Les Clés – "Le changement climatique va-t-il nous priver de chocolat ?"
Podcast Host: Arnaud Ruyssen, RTBF
Invités Principaux:
- Benoît De Bruyne, fondateur de Nutri (chocolat biologique et équitable)
- Isabelle Garland, experte filière cacao, Oxfam Solidarité
- Sarah Poussey, chroniqueuse économique
Date: 13 avril 2026
Durée (hors introduction et conclusion) : 27 minutes
1. Vue d’ensemble de l’épisode
Cet épisode des Clés explore les liens entre le changement climatique et l’avenir du chocolat, un produit emblématique de la Belgique et de l’Europe. À travers des témoignages d’experts et des analyses des marchés, l’épisode interroge la récente flambée des prix du cacao, l’avenir des producteurs ouest-africains et la durabilité d'une filière bousculée par la demande mondiale, la précarité des cultivateurs, les pratiques environnementales, sans oublier l’inégalité profonde dans la répartition des richesses.
2. Points clés & Structure du débat
A. La flambée des prix du chocolat : causes & conséquences
[00:17 - 02:34]
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Le prix du chocolat a augmenté de 55% depuis 2022. Pendant Pâques, une polémique sur des œufs à 56€/kg illustre la hausse perçue par les consommateurs.
- Sarah Poussey : « Depuis 2022, la tablette, elle a augmenté de 55%. » [01:41]
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En Belgique, entre février 2024 et février 2025 :
- +23% pour le chocolat au lait
- +19% pour le chocolat noir
- Hausse bien supérieure à l’inflation
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Ce phénomène s’explique par des perturbations majeures dans les pays producteurs (Côte d'Ivoire, Ghana), qui concentrent 70% de la production mondiale :
- Sécheresses graves suivies de pluies torrentielles, liées au phénomène El Niño et au dérèglement climatique
- Chute des rendements, prolifération de maladies sur les cacaoyers
- Déséquilibre offre/demande aggravé par la spéculation
Podcast Host : « Entre l'été 2024 et le début de l’année 2025, la tonne de cacao s’est échangée à plus de 10 000 dollars, avec des pointes à 12 000 dollars, alors que depuis près de 10 ans avant cela, elle s’échangeait plutôt autour de 2 500. On a parlé d’une véritable crise du cacao, avec des prix […] multipliés par 4 ou 5. » [04:18]
B. Décryptage de la chaîne du cacao
[06:19 - 08:07]
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Benoît De Bruyne explique la complexité de la filière :
- Les producteurs apportent les fèves aux coopératives qui les exportent après fermentation
- Seuls 5 à 10% du prix final reviennent aux agriculteurs
- Grand écart entre le coût de production et le prix de vente final, la majorité des profits se faisant dans la transformation et la distribution.
Benoît De Bruyne : « La partie qui revient à l’agriculteur […] c’est relativement faible. On parle généralement de quelques pourcents jusqu’à 10% maximum. » [07:06]
C. Dérèglement climatique : victime et coupable
[09:27 - 13:24]
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Hausse brutale des prix due à une diminution de l’offre suite à des aléas climatiques (−20 à −40% du volume par endroits).
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Le chocolat subit les conséquences du réchauffement… mais y contribue aussi :
- Transformation, transport, culture : 10g de chocolat = 2kg de CO₂ émis et 175L d’eau utilisés
- Production fortement émettrice, second aliment le plus émetteur après le bœuf par gramme consommé
- Les systèmes agricoles (monocultures, déforestation, vieillissement des arbres) rendent la filière fragile et vulnérable à la crise climatique
- Menace d’un « super El Niño » en 2026 susceptible d’accentuer les crises
Benoît De Bruyne : « Si vous regardez tous les produits alimentaires qui émettent du CO₂, vous avez le bœuf… Le chocolat est le numéro 2 en termes d’émissions de CO₂ par gramme. » [11:54]
D. Pauvreté, travail des enfants et déforestation
[14:31 - 17:21]
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Sarah Poussey met en lumière la précarité extrême des petits producteurs (80 cents/jour, sous le seuil de pauvreté, y compris pour les labels “fair trade”).
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Conséquences directes :
- Travail des enfants : 1,5 million impliqués en Côte d’Ivoire & Ghana, travaux dangereux et non-scolarisation
- Déforestation : les cultivateurs élargissent leurs parcelles pour compenser la faible rentabilité
- Les grandes entreprises deviennent de plus en plus opaques sur le recours à la main-d’œuvre infantile, malgré des vagues précédentes de transparence.
Sarah Poussey : « 45% des ménages producteurs de cacao font également travailler leurs enfants. […] 1,5 million d’enfants qui travaillent. » [15:38]
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Isabelle Garland (Oxfam) insiste sur l’aspect néocolonial de cette filière :
- Les producteurs ne consomment pas de chocolat, bien que leur économie en dépende (14% du PIB ivoirien)
- Y mettre fin brutalement appauvrirait des millions de familles ; il faut donc repenser la transition
Isabelle Garland : « On produit des fèves, on les exporte, mais en fait on ne le mange pas. » [17:40]
E. Faible pouvoir des pays producteurs & domination du marché mondial
[18:53 - 22:15]
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Même quand des pays comme la Côte d’Ivoire tentent de garantir un prix aux producteurs, ils restent soumis à la loi du marché international (bourses de Londres/New York).
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La fixation du prix par le pays est relativement inefficace face à l’offre et la demande mondiales, illustrant l’impuissance politique des États même dominateurs.
Isabelle Garland : « On voit vraiment que la loi du marché d’offre et demande va être plus déterminante. » [20:54]
F. Consommateur·rice : quelle responsabilité, quelles alternatives ?
[22:48 - 24:33]
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Difficulté du consommateur à connaître l’origine et les conditions exactes de production de son chocolat, vu la complexité de la chaîne d'approvisionnement.
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Importance de préférer les marques qui font preuve de traçabilité, de transparence et de relations directes avec les producteurs.
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Appel à l’exemplarité des très grands industriels, qui ont les moyens de garantir une répartition plus équitable de la valeur.
Isabelle Garland : « Si une entreprise petite comme Oxfam peut le faire, les Nestlé, les Mondelez du monde… qu’est-ce que c’est leur excuse en fait ? » [23:25]
G. Enjeux futurs et alternatives : repenser la filière
[25:12 - 29:00]
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D’autres problèmes persistent : déforestation (95% des forêts primaires disparues en Côte d’Ivoire), renouvellement des plantations, persistance du travail des enfants malgré 20 ans d’efforts internationaux.
- Benoît De Bruyne : « C’est totalement inadmissible de faire travailler [des enfants], on est proche de l’esclavage […] » [25:53]
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Diversification nécessaire et émergence d’alternatives
- Utilisation de recettes à base de caroube, de graines de courge, fermentation : nouvelles pistes innovantes à impact réduit sur le climat et les ressources naturelles
- Prospective vers des « produits chocolatés » à base végétale, voire de « chocolat cellulaire »
- Remise en question de la croissance infinie du marché : le risque que la demande — notamment venant d’Asie — explose, rendant le chocolat inaccessible aux plus modestes
Benoît De Bruyne : « Dans le chocolat, c’est extraordinaire ce qui est occupé de se passer aujourd’hui. […] des alternatives dans la fermentation, y compris dans le chocolat cellulaire… » [27:25]
3. Citations Marquantes
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Benoît De Bruyne : « On parle généralement de quelques pourcents jusqu’à 10% maximum qui revient aux agriculteurs dans les pays cultivateurs. » [07:10]
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Sarah Poussey : « 45% des ménages producteurs de cacao font également travailler leurs enfants dans l’exploitation. […] En Côte d’Ivoire et au Ghana, ça concerne environ 1,5 million d’enfants qui travaillent. » [15:35]
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Isabelle Garland : « On produit des fèves, on les exporte, mais en fait on ne le mange pas. » [17:42]
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Benoît De Bruyne : « C’est du travail des enfants proche de l’esclavage. […] c’est totalement inadmissible. » [25:53]
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Isabelle Garland : « Si une entreprise petite comme Oxfam peut le faire […] qu’est-ce que c’est leur excuse en fait ? » [23:25]
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Podcast Host : « En Belgique, on consomme 8 kilos de chocolat par an et par personne. En Chine, on est à 50 grammes. Donc on peut se dire que ça peut se développer encore. » [26:43]
4. Timestamps Importants
- 00:17 : Introduction / Explosion des prix et réaction des consommateurs
- 02:34 : Rôle de l’Afrique de l’Ouest, dépendance mondiale et dérèglement climatique
- 06:19 : Décryptage de la filière cacao, faible rémunération des producteurs
- 09:27 : Ralentissement des prix dans les rayons – logique de couverture et stocks
- 11:02 : Choc climatique : le cacao, à la fois victime et contributeur du réchauffement
- 13:24 : Fragilité structurelle (monoculture, appauvrissement des sols)
- 14:31 : Pauvreté des exploitants, travail forcé des enfants, déforestation
- 17:42 : Citation sur la distanciation géographique et culturelle des producteurs
- 20:06 : Limites du pouvoir politique ivoirien face au marché mondial
- 22:48 : Alternatives pour les consommateurs soucieux d’éthique
- 25:12 : Échec des protocoles internationaux sur le travail des enfants
- 27:01 : Quelles alternatives végétales pour le futur du chocolat ?
5. En résumé – Essentiel à retenir
- La récente crise du cacao n’est que le symptôme d’une filière sous pression : profondément dépendante des variations climatiques, émettrice de gaz à effet de serre, mais aussi minée par des inégalités flagrantes.
- Le marché du cacao mondial est dominé par peu de multinationales ; les pays producteurs restent malgré tout soumis aux marchés internationaux, impuissants à garantir une meilleure répartition des richesses.
- La précarité, le travail des enfants et la déforestation plombent la filière : des problèmes structurels qui perdurent malgré les engagements.
- Le consommateur a un rôle à jouer dans ses choix, mais la responsabilisation des géants de l’industrie est indispensable.
- Le futur du chocolat passe par l’innovation : alternatives végétales, nouveaux modes de production, questionnement sur la croissance infinie de la filière et la soutenabilité de la consommation globale.
Pour aller plus loin : L’émission invite chacun à porter un regard critique sur le chocolat, produit-reine de l’Europe, en considérant son vrai prix social et écologique, tout en offrant des pistes concrètes (transparence, alternatives, choix éclairés) pour préserver ce plaisir gourmand dans une logique plus durable et plus juste.
