
Le collectif Patouche et l'association Ensemble contre l'inceste ont commandé un large sondage sur l'inceste en Belgique. Notre pays ne disposait en effet pas de chiffre en la matière. Les résultats sont frappants : 9% des Belges sont victimes d'inceste. Il y aurai...
Loading summary
Samira Bourabba
Selon un rapport de deux associations citoyennes,
Arnaud Reussen
pour mesurer l'ampleur du phénomène de l'inceste chez nous. La première, un million de Belges, une personne sur dix, c'est énorme.
Samira Bourabba
On le savait, mais maintenant on ne peut plus nier. Les clés, les victimes, en fait, ont toujours parlé, mais elles n'étaient pas entendues. Arnaud Reussen.
Arnaud Reussen
Bonjour à toutes, bonjour à tous et bienvenue dans les clés pour le second volet de notre dossier consacré à l'inceste. Dans notre épisode précédent, on avait surtout essayé de comprendre les mécanismes de l'inceste et l'ampleur du phénomène chez nous. Dans ce second épisode, on va surtout évaluer maintenant les réponses sociétales possibles au niveau de l'accompagnement des victimes, au niveau du travail de la justice, l'enjeu de la formation aussi, Et pour commencer, je vous propose d'abord une rencontre afin de mieux comprendre toute la difficulté qu'il y a encore aujourd'hui à identifier les situations d'inceste.
Sarah Poussey
La première,
Arnaud Reussen
les clés. Prendre la mesure de l'inceste dans une société, c'est d'abord se donner les moyens d'écouter la parole des enfants, de l'écouter vraiment, y compris dans ses non-dits. Cela a longtemps été le cœur du boulot de Samira Bourabba, psychologue à Liège. Pendant près de 25 ans, elle a accompagné des enfants victimes de violences sexuelles. Elle a commencé sa pratique dans la foulée de l'affaire Dutroux et le premier choc pour elle à l'époque, ça a été de constater l'ampleur du phénomène.
Samira Bourabba
Moi, je suis jeune psy, je prends la mesure du nombre d'enfants. Je suis sur un arrondissement qui est très limité, l'arrondissement judiciaire de Liège, et je me rends compte que c'est un dossier, deux dossiers, dix dossiers, vingt dossiers, dans lesquels, quand on fait tout notre travail de recueil de la parole, d'analyse, c'est des tas d'enfants qui existent à proximité et qui sont victimes d'inceste. Donc réellement, comme jeune psy, ce dont je prends la mesure, c'est la réalité de l'inceste à proximité. La deuxième chose dont je prends la mesure, c'est qu'avoir accès à cette réalité-là, ça nécessite de s'attarder, c'est-à-dire vraiment de s'arrêter sur des questions comme qu'est-ce que cet enfant a pu vivre? Il dit ça, quand il dit ça, qu'est-ce que ça nous dit de ce qu'il a subi?
Arnaud Reussen
Car, comme nous l'expliquait Romain Lemire dans notre épisode précédent, un enfant victime d'inceste, qui plus est quand il est très jeune, ne comprend pas ce qui lui arrive, a du mal à mettre des mots sur les abus qu'il subit.
Samira Bourabba
Un enfant à qui on pose une question et qui répond je ne sais pas, son je ne sais pas ne veut pas dire il ne s'est rien passé. parce que l'enfant qui subit une agression sexuelle est un enfant qui va être dans un état de déconnexion par rapport à ce qui lui arrive, qui va l'empêcher d'enregistrer une série d'informations à propos de ce qui est en train de se passer. Donc, il peut arriver quelque chose à un enfant, et en fonction de la nature impensable de ce qui lui arrive, l'enfant ne va pas pouvoir traiter cet événement qui se répète une fois, dix fois dans sa vie. Une autre chose dont on prend la mesure, c'est que quand les enfants révèlent qu'ils sont victimes de violences sexuelles au sein de leur famille, ils ont souvent tenté de le dire. mais tenter de le dire comme les enfants tentent de le dire. Les tentatives de dévoilement pour un enfant, c'est les symptômes, les conduites à risque, les états dépressifs, les idéations suicidaires, l'agressivité, des conduites dissociantes qu'on voit observer dans sa vie de tous les jours. En fait, c'est ça qu'on commence. A identifier, c'est que l'inceste est une problématique qui existe, qui est largement présente dans notre société, dans notre quotidien, mais que c'est une problématique qui nécessite qu'on se donne les moyens pour la faire apparaître. Que toute seule elle n'apparaît pas ou qu'elle apparaît par bribes, mais qui sont des bribes qu'on peut très vite négliger.
Arnaud Reussen
En d'autres mots, si l'on ne veut pas voir l'inceste, il est très facile de passer à côté, car le processus de dévoilement est un processus au long cours qui va être soutenu ou au contraire fragilisé par les adultes qui vont recevoir cette parole. L'enjeu, c'est donc d'arriver à construire un lien de confiance pour que l'enfant puisse raconter ce qui lui est arrivé, mais aussi dire comment il l'explique, ce que ça a généré en lui.
Samira Bourabba
Quand on commence à faire ça, on se rend compte que les enfants construisent tout le temps des explications à pourquoi ce qui est arrivé est arrivé, mais qu'ils le font à hauteur d'enfant. Et donc, ils se donnent la responsabilité, ils prennent la faute sur eux, ils se disent, c'est normal que je fasse plaisir à l'autre, il vaut mieux ça que d'être frappé. Et en fait, toutes ces représentations-là, elles sont alimentées par une, je pense, on appelle aujourd'hui, on emploie le mot de culture de l'inceste. C'est à la fois une culture qui tend à ne pas considérer la réalité de l'inceste et en même temps, une culture qui tend à minimiser la gravité de l'inceste.
Arnaud Reussen
Pour Samira Bourraba, il faut se donner les moyens aujourd'hui de mieux accueillir la parole des enfants, de la comprendre, de l'écouter, de la prendre en compte. Et cela passe selon elle, par la formation de tous les professionnels qui, à un moment donné, ont affaire à des enfants.
Samira Bourabba
On ne peut pas reprocher aux professionnels de ne pas voir ce qu'ils ne peuvent pas penser, mais donc on doit les amener à pouvoir penser l'inceste. Pouvoir penser l'inceste, c'est qu'une enseignante qui va par exemple rencontrer les parents de l'enfant et qui va trouver que la maman est comme ceci, que le papa est charmant et puis qu'au moment où quelques mois, quelques années plus tard, va avoir une information qui laisse penser que peut-être cet enfant-là, il est victime d'inceste, ne va pas tomber dans le piège dans lequel on peut facilement tomber de «mais non, je ne peux pas l'imaginer, son papa, il est gentil, il est poli avec nous, il a toujours été là pour lui». En fait, qu'on puisse vraiment penser toute la complexité de c'est quoi l'inceste, comment fonctionnent les mécanismes de domination, les mécanismes de passage à l'acte, Alors, pour l'enseignante, ça va prendre une forme particulière parce qu'après, ce qu'elle va, elle, en tant qu'institutrice, par exemple, avoir à faire, c'est peut-être se mobiliser pour que cet enfant puisse être accompagné par le centre PMS. Ce qui n'est pas le même boulot que ce que va devoir faire le médecin quand il va constater, je ne sais pas, je vais donner un exemple, des bleus à répétition ou des cystites à répétition et qu'il va être uniquement sur une hypothèse médicale. Non, on sait qu'il y a des symptômes qui sont hautement spécifiques de l'inceste.
Arnaud Reussen
Mais pour la psychologue, la première étape du chemin vers tout cela, c'est que notre société ose briser le tabou.
Samira Bourabba
L'inceste est un tabou universel. On sait aussi que l'inceste se pratique dans les familles, que des adultes agressent sexuellement à des fins de prise de pouvoir des enfants, souvent très jeunes, que ça c'est une réalité qui existe. qu'on veuille ou non l'avoir. À chaque fois qu'on joue le jeu de la minimisation, tant qu'on continue à se demander est-ce que l'inceste existe, on joue le jeu de l'inceste.
Arnaud Reussen
Et avec nous dans cette émission, il y a Thomas Prédour. Bonjour.
Thomas Prédour
Bonjour.
Arnaud Reussen
Merci d'être là. Vous êtes membre du collectif Ensemble contre l'inceste, l'un des deux collectifs qui a commandité le sondage dont on parlait dans notre épisode précédent. On va préciser aussi que vous avez écrit et joué une pièce de théâtre basée sur votre histoire, l'histoire d'un inceste que vous avez vous-même subi. Un seul en scène qui s'intitule Ce n'était qu'un jeu. Alors d'abord un petit mot, Thomas Prédour, sur ce tabou. L'inceste, on dit que c'est un tabou au sens d'une norme sociale, mais on a l'impression qu'aujourd'hui, parler de l'inceste, qui existe massivement dans notre société, c'est aussi un tabou.
Thomas Prédour
Effectivement, on peut reprendre aussi la phrase de Toroté Ducy qui dit l'inceste, le tabou, ce n'est pas de le faire, mais c'est d'en parler. Parce qu'on dit toujours que c'est le tabou suprême, mais en fait c'est pas un tabou à partir du moment où un million de personnes, malheureusement, en Belgique le subissent. Et donc effectivement, il y a encore un tabou autour de la parole. Quoique, parce que c'est vrai que dans le sondage qu'on a commandité, on voit que quand même, plus de 40% des jeunes des mineurs ont parlé au moment des faits. Et donc, comme l'a très bien dit Samira Bouraba dans l'entretien, il y a aussi un problème autour de l'écoute. Et donc en fait, je crois qu'il y a vraiment tout un travail à faire au niveau de la formation des professionnels et aussi des adultes.
Arnaud Reussen
Alors peut-être on peut commencer par ce point-là en particulier parce qu'il est très concret. Aujourd'hui, il n'y a quasiment pas de formation, Thomas Prédour, que ce soit pour des enseignants, on l'a évoqué ici, que ce soit pour ceux qui vont se retrouver dans les centres de PMS, dans les écoles, que ce soit pour toute une série d'autres métiers qui, d'une manière ou d'une autre, vont être en contact avec des enfants et qui pourraient, à un moment donné, recueillir cette parole. Ils sont peu ou pas formés. On ne parle pas d'inceste dans leur formation.
Thomas Prédour
D'après nos informations et nos recherches, je rappelle qu'on est deux collectifs bénévoles, mais d'après nos analyses, effectivement pour le moment, dans la formation initiale des médecins et dans une autre série de métiers comme les psychologues, ça ne fait pas partie de la formation initiale. Ce sont plutôt des modules complémentaires voire lors des formations continues, donc quand on est déjà diplômé. Moi-même, j'ai suivi un certificat à l'ULB, mais c'est un certificat où on n'était qu'une quinzaine par rapport aux dizaines et centaines de personnes professionnelles. Donc effectivement, on a constaté qu'il y avait un grand manque, et donc à partir du moment où on est un million, on pense quand même que c'est hyper important que ce soit dans la formation initiale. Myriam Benjattou, qui est juriste, nous disait vendredi dernier à La Tricoterie que c'était un peu comme les cardiologues, j'aimais beaucoup cette image, c'est comme si les cardiologues n'apprenaient pas à détecter la crise cardiaque.
Arnaud Reussen
parce que c'est un enjeu vraiment massif de notre société. Donc c'est vrai qu'on peut être étonné que ce ne soit pas plus présent dans cette formation initiale. De manière même plus large, je pense que vous avez essayé de vous faire accompagner par des chercheurs dans le monde universitaire, etc. Même au niveau de la recherche, c'est quelque chose qui n'est pas encore tellement exploré, cette question-là de l'inceste, Thomas Prédebourg.
Thomas Prédour
Non, pour le moment il y a très peu de recherche qui est faite en Belgique, donc on a eu difficile aussi à s'entourer. Donc il y a une anthropologue, par exemple Jacinthe Mazzocchetti à l'UCLouvain, qui nous a accompagnés sur certains aspects du projet. Mais effectivement on a même eu une chercheuse qui est venue nous dire vendredi qu'en fait elle voulait faire une recherche sur la question et elle a été refusée pour le moment par le FNRS parce qu'on a estimé que ce n'était pas prioritaire. Donc il y a vraiment effectivement quelque chose où c'est nécessaire, et on espère que le sondage qu'on a sorti permettra de mettre ça beaucoup plus à l'avant de l'agenda politique. Et donc quand je dis formation, c'est aussi formation des policiers, c'est évidemment les personnes qui vont entendre les plaintes, c'est la formation aussi des spécialistes qui recueillent la parole, et donc c'est vraiment un gros travail qu'il y a à faire. On parle beaucoup de la sensibilisation des enfants avec l'Evras, et c'est vrai que dans le sondage on voit aussi que plus de 80% des gens pensent qu'il faut aussi mieux sensibiliser les enfants, mais l'Evras, pour rappeler ce que c'est, c'est un cours d'éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle, c'est deux heures en sixième primaire et c'est deux heures en quatrième secondaire. Or, dans notre chiffre, on voit que plus d'un tiers des enfants, près d'un tiers des enfants pardon, c'est avant six ans qu'ils sont déjà accrécés. Donc on pense aussi qu'il faut beaucoup plus former et accompagner les enfants, donc évidemment les instituteurs, institutrices, qui n'ont encore moins de formation dans le cadre de leur formation, et pour les enfants, pouvoir les sensibiliser beaucoup plus tôt. Alors on parle beaucoup de l'école, mais évidemment il faut aussi faire un appel aux parents, et moi j'ai envie de dire aujourd'hui aux parents, il ne faut pas avoir peur de parler de sexualité avec vos enfants, aussi avec les proches. C'est un sujet, en fait, qui reste au site à vous de parler de ça, mais si on ne peut pas en parler directement, aujourd'hui ce qui est formidable, c'est qu'il existe beaucoup de livres pour les enfants, donc on peut ne pas en parler directement, mais on peut offrir un petit cadeau qui permet de parler de ce sujet.
Arnaud Reussen
Alors, donc ça c'est pour l'enjeu de la formation notamment. On peut parler aussi du rôle de la justice, justement, et des interventions qu'elle peut avoir quand des cas sont détectés, sont révélés. Et je vous propose peut-être sur le sujet d'entendre ce que nous disait Soleiman Laghdim, qui est le délégué général aux droits de l'enfant et que Sarah poussait à interroger. estimant qu'il y avait du chemin encore à faire, mais qu'il y avait aussi des choses qui bougeaient déjà à ce niveau-là. Je vous propose d'entendre Soliman Nagdim.
Soleiman Laghdim
Il y a quand même eu deux avancées, tout n'est pas noir dans le tableau. La première, c'est qu'aujourd'hui on a un code pénal sexuel qui a vu le jour et qui a permis d'élargir le périmètre de certaines infractions, en tout cas de mieux les préciser. C'est pour moi un bon premier pas dans la bonne direction. Là où il y a encore Un gros chantier c'est de travailler sur les délais, parce qu'aujourd'hui on a des délais de justice qui sont beaucoup trop longs pour cela, donc il faudrait vraiment que les choses soient mieux balisées au niveau des procureurs du roi et des procureurs généraux pour qu'il y ait des directives claires qui soient données au parquet d'instances pour qu'ils puissent mener les investigations dans un délai qui soit tout à fait raisonnable. Et puis la deuxième chose c'est qu'il y a les centres de prise en charge contre les violences sexuelles, les CPVS, qui ont vu le jour. Ils ne sont pas adaptés à 100% pour les enfants, même si un tiers de leur public sont des jeunes. Peut-être qu'il faudrait développer ce qui existe notamment en Islande et dans d'autres pays, ce qu'on appelle des Barnahus. Les Barnahus, c'est un peu le pendant du CPVS, mais qui est vraiment adapté aux enfants. Dans un lieu unique, il y a un accompagnement juridique, un accompagnement administratif, des examens médicaux. qui sont menées et puis aussi un accompagnement sur le plus long terme qui peut être mis en place, mais avec quelque chose qui est adapté, qui est «child-friendly» pour les enfants. Donc ça, c'est quelque chose qu'on devrait aussi développer.
Arnaud Reussen
Réaction là-dessus, Thomas Prédeour, ce qu'on comprend, c'est de dire qu'en fait, on a quand même maintenant des outils aussi bien au niveau de la législation, dans ces centres de prise en charge aussi des violences sexuelles, on sait donner les moyens d'agir. Le problème c'est que c'est pas toujours adapté et puis que quand on agit parfois ça prend beaucoup de temps. Vous êtes d'accord avec lui là-dessus?
Thomas Prédour
Oui tout à fait. Et dire que tout n'est pas tout à fait noir puisque quand même en Belgique on a reconnu l'inceste dans la loi en 2022. Donc c'est seulement en 2022 mais au moins aujourd'hui c'est reconnu. Il y a la prescribilité aussi des violences sexuelles sur les mineurs qui date de 2019. Parce que, par exemple, dans mon cas, je ne pouvais pas porter plainte puisque, en fait, il faut aussi se dire que l'inceste, on met des années à en parler. Moi, il m'a fallu 30 années pour en parler. Et donc, à partir du moment où il y a une imprescribilité, ça permet aussi d'accompagner les victimes dans le long terme. Ce qu'il dit ici, Suleymane, délégué des Générales au Roi de l'Enfant, c'est hyper important, c'est que les CPVS, aujourd'hui, sont adaptées pour les victimes, je dirais, quasiment directes, immédiates, puisque c'est jusqu'à un mois. Et donc le modèle des CPVS est intéressant, mais il n'est pas applicable malheureusement dans la plupart des cas d'inceste puisque ça met beaucoup de temps. Et donc nous on souhaite aussi développer des centres qui seraient multidisciplinaires où les gens pourraient être accompagnés. Parce que ce qu'on constate aussi c'est une énorme errance médicale. C'est-à-dire que des gens mettent des années à comprendre ce qui se passe. et ne savent pas à qui s'adresser. Et donc si on pouvait avoir un centre comme ça par arrondissement, on pense que ça pourrait favoriser l'interdisciplinaire.
Arnaud Reussen
parce qu'il y a la réponse judiciaire, évidemment, et le fait que la justice puisse, à un moment donné, agir. Donc, ça impose de pouvoir, à un moment donné, déposer plainte, par exemple. Mais il y a aussi l'accompagnement, justement, de ces victimes qui ont été victimes durant leur enfance et dont on a évoqué le sort hier, qui vont parfois traîner ça sur des très, très longues périodes, qui, parfois, vont seulement en parler 20 ou 30 ans après, parce qu'il y a une amnésie traumatique qui a presque effacé ça, à un moment donné, de leur mémoire. Et puis, à un moment donné, ça revient. Il faut le gérer. Est-ce qu'à ce niveau-là, Thomas Prédour, on a aujourd'hui en Belgique francophone des centres, des lieux où ces personnes peuvent justement être écoutées, être aidées, être accompagnées?
Soleiman Laghdim
Il n'y a rien.
Arnaud Reussen
Rien du tout.
Thomas Prédour
Pour le moment, on n'a pas de lieu spécialisé sur cette question-là. On a des centres de planning familial qui font un travail formidable, mais je peux vous dire qu'on a peut-être une dizaine d'associations aujourd'hui. On a Brise le silence, par exemple, à Mons qui le fait, le planning familial de Saint-Gilles. mais c'est une problématique traitée parmi d'autres. Par exemple, on sait l'importance des thérapies collectives, par exemple des groupes de parole. Aujourd'hui, des groupes de parole sur la question de l'inceste en Belgique francophone, si on peut en citer dix, c'est beaucoup. Je dirais même qu'il y en a plutôt cinq. C'est pour ça que, notamment avec le collectif Patouche, on a mis en place nous-mêmes on a appelé ça des cercles de réconfort, parce qu'un groupe de parole c'est avec une psy professionnelle, et ici on a appelé ça des cercles de réconfort parce qu'on est des pères aidants, parce qu'en fait il y a un manque. Et donc on en a déjà fait trois, qui étaient complets tout de suite, ça fait 30 personnes, et j'ai fait un petit calcul, si on applique ça à la Belgique francophone, en fait il faudrait 45 000 cercles de réconfort pour pouvoir accompagner chaque fois 10 personnes. Donc je vous ai dit, on en a 10. Donc il en manque 44 490.
Arnaud Reussen
Tout ça c'est un calcul que vous faites au départ de tous ces Belges qui, via le sondage, ont dit avoir été à un moment donné victimes d'une manière ou d'une autre d'inceste.
Thomas Prédour
Et donc le gros souci, pardon, c'est juste vraiment pour préciser, c'est qu'aujourd'hui, comme elle l'a dit Samira Braba, il y a un problème de formation. on n'est pas formé à la psychotraumatologie, donc la plupart des psychologues ne peuvent pas non plus eux-mêmes détecter. Et donc en fait, on va de psychologue en psychologue pour essayer de trouver la bonne personne. Et donc aujourd'hui, on se retrouve à se voir échanger via groupe WhatsApp en se disant je cherche un psychologue parce qu'en fait on n'a même pas d'endroit où on peut dire voilà la liste des psych... comme on a pour des gens qui sont blessés et qui vont chercher des spécialistes quoi.
Arnaud Reussen
Alors, on peut regarder ce qui se passe chez nos voisins et en particulier nos voisins français qui, eux, ont mis en place depuis un petit temps maintenant déjà une commission indépendante qu'on appelle la CIVIS. Et on va essayer de comprendre justement ce que fait cette commission en compagnie de Sarah Poussey.
Sarah Poussey
CIVIZ, c'est l'acronyme de Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants. Une commission d'enquête lancée en France en mars 2021, à la suite du mouvement MeToo Incest, où plusieurs victimes ont raconté leur histoire, et notamment Camille Kouchner dans son livre La Familia Grande. Cette commission recueille plus de 30 000 témoignages et sort un premier rapport en octobre 2021. Elle répertorie que chaque année, près de 160 000 enfants sont victimes d'agressions sexuelles incestueuses en France et trois recommandations principales sont soumises aux politiques, notamment celle de retirer automatiquement l'autorité parentale à un parent condamné pour agression sexuelle sur son enfant. Deux ans plus tard, en novembre 2023, la Commission sort un rapport beaucoup plus fourni, avec cette fois 82 recommandations divisées en quatre axes, le repérage des enfants victimes, le traitement judiciaire des affaires, la réparation et enfin la prévention de ces violences sexuelles. En juin 2026, donc plus de deux ans et demi après cet énorme rapport, la CIVIS a fait le point sur la mise en place des recommandations. Elle constate que seuls un tiers d'entre elles sont pleinement effectives aujourd'hui, mais que 39 autres mesures sont en cours de mise en œuvre. L'État français s'est en fait surtout concentré sur les axes de la prévention et du repérage des enfants victimes. Mais il y a encore énormément de travail du côté du parcours judiciaire et des réparations, par exemple pour que l'inceste soit pris en compte comme une infraction spécifique, pour que les enfants soient protégés de leurs agresseurs, pour que ces crimes ne soient jamais prescrits, ou encore pour que le parcours de soins des victimes soit pris en charge par l'État. Il y a donc encore du chemin, surtout que la civise est aussi actuellement confrontée à des problèmes internes, dont des démissions successives et un vrai manque de moyens.
Arnaud Reussen
Alors Thomas Prédebourg, on a entendu certains des éléments réclamés par la civise qui rejoignent ce que vous nous disiez. Est-ce que vous estimez que la Belgique devrait se doter aussi d'une commission indépendante comme celle-là pour mettre vraiment plus au cœur des préoccupations, cet enjeu de l'inceste?
Thomas Prédour
La première chose, en tout cas, c'est que nous, en tant que collectif, on a envie de réunir les différentes autres associations et collectifs qui travaillent sur ces questions-là pour essayer d'avoir un discours commun, ce qui a permis, notamment en France, d'avoir la civise. Ici, pour le moment, on parle en tant que nous-mêmes, l'association. qu'on ne veut pas refaire des réunions pour faire des réunions, qui vont nous sortir des recommandations desquelles il ne va rien se passer. On sait qu'en Belgique, suite au documentaire de la VRT, il y avait une commission par rapport au crime sexuel dans l'église. On a sorti 137 recommandations, c'était juste avant les élections, et depuis, il n'y a aucun suivi de ces recommandations. Et vous l'avez dit, en France, à peine un tiers des recommandations sont suivies des faits. Donc nous, on n'a pas envie de ça. On n'a pas envie qu'en plus les ministres passent beaucoup de temps devant les caméras. Ce qu'on propose, probablement, ce sera de créer une CIM, donc c'est une commission interministérielle, c'est un peu technique, mais en gros c'est de dire, on souhaite que tout le monde soit réuni autour de la table, on le fait par exemple pour le droit des femmes, et donc on va réunir le fédéral, le communautaire, les régions, et bien on va probablement proposer qu'on réunisse toutes les personnes les ministres compétents sur les questions des violences sexuelles faites aux enfants, que ce soit la prévention, l'accompagnement, le judiciaire également, et de se dire, c'est quoi le plan qu'on va faire pour faire que ça cesse. Mais on ne souhaite pas refaire des commissions où on va juste nous entendre. Encore il y a dix jours, on a été entendu au Sénat par une sénatrice, c'est formidable, mais voilà, on nous entend et puis après on ne fait rien. Donc aujourd'hui, nous, en tout cas, on a surtout envie qu'il y ait des actes concrets et on va se réunir pour agir aussi sur base de ce sondage où on montre que plus de 80% des Belges sont d'accord avec nous pour améliorer les choses.
Arnaud Reussen
Donc, ce que vous craignez, ce que j'entends là, Thomas Prédour, c'est qu'on ait, si on a une commission comme celle-là, une forme un peu d'encommissionnement du problème, ce serait le cas de le dire. Vous préférez, vous, qu'on passe directement au stade de l'action politique? On entend vous parler de ces CIMS, ces conférences interministérielles. C'est l'idée de rassembler tous les ministres qui peuvent être concernés. Et on a compris ici que ça pouvait en concerner pas mal, puisqu'il y a des enjeux à la fois de justice, de police, il y a des enjeux de santé, il y a des enjeux de prévention, etc. Ce serait que tous ces ministres concernés soient autour de la table pour traiter de cette question spécifique de l'inceste, des violences sexuelles à l'égard des mineurs, pour avancer là-dessus.
Thomas Prédour
Tout à fait, donc élargir effectivement la question des violences sexuelles dans l'enfance, pas que l'inceste. Et on pense que c'est la meilleure manière de pouvoir avancer, de transformer les choses, et aussi d'avoir un suivi. Et donc par exemple, évidemment, la première chose qu'on pourrait faire, c'est prendre ces 137 recommandations de la Commission de 2023 et de voir aujourd'hui où ça en est, ça ce n'est pas fait. Donc on pense que tout est sur la table. En fait, quand on entend les professionnels et tout ça, on a plein de mesures qui sont là. Évidemment, c'est aussi une question de moyens et il faut aller chercher ces moyens pour essayer de prévenir. Il faut quand même se dire, si on parle de chiffres, En France, on a évalué à 9,5 milliards le coût des violences sexuelles, donc si on l'applique à la Belgique, c'est 1,5 milliard, ce qui ça coûte. Donc on pourrait dire, dépensez, allez-y, 10%, mettez 150 millions, vous économiserez à la fin. Je pense qu'il faut aussi se dire qu'évidemment, prévenir, c'est guérir, et donc c'est important d'investir pour qu'après, la société puisse vivre mieux.
Arnaud Reussen
Un dernier mot avec vous, Thomas Prédour. Pourquoi aujourd'hui, ça reste si difficile, en fait, de faire avancer la mobilisation sur cet enjeu? Pourquoi est-ce que politiquement, on a l'impression que cette question-là, elle reste un petit peu sous le radar, tout comme l'inceste va souvent rester encore sous le radar dans des cas individuels? Comment est-ce que vous l'expliquez?
Thomas Prédour
Je crois que la famille, c'est tellement sacré, c'est tellement impossible de croire qu'à l'intérieur de notre famille, on puisse avoir cette faille-là. Dans ma propre famille, quand c'est arrivé, voilà, c'est arrivé, on n'a pas voulu voir. Et donc, parce que c'est tellement sacré, cette famille, qu'on brise quelque chose. Et donc, je pense que notre société ne peut pas accepter que le drame soit à l'intérieur. Et c'est beaucoup plus simple de voir que ce soit à l'extérieur. Et donc je pense qu'avec tous les collectifs qui sont aujourd'hui mobilisés, on va pouvoir aller pour un mieux. Et je tiens à souligner tout le travail déjà accompli par toutes les associations et collectifs. Et donc aujourd'hui ce n'est pas la fin, c'est juste un point de départ pour transformer la société. Et on va y arriver.
Arnaud Reussen
Une note d'espoir, donc, pour refermer ce diptyque consacré à l'inceste. Et il faut dire quand même qu'en termes de débat public, en tout cas, les lignes ont pas mal bougé, justement, ces dernières années. Au départ, d'ailleurs, et c'est intéressant à noter, de récits personnels, comme ceux de Camille Kouchner, de Ney Chissinau, de Christine Angot ou encore, tout récemment, Romain Lemire, que l'on entendait dans notre premier épisode avec son roman Clément. Je vous reprécise aussi que si vous voulez découvrir les chiffres du sondage dont on parlait dans l'émission, ils sont disponibles à l'adresse stopincestbelgique.be. Merci à Antoine Duhartz pour la réalisation sonore de cet épisode, à la préparation Sarah Pousset et Arnaud Reussen. Et je rappelle que si vous souhaitez nous écrire, vous pouvez le faire à l'adresse lesclés.rtbf.be.
This second episode in Les Clés’ inceste series examines the collective response to incest in Belgium. Host Arnaud Reussen and his guests confront the difficult realities of detecting and supporting victims of incest, scrutinize the gaps in professional training and research, critique the current judicial and care structures, and debate what political and societal action is necessary. The episode provides firsthand perspectives and advocacy stances, and compares Belgian efforts to the more advanced French example, ultimately calling for robust, actionable change rather than further commissions or symbolic measures.
"C’est des tas d’enfants qui existent à proximité et qui sont victimes d’inceste. [...] Avoir accès à cette réalité-là, ça nécessite de s’attarder..."
– Samira Bourabba, 01:33
"Les tentatives de dévoilement, pour un enfant, c’est les symptômes, les conduites à risque, les états dépressifs, les idéations suicidaires..."
– Samira Bourabba, 03:14
"On appelle aujourd’hui [...] une culture de l’inceste. [...] une culture qui tend à ne pas considérer la réalité de l’inceste et [...] à minimiser la gravité."
– Samira Bourabba, 04:52
"C’est comme si les cardiologues n’apprenaient pas à détecter la crise cardiaque."
– Thomas Prédour, 09:52
"Si on applique ça à la Belgique francophone, il faudrait 45 000 cercles de réconfort pour pouvoir accompagner chaque fois 10 personnes. On en a 10. Il en manque 44 490."
– Thomas Prédour, 17:57
"Dépensez, allez-y, 10%, mettez 150 millions, vous économiserez à la fin. [...] Prévenir, c’est guérir."
– Thomas Prédour, 24:19
"C’est tellement sacré, cette famille, qu’on brise quelque chose. [...] C’est beaucoup plus simple de voir que ce soit à l’extérieur."
– Thomas Prédour, 24:56
"L’inceste est un tabou universel. [...] À chaque fois qu’on joue le jeu de la minimisation, tant qu’on continue à se demander est-ce que l’inceste existe, on joue le jeu de l’inceste."
"Moi, il m’a fallu 30 années pour en parler. [...] Il y a une errance médicale énorme; des gens mettent des années à comprendre ce qui se passe, et ne savent pas à qui s’adresser."
"Ce qu’on appelle des Barnahus [...] c’est un lieu unique adapté aux enfants [...] qui peut être mené mais avec quelque chose qui est adapté, ‘child-friendly’, pour les enfants."
| Timestamp | Segment / Quote / Insight | |-----------|--------------------------| | 00:10 | "Un million de Belges, une personne sur dix, c’est énorme." (prévalence) | | 01:33 | Samira Bourabba: Prise de conscience du phénomène sur le terrain | | 02:43 | Symptômes indirects chez les enfants, processus de dévoilement | | 04:52 | "Culture de l’inceste", auto-culpabilisation de l’enfant | | 07:37 | "L’inceste est un tabou universel..." (briser le silence) | | 09:52 | "C’est comme si les cardiologues n’apprenaient pas à détecter la crise cardiaque." | | 11:48 | Limites de l’éducation Evras, enfants abusés avant 6 ans | | 13:22 | Soleiman Laghdim: Avancée légale, CPVS, besoin de Barnahus | | 15:03 | Délais de la révélation, imprescriptibilité, errance médicale | | 16:57 | Groupes de parole: besoin vital/structure massive manquante | | 18:57 | Exemple de la CIVISE en France: avancées et limites | | 21:18 | Faut-il une commission ? Danger de l’« encommissionnement » | | 23:39 | Argument financier: prévention/rentabilité | | 24:56 | Tabou familial, inertie sociale et politique |
| Problèmes | Solutions proposées | |----------------------------------------------|----------------------------------------------------------| | Invisibilisation, tabou | Briser le silence, formation de tous les professionnels | | Manque de formation initiale | Intégrer la formation sur l’inceste dans tous les cursus | | Recherche négligée | Reconnaissance de l’inceste comme priorité nationale | | Prise en charge inadéquate (CPVS, justice) | Création de Barnahus, réduction des délais judiciaires | | Absence de groupes de parole | Multiplier cercles de réconfort, soutien pair à pair | | Risque d’inaction politique | Privilégier une CIM à une nouvelle commission | | Poids du tabou familial | Travail social, témoignages publics, éducation | | Sensibilisation trop tardive (Evras) | Commencer plus tôt, impliquer familles et éducateurs |
The episode closes on a hopeful but realistic note: despite visible progress and public debate (aided by high-profile testimonials), enormous work remains, especially in breaking the persistent taboo and ensuring institutional response matches the scale of the problem.
Thomas Prédour ([24:56]):
“Ce n’est pas la fin, c’est juste un point de départ pour transformer la société. Et on va y arriver.”
For further information and full statistics:
stopincestbelgique.be