
En deux épisodes, nous nous penchons sur l'un des défis les plus importants de notre avenir, surtout dans le contexte de la transition énergétique : l'approvisionnement en minéraux critiques. Dans ce premier épisode, nous établissons un état des lieux des matériaux...
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Éric Pirard
Titane, manganèse, cérium et autres dysprosium, des métaux stratégiques.
Arnaud Reussen
La première, des matériaux indispensables à de nombreux secteurs, notamment le transport, la communication, les clés.
Narrator / Host
Il n'y a pas d'industrie de défense sans terres rares et pour lesquelles nous dépendons à 100% des matières raffinées chinoises.
Arnaud Reussen
Arnaud Reussen.
Narrator / Host
Bonjour à toutes, bonjour à tous et bienvenue dans les clés pour un double épisode où l'on va parler de l'enjeu central et stratégique des métaux. Si on parle beaucoup du pétrole et du gaz en ce moment en toile de fond de la guerre en Iran ou de l'invasion russe en Ukraine, il y a aussi de plus en plus visible et évident dans la géostratégie mondiale l'enjeu de l'accès à ce que l'on appelle les métaux stratégiques, les métaux critiques. Le lithium, le cobalt, le nickel, le cuivre, les terres rares, le silicium. Autant de matières premières indispensables à la transition énergétique, à la révolution numérique aussi. Alors va-t-on vers une guerre des métaux? C'est la question que l'on va explorer en revenant d'abord quelques mois en arrière.
Arnaud Reussen
La première, les clés.
Narrator / Host
USA!
Éric Pirard
USA!
Narrator / Host
USA! USA! USA! USA! USA! USA! USA! USA! USA USA!
Éric Pirard
USA!! USA!! USA!!
Narrator / Host
La scène USA! se passe au CIPAC, le rassemblement annuel des conservateurs américains. C'était en février 2025. Devant une foule conquise, le président américain prévenait les Ukrainiens. Les Etats-Unis ont déjà donné 350 milliards de dollars à l'Ukraine, sans contrepartie. Alors, ils vont devoir nous donner quelque chose pour tout cet argent qu'on a dépensé. Et donc, on demande des terres rares et tout ce qu'on pourra obtenir. Le deal était clair. Si l'Ukraine veut que les Etats-Unis continuent à l'aider sur le plan militaire, il va falloir donner en retour aux Américains l'accès aux riches sous-sols ukrainiens. Cela se matérialisera trois mois plus tard avec la signature d'un accord entre Washington et Kiev, un plan d'investissement conjoint dans l'exploitation minière du pays et un partage des fruits de l'exploitation d'un sol riche en titane, en lithium, en uranium ou encore en graphite, ingrédients indispensables de la révolution numérique et de la transition énergétique. Quelques mois plus tard, on reparlera, d'ailleurs encore, de géostratégie des métaux, en toile de fond de l'impérialisme trumpien, notamment lorsqu'il assène ceci. Nous avons besoin de l'Irlande pour la sécurité nationale. Et si vous regardez l'Irlande, si vous regardez les côtes, vous avez des bateaux russes et chinois partout. Nous l'avons besoin pour la sécurité nationale. Nous devons l'avoir. Donald Trump disait vouloir annexer le Groenland pour des raisons de sécurité nationale donc, mais beaucoup d'experts et d'analystes faisaient remarquer que l'immense île de l'Atlantique Nord possède en son sous-sol des terres rares d'usines, du nickel ou encore du cuivre en abondance. Or, on sait que Donald Trump a fait de la sécurisation de l'accès à des métaux stratégiques une priorité de son mandat présidentiel, estimant qu'il y a là un enjeu stratégique pour la prospérité des Etats-Unis. Aujourd'hui, sans tech, il n'y a aucune croissance aux Etats-Unis. Et sans terres rares, il n'y a pas de tech. Et d'ailleurs, pour les observateurs comme le journaliste français Mathieu Jolivet, rédacteur en chef de BFM Business, on peut tracer une sorte de fil rouge minéral dans la géopolitique de Trump. que ce soit les huit accords de paix dont se targue Donald Trump, que ce soit tous ces accords qu'il a signés depuis un an en Afrique, tous les accords qu'il a signés en Asie, toutes ces ambitions en Ukraine, toutes ces ambitions au Groenland, partout vous avez en toile de fond un volet qui est lié à l'accès des sous-sols riches en minerais critiques. Car aujourd'hui, les Etats-Unis, comme l'Europe et une bonne partie du reste du monde d'ailleurs, sont ultra-dépendants de la Chine dans l'accès à ses ressources minérales essentielles. La Chine qui, depuis des décennies, a compris que c'était un enjeu central et a sécurisé l'accès aux ressources tout en développant le raffinage et la transformation de ses minerais stratégiques. C'est ce qu'explique d'ailleurs Guillaume Pitron, auteur du livre «La guerre des métaux rares». Les chinois ont très vite compris que ces métaux, c'était le nouvel or noir, qu'ils allaient être nécessaires pour les futures technologies qui allaient exploser, les technologies vertes, les technologies numériques, les technologies de défense. et qui pouvaient se positionner très tôt sur la mont Minier de façon à progressivement descendre la chaîne de valeur. Les Occidentaux ont dormi, c'était la mondialisation heureuse. Nous étions assurés d'acheter les terres rares deux fois moins chères aux Chinois, qui faisaient du dumping social et environnemental, et on a dormi, nous les Occidentaux, sur ce sujet pendant 40 ans. Alors, l'Occident est-il en train de se réveiller un peu tard dans ce qui se profile comme l'enjeu du siècle? Va-t-on vivre une véritable guerre des métaux? Quelle stratégie pour l'Europe aussi en la matière? C'est tout cela que nous allons maintenant explorer. Et avec nous pour y voir clair sur cette question, il y a Eric Pirard.
Éric Pirard
Bonjour. Bonjour.
Narrator / Host
Merci d'être avec nous. Vous êtes professeur à l'Université de Liège, spécialiste en ressources minérales et économie circulaire. D'abord, peut-être un constat qui n'est pas toujours évident et visible pour tout le monde. Aujourd'hui, les métaux, ils sont partout autour de nous, partout, tout le temps dans notre quotidien.
Éric Pirard
Ah oui, ils sont absolument partout. Je pense qu'on ne s'en rend peut-être pas compte. Certains métaux sont très visibles, comme le fer, que l'on connaît sous le nom d'acier peut-être plutôt, l'aluminium, le cuivre. Rendez-vous compte qu'il n'y a pas de chemin de fer, bien sûr, sans fer, mais il y a aussi beaucoup de bâtiments qui nécessitent de l'acier. On est à peu près à 350-400 kg par personne et par an. Donc ça, c'est à peu près notre niveau de vie. Mais si on pense au cuivre, qui est un métal omniprésent, qui le sera encore plus à l'avenir. Le cuivre, c'est tout ce qui est connexion électrique, électronique. Mais c'est aussi simplement une poignée de portes, parfois. Donc il est partout, dans votre salle de bain ou dans la rue. Et là, on est à une quinzaine de kilos par personne et par an. Ça, ce sont les métaux, je dirais, très visibles, avec quelques autres, comme les pièces de monnaie que vous avez dans votre poche, si vous voulez. Mais il y a énormément de métaux, il y en a à peu près 70 et même plus, qui sont pratiquement invisibles mais qui sont partout, qui vont vous permettre de dégivrer votre rétroviseur ou au contraire vous permettre d'éviter de reculer dans la voiture du voisin ou vous permettre bien sûr de communiquer. Ce sont ces métaux qu'on retrouve bien sûr dans l'électronique mais parfois en quantité infime, relativement peu visible. Par exemple les connexions internet c'est grâce à des fibres optiques qui sont dopées au germanium. Un perlimpinpin de germanium est essentiel pour que l'internet nous permette de communiquer.
Narrator / Host
Et si on prend notre smartphone par exemple, on a des dizaines de métaux différents dans le smartphone. Là aussi on ne s'en rend pas compte et là aussi c'est souvent des quantités assez infimes mais nécessaires à son fonctionnement et à sa miniaturisation d'ailleurs aussi.
Éric Pirard
Oui, tout à fait. Le smartphone est l'objet emblématique, mais si on regarde les technologies d'il y a 40 ans et celles d'aujourd'hui, elles ont toutes évolué dans le même sens. Là où, historiquement, elles mobilisaient un seul métal. Par exemple, vous faisiez de la photo avec un film argentique, donc il y avait de l'argent. Aujourd'hui, quand vous faites une photo, vous mobilisez énormément de semi-conducteurs. Et ce n'est pas juste du silicium, c'est toute une série d'éléments qui sont mobilisés. On dit typiquement que dans un smartphone, il y a 60, 70 métaux. Autrement dit, ils y sont pratiquement tous. Et non seulement ils y sont tous, ils y sont très intimement mélangés, mais en plus ils sont mélangés à l'échelle microscopique, donc vraiment très très intimement, très finement intrigués les uns dans les autres.
Narrator / Host
Donc on en a besoin de manière centrale pour tout ce qui est la révolution numérique, et on sait qu'on est en plein dedans, qu'elle va très vite, qu'on change très souvent ces objets, qu'on les miniaturise de plus en plus, et c'est notamment dans ce cadre-là qu'on a développé l'usage de quantités de métaux différents. on en a énormément besoin aussi dans la transition énergétique. Si on veut remplacer le pétrole et le gaz par des éoliennes, des panneaux photovoltaïques, si on veut passer à l'électrique toute une série de comportements, la voiture et d'autres, pour ça aussi on a besoin d'énormément de métaux.
Éric Pirard
Oui, et j'essaie de réfléchir pour voir quelle technologie de demain ne va pas nécessiter des métaux. Et je ne le trouve pas. Autrement dit, la transition énergétique, ça passe par ce qu'on appelle les énergies renouvelables. Mais en attendant, un panneau solaire, c'est avant tout du silicium, de l'argent, de l'aluminium. Ou ça passe par des éoliennes. Les éoliennes, pour être efficaces, elles ont besoin de terres rares et certainement de beaucoup de cuivre et de beaucoup d'acier. ça c'est pour la transition énergétique qui passera donc par les métaux, la transition numérique vous l'avez dit ça passera par tous ces métaux de l'électronique donc tout le tableau périodique en réalité. Et puis aujourd'hui on reparle aussi de défense et il n'y a pas de défense sans métaux, il y a des métaux qu'on connaît peu comme l'antimoine par exemple ou tungstène qui sont absolument indispensables si on veut développer aujourd'hui un minimum d'armement pour la défense.
Narrator / Host
et tous ces métaux-là que l'on trouve un petit peu partout dans à la fois nos smartphones, dans des technologies d'armement. Aujourd'hui, beaucoup viennent de Chine ou passent par la Chine. On peut le dire comme ça?
Éric Pirard
Donc ces métaux effectivement passent majoritairement par la Chine, pas tellement au niveau minier parce qu'on ne se rend peut-être pas assez compte qu'il y a encore une grande diversité d'acteurs dans le secteur minier. Je pense le Chili qui est un des principaux acteurs dans le mètre du cuivre. On peut parler de l'Afrique du Sud pour ce qui est des platinoïdes, de l'Australie, du Canada. On peut parler du Congo avec ses ressources en cobalt. Il y a donc encore un certain nombre de pays qui sont acteurs du secteur minier mais très vite ces ressources vont aller vers la Chine pour être transformées en précurseurs. Précurseurs pour par exemple les matériaux actifs de la batterie et puis ils seront là-bas également transformés en batterie et puis les Chinois aujourd'hui vont jusqu'à faire des voitures électriques. Donc ils ont pris le contrôle de l'ensemble de la chaîne de valeur mais c'est surtout le premier traitement des matières qui se passe aujourd'hui en Chine majoritairement.
Narrator / Host
Oui, donc c'est ça qu'il y a pourtant à bien comprendre. On parle de la Chine comme acteur absolument central sur tous ces métaux. On appelle ça des métaux critiques, des métaux stratégiques, parce qu'au fond ce sont tous des métaux dont on a besoin. Et à certains moments on a besoin de plus de certains, à d'autres moments. Mais en tout cas il y a toute une série de métaux dont on a besoin pour ce qu'on a expliqué, la transition énergétique, pour la révolution numérique. Et beaucoup de ces métaux passent par la Chine, surtout parce que la Chine a développé un vrai savoir-faire dans le raffinage, la transformation. Au fond, comment est-ce que ce caillou qui sort de la mine peut vraiment être valorisable après dans l'industrie?
Éric Pirard
Oui, donc la Chine n'a pas de ressources exceptionnelles. La Chine a simplement eu depuis 40 ans une véritable stratégie d'industrialisation. Comme le disait Guillaume Pitron dans le reportage, la Chine a vu que les métaux étaient l'or noir de demain et donc elle a mis en place toutes les filières qu'il faut pour être aujourd'hui un acteur incontournable de la mobilité électrique ou des énergies renouvelables. Il n'y a pas une batterie qui n'est pas fabriquée en Asie et il n'y a pas un panneau solaire qui ne nous vienne pas d'Asie. Donc ils ont depuis très longtemps mis en place ces filières en commençant par le tout début, c'est-à-dire prendre le contrôle des matières premières et puis acquérir du savoir-faire aussi dans le domaine du traitement et de la transformation. Je veux rajouter aussi une chose, c'est qu'ils ont formé énormément d'ingénieurs là où nous ne formons plus assez d'ingénieurs et donc ils ont acquis du savoir-faire que nous n'avons plus, il faut être très clair, notamment en matière de séparation des terres rares. C'est une chimie très fine. Ils ont une maîtrise que nous n'avons jamais eue, que nous n'avons pas pour l'instant.
Narrator / Host
Et donc, aujourd'hui, la Chine est un acteur central et on voit bien que ça commence à inquiéter aux États-Unis, mais ailleurs aussi, en Europe, de se dire qu'on est à ce point dépendant aujourd'hui de la Chine pour à la fois des objets dont on a besoin dans nos usages quotidiens, mais aussi des objets qu'on va utiliser en matière de défense. Donc là, il y a des enjeux d'autonomie stratégique très, très important. Et on a pu voir ces dernières années, Éric Pirard, que quand la Chine, pour des raisons x ou y réduit un peu sa production, voire décide de bloquer même l'envoi de certains minéraux au dehors de ses frontières, tout de suite ça peut poser de vrais gros problèmes pour des États comme les nôtres ou pour les États-Unis.
Éric Pirard
Oui, donc la réflexion sur la notion de métaux critiques, c'est une notion avant tout géopolitique, ce n'est pas une notion géologique. Les métaux ne sont pas du tout critiques du point de vue géologique, je tiens à le réaffirmer. Donc cette réflexion autour des métaux critiques, elle date d'il y a à peu près une bonne dizaine d'années, une douzaine d'années maintenant. Les États-Unis, l'Europe, le Japon se sont mis ensemble pour effectivement parvenir un peu à analyser ces problématiques de dépendance. Ils ont cartographié les principaux métaux critiques et stratégiques. Il y en a aujourd'hui 34. En réalité, ils le sont quasiment tous. Et ces deux axes principaux, un risque d'approvisionnement d'un côté et une importance technologique. Et si on fait le bilan des 15 dernières années, il ne s'est pratiquement rien passé en Europe en termes d'action pour essayer de compenser cette dépendance. Et quand on regarde l'évolution de la criticité, ça n'a fait qu'aller dans le sens de devenir de plus en plus critique, c'est-à-dire notre dépendance par rapport aux chaînes d'approvisionnement, où l'importance des métaux dans notre vie quotidienne n'a fait que s'affirmer, n'a fait que grandir. Donc nous sommes dans une situation qui est devenue encore plus critique qu'il y a 15 ans.
Narrator / Host
Mais donc c'est très interpellant ce que vous nous dites là, Éric Pérard, ça fait quand même 15 ans qu'on sait qu'on a potentiellement un problème parce qu'on n'a pas la main sur ces ressources-là, et on n'a pas vraiment développé de stratégie pour justement retrouver la main, et dans le même temps on a construit des technologies qui, de plus en plus, et plus encore qu'hier, utilisent ces métaux-là. Donc on a renforcé notre dépendance sans vraiment développer une stratégie pour réduire notre dépendance.
Éric Pirard
– Oui, mais c'est l'histoire de notre industrie, donc on a développé notre industrie sur base de ressources qui étaient locales, mais là je suis au XIXe siècle, voire au début du XIXe, puis très vite on est allé chercher des ressources dans des pays limitrophes, en Méditerranée, au Maroc, et déjà en Australie avant la fin du XIXe siècle. Il y a eu ensuite la période coloniale où on a quand même très largement puisé dans des ressources qui nous venaient de ces colonies, et puis il y a une période de mondialisation heureuse de nouveau, comme le disait Guillaume Pitron, où nous ne sommes plus du tout souciés de cette question de dépendance, donc le réveil qui date d'il y a une douzaine d'années, était brutale. Et c'est vrai que, je dirais jusqu'à aujourd'hui, mais même encore aujourd'hui, on ne peut pas vraiment voir les conséquences de ce réveil brutal. Autrement dit, on a tout intérêt à toujours croire à une mondialisation heureuse et à rester amis avec toutes les régions du globe. Sinon, les robinets du magnésium, du cobalt ou du couivre seront rapidement fermés.
Narrator / Host
Ce qui est très paradoxal c'est qu'aujourd'hui on est en train de beaucoup parler de notre dépendance au pétrole et au gaz qui demeure très importante et la crise en Iran nous le démontre à nouveau. On sait qu'une façon pour l'Europe en particulier de sortir de cette dépendance c'est d'essayer de produire elle-même au maximum son énergie, ce qui veut dire avoir une transition énergétique très importante, installer énormément d'éoliennes, de panneaux photovoltaïques, aussi des centrales nucléaires pourquoi pas, électrifier nos usages, mais tout ça demande alors que l'on puisse avoir des métaux en abondance, Est-ce qu'il y a un risque qu'on passe d'une dépendance au pétrole dont on veut sortir à une dépendance au métaux sur lesquels on n'a pas beaucoup plus la main et qui pourrait de nouveau nous mettre en difficulté par rapport à des puissances dont on serait dépendant alors pour les obtenir?
Éric Pirard
Ce n'est pas un risque, c'est une réalité. Notre industrie est dépendante. de métaux, enfin je dirais même de composants parce qu'en réalité le début de la chaîne de valeur n'est pas présent chez nous et cette dépendance effectivement nous allons la ressentir. Pour moi qui suis ingénieur, il y a toujours deux piliers à tout. Il y a l'énergie et la matière. Je sais que l'énergie est un sujet plus populaire parce qu'on voit tout de suite le prix de l'essence qui augmente à la pompe ou bien on comprend que s'il y a une rupture d'approvisionnement, il n'y a plus d'essence à mettre dans le moteur et on ne sait plus se déplacer. Si demain il y a un blackout de cuivre, donc autrement dit si on ne livre plus de cuivre à l'Europe, vous n'allez pas le ressentir tout de suite, il va falloir plusieurs mois avant que ça ne se ressente. Mais ça aura un effet absolument dramatique. Alors il y a déjà eu plusieurs fois, la Chine a déjà plusieurs fois émis des restrictions d'exportation sur du gallium, sur du magnésium, sur du germanium. et régulièrement elle met la pression, elle le fait aussi sur les terres rares et notamment vis-à-vis des Etats-Unis. Et puis éventuellement quand elle voit que nous réagissons, que nous commençons éventuellement à nous organiser pour produire nous-mêmes du gallium en Europe, elle rouvre le robinet et inonde de nouveau le marché avec un gallium à bon marché. Donc nous n'arrivons pas vraiment à sortir de cette situation de dépendance et de ce jeu du chat et de la souris que la Chine a mis en place sur la plupart des métaux.
Narrator / Host
Donc la dépendance aujourd'hui vous nous dites ça c'est un gros problème, c'est déjà une réalité, nous sommes en situation de dépendance et même si on le sait on a du mal à mettre en oeuvre des vraies stratégies pour y faire face. Ça c'est une première chose Éric Pirard. Une deuxième question que je me pose c'est est-ce qu'à un moment donné on ne risque pas aussi d'avoir un problème quantitatif aussi, tout simplement. Parce que si on veut remplacer le pétrole et le gaz, on a besoin d'investir dans beaucoup de métaux. J'entendais un rapport qui était fait au Sénat français où on expliquait que, par exemple, si on veut produire un mégawatt-heure d'électricité avec du charbon, pour la comparaison c'était ça qu'ils avaient choisi, et si on veut produire ce même mégawatt-heure avec de l'éolien offshore, on a besoin de pratiquement 15 fois plus de métaux sur l'éolien offshore si on tient compte en plus de l'intermittence. Ça, ça veut dire aussi, Éric Pirard, qu'on n'a peut-être pas assez en tête que sortir de notre dépendance au pétrole et au gaz, ça demande beaucoup, beaucoup, beaucoup de métaux et peut-être d'ouvrir des mines un peu à gauche et à droite partout dans le monde.
Éric Pirard
Oui alors deux choses, d'une part ces métaux ils sont là, ils sont sous nos pieds, ils existent, en tout cas pour les quantités qui sont nécessaires pour une transition et pour les décennies et même les siècles à venir, ces métaux existent. Nous ne savons pas où ils sont, ça c'est une autre question. Ils sont sous nos pieds mais où exactement nous ne le savons pas.
Narrator / Host
Vous nous dites qu'on les a. A priori, on peut en avoir en quantité suffisante à condition de chercher, à condition d'ouvrir des mines, etc.
Éric Pirard
Voilà. En tant que géologue, je n'ai pas peur d'affirmer qu'il y a encore des métaux pour des milliers d'années, selon tous les chiffres qui sont connus, mais nous ne savons pas exactement où ils sont. Ils sont sous nos pieds, mais où exactement, on ne le sait pas. Donc il y a encore ces quantités-là, ce qui n'est pas, ce qui n'est absolument pas une raison pour continuer à faire ce qu'on fait aujourd'hui, c'est-à-dire fabriquer des tas de technologies qui ont des durées de vie très courtes. Quand on me dit qu'une éolienne va durer 25 ans ou qu'un panneau solaire va durer 25 ans, je trouve personnellement que c'est beaucoup trop court. Donc il faut travailler sur plusieurs leviers. Le levier de la sobriété, essayer de consommer moins, ne pas remplacer tous nos véhicules par des voitures électriques. On est bien d'accord, c'est un grand levier. Travailler sur la durabilité, c'est-à-dire sur des produits qui durent beaucoup plus longtemps. Et quand je dis beaucoup plus longtemps, je parle en décennies, pas juste quelques années. Il faut travailler bien sûr sur le recyclage, on le fait tous, on y pense, et nécessairement il nous faudra des métaux qu'on ira chercher dans la croûte terrestre. Et là où il y a de nouveau une nouvelle qui ne devrait pas surprendre mais qui est une donnée à prendre en considération, c'est que pour explorer le sous-sol par exemple de l'Europe, pour espérer ouvrir des mines. Et pour retrouver une certaine souveraineté, on parle en décennies. Il nous faudrait une dizaine d'années d'exploration pour identifier les principaux gisements. Il nous faudra très largement dix ans pour obtenir des permis pour pouvoir ouvrir un gisement. Donc il y a un travail colossal à entreprendre que nous n'avons jamais entrepris. Donc ce n'est pas en un an ou en cinq ans que nous allons pouvoir corriger la dépendance dans laquelle nous sommes.
Narrator / Host
Mais plus on tarde, évidemment, plus ce sera compliqué. On rappellera ce qu'on disait un peu plus tôt dans l'émission, ça fait 40 ans, elle, que la Chine construit une vraie stratégie sur le sujet. Alors évidemment, quand on parle de tout ça, il y a aussi l'enjeu environnemental qui se pose. Certes, on connaît les conséquences sur l'environnement de notre dépendance aujourd'hui aux énergies fossiles. Si demain, on doit utiliser beaucoup plus de métaux qu'aujourd'hui, ça va aussi avoir des conséquences environnementales. Alors comment est-ce qu'on gère cette balance entre sortir d'un problème environnemental sans en créer un autre? L'ONG Greenpeace s'est justement penchée sur le sujet et a produit un rapport sur la question. Un rapport qu'a exploré pour nous Sarah Poussey.
Arnaud Reussen
Greenpeace International a commandé un rapport à l'université de Sydney pour comprendre si transition environnementale et protection de la biodiversité étaient forcément opposées. En somme, est-ce qu'il est possible de répondre aux besoins de la transition énergétique et d'extraire de grandes quantités de minerais sans pour autant tuer nos écosystèmes? Pour cette étude, les besoins en neuf minerais selon trois scénarios de transition ont été analysés et les conclusions sont plutôt positives pour Nadia Cornero, porte-parole de Greenpeace Belgique.
Nadia Cornero
La conclusion principale du rapport, c'est que c'est possible de faire la transition énergétique sans épuiser le vivant, sans aller miner dans des zones qui sont à haute valeur biologique et à haute valeur en termes de biodiversité. Mais pour ça, on a besoin quand même d'avoir des politiques ambitieuses en termes de changement de comportement, de recyclage. Il y a quand même une série de conditions pour faire en sorte que ce soit possible.
Arnaud Reussen
Parmi ces conditions, on retrouve donc le recyclage et la circularité des objets, mais aussi la réduction de la demande en minerais en travaillant sur notre mobilité et puis en développant aussi des batteries électriques moins demandeuses en minerais critiques.
Nadia Cornero
La chimie des batteries a un impact assez important sur l'utilisation ou non de certains minerais. Aujourd'hui, on utilise principalement des batteries au lithium. Et ça, ça crée beaucoup de pression sur ce minerai qui devient du coup critique et important pour la transition énergétique. Mais il y a de nouvelles batteries qui sont aujourd'hui créées avec du sodium qui réduisent cette pression. C'est tout à fait envisageable que la technologie, dans ce cas-ci pour les batteries, puisse nous aider à réduire nos besoins en minerai.
Arnaud Reussen
Autre condition importante pour se contenter des minerais actuellement disponibles, prioriser les besoins.
Nadia Cornero
Comme on voit que les besoins, peu importe les scénarios, les besoins en minerais critiques vont augmenter, la conclusion du rapport c'est qu'aussi il faut prioriser ces minerais pour la transition énergétique. Si ces minerais sont mis en concurrence avec des besoins pour le complexe militaro-industriel ou pour les technologies d'intelligence artificielle comme les data centers par exemple, Là, on augmente exponentiellement nos besoins.
Arnaud Reussen
Globalement, Greenpeace plaide pour une large réflexion politique et sociétale pour encadrer l'exploitation et la consommation des minerais afin que nos écosystèmes n'en soient pas les victimes et surtout nos océans. La richesse de leurs sols les rend attractifs pour le secteur minier. Mais le minage des eaux profondes mettrait en péril leur fonction de captation carbone, ainsi que les espèces et la biodiversité qui s'y développent.
Narrator / Host
Voilà donc pour ce rapport commandité par Greenpeace, Eric Perard, ce qu'on retient c'est l'idée qu'à un moment donné il faut faire des choix si on veut assurer cette transition énergétique et on sait qu'elle est capitale pour le climat mais aussi en cascade pour d'autres problèmes environnementaux dont la biodiversité. Et puis aussi que cette transition énergétique, elle peut être un vrai à toute souveraineté pour l'Europe. Si on veut le faire, il faut regarder aussi dans notre consommation. On ne peut pas aller dans cette inflation d'objets et en même temps mener cette transition énergétique. Sinon, on va avoir d'autres grands problèmes environnementaux.—
Éric Pirard
Oui, clairement. Donc il y a tous ces leviers qu'il faut activer. Donc je prends conscience que c'est vraiment des questions de société telles que c'était soulevé. Il faudrait vraiment véritablement un débat pour savoir comment on veut gérer ça et prioritiser ces choses-là. Il me semble que l'énergie est plus importante et la santé est plus importante que tous les gadgets électroniques que nous consommons. Je nous appelle la génération BIC parce que nous prenons, nous jetons et nous n'avons pas trop conscience de ce que deviennent ces produits en fin de vie. Donc il y a une grande réflexion à mener à ce niveau-là. Il faut aussi se réapproprier le minier. Ça me frappe beaucoup. C'est presque, pour tout le monde, la mine égale pollution, la mine égale impact environnemental grave, etc. Je ne vais pas, évidemment, essayer de vous vendre une mine verte, ça n'existera jamais. Mais ce serait intéressant qu'on se réapproprie ce secteur, qu'on y retrouve de l'innovation. C'est le secteur qu'on a beaucoup trop délaissé. Et je dirais que quand certains courent sur Mars pour aller explorer des ressources qui n'y sont pas, parce qu'on ne s'attend pas à trouver des ressources particulières sur Mars, on pourrait tous se donner collectivement comme objectif, au contraire, de faire un voyage au centre de la Terre, comme espérait Jules Verne, et de mobiliser les capacités des ingénieurs de demain à explorer le sous-sol, on ne dispose pas assez de techniques pour imager ce qui se trouve à plusieurs centaines de mètres sous nos pieds, à envoyer des robots parce que demain on en verra des robots sous terre, on n'en verra plus des hommes. Il y a plein de choses à faire et à faire bien sûr avec une conscience de l'environnement que je pense la plupart des ingénieurs aujourd'hui doivent avoir s'ils ne l'ont pas.
Narrator / Host
Et sur l'aspect de la réouverture possible de nouvelles mines en Europe, vous l'évoquiez il y a quelques instants, on peut avoir l'impression, nous, dans nos régions, notamment en Wallonie, que la mine c'est le passé. Ces charbonnages que l'on a fermés notamment, ces endroits où on pouvait extraire du minerai de fer, etc. Demain, pour vous, y compris dans des régions comme les nôtres, et plus largement en Europe, on va devoir se poser cette question de rouvrir des mines, des mines différentes, mais des mines quand même.
Éric Pirard
On parle de l'Europe d'abord. On va regarder l'ensemble de la géologie de l'Europe. Il y a des régions qui sont sans doute plus favorables du point de vue géologique pour certains métaux ou plus favorables parce qu'elles sont moins densément peuplées. Aujourd'hui, les régions minières qui tirent la production minière européenne, c'est bien sûr de la Suède, de la Norvège, de la Finlande. Ce sont des pays qui savent ce que c'est que l'environnement et qui savent ce que c'est que les nouvelles technologies. Donc je vous invite à aller voir ce qui se fait dans ces pays-là. Et je pense que ces bonnes pratiques scandinaves peuvent être évidemment disséminées dans l'ensemble de l'Europe. Nous n'avons pas de mines métalliques pour l'instant en Wallonie, pour différentes raisons. Mais si vous prenez l'Irlande, qui est très similaire géologiquement, il y a plusieurs mines de zinc. Et bien sûr, je n'ai même pas ma main coupée qu'on va rouvrir une mine en Wallonie, parce que ce n'est peut-être pas la priorité ou que les coûts seront trop importants, parce qu'on touche au coût de l'énergie, au coût du travail, etc., au problème de permis d'environnement. Mais ce sera un défi très intéressant de montrer qu'on peut exploiter le sous-sol en ayant un minimum de visibilité en surface.
Narrator / Host
En un mot très bref, il faut aussi considérer peut-être la somme des objets que nous consommons aujourd'hui et que nous jetons comme de potentielles mines aussi pour l'avenir où on pourrait récupérer des métaux utiles en Europe.
Éric Pirard
Voilà, le levier de recyclage est absolument essentiel. Donc il faut aujourd'hui, chaque produit que nous avons entre les mains, il faut se demander quelle sera sa fin de vie et comment nous ferons pour laisser les ressources disponibles pour les générations futures. Donc nous devons absolument repenser la plupart de nos objets pour que les métaux qui sont contenus dedans soient disponibles pour les générations futures.
Narrator / Host
Et cela, l'enjeu du recyclage, ce sera précisément le thème de notre prochain numéro. On ira découvrir ce qui se fait déjà en Belgique en poussant les portes de l'entreprise Comet. On se demandera aussi quelle politique construire pour mettre en œuvre une vraie circularité demain pour les métaux. à suivre dans notre épisode 2 sur la guerre des métaux. Ce premier numéro était réalisé par Laurent Nellysen, avec à la préparation Sarah Pousset et Arnaud Reussen. Merci à Éric Pirard, professeur à l'université de Liège pour le temps consacré. Et si vous souhaitez nous écrire, je vous rappelle l'adresse.
Host: Arnaud Reussen (RTBF)
Guest: Prof. Éric Pirard (Université de Liège, spécialiste des ressources minérales et de l’économie circulaire)
Date: March 16, 2026
Duration: ≈28 minutes
This episode delves into the increasingly crucial role of critical and strategic metals (lithium, cobalt, nickel, terres rares, etc.) in today’s world, examining their place in the energy transition, the digital revolution, and international geopolitics. Host Arnaud Reussen and expert Éric Pirard focus on the mounting "war" for access to these metals—an issue that, while often obscured by more visible debates about oil and gas, is rapidly becoming a defining strategic concern for the 21st century.
Éric Pirard: “On dit typiquement que dans un smartphone il y a 60, 70 métaux. Autrement dit, ils y sont pratiquement tous…” (07:41)
Guillaume Pitron: “Les occidentaux ont dormi… Nous étions assurés d’acheter les terres rares deux fois moins chères aux Chinois... et on a dormi, nous les Occidentaux, sur ce sujet pendant 40 ans.” (03:50)
Éric Pirard: “Nous sommes dans une situation qui est devenue encore plus critique qu'il y a 15 ans.” (12:38)
Éric Pirard: “Il faut travailler sur plusieurs leviers. Le levier de la sobriété… sur la durabilité… sur le recyclage…” (18:26)
Nadia Cornero (Greenpeace Belgique): “La conclusion principale du rapport, c’est que c’est possible de faire la transition énergétique sans épuiser le vivant... Mais pour ça, on a besoin quand même d’avoir des politiques ambitieuses en termes de changement de comportement, de recyclage…” (21:07)
Éric Pirard: “Il me semble que l'énergie est plus importante et la santé est plus importante que tous les gadgets électroniques que nous consommons. Je nous appelle la génération BIC…” (24:04)
Éric Pirard: “Le levier de recyclage est absolument essentiel. Chaque produit que nous avons entre les mains, il faut se demander quelle sera sa fin de vie…” (27:07)
“Un perlimpinpin de germanium est essentiel pour que l’internet nous permette de communiquer.” — Éric Pirard (07:25)
“Quand on regarde l'évolution de la criticité, ça n'a fait qu'aller dans le sens de devenir de plus en plus critique…” — Éric Pirard (12:38)
“Il faudrait véritablement un débat pour savoir comment on veut gérer ça et prioriser ces choses-là.” — Éric Pirard (24:04)
The scramble for strategic metals is not just about resource extraction, but about profound questions of sovereignty, sustainability, and societal values. This discussion sets the stage for a coming shift in economic, political, and environmental priorities—where recycling, technology, and new mining approaches will be central to Europe’s (and the world’s) future. The next episode will dig deeper into recycling and the practicalities of circularity in Belgium and beyond.