Les Clés (RTBF)
Episode: La justice belge est-elle trop laxiste ?
Date: 28 janvier 2026
Thème général de l’épisode
Cet épisode de Les Clés explore une question récurrente et brûlante du débat public belge (et européen) : La justice belge est-elle trop laxiste ? Face à un sentiment largement partagé d’indulgence des tribunaux, le podcast décortique la réalité derrière cette perception. S’appuyant sur des données, des analyses de criminologues et des tendances europénnes, il vise à faire la part entre idées reçues, évolution réelle de la criminalité et transformations de la politique pénale.
1. Origine et prégnance du sentiment de laxisme
- Parole publique et médias :
- On note l’importance du thème de laxisme dans le débat politique, surtout à droite et à l’extrême-droite.
- Un sentiment de laxisme porté par l’idée que « la justice ne fait pas assez peur » et que les peines ne sont pas exécutées.
- En France, d’après un sondage Kantar (2023), 57% des Français considèrent leur justice laxiste, sentiment bien plus marqué à droite.
- En Belgique, pas de sondage similaire, mais tendance politique actuelle à durcir la politique pénale – exécution systématique des peines, même petites (ministre Van Quickenborn, 2022-23).
« La question de laxisme est revenue sans cesse dans le débat public de ces dernières années, voire ces dernières décennies. » (C, 00:17)
« 80% des Français estiment que la justice est laxiste. » (A, 01:28)
2. Sécurité et criminalité : Les faits et l’évolution réelle
- Invité principal : Christophe Minc, Directeur du département de criminologie à l’INCC.
- Analyse de la criminalité sur le “temps long”
- Diminution des homicides de moitié entre 1990 et 2018 en Belgique
- Cette tendance de baisse généralisée s’observe dans toute l’Europe et même aux États-Unis
- Contexte : ce qu’on considère aujourd’hui comme intolérable (violences domestiques, sexuelles, etc.) était autrefois invisible ou banalisé
« Sur le temps long, que l’on prenne les années 90, ou dès la Deuxième Guerre mondiale, nos sociétés sont sur une pente descendante… on est dans des sociétés paradoxalement beaucoup plus sûres qu’il y a 40, 50 ou 100 ans. » (B, 05:19)
- Violence physique et homicides en forte baisse
- Cybercriminalité et nouveau type d’infractions en hausse – mais mal mesurés
- L’augmentation de certains chiffres aujourd’hui tient aussi à la visibilité accrue de certains phénomènes ou à de nouveaux types d’infractions.
3. Augmentation de la répression malgré la baisse de la criminalité
- Population carcérale en forte hausse
- 8 500 détenus il y a 30 ans, près de 13 000 aujourd’hui : +60% (B, 10:12)
- Surpopulation chronique dans les prisons – chaque nouveau centre pénitentiaire est rempli directement.
- « La courbe de la capacité carcérale et celle de la population carcérale sont quasi parallèles… mais la population carcérale reste tout le temps au-dessus de la capacité carcérale. » (B, 12:18)
- Détention préventive abusive et problématique
- 35% des détenus n’ont pas encore été condamnés, proportion stable et très élevée (B, 13:40)
- Effet d’engrenage : la détention préventive incite les magistrats à prononcer la prison ferme au jugement (B, 14:31)
« Un tiers des personnes sont en attente de condamnation… On a un usage très problématique de la détention préventive. » (B, 13:40)
« Décider d’un mandat d’arrêt en tout début de dossier, ça va avoir un effet fort sur les condamnations. » (B, 15:33)
4. Les peines alternatives : un effet de simple addition
- Types de peines alternatives :
- Surveillance électronique (peu utilisée comme peine principale, mais largement lors de libération conditionnelle ou détention préventive – 4 025 personnes sous surveillance électronique en 2024)
- Probation (environ 700 condamnations en 2023)
- Peine de travail (la plus fréquente, autour de 12 000/an)
- Effet statistique : ces peines s’ajoutent aux peines de prison, sans véritable substitution
- Dès que des alternatives sont créées, la population carcérale ne diminue pas, elles viennent s’ajouter (B, 18:44).
- Effet pervers pour la peine de travail : en cas de non-exécution, peine de prison subsidiaire → augmentation du flux vers la prison
« Elles n’ont pas eu d’effet alternatif. Elles sont laissées à l’appréciation du magistrat… Et il n’y a pas eu d’effet de substitution. » (B, 18:44)
5. Croissance de la répression administrative
- Multiplication des sanctions administratives pour désengorger la justice pénale, mais leur effet cumule la répression, il ne la remplace pas.
- Extension de l’arsenal punitif :
- On applique des amendes de type pénal via administration, hors du système judiciaire classique.
6. Répression accrue ≠ baisse de la criminalité
- Aucune preuve (faute de statistiques belges sérieuses) que l’augmentation de la répression ait conduit à la baisse de la délinquance
- Pas de liens avérés entre taux de répression et baisse de la criminalité
- Les cycles de répression sont corrélés à la conjoncture socio-économique, pas à la délinquance réelle (prix du pain, chômage, etc.)
« Il n’y a jamais eu de corrélation entre les taux de répression et les taux de délinquance… mais il y a un lien direct entre les taux de répression et les indicateurs socio-économiques. » (B, 21:03) « Les sociétés inquiètes sont des sociétés qui deviennent dures, répressives, violentes avec ceux qui leur paraissent déviants. » (B, 23:06)
7. Peut-on sortir de la spirale ?
- Sortir du sentiment et de la réaction épidermique nécessite de regarder les faits en face et de produire des indicateurs fiables
- Certaines expériences étrangères existent, prouvant qu’une autre politique pénale est possible
« Il y a un moment où il faut regarder la réalité en face… et sur cette base, on peut construire autre chose. » (B, 24:11)
Timestamps des segments clés
- 00:17 – 02:46 : Genèse et propagation du sentiment de laxisme dans le débat public
- 04:28 – 09:09 : Chiffres de la criminalité longue durée, impact sur le sentiment d’insécurité
- 10:12 – 13:23 : Hausse de la population carcérale et surpopulation pénitentiaire
- 14:16 – 16:11 : Détention préventive et ses impacts sur les peines effectives
- 16:33 – 18:44 : Peines alternatives, chiffres et effets pervers
- 21:03 – 23:06 : Absence de lien entre répression et criminalité, importance du contexte socio-économique
- 24:11 – fin : Possibilités de sortir de la spirale punitive, appel à l’objectivation et à l’apprentissage de l’étranger
Citations et moments notables
- « Ce discours a été initié dès les années 90 par l’extrême droite, qui a réussi progressivement à imposer ce mot de laxisme dans le débat public et à convaincre une partie importante de l’opinion publique que la justice n’est effectivement pas assez sévère avec les criminels. » (C, 01:30)
- « Entre 1990 et 2018, le nombre d’homicides a été divisé par deux. » (B, 05:44)
- « On a un usage très problématique de la détention préventive. » (B, 13:40)
- « Quand on n’a pas de place en prison, on a plus de 4000 condamnations qui sont en attente d’exécution. » (B, 18:44)
- « Il n’y a jamais eu de corrélation entre les taux de répression et les taux de délinquance… » (B, 21:03)
- « Les sociétés inquiètes sont des sociétés qui deviennent dures… » (B, 23:06)
- « À un moment donné, il faut regarder la réalité en face… » (B, 24:11)
Conclusion
L’épisode démonte la posture/vision d’une justice belge “trop laxiste” à l’aide de chiffres, d’analyses de politiques pénales et d’un recul historique. Il souligne la déconnexion entre un durcissement manifeste et quantifiable de la répression et l’évolution réelle de la criminalité, mettant en avant la nécessité de mieux objectiver le débat public. L’appel final est à fonder toute politique pénale sur des indicateurs fiables, sur l’observation des faits, et à sortir de la spirale punitive entretenue par la peur et la crise sociale.
