en transparence vis-à-vis du grand public. Un cas l'illustre particulièrement bien. En 2012, Palantir commence à développer secrètement un programme de prévision policière à la Nouvelle-Orléans. Le projet, commandité par la police locale, n'a même pas été communiqué aux élus locaux. Et pourtant, il va utiliser et croiser beaucoup de données personnelles sensibles. les connexions téléphoniques entre individus, des données issues de tout ce que publient les gens sur les réseaux sociaux, le contenu de bases de données criminelles, des rapports de police, le contenu d'appels téléphoniques passés depuis les prisons, etc. Tout ça dans le but de tenter de prédire quels individus risquent de commettre des actes de violence et quels individus risquent d'en être les victimes. Depuis, La société Palantir a encore considérablement élargi les services qu'elle propose en matière de sécurité dans les systèmes de santé, dans la gestion des politiques d'immigration pour des entreprises commerciales aussi, des services qu'elle propose bien au-delà des États-Unis désormais, notamment en Europe. Et sa capitalisation boursière est énorme, 300 milliards de dollars, soit 60 fois plus que son chiffre d'affaires de 2025. c'est dire si les investisseurs croient dans le potentiel de cette entreprise qui fascine autant qu'elle inquiète. Et avec nous justement pour voir jusqu'à quel point il y a lieu au nom de s'inquiéter, c'est Olivier Tesquet, bonjour.
Olivier Tesquet
Bonjour.
Arnaud Reussen
Vous êtes journaliste à la cellule enquête de Téléramac, auteur du livre Apocalypse Nerds, comment les technofascistes ont pris le pouvoir. Et avec vous, on va d'abord essayer de comprendre un peu le business de cet éditeur de logiciels. On l'a dit, Palantir fournit des solutions pour essayer de s'y retrouver dans des vastes réseaux de données. Ça veut dire que ce n'est pas une entreprise qui elle-même, a priori, collecte des datas ou qui pratique elle-même de la surveillance. Son business, c'est de fournir des programmes, des logiciels pour permettre aux États, notamment, d'analyser tout ça.
Olivier Tesquet
Oui, tout à fait. D'ailleurs, c'est l'un des arguments de Palantir, c'est d'expliquer que nous ne sommes pas une entreprise de surveillance. On est différent des grandes plateformes et des grands réseaux sociaux, les Facebook, les Twitter et compagnie. Nous, on ne collecte pas d'informations personnelles. En fait, ils interviennent à un autre niveau de la chaîne, c'est-à-dire qu'ils utilisent tout un tas d'informations, y compris certaines des informations issues de ces de ces réseaux sociaux et ils leur donnent du sens. Donc en fait, ce que vend Palantir, ce n'est pas une capacité de surveillance stricto sensu, même si, de fait, ils ont des contrats avec des services de renseignement, avec des services de police, avec l'armée, dans des dispositifs qui peuvent être des dispositifs de surveillance. ils vendent une capacité à rendre visible ce qui, jusque-là, était invisible. La promesse initiale, c'était de dire, voilà, les services de renseignement ont échoué, failli à leur mission en 2001 en ne parvenant pas à prédire les attentats du 11 septembre. Et donc, à ce moment-là, une entreprise privée doit prendre le relais et doit être capable de lire l'avenir quelque part, puisque c'est un peu ça, la promesse magique que porte d'ailleurs le nom de l'entreprise, comme vous l'avez rappelé dans le petit reportage illuminaire.
Arnaud Reussen
Ça s'effectue dans de très nombreux domaines d'activité différents. C'est le cas sur le champ de bataille pour les armées où on va aller croiser à la fois des données satellites, des données de capteurs de terrain, des données du renseignement, d'espionnage de communication, etc. pour fournir une sorte de tableau de bord qui va permettre alors aux militaires d'agir sur le terrain. C'est le cas, on l'a dit, pour les services de sécurité, de renseignement. C'est le cas aussi pour aller repérer Certains profils dans le cas de la lutte contre l'immigration illégale aux Etats-Unis. Bref, Palantir fournit ce même service à des quantités d'usages très différents au fond.
Olivier Tesquet
Alors des quantités d'usages très différents, parce qu'il y a aussi l'utilisation pour le secteur privé. On a des très grandes entreprises comme Airbus ou comme des banques qui sont clientes ou ont été clientes de Palantir. Moi, je dirais que le dénominateur commun entre tous ces usages, qui semblent en apparence assez différents, c'est qu'en fait, Palantir a une capacité à désigner des cibles. que ce soit des corps indésirables sur le sol américain qu'il faudrait expulser, que ce soit des cibles à éliminer comme on le voit aujourd'hui en Iran où ce programme MAVEN qui est utilisé par l'armée américaine pour désigner des cibles sous perfusion des logiciels de Palantir, que ce soit pour désigner, comme ça a été le cas pendant le Covid, des corps malades avec des contrats qui ont été signés notamment au Royaume-Uni. Donc on voit bien que Palantir est une entreprise qui profite des crises quelque part ou capitalise très littéralement sur les crises et dont la fonction est de discriminer au sens premier du terme les amis des ennemis.
Arnaud Reussen
Et tout cela se fait du coup dans une relation très entrelacée j'ai envie de dire avec les autorités qui va empiéter sur ce qu'on pourrait considérer être les missions régaliennes des Etats puisque quand on a aujourd'hui des logiciels qui vont en quelque sorte préindiqués aux services de police vers quels suspects ils doivent se diriger, même chose pour les services d'immigration, même chose pour la défense, puisque ce ne sont pas les programmes de palins de tir qui vont tirer tout seuls sur une cible, mais qui vont quand même contribuer à construire les données pour pouvoir justement prendre cette décision-là. On peut dire que, vraiment, cette société privée empiète de plus en plus sur ce que, jusqu'il y a peu, on considérait quand même comme des missions plutôt exclusives des États.
Olivier Tesquet
Tout à fait, d'ailleurs je pense que c'est ça la question principale que pose Palantir et c'est comme ça que le débat public doit être mené à mon sens, c'est-à-dire que c'est une prédation du régalien parce que ce que fait Palantir c'est se rendre propriétaire, propriétaire à travers un logiciel qui est lui-même propriétaire de l'intelligibilité du monde. Si on prend l'exemple qui a été assez médiatisé et qui est assez à la fois effroyable et spectaculaire de la police de l'immigration, l'ICE, aux Etats-Unis, on a dans des dépositions des agents de l'ICE qui expliquent qu'ils ont dans leur voiture ou dans leur SUV un écran sur lequel apparaissent des espèces de cartes de chaleur avec des cibles que permettent d'identifier les logiciels de Palantir et d'autres entreprises, puisque c'est un gros maillon dans une chaîne un peu plus un peu plus large et en fait on se rend compte à la lecture de ces dépositions et en observant l'action de l'ICE que s'il n'y avait pas ces logiciels et bien l'action de ces supplétifs de la police ne serait pas aussi efficace si j'ose dire. Quand il y a quelques années la police de New York décide de rompre le contrat avec Palantir pour des raisons notamment financières, parce que c'est des logiciels qui coûtent extrêmement cher, et bien à ce moment-là, Palantir dit «Ok, il n'y a pas de problème, mais nous on est propriétaires de la formule de calcul quelque part, c'est-à-dire que c'est nous qui vous offrons la possibilité de voir». Et donc à partir du moment où un client essaie de se désengager, de se défaire comme ça de l'étreinte de Palantir, il se retrouve dans cette situation extrêmement délicate, a fortiori quand on est sur du sur du régalien, sur des activités de police, de renseignement, qui sont des activités très sensibles, où vous ne pouvez pas vous permettre d'avoir un hiatus, dans ces moments-là, ça devient extrêmement difficile parce que vous avez délégué, confié votre souveraineté à une entreprise étrangère qui, au surplus maintenant, est alignée sur l'administration Trump.
Arnaud Reussen
Oui, et ça c'est quand même important aussi de le préciser. Aujourd'hui Palantir ne fournit plus seulement des services aux autorités américaines, elle s'implante dans d'autres pays, notamment en Europe. On a aussi beaucoup parlé du cas de l'Ukraine où visiblement c'est un ingrédient important aussi de la lutte que l'Ukraine mène aujourd'hui contre la Russie. Donc Palantir ce n'est plus seulement cette intrication avec les autorités américaines, c'est le cas aussi avec d'autres autorités ailleurs dans le monde.
Olivier Tesquet
Oui, tout à fait. On peut mentionner l'exemple de l'Ukraine, on peut mentionner l'exemple de l'armée israélienne aussi, puisque Palantir est actif à Gaza. Alors, on est encore parfois obligé de faire un peu de divination sur le périmètre exact de ces activités, parce qu'encore une fois, et vous l'avez très bien rappelé, il y a une opacité, mais qui est une opacité structurelle, c'est-à-dire que ce n'est pas une opacité accidentelle, c'est conçu comme ça parce que ce qui fait la valeur de Palantir, ce qui fait sa capitalisation et ce qui permet à son patron Alex Karp d'être l'un des patrons les mieux rémunérés de la planète aujourd'hui, c'est précisément d'être cette espèce de boîte noire. Si le ciel de Palantir était en accès libre, évidemment financièrement ce serait beaucoup moins intéressant pour eux. Mais cet effet d'opacité, quand il est comme ça diffusé un peu à travers le monde, que ce soit en Ukraine, que ce soit en Israël, que ce soit dans tout un tas de pays européens, que ce soit d'ailleurs beaucoup de pays européens, c'est-à-dire qu'on a la France, le Royaume-Uni, on a des pays scandinaves, on a les Pays-Bas, à des degrés divers, avec des implications qui sont différentes. On voit une vraie pénétration de ces marchés-là et donc on voit une prédation à une échelle continentale de ce pouvoir régalien et de ce pouvoir régalien dans toutes ses composantes.
Arnaud Reussen
Alors, on va s'intéresser quand même au personnage dont on a parlé dans notre introduction, qui est un peu à l'origine de Palantir. Il y a le patron, vous l'avez dit, Alex Karp, et on va en parler également. Mais la personne que l'on associe le plus volontiers au lancement et à l'idée en fait même de Palantir, c'est Peter Thiel, qui était à l'époque chez PayPal. Et je propose qu'on prenne le temps de s'intéresser sur son profil très particulier, en compagnie de Sarah Poussey.
Sarah Poussey
Peter Thiel est né en Allemagne, mais il passe son enfance en Afrique du Sud, dans une station balnéaire fondée par des colons allemands, où il est confronté à une certaine nostalgie du nazisme. Après s'être enrichi dans l'exploitation de l'uranium africain, sa famille déménage aux Etats-Unis, où Peter Thiel réussit brillamment ses études, notamment de philosophie à Stanford. Et puis à 33 ans, il fonde Paypal avec l'un de ses amis et Elon Musk, qui travaillait déjà sur une idée similaire. Et là, on commence déjà mieux à comprendre qui est Peter Thiel, car son vrai projet à travers Paypal, c'est de créer une nouvelle monnaie mondiale totalement libre qui échappera au contrôle des gouvernements. Ce milliardaire est en effet animé par l'idéologie libertarienne. C'est-à-dire que pour lui, la liberté prime sur tout, et notamment sur l'État. Il ne croit pas en la démocratie ni au suffrage universel. Il veut plutôt que le monde soit géré par les entrepreneurs de la tech.
Peter Thiel
On ne peut pas remporter une élection et obtenir certaines choses car nous sommes une minorité. Mais, en fait, peut-être que nous pouvons changer le monde, unilatéralement, sans constamment devoir convaincre des gens, supplier et implorer des personnes qui ne seront jamais d'accord avec nous. Et ça, grâce à des moyens technologiques. C'est pourquoi je pense que la technologie est une alternative incroyable à la politique.
Sarah Poussey
Son objectif concret, c'est donc de saper l'Etat qu'il voit comme un obstacle au développement technologique et il y parvient grâce à sa fortune. Alors déjà, c'est le premier investisseur extérieur de Facebook. On le retrouve aussi dans les fonds de YouTube, LinkedIn, Spacek ou Airbnb. Bref, il est omniprésent et il investit aussi son argent à des fins idéologiques. Il a ainsi voulu créer un projet d'eal totalement libertarienne pour échapper aux contrôles gouvernementales. Il finance aussi des projets qui luttent contre la vieillesse car il est passionné par le transhumanisme et veut que son corps soit cryogénisé. Et puis bien sûr, il tente de placer des candidats libertariens au pouvoir. C'était l'un des seuls patrons de la tech à soutenir Donald Trump dès 2016.
Arnaud Reussen
Je fonde des entreprises et je soutiens
Peter Thiel
les gens qui créent de nouvelles choses, des réseaux sociaux ou fusées. Je ne suis pas un politicien, Donald Trump non plus. C'est un bâtisseur et il est temps de reconstruire l'Amérique.
Sarah Poussey
Peter Thiel a aussi largement participé à l'entrée en politique de J.D. Vance et a initié le rapprochement avec Donald Trump. Et puis il est profondément persuadé que l'antéchrist menace notre monde et qu'il s'incarne dans toutes les personnes qui critiquent la technologie ou qui prônent des politiques de diversité avec une menace essentielle, Greta Thunberg.
Arnaud Reussen
Alors Olivier Tescaille, quand on entend tout ça, cette idée qu'il faudrait un monde géré par les entrepreneurs de la tech, objectif avoué depuis Tortil, l'idée de remplacer la politique aussi par de la technologie. Et quand on entend ce que vous nous avez décrit avant, cette intrication quand même assez forte entre les États-Unis, les autorités, les missions régaliennes et cette entreprise, ainsi que ce qui se passe dans d'autres pays ailleurs sur la planète, il y a de quoi être inquiet un peu quand on entend tout ça.
Olivier Tesquet
Oui, il y a de quoi être inquiet. Il y a un paradoxe chez Peter Thiel, c'est qu'à la fois, comme vous le rappeliez dans le sujet, il y a un ferment profondément libertarien chez lui. Cette notion de libertarianisme qu'on voit toujours de manière un peu lointaine en Europe, parce qu'on n'a pas vraiment de force politique, libertarienne et qui a beaucoup muté dans les années 80-90 aux Etats-Unis, c'est-à-dire qu'il y a eu la poussée d'un libertarianisme, mais qu'un libertarianisme autoritaire, c'est-à-dire qu'on garde la partie néolibérale, on garde la partie très explicitement capitaliste, mais couplée à une organisation très hiérarchique de la société. Et je pense que c'est devenu un peu le centre de gravité politique de la Silicon Valley aujourd'hui. Et c'est le centre de gravité politique d'un Peter Thiel qui, du coup, est à la fois ce libertarien qui veut se défaire de l'État, qui essaie de s'affranchir de la politique, ce qu'il essayait déjà de faire avec PayPal, qui pense que, selon la formule maintenant assez célèbre, la démocratie et la liberté ne sont pas compatibles. Et en même temps, c'est quelqu'un qui dépend de la commande publique parce qu'on le disait tout à l'heure, si Palantir n'avait pas eu et un coup de pouce de la CIA quand l'entreprise a été créée et si elle n'avait pas eu des clients, d'abord des clients régaliens, des agences de renseignement, des services de police, etc. Eh bien, Palantir ne serait pas l'entreprise qu'elle est aujourd'hui. Mais ce qu'il faut bien comprendre dans cette espèce d'ambiguïté, c'est qu'il y a une volonté qui n'est pas une volonté de coup d'État. C'est-à-dire que nous, on mobilise cette catégorie qu'on a forgée dans le livre, catégorie de techno-fasciste parce qu'on retrouve des invariants des fascismes historiques mais on n'est pas dans la marche sur Rome, on est bien plus dans une espèce d'administration du basculement, Palantir correspondant assez bien finalement à un véhicule pour opérer cette administration du basculement. L'objectif étant de mettre l'État au service de ces entreprises, de corroder les institutions de l'intérieur, sachant que les institutions dans les démocraties libérales sont déjà relativement voire très affaiblies, et donc sur ce corps un peu malade, faire proliférer l'idée selon laquelle la technologie doit remplacer effectivement la politique et doit finalement servir à contourner la démocratie représentative.
Arnaud Reussen
Et est-ce que le patron actuel de Palantir, qui s'appelle Alex Karp, qui l'a fondé aux côtés de Peter Thiel, on l'a dit, est aligné sur ce même projet de société ou bien est-ce qu'il a justement un profil différent?
Olivier Tesquet
Alex Karp, c'est un profil assez intéressant parce que pendant longtemps, c'était un peu un système good cop bad cop, c'est-à-dire qu'on avait d'un côté Peter Thiel, le libertarien républicain, soutien de Donald Trump dès 2016, et puis de l'autre, on avait Alex Karp qui se vendait comme de formation marxiste, votant démocrate, avec un air un peu des cheveux hirsutes. Donc même visuellement, les deux sont très très différents. On l'ont longtemps joué sur cette espèce de dissemblance entre les deux. Et puis aujourd'hui, quand on écoute ou qu'on lit Alex Karp, qui a publié un livre notamment qui s'appelle The Technological Republic, donc La République Technologique, et dont les prescriptions aujourd'hui sont finalement complètement alignées à la fois sur celles de Peter Thiel et sur celles de l'administration Trump. C'est-à-dire que quand on demande à Alex Karp si le rôle de palan de tir dans la politique migratoire de Trump et le soutien technologique apporté à l'ICE lui pose une question morale, il l'évacue d'un revers de la main en estimant qu'il remplit absolument sa mission, mais qui est une mission quasi civilisationnelle. Donc aujourd'hui, Alex Karp est quelqu'un qui, en dépit de ce passé qu'il a mis en avant, le fait qu'il ait étudié, qu'il ait fait sa thèse de doctorat dans l'orbite de Jürgen Habermas, grand philosophe de l'espace public, etc., il s'en est quand même beaucoup, beaucoup éloigné. Palantir étant probablement l'exact opposé de tout ce que prescrivait Jürgen Habermas, justement.
Arnaud Reussen
Alors ici on parle beaucoup de Palantir, évidemment, c'est le sujet de notre émission, Olivier Tesquet, mais est-ce qu'il n'y a pas lieu quand même de dézoomer un peu sur des risques pour nos sociétés, pour nos démocraties, qui ne sont pas liés que à Palantir, qui est une entreprise qui propose ce genre de solution, mais d'autres pourraient arriver et proposer ce même genre de solutions aux états, mais plutôt sur le fond de ce qui est proposé par ces entreprises qui permettent des surveillances de masse, dans une sorte de boîte noire, j'imagine renforcée aussi par l'intelligence artificielle, qui fait qu'on ne sait peut-être plus toujours très bien pourquoi la machine nous fait sortir tel nom d'immigrés, par exemple, à aller appréhender, ou tel nom de criminels potentiels à plus surveiller que les autres. Tout ça donc en plus dans une logique de concentration du pouvoir permise par justement ces nouvelles technologies. Est-ce que le risque n'est pas là aussi au-delà du projet Palantir, de Peter Thiel et d'Alex Karp?
Olivier Tesquet
Si, complètement. C'est-à-dire que je pense qu'il faut faire deux mouvements et deux choses simultanément. Il faut à la fois s'intéresser à Palantir en tant qu'entreprise, en tant qu'acteur, quasi monopolistique sur ce marché-là. Mais il faut aussi ausculter tous les discours, y compris un certain nombre de discours qui sont très critiques de Palantir, notamment pour des questions de souveraineté. On voit ce débat qui monte de plus en plus dans les pays européens avec, si je prends l'exemple de la France par exemple, les services de renseignement intérieur sont clients de Palantir depuis les attentats de 2015 parce qu'à cette époque-là, il fallait une solution dans l'urgence. Cette solution qui était présentée comme temporaire à l'époque Ce contrat a été renouvelé pour la troisième fois à la fin de l'année dernière. Et dans le même temps, le ministère des Armées communique de manière assez agressive sur le fait qu'il ne veut absolument pas travailler avec Palantir. Moi, ce que je crains, c'est un peu une palantirisation du monde. C'est-à-dire que si on fait émerger d'autres acteurs qui seront des acteurs européens dont on estime que parce qu'ils sont européens, ils correspondent mieux à nos principes, à nos valeurs, etc. qu'on ne s'intéresse pas aux projets de société qu'il y a derrière, parce qu'on peut voir Palantir et ses émanations comme une théorie de l'État finalement, et donc cette théorie de prédation du régalien, eh bien si on remplace Palantir par une entreprise européenne, en fait on ne fait que déplacer le problème. Il faut se défaire de tout un imaginaire, d'un imaginaire technique, selon lequel l'entreprise, en l'occurrence, deviendrait le lieu du politique, et donc le lieu du politique de la décision souveraine, toute la théorie politique qui a beaucoup influencé d'ailleurs un Peter Thiel, qui est le lieu de la distinction entre l'ami et l'ennemi, le lieu de la décision exceptionnelle, ce genre de choses, contre la politique, la vieille politique, avec ses médiations, avec ses frictions, ses délibérations, ses élections, etc. Et en fait, on voit la tentation qu'il peut y avoir pour un certain nombre de démocraties libérales aujourd'hui, qui sont un peu à peau de souffle, de se tourner vers ce type de modèle, la technique étant vue comme un moyen d'administrer la société, là où la politique précisée. à l'ancienne ne suffit plus et ça je pense que c'est un vrai danger et c'est probablement l'effet le plus pernicieux d'une entreprise comme Palantir qui déteint sur beaucoup d'autres et donc je regarde d'un air toujours assez prudent ceux qui se présentent comme des alternatives.
Arnaud Reussen
Un petit mot alors pour terminer Olivier Tesquet sur justement aussi cette tentation qu'on peut avoir même de la part parfois des états eux-mêmes, sans toujours passer vis-à-vis d'entreprises privées pour cela, de recourir de plus en plus aussi à des outils technologiques, des outils d'intelligence artificielle pour croiser des grands réseaux de données. Mais avec le risque aussi parfois de ne plus très bien comprendre ce qui se passe dans la boîte noire, de pourquoi on va agir sur telle personne, sur telle donnée, etc. Est-ce qu'il n'y a pas aussi un risque à ce niveau-là?
Olivier Tesquet
Si complètement, mais encore une fois je pense que des entreprises comme Palantir, et c'est pas la seule, capitalisent sur la faiblesse, des démocraties libérales, la faiblesse des institutions. On voit qu'on a des modèles qui sont des modèles à bout de souffle. On voit une classe politique, des partis politiques qui sont à des niveaux de popularité très très faibles, qui n'arrivent plus à convaincre et à susciter la confiance des citoyens. Et donc dans ces conditions-là, la technique, la technologie, comme assez souvent dans l'histoire et dans l'histoire de ce qu'on appelle l'innovation, qui est un terme assez récent, eh bien il y a cette idée que la technologie va venir quelque part sauver cette espèce de corps en état de putréfaction et va être le remède assez magique pour résoudre tout un tas de problèmes de la société. Ça me semble être quelque chose d'assez dangereux, a fortiori dans un moment où on voit bien qu'avec l'intelligence artificielle on a des montants sont des montants complètement délirants, c'est-à-dire que c'est une économie de casinos aujourd'hui, avec des États qui se disent que peut-être il y aura de l'argent et de la croissance. Tout ça me semble être un calcul assez dangereux.
Arnaud Reussen
Dangereux donc, et nous disait Olivier Tesquet, peut-être ferait-on mieux de réfléchir à comment revivifier nos démocraties plutôt que de se bercer de l'illusion que c'est la technologie qui va servir aujourd'hui à en régler ou à en contourner les problèmes. En tout cas, si vous voulez approfondir le sujet, on vous recommande le livre «Apocalypse Nerds» aux éditions Divergence, co-écrit par notre invité Olivier Tesquet. A la réalisation sonore de cet épisode, il y avait Adrien Schoekert. A la préparation, Sarah Poussey et Arnaud Royssen. Et si vous souhaitez nous écrire, je vous rappelle l'adresse lesclés.artbf.be.
Podcast : Les Clés
Host : Arnaud Ruyssen
Guests : Olivier Tesquet (journalist and author), Sarah Poussey
Main Theme : An in-depth exploration of Palantir, its origins, its operations, and the risks it poses to democracy, state sovereignty, and society at large.
This episode examines the mysterious and controversial American tech company Palantir, known for its data analysis tools used widely in defense, intelligence, health, and policing. Host Arnaud Ruyssen, alongside journalist Olivier Tesquet and contributions from Sarah Poussey, delves into the company’s origins, business model, ideological foundations, and expansion into Europe, raising the central question: Should we be afraid of Palantir? The conversation also broadens to examine the deeper risks associated with delegating core state functions to opaque, technologically empowered private actors.
Nature of Palantir’s Work [06:10–08:31]
Clients and Usage Domains
Privatization of Sovereign Functions [09:28–11:59]
Global Footprint and Opacity [11:59–13:41]
The Man Behind Palantir [13:41–16:37]
The Paradox of Thiel and State Dependency [17:28–19:34]
On Palantir’s Mission and the Post-9/11 World
“La promesse initiale... c'était de dire, voilà, les services de renseignement ont échoué… une entreprise privée doit prendre le relais et doit être capable de lire l'avenir quelque part.” (Olivier Tesquet, 06:45)
On Palantir's Effect on Sovereignty
“Vous avez délégué, confié votre souveraineté à une entreprise étrangère qui, au surplus maintenant, est alignée sur l'administration Trump.” (Olivier Tesquet, 11:59)
On Libertarian Techno-Politics
“La technologie est une alternative incroyable à la politique.” (Peter Thiel, 15:13)
On the Dangers of Technological Governance
“Il faut se défaire de tout un imaginaire, d'un imaginaire technique, selon lequel l'entreprise... deviendrait le lieu du politique.” (Olivier Tesquet, 22:08)
Olivier Tesquet and Arnaud Ruyssen conclude by warning that the temptation to resolve crises through technological “magic bullets”—especially those provided by opaque private actors—risks undermining democracy and state sovereignty. The rise of Palantir is both a symptom and a driver of a wider trend: the erosion of public deliberation in favor of automated, non-transparent, and possibly unaccountable decision-making. Their message: before surrendering ever more power to such actors, societies must revitalize their democratic institutions rather than substitute technology for politics.
Recommended Reading:
Apocalypse Nerds by Olivier Tesquet (Editions Divergence)