
Deux ans après l'attaque du 7 octobre 2023, cette série en trois épisodes retrace l'histoire du conflit israélo-palestinien, avec Vincent Lemire, historien, enseignant-chercheur et maître de conférence en histoire contemporaine à l’Université Gustave-Eiffel. Un rap...
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A
De quel côté de l'histoire vous rangez-vous ? Il y a là une souffrance dont.
B
On ne voit pas la fin.
A
Deux promesses contradictoires à deux peuples sur un même territoire ne peut donner qu'une catastrophe géopolitique.
B
Bonjour à toutes, bonjour à tous et.
C
Bienvenue dans Les Clés pour le premier.
B
Épisode d'une série que l'on a décidé de consacrer au conflit israélo-palestinien. Deux ans après l'attaque terroriste du Hamas le 7 octobre, alors que l'offensive israélienne sur Gaza, massive et meurtrière, continue, et que malgré des lignes diplomatiques qui bougent, les espoirs de paix semblent encore bien loin, on s'est dit qu'il était important de revenir aux sources de ce conflit. Et pour cela... Je suis allé voir à Paris un historien qui s'appelle Vincent Lemire, professeur en histoire contemporaine à l'université Gustave Eiffel. Il est un des meilleurs spécialistes de l'histoire de la région, en particulier de l'histoire de Jérusalem. Et en trois épisodes, on va essayer avec lui de comprendre les sources de cet interminable conflit au Proche-Orient qui connaît aujourd'hui l'une de ses pages les plus sombres.
A
La première, les clés.
C
Bonjour Vincent Lemire.
B
Bonjour.
C
Merci de nous accueillir chez vous pour retracer, c'est ambitieux, l'histoire de ce conflit.
B
Au Proche-Orient depuis les origines, on va.
C
Essayer, jusqu'à aujourd'hui, avec une première question que j'ai envie de vous poser qui va nous ramener très loin en arrière, peut-être plus loin que ce qu'on fait d'habitude, plusieurs siècles avant notre ère, pour expliquer pourquoi, au fond, les Juifs dont le berceau du peuple juif se situe, on va dire, le long du Jourdain, là où aujourd'hui se trouvent Israël et la Palestine. Pourquoi est-ce qu'ils avaient été dispersés avec ce qu'on appelle la diaspora au fil du temps, qui fait que beaucoup ne vivaient plus à cet endroit-là ?
A
C'est une très bonne question parce que c'est ça qui va fonder finalement le projet sioniste. Il y a une date évidente, c'est 70 après Jésus-Christ, c'est la destruction du Second Temple. par les armées romaines et la destruction de la ville de Jérusalem dans son entièreté. Alors, il y a un débat entre les historiens. Il y a une tradition, on va dire, une tradition juive qui raconte la dispersion des Juifs sur toute la surface de la Terre. Et puis, il y a de plus en plus d'historiens israéliens et non israéliens qui constatent que beaucoup de communautés sont restées non pas à Jérusalem, mais pas loin. On n'a qu'à faire de l'archéologie et on trouve plein de synagogues d'époque tardoromaine, byzantine, médiévale, y compris à l'époque islamique, y compris à l'époque ottomane. En fait, les communautés juives n'ont jamais disparu de ce territoire. Mais il est vrai que beaucoup d'autres communautés se sont dispersées. C'est ce qu'on appelle les diasporas et c'est ce qui va être évidemment à l'origine de ce projet de refondation nationale très, très singulier qu'on appelle le sionisme.
C
Donc, on va avoir des juifs qui vont rester dans la région. On va en avoir aussi qui vont se retrouver un peu aux quatre coins du monde et qui vont, c'est important sans doute à préciser aussi pour beaucoup, être victimes de discrimination, parfois de persécution, même au fil du temps avec un antisémitisme, même si ça ne va pas s'appeler tout de suite comme ça. qui va se développer très fort. Et on peut se souvenir que dans des pays comme la France, au moment de l'affaire Dreyfus, on a des manifestations très, très fortes de cet antisémitisme-là. Donc ça, c'est aussi un ingrédient important.
B
À avoir en tête.
C
Il y a des Juifs qui sont disséminés un petit peu partout, mais dont la vie n'est pas toujours simple.
A
Exactement. Ça va se passer au XIXe siècle. On va basculer en fait d'un anti-judaïsme j'allais dire traditionnel, séculaire, un anti-judaïsme plutôt chrétien en fait, c'est-à-dire un rejet de ce que ces chrétiens appelaient le peuple déicide, ceux qui ont crucifié Jésus pour être dans cet anti-judaïsme. Et au XIXe siècle, il va se passer une bascule vers un antisémitisme plus racial, racialiste, avec plein de branches différentes. Et vous avez raison de citer l'affaire Dreyfus parce que Theodor Herzl, qui est le père fondateur du projet sioniste, il est à Paris à ce moment-là. Il est à Paris pendant l'affaire Dreyfus. Et c'est vraiment le déclencheur. Il vient d'Europe de l'Est. Et effectivement, en Europe de l'Est et en Russie, il y a énormément d'antisémitisme, il y a des pogroms. Il est correspondant d'un journal viennois à Paris et il se dit si l'antisémitisme d'État, parce que l'affaire Dreyfus c'est bien ça, c'est pas seulement l'antisémitisme populaire, si c'est possible dans la République française qui professe depuis 1789 les droits de l'homme et l'universalisme et l'égalité en droit de tous les hommes, vis-à-vis du capitaine Dreyfus, qui a fait sa carrière dans l'armée française, qui est un officier, on ne peut pas être plus intégré, alors l'antimétisme est possible partout. Donc c'est vraiment un déclic. Et on est en 1895 et en 1897 va avoir lieu le premier congressionniste à Bâle. Donc il y a vraiment un lien très, très fort. Et on est aussi à l'époque de la construction des États-nations. Pour le dire très vite, on passe, on va dire, d'un système d'entités politiques qui sont très largement des empires. des petits, des grands, mais voilà, en gros des empires. Un empire c'est quoi ? C'est une entité politique qui règne sur plusieurs communautés, plusieurs langues et plusieurs ethnies, plusieurs religions et qui tire sa légitimité précisément de cela. Au XIXe siècle, on rentre dans l'âge des états-nations. Pour chaque nation, il faut un état. Donc chaque nation se trouve son état, se bricole aussi son histoire nationale. Ça a tendance aussi à renforcer l'antisémitisme par ailleurs. Et donc Theodor Herzl, prenant conscience de cela, se dit il faut un état pour les juifs. C'est le titre d'un de ses livres. Et donc il faut un projet politique pour créer cet état refuge pour les juifs de diaspora.
C
Donc on est à l'origine du projet sioniste de certains juifs, pas tous les juifs, mais qui se disent au fond, si on veut pouvoir un jour vivre en paix, si on veut se mettre à l'abri de ce risque de persécution, etc., il nous faut un état dans lequel on va pouvoir vivre. Et est-ce que tout de suite on se dit que cet état, on doit le situer au niveau du berceau historique du judaïsme le long du Jourdain ?
A
Alors vous avez raison, il y a deux choses fondamentales dans le projet sioniste. La plus fondamentale et qui ne bougera jamais jusqu'à à peu près aujourd'hui, et justement on est peut-être à un point de bascule aujourd'hui, c'est la question du refuge et de la sécurité. Cet état, il est fondé pour mettre les juifs en sécurité. C'est sa raison d'être. Et donc toute atteinte à la sécurité de l'État est une atteinte à la raison d'être même de cet État. Donc il faut comprendre aussi ce qui s'est passé le 7 octobre 2023 à l'aune de l'origine même de cet État. Je veux dire, quand vous avez un attentat à Bruxelles ou à Paris, aussi horrible soit-il, il ne remet pas en cause la raison d'être de l'État. Il est un traumatisme, voilà. Donc la première chose c'est le refuge et la sécurité et la deuxième chose c'est où on va mettre cet état, c'est votre question. Et cette deuxième question est liée à la première, c'est-à-dire où les juifs vont être le plus en sécurité et où le projet va avoir le plus de chances de réussir. Et en fait, il y a un peu contradiction. C'est-à-dire qu'il y a les sionistes qu'on appelle les territorialistes, jusque en 1905, et vraiment le congrès sioniste de 1897 à 1905, donc pendant 8 ans quand même, est vraiment divisé. Il y a les territorialistes qui disent, il nous faut un territoire, à la limite n'importe où, mais ce qu'il faut c'est qu'on puisse le développer et qu'on soit en sécurité. Il va y avoir des projets en Ouganda, il va y avoir des projets en Amérique du Sud, des projets sur certaines bordures de l'Empire russe, plein plein de projets, avec des commissions qui vont se rendre sur place, qui vont étudier ce territoire. Et puis il y a ceux qu'on appelle les palestiniens, donc c'est un terme un peu étrange, mais ils s'appellent les palestiniens parce que eux ils sont partisans du développement du projet sioniste en Palestine. Ils admettent bien qu'en Palestine il y a des populations autochtones qui ne seront pas forcément favorables à ce projet et donc ils admettent bien que du point de vue strict du critère de la sécurité et du refuge, ce n'est pas forcément le meilleur choix. Mais du point de vue des chances de réussite et des capacités d'adhésion des juifs de diaspora et notamment des plus religieux, ils auront plus envie d'aller du côté de Jérusalem, de la Terre Sainte, qu'en Ouganda. Donc il y a contradiction, si vous voulez, entre ces deux impératifs, attirer les juifs de diaspora, premièrement, les mettre en sécurité. On peut dire, d'une certaine manière, cette contradiction, on l'a toujours sous les yeux, et elle est dès l'origine du projet sioniste. En 1905, la question est à peu près tranchée au niveau du Congrès. Les Palestiniens l'emportent, et donc, désormais, toute l'énergie va être focalisée vers créer ce refuge en Palestine, dans cette province automate.
C
Qu'On appelle la Palestine.
B
Retenons donc ici quelques éléments importants, déjà. Le projet sioniste va donc naître en Europe à la fin du XIXe siècle. Au sein de la diaspora juive, qui fait face à un antisémitisme très répandu, profond et violent, se construit l'idée que pour être à l'abri des pogroms, il faudrait que les Juifs puissent avoir un État où ils puissent vivre en paix et en sécurité. Alors, après de grands débats, c'est la volonté d'installer cet État sur les terres d'origine du judaïsme qui va s'imposer. Et cette terre, à l'époque, est une province de l'Empire ottoman qu'on appelle la province de Palestine. Mais qui vit sur ces terres ? Quelle est la situation sur place au tournant entre le XIXe et le XXe siècle ? Réponse de Vincent Lemire.
A
Alors là aussi, il y a un débat entre historiens. Il y a une formule sioniste qui est restée célèbre. Un peuple sans terre pour une terre sans peuple. Le peuple sans terre, évidemment, ce serait les diasporas juives qui s'installeraient sur une terre sans peuple. qui serait cette Palestine, qui serait vide, qui serait désertique, qui serait délaissée. Depuis une trentaine d'années, il y a des historiens palestiniens, israéliens et internationaux, dont je suis, j'ai écrit un livre qui s'appelle Jérusalem 1900, la ville sainte à l'âge des possibles, pour tordre le coup à cette fausse vision. La Palestine est une des provinces les plus dynamiques, les plus riches de l'Empire ottoman. Ça tient aussi à sa situation, c'est une terre de passage entre l'Afrique, entre l'Europe, entre le Moyen-Orient. C'est une terre qui est extrêmement riche sur le plan patrimonial, commence à se développer un tourisme, les consulats européens arrivent et puis les sociétés urbaines aussi se prennent en main. Il est frappant par exemple, peut-être ça va intéresser les gens qui nous écoutent, mais la toute première municipalité de tout l'Empire ottoman, elle est créée à Jérusalem au début des années 1860, avant même Istanbul. Et c'est par définition une municipalité transcommunautaire, comme toutes les municipalités. Il y a des Juifs, il y a des Grecs, il y a des Arméniens, il y a des musulmans, il y a des chrétiens. Enfin, il y a toutes les communautés qui sont représentées. Donc, si vous voulez, il y a une modernité, une modernisation intellectuelle, politique, institutionnelle en Palestine qui est assez forte en cette fin de 19e siècle. Et c'est précisément cette dynamique que va croiser le projet sioniste de façon relativement harmonieuse au tout début, parce que, comme je l'ai dit, il y a des communautés juives qui sont sur place, ce qu'on appelle le vieux Yishouv. Et puis il y a des nouvelles communautés juives. Parfois, d'ailleurs, les conflits sont plutôt entre ces communautés juives qu'avec les communautés non juives de Palestine. Bref, en tout cas, il y a sur place une société qui existe. Et il y a une preuve très, très simple. C'est qu'en mars 1899, Donc, 18 mois après le premier congrès sioniste, le maire de Jérusalem, qui s'appelle Youssouf Al Khaledi, qui est un grand intellectuel, quelqu'un qui parle 6-7 langues, qui a voyagé dans toute l'Europe, qui est vraiment un très très grand érudit, un médecin de formation. Il est maire de Jérusalem, il est député également. Et il écrit à Theodor Herzl, en français, pour lui dire tout le bien qu'il pense du projet sioniste. en général, mais il lui dit pas en Palestine. Parce qu'en Palestine, il y a des communautés très différentes et il y a un équilibre très fragile qu'on a réussi à construire. Et ça va mal finir. On est le 1er mars 1899. Il termine sa lettre en disant qu'on laisse tranquille la Palestine. Donc, vous voyez, il y a une conscience. Il y a une conscience politique, une conscience sociale, socio-culturelle déjà de cette Palestine qui existe. dans les termes même de Khalidi. Et Herzl, d'ailleurs, lui répond en disant mais si on ne peut pas le faire en Palestine, on le fera ailleurs. Et on est en 1999, pour revenir à ce qu'on disait juste avant, on est encore dans ces moments d'hésitation. Bref, une société existe déjà, qui est aussi en voie d'émancipation vis-à-vis de l'horizon impérial ottoman, toutes ces sociétés, de même au Liban, de même en Égypte, de même en Syrie, de même dans toute la région. Et le projet sioniste, en fait, vient s'insérer un peu dans ce contexte social.
B
À l'époque où naît le projet sioniste, la Palestine est donc encore une province de l'Empire ottoman qui abrite une grande diversité de communautés. Mais y a-t-il alors à l'époque, au sein des communautés arabes, un sentiment national qui se développe déjà avec l'idée qu'il faudrait construire un État arabe palestinien ?
A
Alors un État arabe, oui, un État palestinien, c'est moins sûr. Il y a effectivement, si on reprend notre Khalidi, il est à la fois très, très loyal par rapport à l'Empire, à l'Empire ottoman. Il est député, donc il va siéger à Istanbul. Et en même temps, il y a une conscience palestinienne qui commence à émerger. Il y a un journal, par exemple, qui s'appelle Palestine, qui paraît un peu avant la Première Guerre mondiale. Vous voyez bien, c'est comme si vous avez Si vous avez la Libre-Belgique ou si vous avez François, c'est bien qu'il y ait une entité politique dans laquelle on se projette. C'est très simple. Et puis je vous ai dit, Khalidi quand il dit à Herzl qu'on laisse tranquille la Palestine, il parle bien d'une entité. Alors de là à en faire un état-nation, c'est un débat qui est très transversal à toutes ces communautés arabes de la région. On doit s'émanciper de l'empire ottoman, on doit défendre l'arabité. Mais dans quelles frontières ? C'est compliqué. Alors l'Égypte, c'est l'Égypte. C'est vrai qu'il y a une identité nationale qui s'est constituée et qui est quand même géographique extrêmement forte et qui fait que l'Égypte se constitue petit à petit en état-nation de façon très progressive. Mais voilà, c'est à peu près réglé. Au Proche-Orient, c'est beaucoup plus compliqué. Il y a un projet qu'on appelle la Grande Syrie, parmi les intellectuels arabes chrétiens, d'ailleurs beaucoup chrétiens et musulmans, qui serait une entité qui prendrait en écharpe le territoire israélo-palestinien actuel, le Liban et la Syrie, une partie de la Jordanie aussi peut-être. Donc, en fait, une bonne partie du Proche-Orient. Donc, de ce point de vue-là, les Palestiniens ne se projettent pas forcément dans un État palestinien. Ils se projettent dans un État arabe, plutôt aux frontières plus étendues. Et c'est un débat. Voilà, c'est un débat. De la même manière, le projet sioniste, en fait, va venir faire bouger les lignes entre ceux qui défendent la Grande Syrie et ceux qui défendraient des entités nationales un peu plus réduites. on est au moment de l'élaboration intellectuelle de projets politiques. Et en Europe aussi, on réfléchit aux frontières définitives que devrait avoir chaque état vis-à-vis des nations. Et dans les états où il y a plusieurs nations, c'est-à-dire plusieurs langues, plusieurs communautés ethno-linguistiques, on s'interroge, est-ce qu'il faut les mettre dans le même état ou est-ce qu'il faut couper ça en beaucoup plus petits ? C'est pareil en Italie, c'est pareil dans plein plein de régions d'Europe, exactement au même moment. C'est un débat global, c'est un débat mondial à l'époque.
B
Donc ce débat-là vit au tournant du.
C
Fin 19e, début 20e siècle. Et puis, on avance un petit peu et on arrive à une date importante, qu'on retient comme une date importante. C'est en 1917, la déclaration de Lord Balfour, qui est le secrétaire d'État aux Affaires étrangères de l'Empire britannique. qui lui promet à l'époque aux juifs la possibilité d'établir non pas un état juif mais un foyer national juif en Palestine. Est-ce que vous pouvez nous expliquer ce qui se joue à ce moment-là ? Pourquoi Lord Balfour trouve opportun de promettre cela aux juifs et ce que ça va générer ?
A
Alors c'est extrêmement important. On est en plein pendant la Première Guerre mondiale. L'Empire ottoman a fait le choix de s'allier avec l'Allemagne, ce qui va provoquer sa chute. Et d'ailleurs, tous les grands empires vont chuter, y compris l'Empire austro-hongrois, y compris l'Empire russe d'ailleurs, au même moment, y compris l'Empire allemand, le second Reich allemand. Donc tous ces empires vont chuter et les alliés, donc la France, la Grande-Bretagne et d'autres, se préparent à prendre en charge les populations qui étaient autrefois dans ces empires. Et ils vont le faire avec le nouveau principe, ce qu'on appelle les 14 points de Wilson, donc en fait cette nouvelle diplomatie wilsonienne du président étasunien, qui est le droit à l'autodétermination des peuples. Chaque peuple a droit à s'autodéterminer. Et donc on doit accompagner cette émancipation des peuples. Alors il y a ceux dont on considère qu'ils ont la maturité pour tout de suite avoir leur état nation, donc on leur accorde. Et puis il y a ceux, on est vraiment dans cette idéologie très très coloniale, puis il y a ceux qu'il faut mettre sous tutelle, il faut les accompagner, il faut les aider, etc. Et donc pour eux on va créer des mandats, donc la Société des Nations va donner mandat à un certain nombre d'États de s'occuper de ces populations pour les emmener vers le chemin de l'émancipation. Donc on est vraiment dans une vision très paternaliste. La France va récupérer ce qu'on appelle le mandat du Nord, qui correspond aujourd'hui à la Syrie et au Liban. Et puis la Grande-Bretagne, finalement, va récupérer le mandat du Sud, ce qui correspond aujourd'hui à Israël, Palestine, Jordanie et une partie de l'Irak.
B
Arrêtons-nous quelques instants là-dessus, parce que c'est un point crucial. Au sortir de la Première Guerre mondiale, les Alliés, vainqueurs, vont décider du sort des empires vaincus, qui vont être démembrés, ouvrant la voie à la création de toute une série d'étanations. Pour le Moyen-Orient, les Français et les Britanniques vont se répartir des zones d'influence, et vont le faire d'ailleurs secrètement avant même la fin de la guerre. Et c'est dans ce contexte-là qu'en 1917, Lord Balfour, le ministre britannique des Affaires étrangères, va annoncer le soutien des Britanniques à la création d'un foyer national juif en Palestine, en utilisant précisément ces mots. Le gouvernement de sa majesté envisage favorablement l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif et fera tout ce qui est en son pouvoir pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existant en Palestine. Des mots et un moment essentiel dans la concrétisation du projet sioniste qui s'explique aussi par des considérations tactiques à l'époque côté britannique.
A
Lord Balfour, quand il fait cette déclaration en 1917, il doit aussi essayer d'emmener les États-Unis sur le front européen. Les États-Unis ne sont toujours pas engagés sur le front européen. La ligne de front, elle hésite. Et clairement, les communautés juives étatsuniennes peuvent aider à cela. Donc il y a une dimension très européenne et voire transatlantique dans la déclaration Balfour. Et il faut la lire jusqu'au bout, elle est courte pourtant, mais il promet donc ce foyer national juif en Palestine, mais il ajoute dans la même phrase, juste après une virgule, étant entendu que ce projet ne pourra pas porter préjudice aux communautés non juives de Palestine. Et on voit bien que la première partie de la promesse a été tenue, la deuxième partie n'a pas été tenue. Et c'est toute l'histoire du conflit israélo-palestinien qui se loge en fait dans cette petite phrase de novembre 1917. Un foyer national pour les Juifs en Palestine, c'est fait. sans porter préjudice aux communautés non juives de Palestine, ça n'a pas été le cas. Donc c'est ça qu'aujourd'hui on doit essayer de réparer.
C
Et est-ce qu'on peut dire qu'à l'époque, du coup, on promet du côté des Britanniques, mais on sait bien que la communauté internationale, la France, tout le monde se préoccupe un petit peu de ce qui va se passer là-bas. Et ce sera encore plus vrai ensuite, évidemment, en 47, 48. Mais est-ce que ça veut dire que dès l'origine et notamment avec cette déclaration de Balfour, on promet ce territoire à deux peuples, en quelque sorte ?
A
Oui, on le promet à deux peuples, parce que vous avez raison, en même temps que la déclaration Balfour, qui est une déclaration écrite et qui est une déclaration qui d'ailleurs va être ensuite introduite dans le mandat britannique, donc qui va commencer à avoir une force juridique en droit international. C'est très important. En même temps, les Britanniques font des promesses aux tribus arabes. C'est le fameux épisode de Laurence d'Arabie pour en fait les encourager à se soulever. contre l'Empire Ottoman et à aider les Britanniques à vaincre militairement l'Empire Ottoman et en leur promettant pour après une autonomie politique. Donc il y a deux promesses qui sont faites de façon complètement contradictoire à deux entités qui clairement n'ont pas le même objectif. D'un côté, c'est pour encourager les Américains à entrer en guerre en Europe. De l'autre côté, c'est pour encourager les tribus arabes à se soulever contre l'Empire Ottoman. Dans les deux cas, ça va marcher. et les Alliés vont gagner la Première Guerre mondiale. Donc à court terme, c'est une réussite. À moyen et long terme, c'est une catastrophe. Deux promesses contradictoires à deux peuples sur un même territoire ne peut donner qu'une catastrophe géopolitique dont on paye encore le prix aujourd'hui.
B
Si l'on reprend alors le fil de notre histoire, voyons quelle est la situation au Proche-Orient au sortir de la Première Guerre mondiale. On l'a dit, des communautés juives existaient déjà sur place bien avant la déclaration de Balfour. Alors que représentaient précisément les Juifs en proportion par rapport aux populations arabes, musulmanes et chrétiennes ?
A
Alors au moment de la Première Guerre mondiale, ils sont moins de moins de 10%. À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, ils sont un peu moins de 30% de la population. Après, il y a des concentrations bien plus fortes dans certaines villes comme à Asfalt, par exemple, au nord, en Galilée ou à Jérusalem. Pour des raisons, il y a beaucoup de communautés religieuses qui ont souhaité être à Jérusalem. Donc ça, c'est du point de vue démographique. Après, il y a la question foncière qui est très, très, très importante, évidemment. On considère qu'au moment de la Deuxième Guerre mondiale, donc à la fin de cette période, moins de 15% des terres de tout cet espace israélo-palestinien appartiennent soit à des propriétaires juifs individuels ou à des fonds publics ou parapublics sionistes. Donc ça veut dire que 85% des terres sont des terres, on va dire, arabes, chrétiennes ou musulmanes. Mais voilà la situation. La situation est relativement harmonieuse dans les années 1920. On va dire que les différents partis s'observent, essayent de manœuvrer les Britanniques à leur avantage. Les Britanniques essayent d'organiser des élections législatives. Il n'y a jamais eu de chambre législative dans la Palestine mandataire. Mais finalement, ça ne fonctionne pas. Les seules élections qui ont lieu, c'est les élections municipales. C'est assez amusant, d'ailleurs, parce que c'est les dernières élections qui se tiennent encore aujourd'hui en Palestine. On arrive à faire des élections au niveau local, mais pas au niveau de l'entité territoriale elle-même. Et puis, il y a un point de bascule qui est 1929, en août 1929. Et ce qui est assez frappant, c'est que ça démarre devant le mur occidental, donc plein milieu de la vieille ville de Jérusalem, à quelques dizaines de mètres de l'esplendide des mosquées, Mont du Temple, Dôme du Rocher. Des juifs prient devant ce mur occidental, qui est un reste de la destruction du second temple en 1970, dont on a parlé, et ils disposent de quelques chaises, comme une forme d'appropriation de l'espace, mais qu'ils vont laisser d'une prière à l'autre. Et les Arabes de Jérusalem se plaignent, considèrent que c'est un espace public, on n'a pas à l'occuper de cette manière-là. Il y a des bagarres qui démarrent. Et là, il y a des émeutes qui sont ensuite dans tout Jérusalem et dans toute la Palestine. Il y a 250 morts, dont à peu près 120 juifs et puis 110 palestiniens. Les troupes britanniques tirent notamment sur les palestiniens. Il y a un pogrom extrêmement grave qui se passe à Hebron. 1929, c'est un peu le point de bascule. Et ensuite, dans les années 30, ce sera d'une certaine manière de pire en pire, et notamment la grande insurrection arabe de 1936-1939, que les Palestiniens appellent d'ailleurs leur première intifada. Il faut savoir que dans la chronologie palestinienne, la première intifada, c'est celle de 1936. C'est vraiment un soulèvement populaire très, très important. C'est à ce moment-là que la cause palestinienne va commencer à arborer le keffiyeh qu'on connaît aujourd'hui. C'est à ce moment-là qu'il va devenir un symbole national.
B
1929 est donc un tournant. où le fragile équilibre qui régnait jusque-là va voler littéralement en éclats, et où les tensions vont se matérialiser en violence entre les communautés, de la part aussi des communautés juives et arabes, contre l'occupant britannique. On peut parler alors d'une situation qui devient explosive.
A
Elle devient absolument explosive parce que les différentes factions s'arment. L'insurrection palestinienne est une insurrection armée. Il y a aussi des groupes paramilitaires juifs qui sont très objectivement des groupes terroristes, qui pratiquent la terreur comme arme politique de façon parfaitement assumée. l'EI et d'autres, et qui donc vont faire à la fois du terrorisme contre les civils palestiniens, mais aussi contre les Britanniques. Ça va très loin. En 1946, il y a un attentat gravissime dans l'hôtel King David à Jérusalem. un tiers du bâtiment, pratiquement, qui est effondré par des explosifs. Il y a plus de 90 morts, dont beaucoup de Britanniques, mais aussi à peu près toutes les communautés qui travaillaient là, dans cet hôtel. Donc, vous voyez, on arrive à un niveau de violence, en fait, qui est très, très, très important. Tout ça dans un contexte global, parce qu'à chaque fois, c'est comme aujourd'hui, on parle de Trump, mais il faut toujours à chaque fois ramener ce conflit dans son contexte global. 1933, la prise de pouvoir en Allemagne par Hitler, la montée de l'antisémitisme dans toute une partie de l'Europe. et donc des communautés juives de plus en plus inquiètes qui cherchent à entrer en Palestine, dans ce fameux refuge que les Britanniques ont promis. Donc ça accentue évidemment les tensions. Et voilà, les Britanniques ne savent plus comment faire. Ils l'ouvoient complètement. Ils répriment les insurrections palestiniennes d'un côté, en même temps ils répriment l'immigration juive de l'autre. Arrive la Deuxième Guerre mondiale qui est une période plutôt d'accalmie dans la région. La guerre se passe ailleurs, on le sait. en Asie, en Extrême-Orient, en Europe surtout, en Russie aussi. C'est comme si les communautés savaient que leur destin allait se jouer ailleurs. Et dès que la Deuxième Guerre mondiale se termine, les affrontements reprennent de façon extrêmement forte. Je vous ai dit l'attentat du King David de 1946, des affrontements intercommunautaires qui sont de plus en plus forts. Et les Britanniques n'y arrivent plus, prennent conscience qu'ils ont lamentablement échoué dans le mandat que leur avait confié la communauté internationale.
B
Et on le sait, la Seconde Guerre mondiale avec la Shoah, le génocide de près de 6 millions de juifs, va venir fondamentalement changer la donne. Ce sera l'horizon de notre prochain épisode. Mais avant d'y venir, tirons quelques leçons déjà de ce premier numéro et retenons que bien avant le plan de partage de la Palestine en 1947, bien avant la Seconde Guerre mondiale, on a déjà bien présent un grand nombre des ingrédients de la situation actuelle, ce qui rend nécessaire de retourner régulièrement à des sources historiques plus lointaines.
A
Si on prend ce conflit en 1947, on n'y comprend strictement rien. Il y a toute une géographie des idées, des rapports de force qui sont en fait déjà en place au début du XXe siècle. Et finalement, le projet de partage de l'ONU de 1947, il ne sera qu'une étape de plus dans cette catastrophe géopolitique globale dans laquelle on est toujours aujourd'hui.
C
L'autre élément que j'ai envie de retenir, c'est notre responsabilité aussi au niveau européen. On a parlé des Britanniques, mais ils ne sont pas les seuls à jouer dans la pièce. Ce qui va se dérouler là-bas, c'est jouer en bonne partie aussi dans des décisions qui sont prises en Europe.
A
Vous avez entièrement raison. Il y a l'antisémitisme d'abord. L'affaire Dreyfus, on a dit comme déclencheur du projet sioniste. Et puis il y a cette responsabilité du droit international qui pratiquement s'est créée là-bas. C'est-à-dire que quand on dit que c'est le berceau du droit international, c'est-à-dire qu'on a tout testé, c'est le laboratoire. Et on entend souvent les gens autour de nous, ils ont raison de dire qu'on parle beaucoup plus d'Israël-Palestine que du Soudan ou des Ouïghours. Et c'est vrai. Mais il se trouve que la communauté internationale a généré et paramétré ce conflit dès son origine. Donc elle ne peut pas s'en laver les mains. Et là, voilà, en quelques minutes, on a déjà entendu, on a déjà compris que les Britanniques ont en particulier une responsabilité très très très forte, parce que c'est eux qui avaient mandat de régler le problème et ne l'ont pas fait. Et d'ailleurs, il y a quelques jours, quand Keir Starmer a écrit au président Abbas pour reconnaître officiellement l'État de Palestine, Il a fait référence à la responsabilité éminente de la Grande-Bretagne en disant, nous avons échoué à l'époque, nous avons tenu seulement une de nos deux promesses et nous essayons de réparer cet échec aujourd'hui. Il y avait vraiment chez les Britanniques une conscience très forte de cette responsabilité historique.
B
Et les deux promesses dont parle le Premier ministre britannique Keir Starmer, ce sont celles de la déclaration de Balfour quand le ministre des Affaires étrangères britannique promettait aux Juifs, on l'a dit, l'établissement d'un foyer national juif en Palestine, mais qu'il ajoutait dans la foulée que rien ne serait fait qui puisse porter atteinte aux droits des collectivités non juives existant en Palestine. Voilà, c'était Les Clés, premier épisode d'un triptyque consacré à l'histoire du conflit israélo-palestinien. Dans le suivant, on se penchera sur le plan de partage de la Palestine et les guerres israélo-arabes qui ont suivi. À la réalisation de cet épisode, il y avait Guillaume de Smet, merci à lui. Si vous voulez lire Vincent Lemire, je ne peux que vous recommander notamment son Atlas du Moyen-Orient, coécrit avec Christian Grattalou. En tout cas, merci de nous suivre. Dans un petit instant, c'est le journal de 13h.
Podcast: Les Clés
Host: Arnaud Ruyssen (RTBF)
Guest: Vincent Lemire, historien, spécialiste de Jérusalem
Date: October 6, 2025
Duration: ~30 minutes
Overview
La diaspora juive : récit et réalité
« Les communautés juives n’ont jamais disparu de ce territoire. » — Vincent Lemire (02:08)
L’antisémitisme, moteur du projet sioniste
« Si l’antisémitisme d’État est possible dans la République française… alors l’antisémitisme est possible partout. » — Vincent Lemire (04:32)
Le sionisme : sécurité et choix territorial
« Cet État… il est fondé pour mettre les juifs en sécurité. » — Vincent Lemire (06:34)
« Cette contradiction… on l’a toujours sous les yeux, et elle est dès l’origine du projet sioniste. » — Vincent Lemire (08:36)
Une terre habitée, dynamique et plurielle
« La Palestine est une des provinces les plus dynamiques, les plus riches de l’Empire ottoman. » — Vincent Lemire (10:19)
Premiers signes d’une conscience nationale arabe et palestinienne
« Il y a une conscience…politique, socio-culturelle déjà de cette Palestine qui existe. » — Vincent Lemire (11:45)
La déclaration Balfour et ses conséquences
« Un foyer national pour les Juifs en Palestine, c’est fait. Sans porter préjudice aux communautés non juives de Palestine, ça n’a pas été le cas. » — Vincent Lemire (19:31)
« Deux promesses contradictoires à deux peuples sur un même territoire… ne peut donner qu’une catastrophe géopolitique. » — Vincent Lemire (21:42)
Redécoupage impérial et contexte international
Composition démographique et foncière
« 1929, c’est un peu le point de bascule… et notamment la grande insurrection arabe de 1936-1939, que les Palestiniens appellent leur première intifada. » — Vincent Lemire (24:55)
Le glissement vers la violence organisée
Le conflit était déjà en germe avant 1947
« Si on prend ce conflit en 1947, on n’y comprend strictement rien. » — Vincent Lemire (28:37)
Rôle central de l’Europe et des puissances internationales
« La communauté internationale a généré et paramétré ce conflit dès son origine. Donc elle ne peut pas s’en laver les mains. » — Vincent Lemire (29:25)
Sur la double promesse britannique :
« Deux promesses contradictoires à deux peuples sur un même territoire ne peut donner qu’une catastrophe géopolitique dont on paye encore le prix aujourd’hui. » — Vincent Lemire (21:42)
Sur la déformation des réalités historiques :
« La Palestine est une des provinces les plus dynamiques, les plus riches de l’Empire ottoman. » — Vincent Lemire (10:19)
La responsabilité européenne :
« La communauté internationale a généré et paramétré ce conflit dès son origine. » — Vincent Lemire (29:25) « Quand on dit que c’est le berceau du droit international… on a tout testé, c’est le laboratoire. » — Vincent Lemire (29:13)
Premier épisode fondamental pour comprendre pourquoi, selon Lemire, « à défaut d’une relecture historienne sérieuse, toute tentative de paix ressemble à un pansement sur une plaie béante ». Les ingrédients du conflit actuel y sont déjà présents : mémoire, migrations, promesses politiques, rivalités impériales et impasses du droit international.
Le prochain épisode se concentrera sur 1947, le plan de partage et les conflits armés majeurs qui suivront.
Pour aller plus loin :
Vincent Lemire, Atlas du Moyen-Orient (coécrit avec Christian Grataloup)
Episode 2 recommandé pour approfondir la période du plan de partage et des guerres israélo-arabes.