
Le collectif Patouche et l'association Ensemble contre l'inceste ont commandé un large sondage sur l'inceste en Belgique. Notre pays ne disposait en effet pas de chiffre en la matière. Les résultats sont frappants : 9% des Belges sont victimes d'inceste. Il y aurai...
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Lise Fausti
Selon un rapport de deux associations citoyennes.
Romain Lemire
Pour mesurer l'ampleur du phénomène de l'inceste chez nous.
Sarah Poussey
La première.
Romain Lemire
Un million de belges, une personne sur dix, c'est énorme.
Lise Fausti
On le savait mais maintenant on peut plus nier. Les victimes en fait ont toujours parlé
Sarah Poussey
mais elles n'étaient pas entendues. Les clés.
Delphine Massé
Il faut regarder aujourd'hui les choses bien en face pour pouvoir mieux les combattre. Arnaud Ruyssen.
Host / Narrator
Bonjour à toutes, bonjour à tous et bienvenue dans Les Clés. C'est un phénomène de société qu'en général, on préfère ne pas voir. L'inceste, les violences sexuelles sur des mineurs à l'intérieur de la famille. Près d'un Belge sur dix dit en avoir été victime selon un sondage commandité récemment par deux associations. Alors on va se pencher dans cet épisode sur les chiffres, essayer de comprendre ce qu'ils nous disent. Mais je vous propose de commencer d'abord par un témoignage.
Delphine Massé
La première, les clés.
Host / Narrator
Ce
Romain Lemire
matin, lorsque j'ai demandé à papa
Host / Narrator
de nouer mes lacets, il m'a dit qu'il était temps que j'apprenne à le faire moi-même.
Romain Lemire
Et il m'a montré comment m'y prendre
Host / Narrator
jusqu'à ce que j'y arrive. Ensuite, nous sommes allés au marché. Nous y allions ensemble chaque samedi. C'est l'histoire de Clément, qui, ce matin-là, a 6 ans et demi. Et au travers de Clément, l'auteur, comédien et chanteur français Romain Lemire nous raconte en fait sa propre histoire. Une histoire dans laquelle, quelques mois plus tard, à l'âge de 7 ans, l'inceste va faire irruption au beau milieu de la nuit.
Romain Lemire
Clément va se coucher le soir, normalement, comme tous les soirs. Et puis, la nuit, son père vient le voir. Il est nu. Et donc, là, je raconte vraiment, dans Clément, avec une très grande précision, enfin, de manière très factuelle, la manière dont ça s'est passé. Donc, mon père est venu. Il m'a dit «Est-ce que tu veux, je pourrais te montrer comment on fait les enfants? Et en fait il m'a montré comment le masturber, il m'a demandé de le lécher,» etc. Et moi je ne comprenais pas du tout, un enfant de 7 ans ne sait pas ce que c'est qu'un sexe en érection, il ne sait pas ce que c'est que du sperme, il n'a aucune idée de ce que c'est que le plaisir charnel, enfin il n'a aucune notion. C'est quelque chose d'étrange. L'enfant ne sait pas quoi faire avec ça, mais il obéit parce qu'on obéit à son papa. Et je me souviens que quand mon père est retourné dans son lit et qu'il est parti, je me souviens que je me suis rendormi tout de suite.
Host / Narrator
C'est la première fois, mais les gestes du père vont malheureusement se répéter. Dans cette famille d'apparence heureuse, aimante et cultivée, les trois garçons vont être régulièrement abusés par leur père.
Romain Lemire
Oui, ça a duré 7 ans, entre mes 7 ans et mes 14 ans. De loin en loin, c'est-à-dire c'est les vacances, c'est à des moments où on se retrouvait tous les deux dans une maison plutôt. C'est quelque chose qui se répète de manière complètement aléatoire et qui, entre les scènes de viol, est complètement occultée. Par la victime en tout cas, moi c'est mon expérience et ce qu'on peut lire aussi dans Clément.
Host / Narrator
occulté parce qu'à côté de ça, vous avez une relation comme beaucoup d'enfants peuvent avoir avec leur père. Il y a de l'amour, il y a de la complicité. Donc c'est très particulier. Vous avez ces deux visages pratiquement de votre père, ces deux relations en parallèle avec votre père.
Romain Lemire
Oui, le livre parle tout le temps de cette ambivalence parce qu'effectivement, ce qui est très compliqué, c'est que dans le cas de l'inceste en particulier, les victimes aiment leurs bourreaux, mais sincèrement. Et parfois, ils les aiment aussi pour de bonnes raisons. C'est-à-dire que ce n'est pas parce que quelqu'un est un incesteur qu'il est nul partout. C'est-à-dire qu'on demande à nos parents de nous élever, pas de nous dominer. Et l'incesteur, parfois, il va nous dominer quand il y a une scène d'inceste, quand il y a un viol. Mais dans les autres moments de la vie, il va nous élever et parfois il va arriver à le faire bien. Et c'est ça qui est extrêmement, j'imagine, difficile à entendre pour les gens de l'extérieur et très, très difficile à traiter pour les victimes.
Host / Narrator
Ça veut dire que le petit Romain ou le petit Clément, il ne se comprend pas comme victime dans un premier temps, ou il ne le comprend que progressivement, ou bien ça se dispute à d'autres sentiments?
Romain Lemire
Moi, je ne me comprenais pas du tout comme victime et j'ai reçu, quand j'avais peut-être 12-13 ans, par une grande tante, un livre de Françoise Dolto qui s'appelait «Le complexe du homard». Donc voilà, un livre de pédopsychiatrie à l'intention des adolescents pour leur expliquer ce qui se passe dans leur tête et dans leur corps au moment où ils sont en train de le vivre. Et à un moment, elle parle d'inceste. Et moi, en fait, j'ai découvert ça. Elle dit que c'est quelque chose qui est très grave, que c'est très violent, très brutal, et qu'il faut absolument en parler tout de suite, etc. Et moi, je m'y reconnais et je m'y reconnais pas, parce que je vois bien que c'est ça, tout en me disant, mais c'est pas ça, parce que moi, c'est pas brutal, c'est pas violent, c'est doux. Donc, est-ce que c'est ça ou est-ce que c'est pas ça? Et alors, quand t'as en parlé, je me dis, mais alors là, c'est absolument hors de question.
Host / Narrator
Longtemps, Romain Lemire pense qu'il est le seul à vivre ces moments qu'il peine à définir à l'époque. Ce n'est qu'à l'âge de 14 ans qu'il va comprendre que son père a posé les mêmes gestes sur ses frères.
Romain Lemire
C'est lorsque mon frère est né, nous sommes trois frères et une sœur, lorsque mon frère est né révèle l'inceste à ma mère, que les informations commencent à s'échanger dans la famille. Et à ce moment-là, je m'aperçois que nous étions trois frères incestés.
Host / Narrator
Dans ce livre, Et par l'entremise de Clément, Romain Lemire raconte la vie qui continue entre les viols et les attouchements. Mais il raconte aussi la vie après. Lorsqu'à 14 ans, les faits sont révélés et cessent, lui n'en a pas fini avec les conséquences de ce qu'il présente comme une véritable bombe à retardement, qui a en quelque sorte modifié son rapport au monde, son rapport à la vie.
Romain Lemire
Je prends souvent cette image. Moi, jusqu'à il y a cinq ans, jusqu'à ce que je me sente résilient, j'avais l'impression d'évoluer dans un labyrinthe, mais c'est comme si le labyrinthe occupait la surface de toute la planète et que je savais qu'il n'y avait pas de sortie. Un labyrinthe infini, comme ça, infiniment grand. partant de brouillard, et dont chacune des parois serait un miroir aussi. C'est-à-dire avoir l'impression que tout nous ramène toujours à nous-mêmes et qu'on n'arrive pas à véritablement entrer en communion avec les autres, véritablement, et d'être enfermé dans son esprit, enfermé dans son corps, et d'être finalement frôlé par la vie, parce que la vie, c'est l'interaction, et de voir la vie autour de soi tout le temps, mais de ne pas arriver à l'atteindre. Elle est toujours un tout petit peu plus loin que la portée de notre bras ou de notre main. Et il y a quelque chose un peu de cet ordre-là d'incapacité à vivre véritablement et de dissociation, de se voir vivre de l'extérieur. Et puis il y a aussi, de manière chronique, conduite que je qualifierais un peu d'auto-sabotage, des problèmes d'addiction, en fait des problèmes qui sont liés à l'estime de soi.
Host / Narrator
On sait aujourd'hui que des histoires comme celle de Clément, comme celle de Romain, il y en a malheureusement des milliers, des millions d'autres. Et pourtant, la plupart vont rester sous le radar, cachés sous une épaisse chape de silence.
Romain Lemire
L'inceste est quelque chose de très courant, ça concerne un enfant sur dix. Et dans l'imaginaire collectif, la famille est l'endroit safe, l'endroit de protection, l'endroit où on est solidaires, l'endroit où il ne peut rien nous arriver de mal. Et à mon avis, c'est pour ça, en fait, que cet état de fait, le fait qu'il y ait autant d'incestes dans la société, est inentendable. En fait, c'est comme si c'était intraitable pour les gens. Les gens qui nous écoutent se disent, oh là là, quelle horreur, heureusement qu'il n'y en a pas dans la famille. Et toutes les familles dans lesquelles il y a de l'inceste ne sont pas silencieuses. Dans certaines familles, les gens parlent ou quelqu'un commence à parler. Mais il y a beaucoup de familles dans lesquelles les gens ne parlent jamais. Et dans ces familles-là, les gens n'imaginent pas une seule seconde qu'il y a des situations d'inceste dans leur famille. Aussi parce qu'il y a parfois une forme d'aveuglement. C'est-à-dire qu'en fait, parfois il y a des petits indices, mais les gens les laissent passer parce qu'ils ne veulent pas les voir, parce que si cela s'avérait exact, ce serait tellement terrible qu'ils préfèrent passer leur chemin.
Host / Narrator
Et c'est notamment pour éviter que la société passe son chemin, pour que l'on porte les yeux sur ce que jusqu'ici on a souvent préféré ne pas voir, que Romain Lemire a choisi de témoigner à travers ce livre clément. C'est aussi pour cela que deux associations en Belgique ont voulu tenter de prendre la mesure de quantifier le phénomène chez nous. Et parmi ces deux associations en question, il y en a une qui s'appelle Patouche, un collectif de personnes concernées par des violences sexuelles durant leur enfance. Et deux de ces membres de cette association Patouche sont avec nous pour cette émission. Bonjour Delphine Massé.
Delphine Massé
Bonjour, on est très content d'être là, merci de nous inviter.
Host / Narrator
Et bonjour, Lise Fausti, qui est également avec nous.
Lise Fausti
Bonjour, merci beaucoup.
Host / Narrator
Est-ce qu'on peut peut-être d'abord expliquer avec vous, Odelfine Massé, comment est née cette association? Parce que c'est assez récent, c'était il y a un an et demi environ.
Delphine Massé
Oui, c'est ça. Donc on a commencé nos activités il y a un an. Donc en fait, on est un collectif, comme vous le dites, de personnes concernées par les violences sexuelles dans l'enfance. Donc on n'est pas spécifiquement lié à l'inceste. Et on s'est rassemblés, donc au début on était quatre, on n'était vraiment pas nombreux, maintenant on est sept, on s'est rassemblés en fait pour proposer des espaces plutôt de soins. Donc on considérait vraiment qu'il manquait dans la société de nombreux espaces de soins, dont en fait des cercles de parole, ce qu'on appelle les cercles de parole. Nous on a décidé de proposer plutôt des cercles de réconfort parce qu'on n'a pas de thérapeute avec nous, donc on était parti un peu sur une idée d'autogestion dans cette même idée qu'en fait il manque aujourd'hui en Belgique et des espaces et des chiffres et que quelque part on avait envie de trouver des solutions à notre niveau pour répondre à ces manquements. Parce que comme Romain Lemire l'explique très bien avec cette allégorie du labyrinthe, je pense que quand on est victime d'inceste ou de violence sexuelle, en fait on a du mal à se comprendre soi-même. En fait on ne sait pas ce qui nous arrive, on ne comprend pas nos symptômes et si on ne lit pas des livres, qu'on ne va pas à des conférences, où il y a des gens qui sont capables de nous l'expliquer, et c'est nouveau en fait qu'il y ait des gens qui soient capables de nous l'expliquer, en fait on est nous-mêmes morcelés et dans l'incompréhension de nos propres comportements et donc il y a vraiment cette envie de se rassembler pour mieux se comprendre.
Host / Narrator
Donc vous faites le constat en quelque sorte que vous, vous avez vécu quelque chose de traumatisant mais qu'en fait vous êtes un peu Et là, notamment via un collectif comme celui-là, vous rencontrez d'autres personnes. Mais votre message, c'est de dire, pour le moment, il y a sans doute beaucoup de personnes qui sont très seules dans cette société, qui ne savent pas exactement mettre des mots, qui ne savent pas à quelle porte frapper pour trouver de l'aide. Et c'est un petit peu tout ça que vous essayez de mettre en oeuvre.
Delphine Massé
Oui tout à fait, on se rend compte qu'on est dans cette période quelque part magnifique de libération de la parole et donc je pense que nous on a bénéficié de quelque chose que d'autres avant nous n'ont peut-être pas bénéficié c'est d'une possibilité de sortir de la honte et que du fait de cette possibilité d'en sortir en fait on est capable de se réunir. Je pense que c'est ça qui a fait qu'à un moment donné on a commencé à parler à quelques-uns de ce qu'on vivait parce que c'est profondément honteux C'est vraiment une grande prise de risque que de se mettre à parler de ce qu'on a vécu et en même temps un grand soulagement quand on est capable de faire circuler la parole.
Host / Narrator
Alors, faire circuler la parole, c'est un des enjeux. Vous avez voulu aussi aller un peu plus loin, essayer de quantifier, de prendre la mesure du phénomène un peu plus globalement en Belgique. Lise Fausti, on peut peut-être expliquer avec vous d'où est venue l'idée de ce sondage dont on va présenter les chiffres dans un petit instant, qui a été réalisé en Belgique. Il n'y avait pas de chiffres, pas d'estimation en Belgique jusqu'ici de l'ampleur du phénomène de l'inceste?
Lise Fausti
Alors on avait quelques chiffres qui venaient plutôt d'études européennes mais sans jamais rentrer dans le détail et on n'avait donc pas de chiffres officiels vraiment propres à la Belgique. Donc il y en a quelques des deux équipes, des collectifs qui ont eu cette idée-là, notamment sur inspiration de Face à l'inceste en France, où c'est aussi la société civile qui a permis d'avoir des chiffres officiels depuis maintenant plusieurs années. On a pris contact avec cette association, on a pu discuter avec elle, avec eux, et puis on a pris contact avec un institut de sondage belge, Dedicated. on s'est réunis à plusieurs des collectifs pour créer la question. C'était aussi un fameux travail, pouvoir faire prendre conscience de ce que c'était l'inceste déjà dans une société où on en parle peu aussi, et donc pouvoir partir de là. Et en parallèle, on a lancé une campagne de financement participatif où 157 personnes ont répondu positivement. On a même pu atteindre le premier palier assez rapidement, donc on a lancé un deuxième palier pour pouvoir avoir un échantillon de la population plus grand. en prenant ça on permettait d'avoir une marge d'erreur plus petite et donc d'avoir encore plus de crédibilité dans notre sondage et donc on a réalisé le sondage sur deux semaines en avril et puis on a eu les résultats tout fraîchement fin avril début mai.
Host / Narrator
Donc c'est un sondage qui a été réalisé de manière très sérieuse de la même manière que ce qu'on travaille pour les enquêtes d'opinion au niveau politique, par exemple, avec un échantillonnage de la population belge, 2000 personnes. C'est déjà pas mal pour prendre la mesure d'une population comme la Belgique. Toutes les enquêtes politiques, par exemple, ne vont pas jusqu'à 2000 personnes interrogées. Et on va rentrer un peu dans les chiffres sur ce que ça démontre. Il y a un grand constat que vous mettez en avant par rapport à ces chiffres, c'est que presque 10% des Belges, 9% des Belges disent avoir été d'une manière ou d'une autre victime d'inceste. Alors si on prend la définition purement légale de l'inceste, on serait plutôt à 7%. Mais vous arrivez vous à 9% parce que vous associez aussi des abus qui auraient été commis par des cousins et des cousines. Vous vous attendiez à un chiffre comme celui-là de pratiquement un Belge sur dix, se disant victime d'inceste?
Lise Fausti
Oui, ce n'était pas une surprise puisque c'est le nom qui est donné chez nos voisins et même dans d'autres pays, donc on connaissait ce chiffre-là. J'avoue qu'on avait une petite crainte que comme on soit moins présent, moins politisé en Belgique, qu'on arrive à des chiffres qui ne soient pas représentatifs de ce qu'on voit sur le terrain et de ce qu'on pensait être. Bon, en l'occurrence, il y a quand même, comme Delphine le disait, une libération de la parole et donc une prise de conscience un peu collective qui avait déjà fait son travail. Et donc on arrive à ces 7% avec la définition légale, 9% quand on rajoute les cousins et cousines. Donc on s'attendait à ça. On a tout de même voulu insister que c'était vraiment un chiffre qui était minimisé. Donc ce plus d'un million de Belges est très probablement minimisé parce qu'il y a des parties de population qui ne se retrouvent pas dans ce 1 million. On sait que dans ces parties-là, il y a un grand nombre de personnes qui ont été incestées, les personnes avec des pathologies psychiatriques lourdes, les personnes sans domicile fixe, celles qui sont décédées malheureusement prématurément suite à des Romain Lemire lui disait bien, des conduites à risque, des conduites addictives, le suicide aussi malheureusement et par les conséquences aussi psychosomatiques et organiques importantes au niveau de la santé. Donc on sait qu'il est vraiment minimisé ce chiffre et on s'attendait à minimum ça.
Host / Narrator
minimum un belge sur dix et des indices qui vous laissent penser aussi qu'il y a des personnes qui n'ont pas voulu en parler, même dans un sondage comme ça réalisé de manière anonyme où leur nom ne va pas apparaître. C'est le fait que notamment dans les générations plus âgées, vous avez beaucoup moins de déclarations que dans les générations plus jeunes. Or, vous n'avez pas spécialement d'éléments pour penser, Delphine Massé, qui en auraient eu moins par le passé. Donc là c'est sans doute que, quoi, chez les plus âgés, on n'est pas encore prêt à oser parler de cela, même dans le cadre, comme ceci, d'un sondage.
Delphine Massé
Donc il y a plusieurs phénomènes, donc on est clairement dans un phénomène culturel, et on le savait parce que donc, lorsque Face à l'inceste, donc, commande ce sondage en France, il commence en 2009, ils ont un premier pourcentage de 3% d'incestés. Quand ils le refont en 2015, ce chiffre monte à 6%. En 2020, à 10%. Et en 2024, après MeToo, inceste à 11%. Donc on constate déjà qu'on est dans un phénomène de, comme on le disait, libération de la parole, prise de conscience de ce qu'est l'inceste. Et c'est intéressant le témoignage de Romain Lemire, puisque lui-même doit lire un livre pour comprendre ce qui lui est arrivé. Donc on est vraiment dans ce type de cas-là. Et particulièrement, on l'imagine, pour les plus de 55 ans, il y a différentes choses. Il y a ce phénomène culturel qui peut-être les atteint moins. Il y a malheureusement un taux de mortalité beaucoup plus élevé chez les personnes qui ont vécu les violences sexuelles dans l'enfance. Elles perdent 20 années d'espérance de vie. Donc on peut aussi simplement et malheureusement se dire qu'elles sont décédées. Et par ailleurs, lorsqu'on pose la question de l'amnésie traumatique, on voit que, alors que pour la moyenne d'âge autour de 30 ans, les gens déclarent être sortis d'amnésie traumatique à 40%, pour les plus de 55 ans, ils déclarent à 7% une sortie d'amnésie traumatique, donc on voit qu'il n'y a pas de sortie d'amnésie traumatique, très peu en tout cas, pour les plus de 55 ans, donc c'est certain que tout ça peut nous faire penser que les chiffres sont sous-estimés, en tout cas pour cette partie-là de la population.
Host / Narrator
Un petit mot quand même sur ce concept de l'amnésie traumatique dont vous parlez. Qu'est-ce qu'on entend par là? Lise Faustier, vous êtes médecin d'ailleurs, par ailleurs. Qu'est-ce qu'on appelle une amnésie traumatique?
Lise Fausti
L'amnésie traumatique, c'est en fait l'impossibilité partielle ou totale de pouvoir se rappeler d'un événement qui a été par ailleurs traumatisant pour la personne. Et en fait, ça découle d'un mécanisme de protection du cerveau, là où quand on est face à un danger qui va être très menaçant pour l'intégrité psychique et ou physique, la zone responsable du cerveau émotionnel, l'amidale, va décharger des hormones de stress, le cortisol et l'adrénaline, sauf qu'il y a une impossibilité d'en faire quelque chose puisqu'on ne peut pas bouger, on ne peut pas se défendre ou s'enfuir. et donc il va y avoir une surcharge, vraiment un survoltage avec des hormones qui peuvent devenir mortelles. Et donc à un moment il y a, si vous voulez, un shutdown de ces hormones-là par d'autres neuromédiateurs. Sauf que cette amygdale qui est alors éteinte, c'est aussi le point d'entrée entre guillemets vers l'hippocampe, c'est-à-dire vers le schéma de mémorisation. Et donc tout ce qui a à faire avec la mémoire autobiographique est émotionnel. Et donc ça veut dire qu'il y a vraiment aussi toute une impossibilité d'intégrer le souvenir.
Host / Narrator
Donc il y a des personnes qui n'en ont pas parlé, pas parce qu'elles ne veulent pas en parler ou qu'elles n'osent pas en parler, mais tout simplement parce qu'il y a un mécanisme de leur corps, en fait, quelque part, qui a effacé ou en tout cas qui a mis un grand blanc sur cet élément-là. Un petit mot alors sur les comportements dont on parle, parce qu'on parle de violences sexuelles au sens large. Vous avez détaillé un petit peu les choses dans le cas de Romain Lemire qu'on entendait. On parle de viol, ce n'est pas toujours un viol, c'est des attouchements, parfois c'est d'autres comportements encore d'elfines massées qui sont pointés comme étant de l'inceste. Alors il ne faut sans doute pas mettre des degrés parce que toutes ont leur gravité, mais on parle quand même de comportements différents.
Delphine Massé
Oui, c'est ça, donc on parle de subir des agressions sexuelles. Dans notre sondage, c'est le cas à 86%, donc c'est ça globalement qui est le plus courant. On parle de subir un ou des viols, donc on est quand même à 45%, de subir des actes d'exhibitionnisme, 45%, d'être l'objet de confidences répétées à caractère sexuel, 40%, ça diminue, être victime d'harcèlement sexuel, être témoin de violences à caractère sexuel. Oui, mais on est sur des pourcentages assez faibles, être obligé de poser pour des photos pornographiques.
Host / Narrator
Et parfois il y a plusieurs éléments et souvent même d'ailleurs qui se conjuguent évidemment dans les violences sexuelles qui sont rapportées.
Delphine Massé
Ça se conjugue et parfois dans un cinquième des cas malheureusement les personnes subissent aussi ça de plusieurs agresseurs.
Host / Narrator
Alors, si on regarde un peu le profil, justement, des victimes et aussi des agresseurs, il y a quand même un élément qui ressort très fort et qu'il faut pointer, c'est la dimension du genre. On a deux fois plus de victimes qui sont des filles, des femmes, Lise Faustier. Et par contre, du côté des agresseurs, on a trois fois plus d'hommes qui sont des agresseurs. Donc, il y a une vraie lecture de genre à avoir sur le phénomène de l'inceste.
Lise Fausti
Oui, tout à fait. Le phénomène de ça, c'était vraiment genré. Donc, comme vous l'avez dit, deux tiers des victimes sont des femmes. Après, on les met comme l'hypothèse et notamment la psychologue qui était présente à la conférence de presse nous rappelait bien aussi que dans la pratique, il y avait plus de petits garçons et plus d'hommes, si ce n'est qu'il y a encore une impossibilité ou une plus grande difficulté dans nos sociétés patriarcales à se à se sentir victime et à se comprendre victime. Donc on peut supposer quand même qu'il y a une petite augmentation quand même du côté des hommes, ça n'empêche que c'est quand même une majorité des femmes, parce qu'avant tout l'inceste c'est un mécanisme de domination et donc on s'en prend aux personnes les plus vulnérables au sein de notre société, donc les enfants bien sûr, et encore plus les enfants et les femmes. Et alors, au niveau des agresseurs, on se rend compte qu'effectivement, plus de trois quarts des agresseurs sont des hommes, avec la particularité en Belgique, ce qui est un peu différent de la France, qu'un quart des agresseurs chez nous sont revenus comme étant le cousin. Et donc, c'est aussi pour ça qu'on a envie d'intégrer cette notion-là dans la définition.
Host / Narrator
Alors on va entendre quelqu'un qui a lu vos chiffres avec beaucoup d'attention et qui attendait de pouvoir être mieux renseigné sur ce phénomène, c'est Suleymane Laghdim qui est le délégué général aux droits de l'enfant et Sarah Poussey l'a interrogé ce matin à ce propos.
Sarah Poussey
Si sur la forme, ce sondage offre enfin des statistiques sur l'inceste en Belgique, sur le fond, ces résultats ne surprennent pas du tout le délégué général aux droits de l'enfant. Dans sa carrière, Soleiman Lakdim a déjà pu constater l'ampleur des violences intrafamiliales.
Suleymane Laghdim
J'ai eu l'occasion de travailler pendant 20-25 ans dans l'aide et la protection de la jeunesse, et quasi quotidiennement j'avais des personnes qui subissaient des violences sexuelles, des enfants qui subissaient des violences sexuelles, et je me disais, waouh, là c'est que ce que le système a détecté, donc il y a tout ce que le système n'a pas détecté, donc il ne faut absolument pas minimiser l'ampleur du phénomène, c'est très très présent. et on voit les conséquences que ça a sur la trajectoire de vie des enfants. Aujourd'hui, si vous allez dans le secteur de la santé mentale, vous verrez qu'il y a une surreprésentation des violences sexuelles et principalement de violences sexuelles à l'égard de jeunes filles. Donc ça doit être une cause vraiment nationale et c'est un enjeu de société qu'il faut prendre à bras le corps.
Sarah Poussey
L'institution qui défend les droits de l'enfant avait d'ailleurs déjà recueilli les témoignages de victimes d'inceste. Le tout a été publié dans le livre «Faire taire le silence» pour sensibiliser les professionnels et le grand public, notamment aux mécanismes qui enferment ces enfants dans le silence.
Suleymane Laghdim
Ce qui ressort de ce travail, c'est que les enfants très très jeunes comprennent que ce qui se passe n'est pas bon, n'est pas bien. Et donc très vite ils comprennent aussi que s'ils dénoncent les faits, c'est toute la dynamique familiale qui va être chamboulée. Il y a un conflit de loyauté aussi avec les parents. Et malheureusement, lorsqu'ils ont la force et le courage de le faire, les adultes n'ont pas les oreilles pour entendre ce que les enfants ont à dire. Et donc là, il y a un vrai enjeu, c'est la prise en considération de la parole des enfants qui démoncent.
Sarah Poussey
Alors qu'en Belge surdise d'y avoir subi des violences sexuelles au sein de sa famille, Soleiman Lagdime insiste sur l'urgence de se saisir collectivement de cette problématique, de briser le silence. Car jusqu'à présent, malgré les alertes du secteur de l'aide à la jeunesse, la place que l'inceste occupe dans notre société n'est pas reconnue, ni du côté politique, ni du côté du public.
Suleymane Laghdim
Il y a quelque chose qui est peut-être pas conscient, mais oui, il y a un déni collectif sur cette question et c'est assez interpellant. Donc pour pouvoir agir sur un problème, il faut d'abord le reconnaître. Donc il y a un travail didactique à faire parce qu'il y a énormément de gens autour de nous qui subissent ces violences sexuelles et qui les subissent en silence. Et donc, soit on accepte ce silence, soit on brise ce silence. Et je pense qu'il faut briser ce silence avant que ce soit ce silence qui les brise justement.
Host / Narrator
Et sortir du silence, on a bien compris que c'était le but aussi des deux associations qui ont commandité ce sondage. Un petit mot d'ailleurs aussi sur un des enseignements d'Elphine Massé qui ressort de ces chiffres, c'est que beaucoup de Belges disent ne pas avoir eu accès aujourd'hui à un suivi, à une prise en compte de ce qu'ils ont connu comme souffrance.
Delphine Massé
Oui, c'est ça, c'est un des chiffres qui nous a le plus étonnés et inquiétés, c'est que parmi cette population que l'on sait connaître des états de choc post-traumatique complexes, donc sur le temps long, qui nécessitent vraiment des soins psychologiques très particuliers, très spécifiques, seuls 27% des victimes ont reçu des soins psychologiques. C'est extrêmement peu quand on sait en effet quelles sont les conséquences à vie pour ces personnes. et des soins médicaux et paramédicaux, on est à 14%. Donc dans tous les cas, en fait, on constate qu'il y a vraiment un gros problème en matière de capacité d'accompagnement des victimes.
Lise Fausti
On était aussi étonnés de voir qu'en fait les hommes avaient reçu plus de soins que les femmes, et ça c'était aussi assez interpellant alors que c'est plus de femmes qui sont victimes et qu'en fait tout le monde va recevoir les soins adéquats.
Host / Narrator
Un petit mot quand même, alors pour terminer, sur les raisons qui, selon vous, font que ce n'est pas encore visiblement une priorité politique, puisque ces chiffres, on l'a dit, vous avez dû aller les chercher vous-même, il n'y avait pas de chiffres officiels sur le sujet. Et c'est le cas aussi en France, puisqu'on l'a rappelé, là aussi ce sont des acteurs de l'associatif qui ont fait émerger les chiffres. Comment est-ce que vous expliquez? Est-ce qu'il y a une explication à cela?
Lise Fausti
Mais la première explication moi qui me vient je pense c'est l'impossibilité de penser l'inceste pour tout le monde. C'est tellement une horreur, c'est tellement morbide qu'en fait c'est compliqué tant pour les familles que pour même l'entourage au sens large que se dire ça existe, c'est dans nos familles, c'est à côté de chez nous, c'est nos voisins. Donc ça c'est une première chose de déjà pouvoir prendre responsabilité auprès des victimes. La seconde c'est que ces victimes elles sont agressées par des personnes qui font partie de notre société aussi et donc ça veut dire que très concrètement ce sont nos frères, ce sont nos cousins, ce sont nos amis. Donc ça voudrait dire aussi pouvoir prendre responsabilité et accompagner les agresseurs puisqu'on sait que malheureusement beaucoup sont récidivistes aussi donc ça veut dire des prises en charge conséquentes à ce niveau là. Par ailleurs, la silenciation et la notion de honte et de culpabilité, c'est vraiment au cœur de l'inceste et de façon aussi très concrète au niveau du fonctionnement psychique qui se passe chez l'enfant, puisque ça a lieu dans son épanouissement et dans sa capacité à grandir, à comprendre le monde. Il y a aussi le fait que les personnes sont d'abord dans un grand moment de solitude, on ne comprenait pas ce qui se passe, on n'avait pas toujours de possibilité de pouvoir mettre des mots et de savoir qu'on est plusieurs. Et donc là, c'est intéressant ce qui est en train de se passer, comme on l'a dit en début d'émission. Et puis il y a, comme Delphine le disait, ces conséquences de traumatisme complexe avec vraiment des conséquences multiples très long terme qui est tout à fait méconnue et donc avec aussi des professionnels qui sont soit non formés soit insuffisamment formés ou en tout cas vraiment pas en nombre.
Host / Narrator
Delphine Massé?
Delphine Massé
Oui si je peux rajouter quelque chose je pense en effet que y compris pour moi jusqu'ici on pensait que les violences sexuelles dans l'enfance et l'inceste c'était une agression ou deux ou trois autour de laquelle de toute façon il était possible de vivre ou de se reconstruire. Il n'y avait pas cette idée en fait que l'agression elle est incorporée, qu'elle a des conséquences psychiques et donc je pense qu'aussi on est un peu obligé de considérer aujourd'hui que tous ces gens malades en fait, tous ces gens qui aujourd'hui ne sont pas capables de travailler, tous ces gens qui sont en psychiatrie Pour certains, c'est pour des causes de violences sexuelles dans l'enfance. Et je pense que jusqu'ici, on n'imaginait pas que les conséquences psychiques et somatiques étaient si dramatiques.
Host / Narrator
Une sorte d'éléphant dans la pièce, en somme. Un phénomène massif et dévastateur que la société a longtemps ignoré. Une société qui, maintenant que l'épaisse couche de silence se dissipe tout doucement, se rend compte qu'elle a beaucoup de choses à construire, à penser, pour faire face à l'enjeu. et les pistes de réponses sociétales, ce sera précisément pour notre prochain épisode, puisqu'on va vous proposer un deuxième volet sur cette problématique. Merci à Guillaume de Smet pour la réalisation de celui-ci, à la préparation Sarah Poussey et Arnaud Reussen, Pour ceux qui souhaitent aller plus loin, on vous recommande le livre de Romain Lemire, clément, aux éditions Le Cherche-Midi. Vous pouvez aussi trouver tous les chiffres du sondage dont on a parlé dans cet épisode sur le site stopincestbelgique.fr, avec un tiret entre chaque mot. Et si vous souhaitez nous écrire, je vous rappelle notre adresse, lesclés.rtbf.be.
L’épisode pose d’entrée de jeu l’ampleur du phénomène en Belgique : près d’1 Belge sur 10 se déclare victime d’inceste, selon un sondage récent. Arnaud Ruyssen explique que la société préfère souvent détourner le regard de ce sujet tabou — violences sexuelles sur mineurs au sein de la famille — mais que cette réalité doit être exposée pour pouvoir être combattue.
L'émission alterne entre témoignages poignants, analyses des chiffres inédits, éclairages sur le silence entourant l'inceste et discussions autour de la libération de la parole et du manque de prise en charge institutionnelle.
« Ce qui est très compliqué, c’est que dans le cas de l’inceste, les victimes aiment leurs bourreaux, mais sincèrement. » (Romain Lemire, 03:42)
« J’avais l’impression d’évoluer dans un labyrinthe (…) dont les parois seraient des miroirs. (…) De voir la vie autour de soi tout le temps, mais de ne pas arriver à l’atteindre. » (Romain Lemire, 06:43)
« Moi, je ne me comprenais pas du tout comme victime... elle dit que c’est très grave, que c’est très violent, très brutal, et qu’il faut absolument en parler tout de suite. Et moi, je m’y reconnais et je m’y reconnais pas, parce que… moi, c’est pas brutal, c’est doux. » (Romain Lemire, 04:43)
« On se rend compte qu’on est dans cette période quelque part magnifique de libération de la parole… » (Delphine Massé, 12:32)
« Ce plus d’un million de Belges est très probablement minimisé… il y a un grand nombre de personnes qui ont été incestées, qui ne rentrent pas dans cette statistique. » (Lise Fausti, 16:14)
« L’amnésie traumatique, c’est l’impossibilité partielle ou totale de pouvoir se rappeler d’un événement qui a été par ailleurs traumatisant pour la personne… C’est un mécanisme de protection du cerveau. » (Lise Fausti, 19:04)
« Avant tout, l’inceste c’est un mécanisme de domination et donc on s’en prend aux personnes les plus vulnérables, donc les enfants, et encore plus les enfants et les femmes. » (Lise Fausti, 21:49)
« Soit on accepte ce silence, soit on brise ce silence. Et je pense qu’il faut briser ce silence avant que ce soit ce silence qui les brise justement. » (25:10)
« Je pense qu’on est un peu obligé de considérer aujourd’hui que tous ces gens malades (…) pour certains, c’est pour des causes de violences sexuelles dans l’enfance. » (Delphine Massé, 28:37)
Un épisode bouleversant, meticuleusement documenté, qui met en lumière la prévalence de l’inceste en Belgique, le poids du silence, la faible prise en charge des victimes, et la lente émergence d’un débat public. À suivre dans le prochain épisode : quelles réponses collectives peut-on envisager ?