
Suite à l'impact du réchauffement climatique sur les récoltes, les prix du cacao ont connu une flambée majeure jusque début 2025, avant qu'ils retombent de manière pratiquement tout aussi spectaculaire. L'un des symptômes des nombreux problèmes de la filière cacao ...
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Benoît De Bruyne
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Podcast Host
Bonjour à toutes, bonjour à tous et bienvenue dans les clés pour un épisode où, vous l'aurez compris, on va parler de cacao et de chocolat. Vous l'avez peut-être constaté ces derniers mois, les prix du chocolat ont bien augmenté dans les rayons des supermarchés et sur les marchés mondiaux, le cacao a connu une flambée majeure jusqu'au début 2025 avant de retomber de manière pratiquement tout aussi spectaculaire. Alors qu'est-ce que ça nous dit sur ce mets de choix dont la Belgique s'est fait, vous le savez, une spécialité? On va voir que le réchauffement climatique et la façon dont s'organise ce marché posent beaucoup de questions sur la durabilité du chocolat, sur l'éthique aussi de sa production. Et on va prendre 27 minutes pour tenter d'y voir clair.
Isabelle Garland
La première, les clés.
Benoît De Bruyne
Ça c'est œuf creux, parce qu'il ne faut pas oublier que ça ne fait que 3 millimètres. C'est un œuf, l'intérieur est creux. 18 euros. Non mais 18 euros. 56 euros le kilo. Enfin, on se fout de la gueule de kilo.
Podcast Host
Cette vidéo d'un consommateur en colère devant le présentoir d'une marque italienne de chocolat très répandue, elle a été vue par des centaines de milliers de personnes. Et c'est vrai qu'autour de Pâques, le prix du chocolat est un sujet dont on a beaucoup parlé sur les réseaux sociaux, mais aussi dans les médias traditionnels.
Sarah Poussey
Depuis 2022, la tablette, elle a augmenté de 55%.
Podcast Host
Je trouve que c'est super cher pour
Isabelle Garland
ce que c'est quand même une tablette de chocolat. Du coup, on n'en achète pas.
Sarah Poussey
Ce n'est pas plus mal pour la ligne et toujours.
Podcast Host
On fait attention quand même.
Sarah Poussey
Le problème, c'est qu'on aime beaucoup le chocolat.
Podcast Host
Ça, c'est un problème, mais c'est vrai,
Sarah Poussey
ça a beaucoup augmenté.
Podcast Host
Et cette impression, elle est fondée. Puisque, comme l'expliquait notre collègue Diane Burguel-Vernet dans sa chronique économique, en un an, les prix du chocolat ont flambé chez nous, en Belgique.
Isabelle Garland
En février, le chocolat au lait a augmenté de 23 %, le chocolat noir de 19 par rapport à l'année précédente, selon un test achat. On est bien au-delà de la simple inflation. Sur l'ensemble de l'année 2025, le chocolat au lait était 33 plus cher et le chocolat noir, 28 %.
Podcast Host
Et pour comprendre cela, il faut prendre la direction de l'ouest de l'Afrique, et plus précisément des pays qui bordent le golfe de Guinée. C'est en effet dans cette région du monde qu'on produit 70% des fèves de cacao utilisées et consommées dans le monde. Premier pays exportateur est de loin la Côte d'Ivoire, ensuite le Ghana. Rien qu'à eux deux, ils produisent plus de la moitié des fèves de cacao du marché mondial. Or, en 2023 et 2024, ces pays ont été exposés à des conditions climatiques très peu propices à la culture du cacao. En raison notamment du phénomène El Niño, la Côte d'Ivoire et le Ghana ont connu des épisodes de sécheresse prolongée, entrecoupés de phases de pluie intense où beaucoup d'eau est tombée en très peu de temps. Or, le cacao a plutôt besoin d'un climat stable pour se développer. Ils n'aiment donc pas les aléas liés au réchauffement climatique, d'autant que tout cela a été aussi propice au développement de maladies. Résultat, des pertes de rendement très importantes dans les plantations. Dès lors, sur le marché mondial, cette diminution assez nette de l'offre, dans un contexte où la demande, elle, ne cesse de croître d'année en année, a fait monter les prix, dopés en plus par de la spéculation. Entre l'été 2024 et le début de l'année 2025, la tonne de cacao s'est échangée à plus de 10 000 dollars, avec des pointes à 12 000 dollars, alors que depuis près de 10 ans avant cela, elle s'échangeait plutôt autour de 2 500. On a parlé d'une véritable crise du cacao avec des prix rendez-vous compte multipliés par 4 ou 5 pendant plusieurs mois. Et puis, les prix sont redescendus de manière quasi aussi rapide qu'ils n'étaient montés. On est aujourd'hui revenu à un peu plus de 3200 dollars la tonne. Mais cet épisode interroge en profondeur la filière du cacao et du chocolat. De telles crises ne risquent-elles pas de se multiplier encore dans les années qui viennent? On sait que l'on redoute un super El Nino en 2026, est-on parti pour une nouvelle flambée? Certains estiment que le cacao sera l'une des matières les plus durement touchées par le dérèglement climatique. Sans compter qu'on a affaire à une filière dans laquelle les profits sont très inéquitablement répartis entre ceux qui cultivent les fèves et ceux qui fabriquent les produits finis de consommation. Bref, on a décidé de mettre le chocolat sur la table, dans les clés, pour mieux comprendre les enjeux et l'avenir d'une filière qui, aujourd'hui, se pose beaucoup de questions. Et avec nous pour cette émission, il y a notamment Benoît De Bruyne. Bonjour. Vous êtes le patron et fondateur de Nutri, une marque belge spécialisée dans le chocolat biologique et équitable, mais qui s'est diversifiée aujourd'hui, qui a aussi créé un fond à impact. On va en parler également avec vous. Mais d'abord, je voudrais qu'on parte peut-être d'une tablette de chocolat pour bien comprendre comment une tablette de chocolat peut arriver sur les étals de nos supermarchés. Au départ, des cacaoyers, notamment en Afrique de l'Ouest. Si vous deviez nous résumer un petit peu la filière, comment est-ce qu'on peut établir ce chemin?
Benoît De Bruyne
Je vais essayer de la résumer en quelques mots parce que c'est une filière très très complexe. Tout d'abord il y a les producteurs, les agriculteurs qui vont cultiver le cacao et qui vont recevoir un prix qu'on appelle un prix Borchand et je parle plus particulièrement de la Côte d'Ivoire qui est fixé par l'État et qui amène en fait leurs fèves au sein de coopératives qui elles-mêmes amènent les fèves au sein des ports d'exportation après évidemment la fermentation des fèves. Ensuite vient tout le transport de ces fèves en Europe où il y a quelques grands groupes qui processent ces fèves et les transforment pour les fabricants de chocolat. Et pour la barre de chocolat, à raison probablement d'une très très grande majorité, tous ces fabricants partent d'un chocolat de couverture qui est produit par ces grands industriels qui l'ont processé. Et la partie qui revient à l'agriculteur en termes d'une tablette de chocolat qui est vendue dans le commerce ici en Europe ou ailleurs est relativement faible. On parle généralement de quelques pourcents jusqu'à 10% maximum qui revient aux agriculteurs dans les pays cultivateurs.
Podcast Host
Oui et ça on va venir dans la deuxième partie de l'émission sur cet enjeu de l'inéquitable répartition des revenus tout au long de cette filière. Mais je voudrais d'abord qu'on vienne alors à ce qui vient de se passer ici ces deux dernières années avec ce qu'on a appelé la crise du cacao où on l'a compris notamment des éléments climatiques qui ont frappé durement l'Afrique de l'Ouest ont poussé très fortement les prix à la hausse sur les marchés mondiaux. Et puis avec une sorte d'effet retard, on a pu le voir sur les rayons des supermarchés parce qu'il y a une connexion, mais une connexion un peu différée entre le marché mondial des fèves de cacao et puis le chocolat tel qu'on peut le découvrir quand on veut le consommer.
Benoît De Bruyne
Oui. En fait, ce qui s'est passé, c'est assez simple. Il y a eu ce phénomène climatique, géré par un dérèglement climatique généralisé, grosso modo, plus El Nino, qui a fait que les prix ont véritablement flambé. On est passé, juste à titre d'indication, de janvier 2024 à environ Le cacao, comme vous le savez, est coté sur les bourses principales. On est passé d'environ 4 000 la tonne à 3 fois le prix, c'est-à-dire 12 000 la tonne. Donc, en fait, on a fait une augmentation de 200 du prix de la matière première due à ces phénomènes climatiques. Qu'est-ce qui s'est passé? Il y a 30, 40 moins de ce cacao qui est passé de ces agriculteurs vers les ports. Et donc, grosso modo, il y a une panique généralisée mondiale sur le supply, sur l'approvisionnement pour les grands groupes chocolatiers du monde.
Podcast Host
C'est un petit peu les mêmes volumes que ce dont on parle sur les produits pétroliers au niveau du détroit d'Ormuz. Quand il y a 20% à un moment donné en moins de la matière première qui arrive sur le marché, on voit tout de suite que ça fait flamber les prix. C'est ce qui s'est passé donc avec le cacao. Pourquoi est-ce qu'on ne l'a remarqué que quelques mois plus tard au niveau des étals et pourquoi Est-ce que alors que, on l'a dit dans l'introduction, les prix sont très fortement redescendus sur le marché mondial, pourquoi est-ce que les prix restent assez élevés au niveau du chocolat qu'on trouve dans les rayons des supermarchés?
Benoît De Bruyne
Il y a plusieurs raisons à ça. Pour revenir historiquement, on passe de 4 000 à 12 000 fin 2024. Toute l'année 2025, les prix se sont stabilisés aux alentours de 10 000 $. Et effectivement aujourd'hui, au moment où on se parle, on est aux alentours de 3 000 la tonne. Donc en fait, on pourrait se dire mais pourquoi le prix ne revient pas? Il y a plusieurs phénomènes à ça. Tout d'abord, c'est un marché qui est extrêmement géré par des couvertures. Et donc les plus grands acteurs du chocolat au monde se couvrent sur un certain prix et font des stocks. Et donc en fait il y a toujours un décalage entre la collecte, la production et le prix du consommateur. Et ceux qui manufacturent le chocolat ne sont pas les seuls responsables. Il y a aussi les grands groupes de distribution, les grandes enseignes de distribution. Elles peut-être veulent aussi garder les prix. Donc il faut savoir où se situe le curseur de la négociation entre ces grands groupes et les distributeurs.
Podcast Host
Et ça, on va aussi y venir dans un petit instant. Je voudrais quand même juste rester sur l'aspect climatique parce que je pense que c'est très important. On a compris que là, parce qu'on a eu deux années difficiles, ça a eu un impact très très fort sur la production. Vous avez dit, près de 20% en moins évidemment, ça dérègle tout le marché tout d'un coup et ça monte les prix très très fort. On sait qu'on n'est pas du tout au bout des effets du réchauffement climatique. On pourrait presque dire même que les effets les plus spectaculaires ne font que commencer. On évoque le fait qu'on pourrait avoir un super El Nino ici pour l'été 2026. Est-ce que vous qui connaissez bien ce marché, vous vous attendez à ce que l'on a connu ici se répète dans les années qui viennent?
Benoît De Bruyne
Alors ça c'est déjà arrivé donc en fait c'est déjà répété, ça va continuer à se répéter. Il faut savoir que le cacao comme beaucoup d'autres produits, le café etc sont cultivés sur ce qu'on appelle la ceinture équatorienne qui est elle soumise à d'énormes problèmes liés au dérèglement climatique. y compris non lié au dérèglement climatique mais à la déforestation également. Et donc on voit en fait ces arbres cacaoyer, vieillir, être soumis à des maladies, à des champignons, etc. Et donc grosso modo, je pense qu'on est descendu aujourd'hui parce que les stocks s'étaient accumulés. En fait il faut savoir, il y a un gros problème notamment en Côte d'Ivoire, parce que les stocks se sont tellement accumulés, je dirais récemment, que finalement c'est sans doute la latence qui permet d'aujourd'hui de faire une diminution du prix. Mais il y a un élément qui est extrêmement intéressant également à savoir, c'est que d'une part le réchauffement climatique affecte toute la chaîne du cacao et affecte toute la chaîne du chocolat, on en a parlé avec ces phénomènes, mais il faut savoir également que le chocolat lui-même est un produit qui est extrêmement émetteur de CO2. Donc sa transformation, son transport, sa culture, fait que si vous consommez 10 grammes de chocolat, vous consommez en même temps environ 175 litres d'eau. et d'autre part, pour 10 grammes, c'est 2 kilos de CO2 qui sont émis. Donc c'est très très important. Si vous regardez tous les produits alimentaires qui émettent du CO2, vous avez le bœuf, tout le monde sait que la viande est un problème au niveau du climat. Le chocolat est le numéro 2 en termes d'émissions de CO2 par gramme de ce que vous consommez.
Podcast Host
Donc si je vous comprends bien Benoît De Bruyne, d'une part le chocolat contribue fortement par le fait qu'il s'est très développé et qu'on en consomme beaucoup un peu partout dans le monde, contribue au réchauffement climatique, mais est aussi une victime très importante de ce réchauffement climatique. On le voit avec des crises dont on vient de parler. et on pourrait rajouter aussi une forme de gestion pas toujours durable justement de ces cultures de cacaoyer aujourd'hui là où on les cultive en masse qui fait que ce sont des cultures relativement fragiles, c'est beaucoup de la monoculture sur des sols qui se sont appauvris donc il y a aussi un risque que ces cultures puissent s'épuiser relativement vite par la façon dont on les a construites parfois très très rapidement ces dernières années.
Benoît De Bruyne
C'est tout à fait exact. Donc il y a un problème de monoculture et puis il y a beaucoup d'autres problèmes dans cette chaîne de cacao dont le travail des enfants dont on parlera certainement. Mais d'une part le climat affecte la culture et d'autre part le produit lui-même émet énormément de CO2. Et donc il faut être vigilant et attentif à cette problématique climatique dans les deux sens par rapport au cacao.
Podcast Host
Bon, donc là on a déjà compris pas mal avec vous comment s'organise ce marché, les raisons pour lesquelles on a pu avoir donc ces évolutions, des prix parfois un petit peu différés aussi entre la production et puis le consommateur. Et puis on comprend cet enjeu climatique absolument central et qui va sans doute croître et s'amplifier encore dans les années qui viennent. Mais il y a aussi toute une autre question, et on a déjà effleuré dans le début de cette émission, c'est la façon dont travaillent ceux qui aujourd'hui vont cultiver le cacao, qui ne sont pas du tout rémunérés à la hauteur du travail fourni dans cette filière dans la plupart des cas. Et ça, on va se pencher là-dessus tout de suite avec Sarah Poussey.
Sarah Poussey
En Afrique de l'Ouest, les producteurs de cacao sont très majoritairement de petits cacaoculteurs. Leurs parcelles dépassent rarement les 3 hectares où ils récoltent approximativement 450 kilos de fèves par hectare. Cette récolte, elle est vendue à une période de l'année au prix fixé par le secteur. Le cultivateur a donc un revenu annuel qui dépend du volume de sa production et souvent, elle couvre à peine les coûts Surtout quand la récolte est plus petite à cause de la météo. En moyenne, la rémunération d'un cultivateur au Ghana ou en Côte d'Ivoire tourne autour de 80 cents la journée. La majorité d'entre eux vivent sous le seuil d'extrême pauvreté et même les agriculteurs qui sont labellisés fair trade ne dépassent pas le seuil de pauvreté. Et cette immense précarité a notamment deux conséquences, le travail des enfants et l'augmentation de la déforestation. En effet, des cultivateurs n'hésitent pas à abattre des arbres pour planter des cacaoyers et ainsi augmenter un peu leur récolte. La culture en forêt est aussi plus facile car les cacaoyers sont protégés du soleil par les arbres environnants. 45% des ménages producteurs de cacao font également travailler leurs enfants dans l'exploitation. Pour la Côte d'Ivoire et le Ghana, ça concerne donc environ 1,5 million d'enfants qui travaillent. Ils doivent porter des sacs de fèves très lourds qui dépassent les 50 kilos. Ils utilisent des outils dangereux comme des machettes et sont exposés à de nombreux pesticides. Et bien sûr, ce travail les empêche d'aller à l'école. Ce travail des enfants est fortement lié à la pauvreté des familles mais aussi à la présence d'école ou pas dans les villages environnants. Moins de 1% des enfants qui travaillent sont aussi dans une situation de travail forcé. C'est-à-dire qu'ils ne travaillent pas pour leur famille mais sous la contrainte d'autres adultes et de menaces physiques ou du retrait de leur papier d'identité pour des enfants migrants. Selon le baromètre 2025 du cacao, le travail des enfants continue à grimper en parallèle de l'augmentation des ménages qui produisent du cacao. Et ce baromètre souligne aussi que de l'autre côté, les entreprises sont de plus en plus opaques sur les cas de travail d'enfants alors qu'on avait eu une vague de transparence à ce sujet dans les années 2010.
Podcast Host
Et avec nous pour parler de cela, il y a Isabelle Garland. Bonjour.
Isabelle Garland
Bonjour.
Podcast Host
Vous êtes vous, experte de la filière cacao chez Oxfam Solidarité. Alors quand on entend tout ce qu'on vient d'entendre ici, ça tranche avec l'image en général très positive, associée à des émotions positives que l'on a pour le chocolat, l'image du produit de luxe qu'on va associer à des moments de fête. On se rend compte que pour ceux qui produisent au quotidien, C'est loin d'être la fête, c'est souvent des conditions de travail particulièrement difficiles.
Isabelle Garland
Absolument. Pour moi, je vais commencer avec une petite anecdote. La première fois que j'ai commencé à travailler dans ce milieu-ci, j'ai connu quelques producteurs de cacao de l'Afrique de l'Ouest. Une chose qu'ils m'ont dit qui m'a frappée, c'était, ils m'ont dit, nous, on ne mange pas du chocolat. Le chocolat, ça ne fait pas partie de notre culture. En fait, on produit des fèves, on les exporte, mais en fait, on ne le mange pas. et ça m'a fait penser énormément à comment ça marche le système de l'échange dans le monde avec des produits qui sont à la base néocoloniales mais qui à la fois c'est l'histoire c'est beaucoup plus plus complexe que ça de dire ok bah vu que c'est néocolonial vu que ça Sa cause de la déforestation et de le travail d'enfants, on va tout d'un coup arrêter de le produire. Parce qu'en fait, t'as des pays comme la Côte d'Ivoire où le chocolat et le cacao, la production de cacao, ça nourrit une famille sur cinq. 14% du PIB, du P, dépend de cette industrie-là. Donc c'est pas tout simplement une question de l'arrêter. Si on veut le faire, donc on le fait avec beaucoup de soutien, d'essayer de diversifier les revenus des producteurs, de les pousser vers d'autres moyens de subsistance, et de aussi essayer de faire notre mieux, d'avoir une industrie consciente, juste, où les producteurs, ils gagnent sa part juste du chocolat.
Podcast Host
C'est intéressant ce que vous nous dites là, donc c'est vraiment quelque chose qui s'est développé en raison de cette culture du chocolat plutôt dans les pays du nord et on s'est appuyé sur les conditions météorologiques favorables dans ces pays plutôt sur la ceinture équatoriale, les seuls endroits où on sait vraiment faire pousser du cacao. Mais ce serait trop simple de dire il suffit d'arrêter par rapport notamment aux enjeux climatiques parce qu'il y a toute une économie qui en dépend aujourd'hui. mais une économie très particulière parce qu'on a là des producteurs qui sont souvent des petits producteurs qui vont vendre quelques centaines de kilos et puis tout ça repart sur un marché, on a dit un marché mondial qui est coté en bourse avec là par contre des très gros acteurs de la transformation du chocolat qui eux peuvent peser très fortement sur les prix. Et le cas de la Côte d'Ivoire est assez intéressant parce que si on le disait tout à l'heure avec Benoît De Bruyne, on a eu des stocks qui ont dormi dans les entrepôts à un moment donné, c'est parce que l'État avait essayé de mettre une sorte de prix garanti pour les producteurs de cacao. Sauf que quand le marché s'est effondré, plus personne n'a voulu acheter le cacao à ces prix garantis, ce qui était extrêmement problématique justement pour tous les producteurs.
Isabelle Garland
Pour moi, ça illustre parfaitement que même quand un pays qui a vraiment le pouvoir, la Côte d'Ivoire je pense que c'est 40% de tout le cacao du monde, donc de loin tu dis ok, un pays comme ça et le gouvernement de ce pays, il a vraiment un pouvoir de fixer le prix et que si eux ils ne vendent pas le cacao, il n'y a pas de chocolat, c'est fini. Mais en fait ça ne marche pas comme ça. parce qu'en fait on voit vraiment que ce qui compte là c'est le prix fixé par le marché mondial qui s'est fixé dans la bourse de Londres et de New York donc c'est vraiment c'est absurde comme produit qui est tellement concentré dans un P et qu'il y a un gouvernement qui pouvait en théorie fixer le P et réussir à avoir un prix plus haut dans la pratique ça ne marche pas parce qu'en fait on voit vraiment que la loi du marché d'offre et demande ça va être plus déterminant.
Podcast Host
Un petit mot là-dessus très rapidement, Benoît De Bruyne. Comment expliquer ça? C'est vrai, on se dit, on a un pays, la Côte d'Ivoire, qui a 40% des ressources mondiales. Il suffirait qu'ils disent, on n'exporte plus et ça perturberait tout. Et pourtant, malgré ce poids, ce pouvoir énorme qu'ils ont, ils ne parviennent pas à essayer de faire monter les prix qui sont payés aux producteurs à la base aujourd'hui. Comment on peut expliquer ça?
Benoît De Bruyne
Ça c'est des problèmes de géoéconomie et géopolitique internationale. Il faudrait peut-être s'adresser d'une part aux grands tradeurs mondiaux et d'autre part probablement au gouvernement. Mais il s'est avéré que dans cette crise, quand les prix ont véritablement monté de 4000 dollars à 12 000 dollars, la Côte d'Ivoire n'en a pas du tout profité parce qu'à cause de cette régulation gouvernementale du prix par rapport aux petits producteurs, agriculteurs, comme c'était figé, ce qui s'est passé c'est qu'en fait eux continuaient à garder leur même prix alors que les prix mondiaux montaient, montaient, montaient, montaient. Et d'ailleurs à cette époque-là il y a eu énormément de flux de contrebente entre les pays voisins qui eux n'avaient pas en fait ce prix borchant, comme on l'appelle, régulé par les autorités.
Podcast Host
Et donc tout ça a fait que, par exemple, les producteurs ivoiriens n'ont pas vraiment profité de la hausse majeure des prix. Et quand les prix sont descendus, alors là, c'était encore pire, puisqu'il y a des stocks qui sont restés carrément inutilisés. Et donc on doit se poser aujourd'hui au niveau mondial, selon vous Isabelle Guerlain, de vraies questions par rapport à notre consommation de chocolat. Regardez derrière la tablette sur à la fois les questions climatiques dont on a parlé, mais aussi ce que ça signifie en fait pour ceux et celles qui les produisent à la base, qui sont y compris des enfants.
Isabelle Garland
C'est ça, je pense qu'il faut toujours rentrer au producteur. Comment l'expliquer?
Podcast Host
Ce serait quoi pour un consommateur qui se pose des questions aujourd'hui, qui se dit moi j'aime le chocolat mais j'ai pas envie de soutenir un marché comme celui-là, c'est quoi les options pour un consommateur comme ça?
Isabelle Garland
Je veux commencer par dire que c'est tellement difficile parce qu'on parle d'une chaîne extrêmement complexe et extrêmement internationale. Là on mange une matière prime qui est produite dans les tropicaux. C'est extrêmement loin de notre jour à jour et puis ça passe par plusieurs autres acteurs jusqu'à arriver au supermarché en Europe. Donc pour un consommateur en Belgique ou en Europe de se dire j'achète le chocolat et je suis consciente d'où est-ce que ça vient, ça va presque jamais arriver. Donc il faut, là avec cette situation qui est difficile objectivement, se dire ok, quelles sont les marques et les acteurs qui essayent de plus atteindre une transparence dans leurs chaînes qui ont plus de liens directs avec les producteurs où ils peuvent démontrer qu'ils le font. Et ce qu'on a appris chez Oxfam c'est que c'est possible en fait. Donc le message central en fait c'est que si une entreprise petite comme Oxfam peut le faire, donc les Nestlé, les Mondelet du monde, eux qui ont vraiment les ressources et une monopolie sur le marché, qu'est-ce que c'est leur excuse en fait? De ne pas aussi prendre les mesures comme ça, de vraiment vérifier dans leur chaîne que leurs producteurs sont justement rémunérés.
Podcast Host
Il faut donc ouvrir l'œil en tant que consommateur, ne pas se contenter des seuls labels Fairtrade, mais d'essayer de voir ce qu'ils impliquent effectivement comme obligation, vérifier si les chocolatiers dont vous consommez les produits ont mis en place eux-mêmes des procédures pour tracer l'amont de leurs produits, vérifier si les producteurs ont des conditions de vie dignes. Mais le chantier est vaste parce que, comme le dit encore Benoît De Bruyne du chocolatier Newtree, L'enjeu d'une rémunération juste des producteurs n'est qu'une des problématiques à tenir à l'œil dans la filière du chocolat.
Benoît De Bruyne
Il y a beaucoup de problèmes encore qui persistent dans cette chaîne et qu'il faut absolument résoudre. On a parlé de la rémunération, on a parlé de l'âge des arbres, on a parlé de la déforestation. Juste à titre indicatif, si vous pensez à la Côte d'Ivoire, grosso modo il y a 95% des forêts primaires qui ont disparu à cause du cacao depuis 60 ans. C'est un fait qu'il faut véritablement noter. Et le travail des enfants, moi j'ai commencé dans le chocolat dans les années, il y a plus ou moins 25 ans. En 2001, je me rappelle que deux américains sénateurs ont voté un protocole pour contrer le travail des enfants dans la chaîne du chocolat qui a été signé par tous les plus grands protagonistes chocolatiers du monde. On est, je ne sais pas combien d'années, 20 ans plus tard, 25 ans plus tard. c'est toujours pas solutionné. Il y a toujours du travail des enfants dans la chaîne de cacao. Et donc des initiatives d'Oxfam et des autres sont tout à fait indispensables et louables pour solutionner cette problématique parce que c'est totalement inadmissible de faire travailler et on est proche de l'esclavage en fait. Donc c'est du travail des enfants proche de l'esclavage.
Podcast Host
Un petit mot alors pour terminer. Vous, on l'a dit du côté de chez Nutri, vous avez décidé de vous diversifier et de partir aussi sur des alternatives aujourd'hui au cacao ou au café. Ça veut dire que vous vous faites le constat qu'à moyen long terme, dans un monde avec un climat qui se réchauffe et avec aussi l'enjeu de mettre en place une vraie lutte efficace contre le réchauffement climatique, On ne peut pas continuer avec ce marché tel qu'il est aujourd'hui et qui, si on ne fait rien, est amené encore à croître fortement. Parce que, si j'ai bien lu, en Belgique, on consomme 8 kilos de chocolat par belge. En Chine, on est à 50 grammes. Donc on peut se dire que ça peut se développer encore. Pour vous, il y a un problème à long terme avec ce marché qu'il faut prendre en compte aujourd'hui?
Benoît De Bruyne
Je pense qu'on en a beaucoup parlé aujourd'hui. Il faut résoudre toute cette pérennité, cette sustainability de ce marché. Il faut tacler tous les problèmes qu'on a adressés. Nous pensons aussi qu'il y a des alternatives et donc nous y travaillons. Comme je vous l'avais expliqué au début, on a créé un holding d'investissement qui investit dans ces alternatives pour contrer ces problématiques dans la chaîne alimentaire au niveau du climat, c'est-à-dire les émissions de CO2, la perte de la biodiversité, la consommation d'eau. Et dans le chocolat, c'est extraordinaire ce qui est occupé de se passer aujourd'hui. Il y a une véritable révolution qui se passe avec des alternatives végétales, des alternatives dans la fermentation et y compris des alternatives qui émergent aujourd'hui dans le chocolat cellulaire, qui seront des produits qui seront disponibles dans le marché. Par exemple, on a fait un investissement dans une société italienne qui s'appelle Forever Land, qui extrait des arômes de chocolat à partir d'ingrédients qui sont des ingrédients d'une plante méditerranéenne qui s'appelle le caroube, le caroubier qui extrait le fruit. En fait, ce n'est pas un fruit, c'est une légumineuse qui s'appelle le caroube. et qui a des propriétés similaires à celles du chocolat. Elles sont fermentées avec d'autres ingrédients, des graines de courge, etc. pour trouver des profils aromatiques, acidulés et également torrifiés par la suite du cacao. Et on obtient quelque chose qui est très similaire avec l'impact qui est complètement réduit puisque c'est culture locale, c'est une culture méditerranéenne et avec des propriétés aussi nutritionnelles et fonctionnelles que le caroupe a. Mais ce n'est pas du chocolat en soi, c'est un autre fruit, une autre plante qui permet d'obtenir les mêmes résultats. Et je crois que ça peut quelque part déstresser la chaîne agroalimentaire et celle des chocolatiers. Malheureusement ou heureusement, on ne remplacera pas le chocolat et il faudra solutionner cette problématique de la chaîne du cacao également.
Podcast Host
Il y a donc aussi tout un champ de recherche pour développer pour l'avenir des alternatives à la consommation de cacao. Sans compter la question encore du volume individuel de consommation qui est peut-être aussi à interroger si l'on veut penser un modèle durable qui ne réservera pas pour l'avenir la consommation du chocolat aux seuls privilégiés. Voilà, c'était Les Clés, un podcast de La Première. A la réalisation sonore de cet épisode, il y avait Guillaume Desmet. A la préparation, Sarah Pousset et Arno Roysen. Et comme toujours, si cet épisode vous a intéressé, n'hésitez pas bien sûr à le partager autour de vous.
Podcast Host: Arnaud Ruyssen, RTBF
Invités Principaux:
Cet épisode des Clés explore les liens entre le changement climatique et l’avenir du chocolat, un produit emblématique de la Belgique et de l’Europe. À travers des témoignages d’experts et des analyses des marchés, l’épisode interroge la récente flambée des prix du cacao, l’avenir des producteurs ouest-africains et la durabilité d'une filière bousculée par la demande mondiale, la précarité des cultivateurs, les pratiques environnementales, sans oublier l’inégalité profonde dans la répartition des richesses.
[00:17 - 02:34]
Le prix du chocolat a augmenté de 55% depuis 2022. Pendant Pâques, une polémique sur des œufs à 56€/kg illustre la hausse perçue par les consommateurs.
En Belgique, entre février 2024 et février 2025 :
Ce phénomène s’explique par des perturbations majeures dans les pays producteurs (Côte d'Ivoire, Ghana), qui concentrent 70% de la production mondiale :
Podcast Host : « Entre l'été 2024 et le début de l’année 2025, la tonne de cacao s’est échangée à plus de 10 000 dollars, avec des pointes à 12 000 dollars, alors que depuis près de 10 ans avant cela, elle s’échangeait plutôt autour de 2 500. On a parlé d’une véritable crise du cacao, avec des prix […] multipliés par 4 ou 5. » [04:18]
[06:19 - 08:07]
Benoît De Bruyne explique la complexité de la filière :
Benoît De Bruyne : « La partie qui revient à l’agriculteur […] c’est relativement faible. On parle généralement de quelques pourcents jusqu’à 10% maximum. » [07:06]
[09:27 - 13:24]
Hausse brutale des prix due à une diminution de l’offre suite à des aléas climatiques (−20 à −40% du volume par endroits).
Le chocolat subit les conséquences du réchauffement… mais y contribue aussi :
Benoît De Bruyne : « Si vous regardez tous les produits alimentaires qui émettent du CO₂, vous avez le bœuf… Le chocolat est le numéro 2 en termes d’émissions de CO₂ par gramme. » [11:54]
[14:31 - 17:21]
Sarah Poussey met en lumière la précarité extrême des petits producteurs (80 cents/jour, sous le seuil de pauvreté, y compris pour les labels “fair trade”).
Conséquences directes :
Sarah Poussey : « 45% des ménages producteurs de cacao font également travailler leurs enfants. […] 1,5 million d’enfants qui travaillent. » [15:38]
Isabelle Garland (Oxfam) insiste sur l’aspect néocolonial de cette filière :
Isabelle Garland : « On produit des fèves, on les exporte, mais en fait on ne le mange pas. » [17:40]
[18:53 - 22:15]
Même quand des pays comme la Côte d’Ivoire tentent de garantir un prix aux producteurs, ils restent soumis à la loi du marché international (bourses de Londres/New York).
La fixation du prix par le pays est relativement inefficace face à l’offre et la demande mondiales, illustrant l’impuissance politique des États même dominateurs.
Isabelle Garland : « On voit vraiment que la loi du marché d’offre et demande va être plus déterminante. » [20:54]
[22:48 - 24:33]
Difficulté du consommateur à connaître l’origine et les conditions exactes de production de son chocolat, vu la complexité de la chaîne d'approvisionnement.
Importance de préférer les marques qui font preuve de traçabilité, de transparence et de relations directes avec les producteurs.
Appel à l’exemplarité des très grands industriels, qui ont les moyens de garantir une répartition plus équitable de la valeur.
Isabelle Garland : « Si une entreprise petite comme Oxfam peut le faire, les Nestlé, les Mondelez du monde… qu’est-ce que c’est leur excuse en fait ? » [23:25]
[25:12 - 29:00]
D’autres problèmes persistent : déforestation (95% des forêts primaires disparues en Côte d’Ivoire), renouvellement des plantations, persistance du travail des enfants malgré 20 ans d’efforts internationaux.
Diversification nécessaire et émergence d’alternatives
Benoît De Bruyne : « Dans le chocolat, c’est extraordinaire ce qui est occupé de se passer aujourd’hui. […] des alternatives dans la fermentation, y compris dans le chocolat cellulaire… » [27:25]
Benoît De Bruyne : « On parle généralement de quelques pourcents jusqu’à 10% maximum qui revient aux agriculteurs dans les pays cultivateurs. » [07:10]
Sarah Poussey : « 45% des ménages producteurs de cacao font également travailler leurs enfants dans l’exploitation. […] En Côte d’Ivoire et au Ghana, ça concerne environ 1,5 million d’enfants qui travaillent. » [15:35]
Isabelle Garland : « On produit des fèves, on les exporte, mais en fait on ne le mange pas. » [17:42]
Benoît De Bruyne : « C’est du travail des enfants proche de l’esclavage. […] c’est totalement inadmissible. » [25:53]
Isabelle Garland : « Si une entreprise petite comme Oxfam peut le faire […] qu’est-ce que c’est leur excuse en fait ? » [23:25]
Podcast Host : « En Belgique, on consomme 8 kilos de chocolat par an et par personne. En Chine, on est à 50 grammes. Donc on peut se dire que ça peut se développer encore. » [26:43]
Pour aller plus loin : L’émission invite chacun à porter un regard critique sur le chocolat, produit-reine de l’Europe, en considérant son vrai prix social et écologique, tout en offrant des pistes concrètes (transparence, alternatives, choix éclairés) pour préserver ce plaisir gourmand dans une logique plus durable et plus juste.