
Deux ans après l'attaque du 7 octobre 2023, cette série en trois épisodes retrace l'histoire du conflit israélo-palestinien, avec Vincent Lemire, historien, enseignant-chercheur et maître de conférence en histoire contemporaine à l’Université Gustave-Eiffel. Un rap...
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A
De quel côté de l'histoire vous rangez-vous ? Il y a là une souffrance dont.
B
On ne voit pas la fin.
A
La première... Deux promesses contradictoires à deux peuples sur un même territoire ne peut donner qu'une catastrophe géopolitique. Les Clés, Arnaud Roysson.
B
Bonjour à toutes, bonjour à tous, et bienvenue dans Les Clés pour le deuxième épisode de notre série où l'on se propose de vous raconter les sources, l'histoire du conflit israélo-palestinien. en compagnie de Vincent Lemire, professeur d'histoire à l'université Gustave Eiffel de Paris, grand spécialiste de l'histoire de cette région. On remonte le fil du temps et dans ce deuxième numéro, on va commencer par revenir sur le fameux plan de partage de la Palestine.
A
La première, les clés.
B
Remontons d'abord en juillet 1944, en Pologne, quand le monde commence à prendre la mesure de l'ampleur du génocide des Juifs perpétré par l'Allemagne nazie. Au fil de l'avancée vers Berlin, les troupes alliées et l'armée rouge vont découvrir progressivement l'horreur des camps d'extermination, malgré le fait que les officiers allemands ont essayé d'effacer les traces de leur oeuvre de mort. En tout, entre 5 et 6 millions de Juifs vont être tués dans les camps de la mort, dans des pogroms, ou vont perdre la vie dans des camps de travail et de concentration. La mise au jour de ce génocide, de son ampleur, va forcément changer la donne dans la volonté déjà manifestée avant la guerre de donner aux Juifs un état où ils pourront vivre en sécurité. Car l'après-guerre, c'est aussi le moment où, on le disait dans notre épisode précédent, les Britanniques vont faire le constat qu'ils ne parviennent pas à gérer la situation dans l'ex-province ottomane de Palestine sur laquelle ils avaient reçu un mandat. C'est donc dans ce contexte-là qu'en 1947 va se jouer à l'ONU le partage de la Palestine et Vincent Lemire nous raconte comment les choses vont se passer.
A
Alors ça se joue en deux temps. D'abord les Britanniques annoncent à l'Organisation des Nations Unies, qui est la nouvelle entité qui a pris la suite de la Société des Nations, de la SDN, ils annoncent officiellement leur échec. Ils rendent leur tablier, ils rendent leur mandat, ils disent on a échoué et ils annoncent une date. Ils disent le 15 mai 1948, nous quitterons le territoire, il n'y aura plus un seul soldat britannique sur le territoire et donc il faut trouver une solution avant. Donc il y a une commission de l'ONU qui se met en place, qui réfléchit à un plan onusien pour le coup, et non pas britannique. Et on l'oublie un peu mais il y a deux plans qui sont élaborés. Un plan de partition, entre un État juif et un État arabe, c'est celui qui va finalement être mis au vote. Mais il y a aussi un plan qui est élaboré en particulier par les Indiens, c'est intéressant. C'est un plan d'un État unique, d'un État fédéral, qui prend acte du fait que les populations sont déjà entremêlées dans l'espace israélo-palestinien actuel, que leurs destins sont liés. qu'économiquement, elles ont intérêt à travailler ensemble. Et donc, il y a deux propositions qui sont mises sur la table, un plan de partition et un État unique, binational, un État fédéral. C'est intéressant à rappeler aujourd'hui, parce que quand on parle de la solution éventuelle à un seul État, la fameuse solution binationale, on a l'impression d'inventer un truc complètement baroque. En fait, l'ONU y avait déjà pensé en 1947. Sauf que, Les arabes, les palestiniens font un peu la politique de la chaise vide. Ils considèrent que leurs intérêts ne seront pas bien défendus par l'ONU. Et du côté sioniste, ils jouent la carte de la partition. Ils savent qu'ils sont un tiers de la population seulement, qu'ils ont à peine 15% des terres et que donc, dans un état fédéral, ils seront perdants. Et donc ils préfèrent avoir un petit état juif sur seulement une partie du territoire plutôt qu'un état fédéral dans lequel ils seraient dilués. Voilà. C'est vraiment... Il faut à chaque fois se remettre dans le présent des... Voilà. Et donc le premier projet qui va être mis au vote, à l'Assemblée Générale des Nations Unies, hein, c'est pas le Conseil de sécurité, c'est l'Assemblée Générale qui vote de l'époque. Il y a beaucoup moins d'états qu'aujourd'hui, évidemment, puisqu'il y a tous les états qui sont encore colonisés. C'est le plan de partition. Et le plan de partition, il prévoit un État juif sur 55% du territoire et un État arabe sur 45% du territoire. On s'interroge toujours, on dit, mais pourquoi est-ce que les Palestiniens ont refusé ce plan ? S'ils l'avaient accepté, aujourd'hui, ils auraient 45% du territoire. Aujourd'hui, Mahmoud Abbas se bat pour 22% du territoire. La Cisjordanie plus Gaza, c'est 22-23% du territoire. Donc pourquoi ? Mais parce que, justement, ils ne connaissaient pas la suite. Les nationalistes palestiniens, ils représentent 70% de la population, 85% des terres, et on leur demande de signer un papier où ils auront 45% du territoire. Ils ne peuvent pas l'accepter. À l'inverse, l'accord sioniste est parfaitement logique. Ils sont 30%, ils ont 15% des terres, et s'ils signent un papier, ils auront 55% du territoire. Ils sont très largement gagnants. Il suffit d'être logique, c'est du bon sens. Chacun agit en fonction de ses intérêts du moment. Et puis, le vote a lieu, il passe à la majorité qualifiée, et donc le plan de partition est accepté. Les organisations zionistes s'en réjouissent, ils disent qu'ils vont l'appliquer. Les Palestiniens le refusent, logiquement. Donc l'insurrection démarre, et ça va être la première guerre israélo-arabe qui va ensuite fixer d'autres frontières.
B
Ce plan de partage, qui a été adopté à l'ONU en novembre 1947, portent donc en lui les germes de la colère et des conflits futurs. Puisque, rappelons les chiffres, les Palestiniens, qui représentent alors environ 70% de la population et qui détiennent encore 85% des terres, se voient imposer un plan où ils ont droit seulement à 45% du territoire. Et il est intéressant aussi de regarder la carte que l'on trace à l'époque pour ce partage, en essayant de tenir compte des zones de peuplement juives et arabes. On a à l'époque une bande de Gaza beaucoup plus grande qu'aujourd'hui, qui monte plus haut vers le nord et s'étend largement au sud, le long de la frontière avec l'Egypte. On a aussi, pour les Palestiniens, une portion de territoire tout au nord, le long de la frontière libanaise. et puis une Cisjordanie bien plus large qu'aujourd'hui. Il y a donc trois zones géographiques dévolues aux Palestiniens. Et à l'époque, on pense même une continuité territoriale entre ces trois zones. Ce qui veut dire qu'il y a en deux points des grands carrefours, en quelque sorte, où se touchent les morceaux du territoire dévolu aux Israéliens et les morceaux du territoire dévolu aux Palestiniens. Quand on regarde cette carte, avec nos yeux d'aujourd'hui, on se dit qu'elle est nettement plus avantageuse pour les Palestiniens que ne l'est le découpage actuel, qu'ils avaient beaucoup plus de terres qu'ils n'en disposent maintenant. Mais à l'époque, ce découpage non seulement fait perdre aux Palestiniens beaucoup des terres dont ils disposaient, mais en plus implique le déplacement de centaines de milliers de personnes. Et le résultat, en cette fin d'année 1947, ne se fait pas attendre.
A
L'insurrection est immédiate, c'est-à-dire qu'à peine le plan est voté, on a une forme de guerre civile. On est en novembre 1947 et les Britanniques ont annoncé qu'ils partiraient en mai 1948. Pendant six mois, il va y avoir ce qu'on doit appeler une guerre civile. que les britanniques essayent de contrôler mais en même temps ils vont partir donc ils savent qu'ils n'ont plus la main entre une future armée israélienne qui est en train de se constituer à partir des groupes paramilitaires dont certains essayent de se battre selon les lois de la guerre, dont d'autres en fait sont d'authentiques organisations terroristes qui font des attentats à la bombe contre des civils, qui assassinent des populations entières dans des villages palestiniens pour faire peur aux autres et pour essayer de les faire fuir. Et de l'autre côté, de la même manière, il y a des factions arabes, palestiniennes. Il y a aussi des factions jordaniennes, transjordaniennes, des Irakiens, des Égyptiens, des Syriens, des Libanais qui entrent en fait sur le territoire. pour participer à ce qui était au départ une guerre civile et ce qui, après le départ du dernier soldat britannique, donc le 15 mai 1948, va devenir une guerre intérétatique. C'est vraiment un point de bascule avec une espèce de continuum d'une guerre civile à une guerre intérétatique.
B
Car le jour même où les derniers soldats britanniques s'en vont, David Ben-Gurion proclame de manière unilatérale l'indépendance de l'État d'Israël depuis le musée d'art de Tel Aviv. Il le fait sans attendre le délai et les procédures qui étaient prévues par l'ONU. Et dès le lendemain, débute une vraie guerre inter-étatique avec, contre Israël, la Jordanie, la Syrie, l'Égypte, l'Irak, l'Arabie saoudite et le Yémen du Nord. C'est la première guerre israélo-arabe.
A
C'est la première d'une longue série, parce qu'il y a la guerre de 1948-1949, puis il y a la guerre des Six Jours en 1967, puis la guerre du Kippour en 1973. D'une certaine manière, ça peut nous emmener presque jusqu'à la guerre avec le Liban en 1982. Donc vous voyez, pendant quatre décennies, en fait, la cause palestinienne, elle est un petit peu... prise en charge et aussi instrumentalisée par les nouveaux états arabes voisins qui vont s'en servir comme d'une grande cause idéologique et qui vont aussi eux être agis par des diasporas palestiniennes parce que 1948 c'est aussi l'expulsion de plus de 700 000 palestiniens de tout ce territoire. Il y a 700, 750.000 palestiniens qui quittent Haïfa, qui quittent Jérusalem, qui quittent la zone littorale et d'autres villes, d'autres villages. Et là, on retrouve un peu la géographie ottomane, c'est-à-dire que Dans ce contexte ottoman, tout le monde avait des cousins à Beyrouth, tout le monde avait des cousins à Jéricho, tout le monde avait des cousins au Caire, et donc il y a une guerre, on va chez ses cousins. C'est tout à fait logique, d'autant plus que les organisations paramilitaires juives se livrent à des opérations authentiquement terroristes pour faire fuir cette population. Et ça c'est très intéressant, ça nous fait penser aussi à ce qui est en train de se passer à Gaza, c'est-à-dire qu'on fait des exactions de façon tout à fait assumée, tout à fait ciblée, On pense par exemple au village de Der Yassin, où il y a des dizaines et des dizaines de civils qui sont assassinés. On n'essaie pas de les cacher. On est au contraire, le fait que ce soit su publiquement fait partie du plan, parce qu'il faut faire peur aux autres. Et donc il y a 750 000 palestiniens qui prennent la fuite, qui vont se réfugier. Donc tout ça crée des diasporas palestiniennes. Dans ces États voisins, il faut savoir que les Palestiniens sont des populations extrêmement éduquées, polyglottes, très diplômées. Il y a des médecins, il y a des avocats, etc. Donc par définition, ils vont monter dans les administrations, ils vont être ministres. Donc aujourd'hui, quand on parle des Libyens, des Syriens, des Jordaniens, même des Égyptiens, il y a beaucoup de palestiniens parmi eux. Donc c'est des entités, la solidarité avec la Palestine, mais c'est vrai pour le Koweït, c'est vrai pour l'Irak, c'est vrai pour l'Arabie Saoudite, il y a des élites palestiniennes en fait parmi toutes les élites gouvernementales de la région et qui donc par définition sont solidaires de ceux qui sont restés sur le territoire jusqu'à aujourd'hui. Donc cette dispersion de la diaspora palestinienne, elle va vraiment avoir des effets très très très importants à très long terme jusqu'à aujourd'hui.
B
Et donc ça c'est intéressant quand même à constater, c'est que entre 48 et jusqu'à la fin des années 70 environ, on a l'impression qu'on a affaire à des guerres entre un État israélien qui là pour le coup se constitue, qui devient de plus en plus solide, y compris militairement, Les pays arabes environnants, que ce soit l'Egypte, la Jordanie, la Syrie, on n'a pas l'impression que c'est un État israélien face à un État palestinien. D'ailleurs, le territoire palestinien en tant que tel est presque nié, à un moment donné repris par les Israéliens, à d'autres moments repris par les Égyptiens, par les Jordaniens, etc. Mais au fond, dans ces pays-là, dans ces pays arabes environnants, il y a aussi beaucoup de Palestiniens qui sont là parce qu'ils ont bougé et qui vont faire pression sur ces capitales pour qu'elles interviennent dans ces guerres contre Israël.
A
Exactement. Non seulement ils vont faire pression, mais ils sont parfois décisionnaires eux-mêmes. Encore une fois, les Palestiniens, c'est des populations extrêmement diplômées, extrêmement éduquées, donc ils sont très haut placés dans ces administrations. Ça c'est le premier point. Puis le deuxième point c'est que c'est vrai qu'il y a une prise en charge de la cause palestinienne par ces nouveaux états. C'est des états post-coloniaux donc en fait c'est la logique pour eux de rester solidaires de la population palestinienne qui n'a pas encore atteint l'émancipation. C'est tout à fait logique. Et du point de vue des Palestiniens on fait confiance à ces nouveaux états, ça finira par fonctionner. Et de fait, par exemple, la guerre de Kipour en 1973, c'est une attaque surprise des Égyptiens et des Syriens et des Jordaniens contre Israël. Et de fait, pendant quelques heures, quelques jours, les Israéliens sont sévèrement bousculés et ne passent pas très loin, en fait, d'une défaite militaire gravissime. Donc, on pense que des guerres inter-étatiques classiques, ça veut dire des chars, ça veut dire des avions, ça veut dire, avant tout ça, du renseignement, des fantassins, des lignes de front. C'est vrai que les palestiniens de Palestine sont un petit peu spectateurs de tout cela. Jusqu'aux années 1960 en tout cas, fin des années 1960, ils restent spectateurs, ils ne prennent pas véritablement la mesure de tout ça. Il faut dire aussi, vous avez raison, la bande de Gaza elle est administrée par l'Egypte. Alors elle n'est pas annexée, mais elle est administrée par l'Egypte jusqu'en 1967. Quant à la Cisjordanie actuelle, elle est annexée. par le royaume de Jordanie, le royaume hachémite. Et ce royaume hachémite se méfie des Palestiniens parce qu'ils sont extrêmement remuants politiquement, parce qu'ils représentent une proportion très, très importante de leur propre population. Aujourd'hui, en 2025, il y a 60% de la population jordanienne qui est palestinienne et c'est pratiquement 80% à Amman. 80% de la population d'Amman, ce sont des Palestiniens. Quand on parle de la rue jordanienne, en fait, c'est une rue palestinienne. En juillet 1951, le roi de Jordanie est assassiné par un nationaliste palestinien à Jérusalem-Est, sur l'esplanade des mosquées, devant la mosquée Al-Aqsa. Il sort de la prière, il est assassiné. Donc il y a une méfiance, il y a une solidarité. des États arabes vis-à-vis de la cause palestinienne, et en même temps, il y a une méfiance. C'est vraiment une dynamique assez complexe à saisir, mais ça va prendre du temps pour les Palestiniens de Palestine et de diaspora de se rendre compte qu'ils doivent s'organiser eux-mêmes et créer un mouvement national autonome qui débouchera plus tard, qui va déboucher dans les années 60 et 70.
B
C'est important aussi, cet élément-là. Durant toute cette période des guerres israélo-arabes, dont on retient quelques dates clés, 1948 et puis la guerre des 6 jours en 1967, la guerre du Kippour en 73 ou encore la guerre au Liban en 1982, les Palestiniens sont à la fois spectateurs et acteurs de leur destin. spectateurs, parce que leur cause est en quelque sorte prise en charge par les Etats arabes déjà constitués, l'Egypte, la Syrie, la Jordanie ou encore l'Arabie saoudite. Et en même temps, ils sont acteurs parce que la diaspora palestinienne est présente, très présente dans ces Etats et souvent a des fonctions de pouvoir importantes. Au point, d'ailleurs, que le soutien des capitales arabes aux Palestiniens est matiné de méfiance, justement parce qu'on redoute un peu le pouvoir très important gagné par les élites palestiniennes dans ces différents États. Et donc, au fil des années, et surtout à partir des années 60, les Palestiniens de Palestine se disent de plus en plus qu'ils doivent s'organiser entre eux et ne plus confier leur avenir aux pays arabes voisins. D'autant que leur territoire s'est fortement rétréci, puisque des 45% du territoire issu du plan de partage, les Palestiniens vont, dans le cadre des guerres israélo-arabes, perdre la moitié de ce qui leur avait été attribué et ne plus disposer que de 22-23% du territoire de la Palestine d'avant 1947. Alors, comment s'organise progressivement ce combat des Palestiniens ? C'est ce qu'on va voir maintenant avec Vincent Lemire.
A
Alors, il y a deux dates qu'il faut retenir. La première, c'est 1964, création de l'Organisation de libération de la Palestine à Jérusalem, sur le Mont des Oliviers. C'est un congrès fondateur. On est à quelques centaines de mètres de la ligne de démarcation d'Israël. Un certain Yasser Arafat est là. Il n'est pas encore le chef de l'organisation, mais il est le chef d'un des partis les plus importants de cette organisation. Ça, c'est 1964. Et puis, 1967, la guerre des Six Jours, qui, pour le coup, est une guerre préventive israélienne. contre ses voisins et qui est un succès militaire renversant pour Israël puisque Israël va effectivement conquérir toute la Cisjordanie, tout Jérusalem-Est, tout le Golan syrien, toute la bande de Gaza et tout le Sinaï égyptien. Donc son territoire est multiplié par trois pratiquement en quelques jours. Donc là c'est une prise de conscience pour les palestiniens qu'il faut s'organiser et surtout Il y a désormais des militaires israéliens partout en Cisjordanie. Partout à Gaza, alors il faut noter que pour Gaza, ça va prendre quatre ans aux Israéliens de reprendre véritablement le contrôle de Gaza. Ce sera effectif qu'en 1971. Ça a aussi quelque chose à nous raconter sur ce qui se passe aujourd'hui. La population de Gaza a toujours été la plus difficile à conquérir depuis Alexandre. Depuis Alexandre, c'était pareil pour Allenby en 1917 et ce sera pareil pour les Israéliens en 1967. Et c'est pareil aujourd'hui. Et déjà, à l'époque, d'ailleurs, beaucoup des combattants sont en fait réfugiés dans des tunnels. Ça prend quatre ans aux Israéliens de reprendre le contrôle de la bande de Gaza. Mais désormais, il y a des troupes israéliennes au contact direct des populations palestiniennes. Et donc, dès 1968, on passe à l'action armée, à l'action terroriste. Il y a des bus israéliens qui sont mitraillés. Il y a des bombes qui sont posées dans des cinémas. Les Palestiniens, en fait, prennent acte de ce nouveau régime d'occupation généralisé désormais. Et voilà, passe à l'action armée. On entre dans ce qu'on appelle la repalestinisation du conflit. Petit à petit, en fait, les États arabes vont abandonner les Palestiniens. Les Palestiniens vont en prendre conscience, vont en prendre acte et considèrent que désormais, ils doivent tracer leur propre chemin d'émancipation.
B
Et la structuration de cette OLP, cette Organisation de Libération de la Palestine, va se faire de manière assez chaotique au départ, depuis l'extérieur du territoire palestinien.
A
L'OLP d'abord se situe en Jordanie et puis ils sont expulsés de Jordanie dans les années 70, se réfugient au Liban. Ils sont expulsés du Liban en 1982. Yasser Arafat est sauvé littéralement, physiquement par François Mitterrand et il se réfugie en Tunisie, à Tunis, à partir de 1982. Et ensuite va avoir lieu le premier soulèvement populaire qu'on appelle en Europe la première intifada, celle de 1987. C'est un moment extrêmement important qui s'explique très bien dans la dynamique qu'on vient de décrire. C'est-à-dire que les élites nationalistes palestiniennes ont pris conscience qu'elles devaient s'organiser. Et puis ensuite, petit à petit, c'est les populations elles-mêmes. Donc en 1987, on va avoir beaucoup d'enfants, beaucoup de femmes, des mères de famille qui descendent dans la rue, qui jettent des pierres. sur les occupants israéliens. Et cette insurrection, cette intifada, elle est aussi un moment de prise de conscience pour les Israéliens qu'occuper une population, ça a un coût et ça ne peut pas se faire de façon pacifique. À l'issue de cette première intifada, qui est très violemment réprimée et qui est finalement un échec, c'est peut-être une réussite politique, mais c'est un échec opérationnel pour les Palestiniens, Yasser Arafat prend une décision historique en deux temps. En 1988, il proclame l'État palestinien et il décide de reconnaître la ligne de cessez-le-feu de 1949. Donc il ne se base plus sur le plan de partage de 1947. Il accepte finalement de se battre pour 22%, 23% du territoire de la Palestine mandataire. Donc c'est vraiment un aggiornamento diplomatique majeur. Plusieurs dizaines d'États de la planète vont reconnaître cet État palestinien dès 1988. Et à ce moment-là, au même moment, se crée un mouvement à Gaza qui s'appelle le Hamas, qui est une branche en fait des frères musulmans. Les frères musulmans c'est un mouvement islamiste très très important et qui a sa base en Égypte, donc c'est logique, Égypte, Gaza. qui remonte aux années 1920. Donc ce sont des islamistes, ce sont des intellectuels, ce sont des gens qui font de l'action politique très efficacement, qui passent par de l'alphabétisation, par des dispensaires, par des soins de santé, par de la distribution alimentaire. A priori, ils ne sont pas perçus par les palestiniens comme des idéologues, ils sont plutôt perçus comme des gens pieux, des islamistes qui aident les populations. C'est comme ça en fait qu'ils vont s'implanter petit à petit. Il faut que les gens comprennent que c'est tout à fait logique que le Hamas se crée au même moment que Yasser Arafat accepte finalement l'existence de l'État d'Israël dans les frontières de 1949-1967. Le Hamas prend la place finalement de l'OLP. L'OLP ne se bat plus pour une Palestine entièrement palestinienne de la mer au Jourdain. L'OLP accepte l'État d'Israël, et donc le Hamas remplace d'une certaine manière l'OLP dans cette lutte, cette lutte radicale pour une Palestine entièrement libre et souveraine. La différence, vous l'avez dit, c'est qu'on passe d'un mouvement nationaliste laïque pour une Palestine démocratique et interreligieuse, c'est l'OLP, et le Fatah en particulier, à une lutte islamiste, nationalo-islamiste, qui est celle du Hamas aujourd'hui. Et ça se passe effectivement au milieu des années 1980, il y a plus de 40 ans aujourd'hui.
B
Ça, forcément, c'est un élément très important à avoir en tête dans notre grille de lecture aujourd'hui. Au fil des pas que Yasser Arafat va poser vers la paix, vers la reconnaissance de l'État d'Israël, il va libérer un espace politique pour ceux qui veulent rester dans une lutte radicale et ne veulent pas entendre parler du tout d'un État d'Israël. Et donc, quand vont commencer de vrais pour parler de paix dans la foulée de l'intifada de 1987 qui vont progressivement conduire jusqu'aux fameux accords d'Oslo en 93 et 95, On a en parallèle un Hamas qui s'implante, qui gagne du crédit auprès des populations et qui va lui venir avec une vision non seulement islamiste mais nationaliste radicale qui ne veut pas du tout d'un Etat d'Israël. Et paradoxalement, certains côtés israéliens vont concourir aussi à renforcer ce Hamas.
A
Pour deux raisons. D'abord, parce que Yasser Arafat va être mal payé en retour. En 1989, il est à Paris, il déclare cette fameuse phrase, il dit la charte de l'OLP est cadouque. Cadouque, ça veut dire qu'elle n'a plus lieu d'être. Et puis, au moment des accords d'Oslo en 1993, il va y avoir ce qu'on appelle aujourd'hui la reconnaissance mutuelle entre Israël et les Palestiniens. En fait, quand on regarde de près, ce n'est pas une reconnaissance mutuelle. Il y a un échange de courrier. Vous voyez, tout se passe par échange de courrier, depuis la déclaration Balfour jusqu'à aujourd'hui, ces fameux courriers sur la reconnaissance de la Palestine. En 1993, Yasser Arafat envoie un courrier à Yitzhak Rabin, très long, de deux pages. qui lui a été dictée notamment par les Américains, dans lequel 1. il reconnaît Israël dans ses frontières de 1967 et le droit d'Israël à vivre en paix et en sécurité et 2. il renonce officiellement à l'action armée, non seulement terroriste, mais à l'action violente pour parvenir à l'émancipation des Palestiniens. Donc c'est vraiment une reconnaissance officielle, juridique, de l'existence du droit d'Israël dans les frontières de 1967. Et en retour, le lendemain, Yitzhak Rabin lui envoie une lettre qui fait trois lignes qui reconnaît l'OLP comme interlocuteur dans les pourparlers. Donc c'est pas du tout une reconnaissance mutuelle, c'est totalement dissymétrique. D'un côté on reconnaît un État dans ses frontières, Israël, et de l'autre côté on reconnaît l'OLP comme interlocuteur dans les futures négociations. Et on engage le processus d'Oslo en disant on va régler toutes les problématiques, la question des colonies, la question de Jérusalem, la question de l'eau, la question des frontières évidemment, et une fois qu'on aura réglé le dernier problème, le dernier alinéa, la touche finale, ce sera la reconnaissance de l'État palestinien. Le problème, c'est que, ce faisant, on a donné des armes aux ennemis de la paix, et notamment au Hamas, que vous avez cité, et là va se mettre en place toute une stratégie israélienne, en particulier du côté de la droite israélienne, qui hésite de se dire, en fait, si nous voulons éviter un État palestinien, on doit affaiblir la partie palestinienne qui lutte pour un État palestinien. C'est tout à fait logique. Donc on doit affaiblir l'OLP et l'autorité palestinienne et Yasser Arafat, jusqu'à aller l'encercler dans son palais à Ramallah, jusqu'à l'humilier plusieurs fois, etc. Et au contraire, on doit favoriser ceux qui ne sont pas pour cette solution à deux États, ceux qui se battent pour une solution maximaliste à laquelle ils ne parviendront jamais, Ceux qui font aussi de l'action sociale, et ça nous aide parce que nous sommes une puissance occupante, donc c'est bien d'avoir des gens qui s'occupent des enfants, qui s'occupent des mères de famille, qui s'occupent des pauvres, etc. Ça calme cette population. Donc c'est vrai qu'il va y avoir une stratégie délibérée des services de renseignement israéliens et puis ensuite de la droite. C'est vraiment une ligne idéologique de dire Notre allié, l'ennemi de notre ennemi, est notre ami, et l'ennemi de notre ennemi, c'est le Hamas. Et donc, on a vraiment cette alliance qui nous paraît complètement contre-nature, mais cette alliance stratégique, en fait, entre la droite israélienne, une partie des services de renseignement israéliens, et le Hamas, contre l'autorité palestinienne. Tout ça commence dès les années 1990.
B
Et c'est là que l'on va progressivement vivre un nouveau basculement dans ce conflit. Alors qu'après l'intifada de 1987, on semble lancer dans un vrai processus de paix avec des pas posés des deux côtés, conduits par Yitzhak Rabin côté israélien et par Yasser Arafat côté palestinien. Des deux côtés aussi, les ennemis de la paix s'organisent, se renforcent mutuellement et vont parvenir finalement à faire dérailler le processus de paix jusqu'à conduire à la situation absolument dramatique que l'on connaît aujourd'hui. Mais ça, ce sera le thème de notre troisième et dernier épisode. Voilà, c'était les clés. Deuxième numéro d'une série donc qui en compte trois. Merci à Vincent Lemire, professeur à l'université Gustave Eiffel de Paris, auteur notamment de l'Atlas historique du Moyen-Orient, co-signé avec Christian Grattalou, que je vous recommande. A la réalisation sonore de cet épisode, il y avait Guillaume Desmet, à la préparation Sarah Pousset et Arnaud Reussen. N'hésitez pas à aller chercher les autres numéros de ce triptyque historique sur vos plateformes et à les partager. Autour de vous.
Podcast: Les Clés
Host: Arnaud Ruyssen (RTBF)
Guest: Vincent Lemire, Professeur d’Histoire, Université Gustave Eiffel
Date: October 7, 2025
Episode Theme:
This second episode in a three-part series traces the roots of the Israeli-Palestinian conflict, focusing on the 1947 UN partition plan, the cycles of anger it set in motion, and the subsequent evolutions within the conflict—culminating in the rise of the PLO and Hamas.
Arnaud Ruyssen and historian Vincent Lemire dive deep into the key historic moment that crystallized the Israeli-Palestinian conflict: the 1947 UN plan to partition Palestine. They examine the geopolitical context, competing national aspirations, and the consequences for generations of Palestinians and Israelis. Particular attention is paid to how key choices, wars, and political movements shaped the trajectory of the conflict for decades.
[00:58 – 02:39]
« Ils sont 30%, ils ont 15% des terres, et s'ils signent un papier, ils auront 55% du territoire. Ils sont très largement gagnants. »
— Vincent Lemire [04:50]
[04:50 – 08:02]
« À peine le plan est voté, on a une forme de guerre civile… entre une future armée israélienne (…) et des factions arabes, palestiniennes et venues des pays voisins. »
— Vincent Lemire [08:02]
[09:20 – 12:28]
[12:28 – 17:56]
« En juillet 1951, le roi de Jordanie est assassiné par un nationaliste palestinien à Jérusalem-Est… »
— Vincent Lemire [15:19]
[17:56 – 23:41]
« La population de Gaza a toujours été la plus difficile à conquérir depuis Alexandre… C’était pareil pour Allenby en 1917 et ce sera pareil pour les Israéliens en 1967. »
— Vincent Lemire [18:45]
[23:41 – 27:50]
« Le problème, c’est que, ce faisant, on a donné des armes aux ennemis de la paix, et notamment au Hamas… cette alliance stratégique entre la droite israélienne… et le Hamas contre l’autorité palestinienne. »
— Vincent Lemire [27:10]
Sur la logique des parties en 1947 :
« Les nationalistes palestiniens, ils représentent 70% de la population, 85% des terres, et on leur demande de signer un papier où ils auront 45% du territoire. Ils ne peuvent pas l'accepter. À l'inverse, l'accord sioniste est parfaitement logique… » [04:25]
Sur le passage de la guerre civile à la guerre interétatique :
« Le jour même où les derniers soldats britanniques s'en vont, David Ben-Gurion proclame de manière unilatérale l'indépendance de l'État d'Israël… » [09:20]
Sur la dynamique de la diaspora palestinienne :
« Dans ce contexte ottoman, tout le monde avait des cousins à Beyrouth, tout le monde avait des cousins à Jéricho... Donc il y a une guerre, on va chez ses cousins. » [10:12]
Sur la création du Hamas :
« Il faut que les gens comprennent que c'est tout à fait logique que le Hamas se crée au même moment que Yasser Arafat accepte finalement l'existence de l'État d'Israël… le Hamas remplace d'une certaine manière l'OLP dans cette lutte radicale. » [22:40]
Sur la reconnaissance asymétrique des Accords d’Oslo :
« Quand on regarde de près, ce n’est pas une reconnaissance mutuelle… D’un côté on reconnaît un État dans ses frontières, Israël, et de l’autre côté on reconnaît l’OLP comme interlocuteur… » [25:34]
This episode clearly lays out how the seeds of the Israeli-Palestinian conflict were sown during a few pivotal years, highlighting the unintended consequences of the 1947 partition: perpetual cycles of violence, the emergence of a politicized, educated diaspora, and the rise of new political forces like the PLO and Hamas. Lemire and Ruyssen underline how historical choices continue to reverberate through today’s geopolitics, priming listeners for the final instalment of this in-depth historical triptych.