
Paul Magnette a proposé à ses collègues d'autres partis, un débat pour discuter du cordon sanitaire et l'adapter à la société actuelle. L'occasion pour nous de prendre le temps de revenir aux origines de ce concept. Pourquoi a-t-on créé le cordon sanitaire ? Dans q...
Loading summary
Host
Si on ne fait rien du tout, le fascisme va venir.
Benjamin Billard
Nous serons en résistance le temps qu'il faut. Il faut vous rappeler comment.
Sarah Poussey
La première.
François Debras
J'ai besoin de repères.
Host
On a peur pour notre démocratie. Bonjour à toutes, bonjour à tous et bienvenue dans les clés pour un épisode où on va se pencher sur le cordon sanitaire. Ce cordon qui engage les partis politiques démocratiques à ne jamais gouverner avec l'extrême droite et qui, dans la partie francophone du pays, impose aussi aux acteurs médiatiques de ne jamais donner la parole en direct aux formations d'extrême droite. Plus de 30 ans après son élaboration, ce cordon sanitaire est aujourd'hui remis en cause. Certains responsables politiques l'estiment dépassé par les faits. Alors on va essayer de comprendre si ce cordon a vécu en revenant d'abord à son origine au tout début des années 90 en compagnie de Sarah Poussey.
Sarah Poussey
La première, les clés.
François Debras
Madame, Monsieur, bonsoir. Ainsi donc, tous les partis politiques traditionnels, sauf les libéraux flamands, sortent sanctionnés du scrutin d'hier. Et en Flandre, et à Bruxelles, l'inquiétude est grande devant la percée de l'extrême droite. Un exemple, à Anvers, le Vlaamsblok est devenu le premier parti.
Sarah Poussey
25 novembre 1991. La Belgique se remet difficilement des résultats électoraux de la veille. En Wallonie, le parti Écolo fait une percée remarquable, mais au nord du pays, c'est le Vlaams Blok, ancêtre du Vlaams Belang, qui triomphe.
Paul Magnette
Le parti qui, en siège, fait le.
Host
Bond le plus considérable est le Vlaams Blok, qui passe de 2 à 13 sièges.
Sarah Poussey
À la rectification, le Vlaamsblok obtiendra 12 sièges au total. Du côté des représentants des autres partis politiques flamands, c'est la stupeur.
Paul Magnette
Je pense vraiment que c'est surtout donc les électeurs qui se sont exprimés, qui étaient mécontents. Peut-être que les Flamands en marge de la Belgique, c'est aussi possible. La réaction pour le Flams bloc est aussi une réaction vers le séparatisme.
Host
Apparemment, les électeurs, surtout du côté flamand, c'est quand même détourné d'un peu de tout ce qu'ils considèrent comme la politique traditionnelle.
Sarah Poussey
Les élections du 24 novembre 1991 resteront dans l'histoire belge comme le dimanche noir. Et en réaction, elles mèneront notamment à la création d'un cordon sanitaire. Et le père de cette idée, c'est Yoss Heysel, ancien député à Galève, l'équivalent flamand d'Ecolo. Nous l'avons donc contacté pour qu'il nous explique l'origine de son idée de cordon sanitaire. Et ce qui l'a fait réagir, c'est déjà quelques années avant le dimanche noir, la percée du Vlaamsblok à Anvers en 88. À cette époque, il entend un refrain qui ne lui plaît pas.
Jos Heysel
Quand il y a des élections communales ou régionales ou fédérales, il y a toujours des gens qui disent oui, mais peut-être on peut collaborer avec ces gens, on va les mettre dans la vie politique, ils vont être plus modérés, tout ça. C'est une discussion partout en Europe.
Sarah Poussey
Le député lance donc une proposition aux autres partis flamands, réagir fermement face à la montée de l'extrême droite.
Jos Heysel
Les idées, les points de vue de ce parti, on a remarqué, ils sont en désaccord avec les droits fondamentaux. Alors on a négocié, on a parlé avec les autres partis démocratiques pour dire qu'avec un parti comme ça, qui est en désaccord fondamental avec nos droits fondamentaux, il n'y a pas de collaboration au niveau communal, provincial, régional ou fédéral dans un gouvernement. On n'entre pas avec ce parti dans un gouvernement. C'est une question de principe. Un parti démocratique ne forme pas de coalition avec un parti qui se place en dehors de la démocratie.
Sarah Poussey
Les partis démocratiques flamands s'engagent donc officiellement en 1992 à ne pas collaborer politiquement avec le Vlaamsblok. Il s'agit ici d'un accord politique, pas d'une loi ni d'un décret. Cet accord est donc non contraignant et repose entièrement sur la bonne foi et l'engagement des différents partis. Joschezen ne souhaite pas faire interdire les parties d'extrême droite. Il ne parle pas non plus de cordons sanitaires médiatiques comme c'est le cas en Wallonie. Il accepte aussi que des membres du Vlaamsblok siègent au Parlement et aient la parole puisqu'ils sont élus. Tout le but de sa démarche est en réalité de ne pas normaliser l'extrême droite, de ne pas considérer le Vlaamsblok et puis le Vlaamsbelang comme un parti comme un autre.
Jos Heysel
Il y a une tendance de normaliser. Pour moi, la normalisation de ces idées, c'est l'affirmation de ces idées. Sur la base de la démocratie, on doit rester ferme, pas de souplesse. C'est l'ancien président de l'Allemagne, Glauck, Il y a dix années, la lutte la plus importante pour défendre la démocratie, c'est la lutte des démocrates contre les antidémocrates. C'est la plus importante. Ce n'est pas seulement la lutte entre la gauche et la droite.
Sarah Poussey
En 1993, les principaux partis francophones vont eux aussi s'engager sur la même voie en signant une charte de la démocratie qui exclut toute alliance avec l'extrême droite.
Host
Voilà pour ce petit rappel historique signé donc Sarah Poussey. Bonjour Benjamin Billard.
Benjamin Billard
Bonjour.
Host
Vous êtes chercheur au CRISP, le Centre de Recherche et d'Information Sociopolitique. Vous êtes un spécialiste de l'extrême droite et vous avez d'ailleurs étudié de près le cordon sanitaire en Belgique. Alors un petit mot d'abord, on vient d'entendre Jos Keysels, père du cordon sanitaire politique en Flandre en 1991-92, qui a ensuite débouché d'ailleurs sur un équivalent francophone en 1993. Il dit le but c'est de marquer une ligne claire, éviter la normalisation, éviter qu'on considère ses partis comme des partis comme les autres. Est-ce que jusqu'ici ça a plutôt bien fonctionné ce cordon sanitaire ? Est-ce que ça a eu un vrai effet politique cet engagement de tous les autres partis démocratiques de dire non, ça c'est autre chose, on ne peut pas gouverner avec ces partis-là ?
Benjamin Billard
Alors on peut analyser la question sous différents angles. Si on l'analyse par l'esprit qui préside à l'adoption de ce cordon sanitaire historiquement, l'exclusion du pouvoir de ce type de formation politique, on voit qu'effectivement, jusque récemment en tout cas et formellement, l'extrême droite n'a pas été au pouvoir du niveau local au niveau national. Cela étant, on peut nuancer tout cela. Il y a effectivement des personnalités historiques de l'extrême droite flamande notamment qui, après avoir claqué la porte de leur formation, ont pu briguer des postes d'échevins, de bourgmestres, par exemple à Grimbergen encore aujourd'hui, sous les couleurs d'une autre formation politique. Donc on voit de manière distincte en tout cas, mais un rapprochement néanmoins de l'extrême droite du pouvoir. Depuis, évidemment, les élections locales il y a un an, d'octobre 2024, on voit aussi directement le Vlaams Belang, localement, participer à certaines dynamiques exécutives. Le meilleur cas, sans doute, est Ninove avec Guy Dazelaire qui est devenu bourgmestre depuis lors. Mais je dirais plus loin, ça n'a pas empêché l'accroissement électoral. On pourrait prendre un graphique depuis 1991, on voit clairement pendant les dix années au minimum qui suivent, une progression continue, sans jamais faiblir, du Vlaamsblok, devenu en 2004 Vlaamsbelang, et après un creux, depuis 2018, on voit un retour en force à nouveau de cette formation, qui d'après les derniers sondages, est en tête. Cette force électorale, elle se traduit évidemment aussi dans l'opinion publique, mais en termes de politique publique aussi, ce qui veut dire que cette formation, ou l'extrême droite plus globalement, a réussi à exercer une influence. Une influence sur l'état de l'opinion, sur d'autres partis aussi, et on peut concrètement l'observer, l'analyser en termes de décisions. Beaucoup de décisions historiquement défendues par l'extrême droite ont été appliquées par d'autres formations politiques de droite, parfois aussi de gauche, d'ailleurs depuis lors.
Host
Donc c'est intéressant ce que vous nous dites là, c'est que oui, il y a quelque chose qui a fonctionné, c'est cet engagement à ne pas les embarquer au pouvoir, et même ici ce qui s'est passé récemment au niveau des communales, ça reste discuté puisque ça n'a pas été validé par les états-majordes et des partis qui restent donc fidèles à cet engagement du cordon sanitaire, donc ça c'est un point évidemment positif, mais vous nous dites, ça n'a pas fait refluer l'extrême droite, au contraire, et je regardais les chiffres ce matin, c'est assez impressionnant, à l'époque de ce qu'on a appelé le dimanche noir, le Vlamsbloc faisait moins de la moitié des voix qu'il a fait lors des dernières élections législatives. Donc là, il y a évidemment quelque chose de très net qui se dégage, c'est que ces formations ont continué à augmenter en poids. Et puis, il y a le fait que leurs idées percolent quand même dans le débat public. Pour autant, est-ce que ça ne marche pas ? C'était une mauvaise idée ce cordon sanitaire ? Ou bien, quand même, cet engagement des démocrates avait du sens ? D'ailleurs on peut préciser qu'il a été posé dans d'autres pays que la Belgique.
Benjamin Billard
Je pense qu'en même ça a effectivement eu du sens mais on voit justement en regardant l'étranger que d'autres pays ont appliqué souvent de manière moins informelle mais en tout cas une stratégie d'exclusion par rapport à l'extrême droite dans son rapport au pouvoir et généralement on évolue vers davantage d'inclusion de l'extrême droite que ce soit directement en travaillant avec elle ou comme en Suède aujourd'hui et depuis désormais quelques années où on a un gouvernement minoritaire dont l'activité repose ou la stabilité repose sur le soutien depuis l'opposition de l'extrême droite. En Belgique, on peut voir cette influence s'être accrue aussi à travers le temps, une forme de banalisation aussi de l'extrême droite et des idées classiquement qu'elle porte. Donc effectivement, il y a eu un impact de ce cordon sanitaire politique. Ça ne veut pas dire pour autant qu'il a résolu toute la question à travers la Belgique, y compris du côté francophone où l'extrême droite partisane semble absente, en tout cas est complètement marginale. En réalité, les idées d'extrême droite, elles y circulent particulièrement bien. On voit bien que le cordon sanitaire n'a pas empêché nécessairement cela. Ça veut dire que c'est un outil, mais ce n'est certainement pas le seul outil face à l'extrême droite.
Host
Alors on a parlé là surtout du cordon sanitaire politique. On sait qu'au côté francophone, on a en plus un cordon sanitaire médiatique, qui est même ancrée dans des textes de loi, dans des décrets, dans la déontologie journalistique aussi. Là, on est face à quelque chose de plus exceptionnel. Autant des cordons sanitaires ou pactes républicains, comme on peut les appeler ailleurs, ça existe dans d'autres pays. Autant là, la Belgique francophone fait un peu exception dans le fait qu'elle a été jusqu'à dire non, c'est parti là, on ne peut pas leur donner la parole, en tout cas dans des débats en direct dans les médias belges francophones.
Benjamin Billard
Complètement, c'est une exception à l'international et y compris en Belgique, puisqu'en France il n'y a jamais eu formellement un cordon médiatique à l'égard de l'extrême droite, de manière à priver d'un temps de parole libre en direct. Les représentants d'idéologies liberticides et singulièrement, historiquement, c'est l'extrême droite qui est bien entendu. visé, avec là sans doute un effet peut-être plus palpable, plus mesurable, ce qui ne veut pas dire qu'il n'évolue pas. Je pense que c'est un des facteurs qui explique aujourd'hui, mais déjà hier, la faiblesse de l'extrême droite du côté francophone. Ce n'est certainement pas le seul, je pense que la société civile, notamment organisée avec les antifascistes, a aussi un rôle très important dans l'équation, et bien d'autres facteurs aussi, mais c'en est un. Je le précise parce que peut-être que son influence peut tendre à décroître quand on sait que pour les plus jeunes, la première source d'information politique, ce sont les réseaux sociaux. Les réseaux sociaux, par définition, n'appliquent pas ce type de mécanisme de cordon sanitaire médiatique et donc on voit effectivement qu'il y a tout un débat sur la pertinence aujourd'hui de ce type de mécanisme et éventuellement son évolution, voire son extension, demandée par certains à d'autres formations politiques.
Host
Et ça on va y venir évidemment au fait que les réseaux sociaux sont venus fortement changer la donne puisque c'est un des points relevés par Paul Magnette. Mais avant ça je voudrais qu'on accueille aussi dans cette émission François Debras, bonjour.
Paul Magnette
Bonjour.
Host
Vous êtes professeur de sciences politiques à l'université de Liège. Alors d'abord un petit mot sur ce cordon sanitaire médiatique francophone. Benjamin Billard dit que ça a sans doute eu un effet, notamment dans le fait qu'on n'a pas eu de grande extrême droite constituée en tant que partie côté francophone ces dernières décennies. C'est toujours une question de la poule et de l'œuf. Est-ce que c'est parce qu'on avait un cordon sanitaire qu'on n'a pas eu une extrême droite forte ? Ou bien est-ce que c'est parce qu'on n'avait pas une extrême droite forte comme en Flandre qu'on a pu se permettre d'appliquer ce cordon sanitaire qui est plus difficile à tenir si elle était plus forte ? Est-ce qu'on a une réponse en sciences politiques à ce sujet ?
François Debras
Il n'y a pas une seule réponse, il y a une multiplicité de réponses. Il y a effectivement des facteurs internes et des facteurs externes à l'extrême droite. En facteur interne, on peut souligner, comme Benjamin Biard l'écrit dans son courrier du CRISP, cette idée de difficulté de se structurer autour d'une personnalité forte au sein de l'extrême droite dans le monde. belges francophones. Cette difficulté aussi à incarner cette idée de nation ou d'identité wallonne ou francophone même si aujourd'hui on voit que les discours évoluent plutôt vers une identité européenne ou occidentale ou chrétienne contre entre guillemets un autre extérieur. A côté de cela effectivement il y a des explications externes aux partis politiques d'extrême droite le cordon sanitaire politique, le cordon sanitaire médiatique, mais aussi l'importance de la société civile, des mouvements initiés par certaines organisations. Je pense notamment au syndical AFGTB, la CSC, des partis politiques qui ont essayé de revendiquer des villes antifascistes, par exemple. Tout un ensemble d'éléments qui agissent au niveau de la société civile, sur l'éducation permanente, l'éducation populaire. Tout ça est un ensemble d'éléments qui peuvent justifier en fait l'absence d'une extrême droite structurée au niveau de la Belgique francophone, en tant que parti politique en tout cas.
Host
Donc ça s'inscrit dans un tout, et c'est sans doute aussi parce qu'il y a ce tout que vous venez de nous décrire qu'à un moment donné, en tant que société, on s'est dit qu'on allait aller jusqu'à ce cordon sanitaire médiatique. Qui reste quand même quelque chose qui interroge. Les Français, par exemple, quand on leur parle de ça, ils ouvrent des grands yeux en se disant mais au fond c'est de la censure ce que vous faites en tant que médias d'interdire à certains de participer à vos débats alors qu'ils peuvent être élus, même s'il n'y a plus d'élus d'extrême droite dans les parlements francophones pour le moment. Est-ce que ça peut se justifier, ça d'un point de vue, ne serait-ce que journalistique, médiatique, dans la logique de la liberté d'expression ?
François Debras
Alors il faut retourner aux origines du cordon sanitaire médiatique. Le cordon sanitaire médiatique n'interdit pas certaines personnes. Il empêche un temps de parole libre en direct à des partis ou des mouvements considérés comme liberticides ou antidémocratiques. Qu'est-ce qu'on entend par liberticide ou antidémocratique ? Ce sont des partis ou des mouvements qui contreviennent à la loi contre le racisme, contre les discriminations et contre le négationnisme. Bien plus loin que ça, certaines rédactions ont ajouté notamment le respect de la Convention européenne des droits de l'homme. Sur la question de la censure, à ce niveau-là, le Conseil de déontologie journalistique est très clair, il n'y a pas de question de censure par rapport au cordon sanitaire médiatique. On n'interdit pas à certaines personnes de s'exprimer ou d'exister. on a toujours la liberté derrière des rédactions de choisir qui on invite et quel type de message on va diffuser. Et bien plus que ça, le Conseil de déontologie journalistique souligne que par rapport à certains discours qui justement contreviennent à la loi, la loi contre le racisme, contre le négationnisme, Il faut un traitement journalistique particulier qui est en adéquation avec la déontologie journalistique et plus spécifiquement avec deux articles de cette déontologie. Le premier qui est l'article 1, la recherche de la vérité, qui est dans la déontologie journalistique. Et le deuxième élément qui est dans la déontologie journalistique, c'est l'article 26, le respect du droit des personnes et donc la lutte contre les discours qui présentent des stéréotypes, des discriminations ou qui sont des discours de haine.
Host
Donc, quelque part, on peut justifier, au nom même de la déontologie journalistique, de ne pas donner la parole en direct à l'extrême droite. C'est ce que vous tirez, vous, comme conclusion de ces éléments de texte-là. Bon, voilà déjà pour une première évaluation de ces dispositifs qui existent chez nous, cordon sanitaire politique et cordon sanitaire médiatique, en tout cas du côté francophone du pays, puisqu'on peut rappeler que côté flamand. il n'applique pas ce genre de cordon sanitaire que là on peut entendre l'extrême droite dans les débats télévisuels classiques. Seulement voilà, maintenant certains se demandent si au fil du temps ce cordon sanitaire n'a pas été un peu vidé de sa substance et notamment Paul Magnette, le président du Parti Socialiste qui a lancé ce pavé dans la mare ces derniers jours, pour lui le cordon sanitaire tel qu'on l'a conçu est un peu dépassé par les faits. Voilà ce qu'il disait il y a quelques jours au micro de Tom Hagadis dans Matin Première.
Paul Magnette
Quand on a mis en place la charte de la démocratie, le cordon sanitaire dans les années 90 et puis la charte de la démocratie dans les années 2000, on pouvait encore assez simplement cerner le phénomène. On pouvait dire, c'est ce que vous faites vous sur un média de service public, puisqu'il y a un décret qui vous l'impose, vous ne donnez pas la parole à des gens qui tiennent des propos d'extrême droite. Donc les choses étaient assez claires. Sauf qu'aujourd'hui, il y a les réseaux sociaux qui n'ont même plus de modération. Avant, il y avait un peu de modération, c'était encore plus ou moins contrôlé. Mais aujourd'hui, ouvrez les réseaux sociaux tous, allez sur TikTok et vous verrez des vidéos qui relaient des propos d'extrême droite de la manière la plus banale. Et des tas de jeunes sont exposés à ça.
Host
Il y a donc, chez Paul Magnette, un argument lié à l'organisation du débat public. Là où, dans les années 90, ce débat était structuré par des grands médias qui contrôlaient une bonne partie de l'information diffusée, depuis l'émergence du web et des réseaux sociaux ces 15 dernières années, le pouvoir des grands médias s'est considérablement réduit, y compris sur la fixation de l'agenda de l'actualité et du choix des thèmes qui s'imposent dans le débat public. Et à cela, Paul Magnette, en tant que président du Parti Socialiste, ajoute un deuxième élément. Il estime que la configuration politique a aussi changé par rapport à celle qui prévalait dans les années 90.
Paul Magnette
Il y avait des partis d'extrême droite caractérisés, simples, et il y avait des partis de droite qui marquaient une frontière très nette par rapport à ce discours. Aujourd'hui, il y a une forme de porosité, et c'est là qu'est tout le problème. Et c'est pour ça que je dis qu'on ne peut pas se contenter d'un cordon sanitaire qui dit « on met une barrière contre certains partis ». Il faut aujourd'hui, et c'est ça le sens de mon appel, un vrai mouvement collectif pour lutter contre les idées d'extrême droite. D'où qu'elles viennent, qu'elles viennent de partis d'extrême droite ou qu'elles viennent de la société civile, qu'elles viennent d'individualités ou qu'elles viennent parfois de responsables politiques de partis traditionnels, ces idées sont nauséabondes et doivent être combattues.
Host
Voilà, Paul Magnette, donc président du Parti Socialiste. Benjamin Billard, d'abord un mot sur ce qu'il vient de dire là. Aujourd'hui, la frontière n'est plus très nette entre certains partis de droite et certains partis d'extrême droite. En tant que politologue que vous êtes, est-ce qu'il a raison, Paul Magnette, quand il fait cette lecture-là ?
Benjamin Billard
Je pense que la frontière reste quand même assez claire globalement. Ce qui ne veut pas dire, et j'en parlais tout à l'heure, qu'il n'y a pas une influence grandissante de l'extrême droite et donc une porosité des idées d'extrême droite. Je suis tout à fait d'accord avec cela. Ce n'est pas en soi nouveau. On se souvient, c'est souvent l'exemple que l'on reprend de Roger Knowles notamment, qui était un membre du parti libéral, du FDF aussi, à une période qui affinit au Front National, qui était clairement une personnalité d'extrême droite en l'occurrence. Ça existait déjà par le passé, la période sépique au sein du PSC aussi, on voyait quand même des personnalités, des discours, des idées clairement d'extrême droite qui se retrouvaient au sein de cette formation. Je ne sais pas si c'est nouveau, mais il est vrai que depuis grosso modo une vingtaine d'années aujourd'hui, Les réseaux sociaux ont changé la donne. Les réseaux sociaux permettent une circulation beaucoup plus évidente d'idées très variées et notamment d'idées type extrême droite, que ce soit des idées ouvertement racistes, xénophobes, islamophobes, homophobes, sexistes, j'en passe. Mais c'est clair qu'on les retrouve bien davantage aujourd'hui. Mais le cordon sanitaire politique déjà, historiquement, s'engage aussi, au-delà du fait de refuser une alliance avec l'extrême droite, progressivement, surtout côté francophone, il s'est étoffé. On a un code de bonne conduite aujourd'hui avec 17 points qui se retrouvent en annexe de cette charte de la démocratie. Parmi ce code de bonne conduite, on voit un ensemble d'éléments qui participent à s'engager à ne pas banaliser, y compris les idées de l'extrême droite. Donc c'est déjà inclus dans ce cordon sanitaire politique en l'occurrence. Après il est clair que tout le monde n'a pas la maîtrise non plus de l'aboutissement en termes d'effet total de cette charte et qu'elle peut effectivement être contournée d'une certaine manière et produire d'autres effets.
Host
Ceci dit, quand on écoute Paul Magnette, on entend sans doute d'ailleurs un peu le politologue qu'il est de formation au départ dans l'analyse. Et puis il y a le politique aussi, le président du parti socialiste qui vient avec un message forcément qui s'inscrit dans un contexte belge-francophone où il y a des critiques nombreuses sur le mouvement réformateur et sur le fait qu'il accueille en ses rangs des personnalités issues de partis d'extrême droite, sur certaines de ses expressions aussi. Et d'ailleurs c'est intéressant François Debras puisqu'il vous cite dans l'interview qu'il a donnée au soir le week-end dernier, Paul Magnette, il dit que vous faites l'analyse, vous en tant que politologue, qu'il n'y a pas de parti d'extrême droite côté francophone mais que l'extrême droite est en train de s'organiser au sein du MR. Ça c'est ce que dit Paul Magnette. En l'occurrence c'est pas tout à fait ce que vous avez dit et vous tenez à le préciser.
François Debras
Oui, alors pour préciser ce que j'ai dit et ce que je continue à affirmer, c'est que le MR n'est pas un parti politique d'extrême droite. Par contre, effectivement, des personnalités d'extrême droite, des discours d'extrême droite ou des propositions d'extrême droite sont aujourd'hui entrées au sein du MR. Je tiens aussi à préciser que les sympathisants, les militants, les représentants du MR ne sont pas tous d'extrême droite, bien au contraire. Par contre, le président du parti recourt ou mobilise à certains égards des discours qui peuvent être, et je suis tout à fait d'accord, qualifiables de disruptifs ou de provocants. Mais nous devons aller plus loin. Certains de ces discours sont également juridiquement qualifiables d'extrémistes. Deux éléments pour préciser. Première définition des Nations Unies et du Conseil de l'Europe, celle sur les discours de haine. Des discours de haine, ce sont des discours qui vont dénigrer, stigmatiser des individus en fonction de leur origine, que ce soit par exemple sexuelle, ethnique ou religieuse. Et plus spécifiquement, pourquoi extrémistes ? Pourquoi est-ce qu'on peut qualifier de discours d'extrémistes ? Parce qu'en Belgique, la loi organique des services de renseignement, dans son article 8, la loi de 1998, définit l'extrémisme comme des considérations qui peuvent être, en théorie ou en pratique, opposées aux droits humains et à l'état de droit. Et donc oui, par le passé, le président du MR a tenu certains discours qui peuvent être qualifiés de discours de haine ou de discours extrémistes. Et ce qui est intéressant par rapport à cela, c'est de dire que finalement, la lutte contre les discours de haine, la lutte contre l'extrémisme, et dans un autre sens, la promotion des droits humains et de l'état de droit, se retrouve aussi dans les textes du cordon sanitaire politique et du cordon sanitaire médiatique.
Host
Donc pour vous, Georges-Louis Boucher, à certains moments, dans certaines de ses expressions, s'est mis un peu en contravention avec ce qui a été signé notamment par son parti au niveau de la charte pour la démocratie. On a envie de dire, ceci dit, quand on entend ce que vous nous expliquez comme règle, qu'il est sans doute pas le seul dans l'espace politique belge que du côté de la N-VA, parfois certaines expressions de certains membres de la N-VA ont pu aussi s'apparenter à ça, ou peut-être même un Conor Rousseau aussi dans certaines de ses expressions, le président de Vohreuth. Est-ce que c'est quelque chose qui se joue au niveau du MR ? Ou bien est-ce que c'est un climat politique qui change, nourri aussi par tout ce qui est en train de passer à côté du spectre politique plus classique, notamment sur les réseaux sociaux, dans ce qui se passe aussi à l'étranger, qui nous influence ?
François Debras
Non, bien sûr, évidemment, on peut voir, on peut grossir l'analyse et se concentrer sur d'autres personnalités politiques ou d'autres partis politiques. Effectivement, Conor Rousseau et ses discours d'incitation à la haine raciale par rapport à certaines minorités. Et là, ce qui est intéressant, c'est justement de retourner dans le code. Donc, quand on parle du cordon sanitaire politique, comme Benjamin Biard l'a dit, il y a bien une charte de la démocratie qui met en avant les valeurs contre lesquelles on lutte. Il n'y a pas que l'extrémisme et les valeurs qu'on va essayer de promouvoir. Droits humains, état de droit, etc. Convention européenne des droits de l'homme. Et à côté de ça, il y a un code de bonne conduite et c'est intéressant de retourner dedans. Ce n'est pas juridiquement contraignant, le code de bonne conduite. C'est un ensemble d'éléments, d'attitudes, de comportements à un moment donné où les partis politiques, donc les principaux partis politiques francophones ont décidé de se serrer la main et d'essayer de respecter. Et dedans on retrouve effectivement ne pas s'associer avec des partis qui prônent la discrimination, le racisme ou le négationnisme, ne pas faire d'exécutif avec ces partis, ne pas leur confier de fonctions spécifiques, ne pas les inviter, ne pas, et ça c'est l'article 8, ne pas adopter de comportements de sympathie, à l'égard de ses représentants, ne pas banaliser ou visibiliser leurs propos, que ce soit dans le débat public traditionnel, j'ai envie de dire, ou sur les réseaux sociaux, ne pas faire d'interviews croisés, ne pas donner de fonctions ou de ressources ou d'infrastructures à ces personnes, ne pas se rassembler avec cette personne et ne pas leur faire de publicité. Donc effectivement, les principes y sont là, les comportements, le code est là. Toute la question maintenant, c'est de savoir comment le faire appliquer, notamment sur les réseaux sociaux.
Host
Benjamin Billard, sur ces éléments que vient de rappeler ici François Debras de ce code de bonne conduite auquel se sont engagés les partis francophones dans une version réaffirmée de la charte de la démocratie, à l'exception d'ailleurs du PTB qui n'a pas voulu rejoindre cette charte, notamment parce qu'il voulait pouvoir continuer à participer à des débats en Flandre. Est-ce que vous avez l'impression aujourd'hui qu'on doit considérer en particulier pour l'EMR dans l'espace francophone que de temps en temps on marche sur les contours, sur les limites, voire qu'on met un pas au-delà de ce code de bonne conduite ?
Benjamin Billard
Des moments où on a des ruptures de certaines dispositions, de certains de ces points qui ont été rappelés par François du Code de bonne conduite, par exemple lorsque Georges-Henri Boucher débat avec Tom Vaniricken sur la VRT. Ce n'est pas une rupture du cordon médiatique comme on l'a souvent dit, on est en Flandre sur une chaîne flamande. Mais il s'agit d'un débat avec une personnalité d'extrême droite qui contribue à une forme de banalisation de cette personnalité et de son parti. Autre exemple, et ça c'est un élément qui a été ajouté en 2022 lors de la réactualisation de cette charte de la démocratie qui annexe toujours ce code de bonne conduite, on a le partage, le retweet d'éléments qui ont été partagés sur les réseaux sociaux, Twitter ou autre, par des personnalités d'extrême droite. pas toujours sur le fond du contenu d'extrême droite, mais dont on sait que ces personnes participent classiquement à ce qu'on qualifie de « fachosphère ». Ce sont quelques exemples, ça ne suffit pas à mon sens pour qualifier la personne ou le parti d'extrême droite, mais ce sont des exemples effectivement de rupture de certaines dispositions du cordon politique.
Host
Une analyse donc de Benjamin Billard, chercheur au CRISP, et de François Debras, professeur à l'université de Liège. Et si vous voulez vous faire votre propre point de vue sur tout cela, je vous invite à aller lire ou relire la charte pour la démocratie actualisée signée par le MR, le PS, les engagés écolos et défis en 2022, et notamment aussi le code de bonne conduite qui y est associé, afin de pouvoir mesurer par vous-même jusqu'à quel point il est toujours respecté aujourd'hui par les parties qui l'ont signé à l'époque. Vous tapez simplement « charte de la démocratie » dans un moteur de recherche et vous la trouverez sans problème. Voilà, c'était les clés. Merci à Jonathan Remy pour la réalisation sonore de cet épisode, à Sarah Poussey pour la préparation et la séquence rétrospective. Merci d'être fidèle à ce podcast. Si vous souhaitez nous écrire pour réagir ou pour nous suggérer d'autres sujets, d'autres questions à creuser, n'hésitez pas à le faire. Il y a une adresse pour ça. Les clés en un mot. LESCLES.RTBF.BE.
Titre : "Le cordon sanitaire est-il dépassé ?"
Host : Arnaud Ruyssen
Invités : Benjamin Billard (CRISP) · François Debras (ULiège) · Séquences avec Jos Heysel, Paul Magnette, Sarah Poussey
Cet épisode analyse la pertinence et les effets du « cordon sanitaire » en Belgique, soit l’accord politique (et, côté francophone, médiatique) qui exclut toute collaboration et toute plateforme offerte à l’extrême droite. Trente ans après sa mise en place, ces dispositifs sont-ils efficaces, suffisants, ou déjà dépassés par la poussée de l’extrême droite – notamment face aux évolutions comme l’irruption des réseaux sociaux ? Le débat s’appuie sur l’histoire, l’analyse politique et le contexte contemporain.
[01:01-05:46] Retour historique sur "le dimanche noir" (24/11/1991)
[05:32] Charte de la démocratie (1993) côté francophone
[11:02-12:53] Évolution côté francophone : cordon sanitaire médiatique
[06:37-12:06] Effets politiques (avec Benjamin Billard)
[09:22-10:27] Tendance européenne & banalisation
[11:02-12:06] Cordon médiatique et sa portée
Jos Heysel (sur la raison d’être du cordon sanitaire)
« Un parti démocratique ne forme pas de coalition avec un parti qui se place en dehors de la démocratie. » [03:24-04:09]
Benjamin Billard (sur l’effet paradoxal du cordon)
« Le cordon sanitaire (…) n’a pas empêché l’accroissement électoral. (…) Beaucoup de décisions historiquement défendues par l’extrême droite ont été appliquées par d’autres formations politiques. » [07:55-08:23]
Benjamin Billard (médias francophones et faiblesse de l’extrême droite)
« Peut-être que son influence peut tendre à décroître quand on sait que pour les plus jeunes, la première source d’information politique, ce sont les réseaux sociaux. » [11:32-11:50]
François Debras (limites de la « censure » médiatique)
« Le cordon sanitaire médiatique n’interdit pas à certaines personnes de s’exprimer ou d’exister (…) il faut un traitement journalistique particulier qui est en adéquation avec la déontologie. » [14:36-15:07]
Paul Magnette (le cordon dépassé par les réseaux sociaux)
« Ouvrez les réseaux sociaux tous, allez sur TikTok et vous verrez des vidéos qui relaient des propos d’extrême droite de la manière la plus banale. » [17:01-17:17]
Paul Magnette (contre les idées, pas seulement les partis)
« Il faut aujourd’hui (…) un vrai mouvement collectif pour lutter contre les idées d’extrême droite, d’où qu’elles viennent. » [18:45-18:57]
François Debras (débat sur le MR)
« Le MR n’est pas un parti politique d’extrême droite. Par contre, des personnalités d’extrême droite, des discours d’extrême droite ou des propositions d’extrême droite sont aujourd’hui entrées au sein du MR. » [21:46-22:08]
L’épisode dresse le constat d’un cordon sanitaire – à la fois politique et médiatique – historiquement utile en Belgique pour contenir l’accès au pouvoir ou à la parole directe de l’extrême droite... mais dont l’efficacité est de plus en plus questionnée. Si les partis extrémistes restent, de fait, exclus des exécutifs (surtout côté francophone), leurs idées infusent au sein du débat public, des autres partis, et par la viralité des réseaux sociaux. Le cordon, autrefois outil de défense démocratique consensuelle, n’est ni une panacée, ni aussi facile à appliquer dans un contexte de mutation médiatique et de porosité idéologique. Le défi actuel, selon plusieurs intervenants, serait de lutter contre les idées d’extrême droite, d’où qu’elles proviennent, et d’actualiser les outils de vigilance citoyenne et politique.